On apprend l’arrivée des Espagnols, ayant le duc d’Albe à leur tête; la

terreur que répand ce peuple sévère, au milieu de la nation joyeuse de

Bruxelles, est supérieurement décrite. A l’approche d’un grand orage,

les hommes rentrent dans leurs maisons, les animaux tremblent, les

oiseaux volent près de la terre, et semblent y chercher un asile; la

nature entière se prépare au fléau qui la menace: ainsi l’effroi

s’empare des malheureux habitants de la Flandre. Le duc d’Albe ne veut

point faire arrêter le comte d’Egmont au milieu de Bruxelles; il craint

le soulèvement du peuple, et voudrait attirer sa victime dans son propre

palais, qui domine la ville et touche à la citadelle. Il se sert de son

jeune fils, Ferdinand, pour décider celui qu’il veut perdre à venir chez

lui. Ferdinand est plein d’admiration pour le héros de la Flandre; il ne

soupçonne point les terribles desseins de son père, et montre au comte

d’Egmont un enthousiasme qui persuade à ce franc chevalier que le père

d’un tel fils n’est pas son ennemi. Egmont consent à se rendre chez le

duc d’Albe; le perfide et fidèle représentant de Philippe II l’attend

avec une impatience qui fait frémir; il se met à la fenêtre, et

l’aperçoit de loin, monté sur un superbe cheval qu’il a conquis dans

l’une des batailles dont il est sorti vainqueur. Le duc d’Albe est

rempli d’une cruelle joie, à chaque pas que fait Egmont vers son palais;

il se trouble quand le cheval s’arrête; son misérable cœur bat pour le

crime; et quand Egmont entre dans la cour, il s’écrie:--Un pied dans la

tombe, deux; la grille se referme, il est à moi.

Le comte d’Egmont paraît; le duc d’Albe s’entretient assez longtemps

avec lui sur le gouvernement des Pays-Bas, et la nécessité d’employer la

rigueur pour contenir les opinions nouvelles. Il n’a plus d’intérêt à

tromper Egmont, et cependant il se plaît dans sa ruse, et veut la

savourer encore quelques instants; à la fin il révolte l’âme généreuse

du comte d’Egmont, et l’irrite par la dispute, pour arracher de lui

quelques paroles violentes. Il veut se donner l’air d’être provoqué, et

de faire par un premier mouvement, ce qu’il a combiné d’avance. D’où

viennent tant de précautions envers l’homme qui est en sa puissance, et

qu’il fera périr dans quelques heures? C’est qu’il y a toujours dