gauche et confiant de ce jeune Allemand, qui arrive pour la première
fois dans une grande ville, disposé à tout, et ne connaissant rien,
ayant peur et envie de chaque chose qu’il voit; désirant de s’instruire,
souhaitant fort de s’amuser, et s’approchant avec un sourire gracieux de
Méphistophélès, qui le reçoit d’un air froid et moqueur; le contraste
entre la bonhomie tout en dehors de l’un, et l’insolence contenue de
l’autre, est admirablement spirituel.
Il n’y a pas une connaissance que l’écolier ne voulût acquérir, et ce
qu’il lui convient d’apprendre, dit-il, c’est la science et la nature.
Méphistophélès le félicite de la précision de son plan d’étude. Il
s’amuse à décrire les quatre facultés: la jurisprudence, la médecine, la
philosophie, et la théologie, de manière à embrouiller la tête de
l’écolier pour toujours. Méphistophélès lui fait mille arguments divers,
que l’écolier approuve tous les uns après les autres, mais dont la
conclusion l’étonne, parce qu’il s’attend au sérieux et que le Diable
plaisante toujours. L’écolier de bonne volonté se prépare à
l’admiration, et le résultat de tout ce qu’il entend n’est qu’un dédain
universel. Méphistophélès convient lui-même que le doute vient de
l’enfer, et que les démons, ce sont ceux _qui nient_; mais il exprime le
doute avec un ton décidé, qui, mêlant l’arrogance du caractère à
l’incertitude de la raison, ne laisse de consistance qu’aux mauvais
penchants. Aucune croyance, aucune opinion ne reste fixe dans la tête,
après avoir entendu Méphistophélès, et l’on s’examine soi-même, pour
savoir s’il y a quelque chose de vrai dans ce monde, ou si l’on ne pense
que pour se moquer de tous ceux qui croient penser.
«Ne doit-il pas toujours y avoir une idée dans un mot? dit
l’écolier.--Oui, si cela se peut, répond Méphistophélès; mais il ne faut
pourtant pas trop se tourmenter là-dessus; car là où les idées manquent,
les mots viennent à propos pour y suppléer».
L’écolier quelquefois ne comprend pas Méphistophélès, mais n’en a que
plus de respect pour son génie. Avant de le quitter, il le prie d’écrire
quelques lignes sur son _Album_; c’est le livre dans lequel, selon les
bienveillants usages de l’Allemagne, chacun se fait donner une marque de
souvenir par ses amis. Méphistophélès écrit ce que Satan a dit à Ève
pour l’engager à manger le fruit de l’arbre de vie: _Vous serez comme
Dieu, connaissant le bien et le mal_. «Je peux bien, se dit-il à
lui-même, emprunter cette ancienne sentence à mon cousin le serpent; il
y a longtemps qu’on s’en sert dans ma famille». L’écolier reprend son
livre, et s’en va parfaitement satisfait.
Faust s’ennuie, et Méphistophélès lui conseille de devenir amoureux. Il
le devient en effet d’une jeune fille du peuple, tout à fait innocente
et naïve, qui vit dans la pauvreté avec sa vieille mère. Méphistophélès,
pour introduire Faust auprès d’elle, imagine de faire connaissance avec
une de ses voisines, Marthe, chez laquelle la jeune Marguerite va
quelquefois. Cette femme a son mari dans les pays étrangers, et se
désole de n’en point recevoir de nouvelles; elle serait bien triste de
sa mort, mais au moins voudrait-elle en avoir la certitude; et
Méphistophélès adoucit singulièrement sa douleur, en lui promettant un
extrait mortuaire de son époux, bien en règle, qu’elle pourra, suivant
la coutume, faire publier dans la gazette.
La pauvre Marguerite est livrée à la puissance du mal; l’esprit infernal
s’acharne sur elle, et la rend coupable, sans lui ôter cette droiture de
cœur qui ne peut trouver de repos que dans la vertu. Un méchant habile
se garde bien de pervertir entièrement les honnêtes gens qu’il veut
gouverner: car son ascendant sur eux se compose des fautes et des
remords qui les troublent tour à tour. Faust, aidé par Méphistophélès,
séduit cette jeune fille, singulièrement simple d’esprit et d’âme. Elle
est pieuse, bien qu’elle soit coupable, et, seule avec Faust, elle lui
demande s’il a de la religion.--«Mon enfant, lui dit-il, tu le sais, je
t’aime. Je donnerais pour toi mon sang et ma vie; je ne voudrais
troubler la foi de personne. N’est-ce pas là tout ce que tu peux
désirer?
MARGUERITE.
«Non, il faut croire.
FAUST.
«Le faut-il?
MARGUERITE.
«Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! tu ne respectes pas assez
les saints sacrements.
FAUST.
«Je les respecte.
MARGUERITE.
«Mais sans en approcher; depuis longtemps, tu ne t’es point
confessé, tu n’as point été à la messe; crois-tu en Dieu?
FAUST.
«Ma chère amie, qui ose dire: Je crois en Dieu?--Si tu fais cette
question aux prêtres et aux sages, ils répondront comme s’ils
voulaient se moquer de celui qui les interroge.
MARGUERITE.
«Ainsi donc, tu ne crois rien.
FAUST.
«N’interprète pas mal ce que je dis, charmante créature: qui peut
nommer la divinité et dire: Je la conçois? qui peut être sensible
et ne pas y croire? Le soutien de cet univers n’embrasse-t-il pas
toi, moi, la nature entière? Le ciel ne s’abaisse-t-il pas en
pavillon sur nos têtes? la terre n’est-elle pas inébranlable sous
nos pieds, et les étoiles éternelles, du haut de leur sphère, ne
nous regardent-elles pas avec amour? Tes yeux ne se
réfléchissent-ils pas dans mes yeux attendris? Un mystère éternel,
invisible et visible, n’attire-t-il pas mon cœur vers le tien?
Remplis ton âme de ce mystère, et quand tu éprouves la félicité
suprême du sentiment, appelle-là, cette félicité, cœur, amour,
Dieu, n’importe. Le sentiment est tout, les noms ne sont qu’un vain
bruit, une vaine fumée, qui obscurcit la clarté des cieux».
Ce morceau, d’une éloquence inspirée, ne conviendrait pas à la
disposition de Faust, si dans ce moment il n’était pas meilleur,
parce qu’il aime, et si l’intention de l’auteur n’avait pas été,
sans doute, de montrer combien une croyance ferme et positive est
nécessaire, puisque ceux même que la nature a faits sensibles et
bons, n’en sont pas moins capables des plus funestes égarements,
quand ce secours leur manque.
Faust se lasse de l’amour de Marguerite comme de toutes les
jouissances de la vie; rien n’est plus beau, en allemand, que les
vers dans lesquels il exprime tout à la fois l’enthousiasme de la
science et la satiété du bonheur.
FAUST, _seul_.
«Esprit sublime! tu m’as accordé tout ce que je t’ai demandé. Ce
n’est pas en vain que tu as tourné vers moi ton visage entouré de
flammes; tu m’as donné la magique nature pour empire, tu m’as donné
la force de la sentir et d’en jouir. Ce n’est pas une froide
admiration que tu m’as permise, mais une intime connaissance, et tu
m’as fait pénétrer dans le sein de l’univers, comme dans celui d’un
ami; tu as conduit devant moi la troupe variée des vivants, et tu
m’as appris à connaître mes frères dans les habitants des bois, des
airs et des eaux. Quand l’orage gronde dans la forêt, quand il
déracine et renverse les pins gigantesques dont la chute fait
retentir la montagne, tu me guides dans un sûr asile, et tu me
révèles les secrètes merveilles de mon propre cœur. Lorsque la lune
tranquille monte lentement vers les cieux, les ombres argentées des
temps antiques planent à mes yeux sur les rochers, dans les bois,
et semblent m’adoucir le sévère plaisir de la méditation.
«Mais je le sens, hélas! l’homme ne peut atteindre à rien de
parfait; à côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, il
faut que je supporte ce compagnon froid, indifférent, hautain, qui
m’humilie à mes propres yeux, et d’un mot réduit au néant tous les
dons que tu m’as faits. Il allume dans mon sein un feu désordonné
qui m’attire vers la beauté; je passe avec ivresse du désir au
bonheur; mais au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me
fait regretter le désir».
L’histoire de Marguerite serre douloureusement le cœur. Son état
vulgaire, son esprit borné, tout ce qui la soumet au malheur, sans
qu’elle puisse y résister, inspire encore plus de pitié pour elle.
Gœthe, dans ses romans et dans ses pièces, n’a presque jamais donné des
qualités supérieures aux femmes, mais il peint à merveille le caractère
de faiblesse qui leur rend la protection si nécessaire. Marguerite veut
recevoir chez elle Faust à l’insu de sa mère, et donne à cette pauvre
femme, d’après le conseil de Méphistophélès, une potion assoupissante
qu’elle ne peut supporter, et qui la fait mourir. La coupable Marguerite
devient grosse, sa honte est publique, tout le quartier qu’elle habite
la montre au doigt. Le déshonneur semble avoir plus de prise sur les
personnes d’un rang élevé, et peut-être cependant est-il encore plus
redoutable dans la classe du peuple. Tout est si tranché, si positif, si
irréparable parmi les hommes qui n’ont pour rien des paroles nuancées!
Gœthe saisit admirablement ces mœurs, tout à la fois si près et loin de
nous; il possède au suprême degré l’art d’être parfaitement naturel dans
mille natures différentes.
Valentin, soldat, frère de Marguerite, arrive de la guerre pour la
revoir; et quand il apprend sa honte, la souffrance qu’il éprouve, et
dont il rougit, se trahit par un langage âpre et touchant à la fois.
L’homme dur en apparence, et sensible au fond de l’âme, cause une
émotion inattendue et poignante. Gœthe a peint avec une admirable vérité
le courage qu’un soldat peut employer contre la douleur morale, contre
cet ennemi nouveau qu’il sent en lui-même, et que ses armes ne sauraient
combattre. Enfin, le besoin de la vengeance le saisit, et porte vers
l’action tous les sentiments qui le dévoraient intérieurement. Il
rencontre Méphistophélès et Faust, au moment où ils vont donner un
concert sous les fenêtres de sa sœur. Valentin provoque Faust, se bat
avec lui, et reçoit une blessure mortelle. Ses adversaires
disparaissent, pour éviter la fureur du peuple.
Marguerite arrive, demande qui est là tout sanglant sur la terre. Le
peuple lui répond: _Le fils de ta mère_. Et son frère, en mourant, lui
adresse des reproches plus terribles et plus déchirants que jamais la
langue policée n’en pourrait exprimer. La dignité de la tragédie ne
saurait permettre d’enfoncer si avant les traits de la nature dans le
cœur.
Méphistophélès oblige Faust à quitter la ville, et le désespoir que lui
fait éprouver le sort de Marguerite intéresse à lui de nouveau.
«Hélas! s’écrie Faust, elle eût été si facilement heureuse! une simple
cabane dans une vallée des Alpes, quelques occupations domestiques,
auraient suffi pour satisfaire ses désirs bornés, et remplir sa douce
vie: mais moi, l’ennemi de Dieu, je n’ai pas eu de repos que je n’eusse
brisé son cœur, et fait tomber en ruines sa pauvre destinée. Ainsi donc
la paix doit lui être ravie pour toujours. Il faut qu’elle soit la
victime de l’enfer. Hé bien! démon, abrège mon angoisse, fais arriver ce
qui doit arriver. Que le sort de cette infortunée s’accomplisse, et
précipite-moi du moins avec elle dans l’abîme».
L’amertume et le sang-froid de la réponse de Méphistophélès sont
vraiment diaboliques.
«Comme tu t’enflammes, lui dit-il, comme tu bouillonnes! je ne sais
comment te consoler, et sur mon honneur je me donnerais au diable, si je
ne l’étais pas moi-même: mais penses-tu donc, insensé, que parce que ta
pauvre tête ne voit plus d’issue, il n’y en ait plus véritablement? Vive
celui qui sait tout supporter avec courage! Je t’ai déjà rendu
passablement semblable à moi, et songe, je t’en prie, qu’il n’y a rien
de plus fastidieux dans ce monde qu’un diable qui se désespère».
Marguerite va seule à l’église, l’unique refuge qui lui reste; une foule
immense remplit le temple, et le service des morts est célébré dans ce
lieu solennel. Marguerite est couverte d’un voile: elle prie avec
ardeur; et lorsqu’elle commence à se flatter de la miséricorde divine,
le mauvais esprit lui parle d’une voix basse et lui dit:
«Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu venais ici te
prosterner devant l’autel? tu étais alors pleine d’innocence, tu
balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait dans ton cœur.
Marguerite, qu’as-tu fait? que de crimes tu as commis! Viens-tu
prier pour l’âme de ta mère, dont la mort pèse sur ta tête? Sur le
seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? c’est celui de ton
frère, et ne sens-tu pas s’agiter dans ton sein une créature
infortunée qui te présage déjà de nouvelles douleurs?
MARGUERITE.
«Malheur! malheur! comment échapper aux pensées qui naissent dans
mon âme et se soulèvent contre moi?
LE CHŒUR, _chante dans l’Église_.
«_Dies iræ, dies illa,_
_Solvet sæculum in favilla._[32]
LE MAUVAIS ESPRIT.
«Le courroux céleste te menace, Marguerite; les trompettes de la
résurrection retentissent: les tombeaux s’ébranlent, et ton cœur va
se réveiller pour sentir les flammes éternelles.
MARGUERITE.
«Ah! si je pouvais m’éloigner d’ici! les sons de cet orgue
m’empêchent de respirer, et les chants des prêtres font pénétrer
dans mon âme une émotion qui la déchire.
LE CHŒUR.
«_Judex ergo cum sedebit,_
_Quidquid latet apparebit,_
_Nil inultum remanebit._[33]
MARGUERITE.
«On dirait que ces murs se rapprochent pour m’étouffer; la voûte du
temple m’oppresse: de l’air! de l’air!
LE MAUVAIS ESPRIT.
«Cache-toi; le crime et la honte te poursuivent. Tu demandes de
l’air et de la lumière, misérable! qu’en espères-tu?
LE CHŒUR.
«_Quid sum miser tunc dicturus?_
_Quem patronum rogaturus?_
_Cum vix justus sit securus[34]?_
LE MAUVAIS ESPRIT.
«Les Saints détournent leur visage de ta présence; ils rougiraient
de tendre leurs mains pures vers toi».
LE CHŒUR.
_«Quid sum miser tunc dicturus»?_
Marguerite crie au secours et s’évanouit.
Quelle scène! Cette infortunée qui, dans l’asile de la consolation,
trouve le désespoir; cette foule rassemblée, priant Dieu avec confiance,
tandis qu’une malheureuse femme, dans le temple même du Seigneur,
rencontre l’esprit de l’enfer! Les paroles sévères de l’hymne sainte
sont interprétées par l’inflexible méchanceté du mauvais génie. Quel
désordre dans le cœur! que de maux entassés sur une faible pauvre tête!
et quel talent, que celui qui sait ainsi représenter à l’imagination ces
moments où la vie s’allume en nous comme un feu sombre, et jette sur nos
jours passagers la terrible lueur de l’éternité des peines!
Méphistophélès imagine de transporter Faust dans le sabbat des sorcières
pour le distraire de ses peines; et il y a là une scène dont il est
impossible de donner l’idée, quoiqu’il s’y trouve un grand nombre de
pensées à retenir: ce sont vraiment les Saturnales de l’esprit, que
cette fête du sabbat. La marche de la pièce est suspendue par cet
intermède, et plus on trouve la situation forte, plus il est impossible
de se soumettre même aux inventions du génie, lorsqu’elles interrompent
ainsi l’intérêt. Au milieu du tourbillon de tout ce qu’on peut imaginer
et dire, quand les images et les idées se précipitent, se confondent, et
semblent retomber dans les abîmes dont la raison les a fait sortir, il
vient une scène qui se rattache à la situation d’une manière terrible.
Les conjurations de la magie font apparaître divers tableaux, et tout à
coup Faust s’approche de Méphistophélès, et lui dit: «Ne vois-tu pas
là-bas une jeune fille belle et pâle, qui se tient seule dans
l’éloignement? Elle s’avance lentement, ses pieds semblent attachés
l’un à l’autre; ne trouves-tu pas qu’elle ressemble à Marguerite?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
«C’est un effet de la magie, rien qu’une illusion. Il n’est pas bon
d’y arrêter tes regards. Ces yeux fixes glacent le sang des hommes.
C’est ainsi que la tête de Méduse changeait jadis en pierre ceux
qui la considéraient.
FAUST.
«Il est vrai que cette image a les yeux ouverts comme un mort à qui
les mains d’un ami ne les aurait pas fermés. Voilà le sein sur
lequel j’ai reposé ma tête; voilà les charmes que mon cœur a
possédés.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
«Insensé! tout cela n’est que de la sorcellerie; chacun dans ce
fantôme croit voir sa bien-aimée.
FAUST.
«Quel délire! quelle souffrance! Je ne peux m’éloigner de ce
regard; mais autour de ce beau cou, que signifie ce collier rouge,
large comme le tranchant d’un couteau?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
«C’est vrai: mais qu’y veux-tu faire? Ne t’abîme pas dans tes
rêveries; viens sur cette montagne, on t’y prépare une fête.
Viens».
Faust apprend que Marguerite a tué l’enfant qu’elle a mis au jour,
espérant ainsi se dérober à la honte. Son crime a été découvert; on l’a
mise en prison, et le lendemain elle doit périr sur l’échafaud. Faust
maudit Méphistophélès avec fureur; Méphistophélès accuse Faust avec
sang-froid, et lui prouve que c’est lui qui a désiré le mal, et qu’il ne
l’a aidé que parce qu’il l’avait appelé. Une sentence de mort est portée
contre Faust, parce qu’il a tué le frère de Marguerite. Néanmoins, il
s’introduit en secret dans la ville, obtient de Méphistophélès les
moyens de délivrer Marguerite, et pénètre la nuit dans son cachot, dont
il a dérobé les clefs.
Il l’entend de loin murmurer une chanson qui prouve l’égarement de son
esprit; les paroles de cette chanson sont très vulgaires, et Marguerite
était naturellement pure et délicate. On peint d’ordinaire les folles
comme si la folie s’arrangeait avec les convenances, et donnait
seulement le droit de ne pas finir les phrases commencées, et de briser
à propos le fil des idées; mais cela n’est pas ainsi: le véritable
désordre de l’esprit se montre presque toujours sous des formes
étrangères à la cause même de la folie, et la gaîté des malheureux est
bien plus déchirante que leur douleur.
Faust entre dans la prison: Marguerite croit qu’on vient la chercher
pour la conduire à la mort.
MARGUERITE, _se soulevant de son lit de paille, s’écrie_:
«Ils viennent! ils viennent! oh, que la mort est amère!
FAUST, _bas_.
«Doucement, doucement; je vais te délivrer. (_Il s’approche d’elle
pour briser ses fers_).
MARGUERITE.
«Si tu es un homme, mon désespoir te touchera.
FAUST.
«Plus bas, plus bas; tu éveilleras la garde par tes cris.
MARGUERITE _se jette à genoux_.
«Qui t’a donné, barbare, cette puissance sur moi? Il n’est que
minuit: pourquoi viens-tu déjà me chercher? Aie pitié de mes
larmes, laisse-moi vivre encore: demain matin, n’est-ce pas assez
tôt? (_Marguerite se relève_). Je suis pourtant si jeune, si jeune!
et dois-je déjà mourir? J’étais belle aussi: c’est ce qui a fait ma
perte. Mon ami était alors près de moi: il est maintenant bien
loin. Les fleurs de ma guirlande sont dispersées. Ne me prends pas
la main avec tant de violence. Ménage-moi. Ne me laisse pas pleurer
en vain. Jamais, jusqu’à ce jour, je ne t’ai vu.
FAUST.
«Comment supporter sa douleur!
MARGUERITE.
«Je suis tout à fait en ton pouvoir. Seulement laisse-moi allaiter
mon enfant; je l’ai pressé sur mon cœur toute la nuit. Ils me l’ont
ôté pour m’affliger. N’ont-ils pas prétendu que je l’avais tué?
Jamais je ne redeviendrai ce que j’étais! N’ont-ils pas chanté des
chansons contre moi, ces méchants, que voulaient-ils donc dire?
FAUST _se jette à ses pieds_.
«Ton amant est à tes pieds; il vient ouvrir les portes de cette
horrible prison.
MARGUERITE.
«Oui, mettons-nous à genoux; appelons les saints à notre secours.
Les cris de l’enfer se font entendre, et les mauvais génies nous
attendent sur le seuil de mon cachot.
FAUST.
«Marguerite! Marguerite!
MARGUERITE, _attentive_.
«C’était la voix de mon ami. (_Elle se précipite vers Faust, et ses
fers tombent_). Où est-il? Je l’ai entendu m’appeler. Je suis
libre. Personne ne pourra plus me retenir en prison. Je m’appuierai
sur son bras, je me reposerai sur son sein. Il appelle Marguerite:
il est là, devant la porte. Au milieu des hurlements de
l’impitoyable mort, j’entends la douce et touchante harmonie de sa
voix!
FAUST.
«Oui, c’est moi, Marguerite!
MARGUERITE.
«C’est toi! dis-le encore une fois. (_Elle le serre contre son
cœur_). C’est lui! c’est lui! Qu’est devenue l’angoisse des fers et
de l’échafaud? C’est toi! je suis sauvée! J’aperçois devant moi la
route où je te vis pour la première fois, le jardin si riant où
Marthe et moi nous t’attendions.
FAUST.
«Viens, viens.
MARGUERITE.
«Il m’est si doux de rester quand tu demeures! Ah! ne t’éloigne
pas!
FAUST.
«Hâte-toi; nous payerions bien cher le moindre retard.
MARGUERITE.
«Quoi! tu ne réponds point à mes embrassements? Mon ami, il y a si
peu de temps que nous nous sommes quittés! As-tu donc déjà
désappris à me serrer contre ton cœur? Jadis tes paroles, tes
regards appelaient sur moi tout le ciel! Embrasse-moi, de grâce;
embrasse-moi! Ton cœur est donc froid et muet? Qu’as-tu fait de ton
amour? qui me l’a ravi?
FAUST.
«Viens, suis-moi, chère amie: prends courage: je t’aime avec
transport; mais suis-moi, c’est ma seule prière.
MARGUERITE.
«Es-tu bien Faust? Es-tu bien toi?
FAUST.
«Oui, sans doute; oui, viens.
MARGUERITE.
«Tu me délivres de mes chaînes, tu me reprends de nouveau dans tes
bras. D’où vient que tu n’as pas horreur de Marguerite? Sais-tu
bien, mon ami, sais-tu bien qui tu délivres?
FAUST.
«Viens, viens; déjà la nuit est moins profonde.
MARGUERITE.
«Ma mère! c’est moi qui l’ai tuée! Mon enfant! c’est moi qui l’ai
noyé! N’appartenait-il pas à toi comme à moi? Est-il donc vrai,
Faust, que je te voie? N’est-ce pas un rêve? Donne-moi ta main, ta
main chérie. O ciel! elle est humide. Essuie-la. Je crois qu’il y a
du sang! Cache-moi ton épée; où est mon frère? Je t’en prie,
cache-la-moi.
FAUST.
«Laisse donc dans l’oubli l’irréparable passé; tu me fais mourir.
MARGUERITE.
«Non, il faut que tu restes. Je veux te décrire les tombeaux que tu
feras préparer dès demain. Il faut donner la meilleure place à ma
mère; mon frère doit être près d’elle. Moi, tu me mettras un peu
plus loin; mais cependant pas trop loin, et mon enfant à droite,
sur mon sein: mais personne ne doit reposer à mes côtés. J’aurais
voulu que tu fusses près de moi; mais c’était un bonheur doux et
pur, il ne m’appartient plus. Je me sens entraînée vers toi, et il
me semble que tu me repousses avec violence; cependant tes regards
sont pleins de tendresse et de bonté.
FAUST.
«Ah! si tu me reconnais, viens.
MARGUERITE.
«Où donc irais-je?
FAUST.
«Tu seras libre.
MARGUERITE.
«La tombe est là dehors. La mort épie mes pas. Viens; mais
conduis-moi dans la demeure éternelle: je ne puis aller que là. Tu
veux partir? mon ami! si je pouvais...
FAUST.
«Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes.
MARGUERITE.
«Je n’ose pas sortir; il n’est plus pour moi d’espérance. Que me
sert-il de fuir? Mes persécuteurs m’attendent. Mendier est si
misérable, et surtout avec une mauvaise conscience! Il est triste
aussi d’errer dans l’étranger; et d’ailleurs partout ils me
saisiront.
FAUST.
«Je resterai près de toi.
MARGUERITE.
«Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars, suis le chemin qui
borde le ruisseau; traverse le sentier qui conduit à la forêt, à
gauche, près de l’écluse, dans l’étang; saisis-le tout de suite: il
tendra ses mains vers le ciel; des convulsions les agitent.
Sauve-le! sauve-le!
FAUST.
«Reprends tes sens; encore un pas, et tu n’as plus rien à craindre.
MARGUERITE.
«Si seulement nous avions déjà passé la montagne... l’air est si
froid près de la fontaine. Là, ma mère est assise sur un rocher, et
sa vieille tête est branlante. Elle ne m’appelle pas; elle ne me
fait pas signe de venir: seulement ses yeux sont appesantis; elle
ne s’éveillera plus. Autrefois, nous nous réjouissions quand elle
dormait... Ah! quel souvenir!
FAUST.
«Puisque tu n’écoutes pas mes prières, je veux t’entraîner malgré
toi.
MARGUERITE.
«Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point la violence; ne me saisis
pas ainsi avec ta force meurtrière. Ah! je n’ai que trop fait ce
que tu as voulu.
FAUST.
«Le jour paraît, chère amie! chère amie!
MARGUERITE.
«Oui, bientôt il fera jour; mon dernier jour pénètre dans ce
cachot; il vient pour célébrer mes noces éternelles: ne dis à
personne que tu as vu Marguerite cette nuit. Malheur à ma couronne!
elle est flétrie: nous nous reverrons, mais non pas dans les fêtes.
La foule va se presser, le bruit sera confus; la place, les rues
suffiront à peine à la multitude. La cloche sonne, le signal est
donné. Ils vont lier mes mains, bander mes yeux; je monterai sur
l’échafaud sanglant, et le tranchant du fer tombera sur ma tête...
Ah! le monde est déjà silencieux comme le tombeau.
FAUST.
«Ciel! pourquoi donc suis-je né?
MÉPHISTOPHÉLÈS _paraît à la porte_.
«Hâtez-vous, ou vous êtes perdus: vos délais, vos incertitudes sont
funestes; mes cheveux frissonnent; le froid du matin se fait
sentir.
MARGUERITE.
«Qui sort ainsi de la terre? C’est lui, c’est lui; renvoyez-le.
Que ferait-il dans le saint lieu? C’est moi qu’il veut enlever.
FAUST.
«Il faut que tu vives.
MARGUERITE.
«Tribunal de Dieu, je m’abandonne à toi!
MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.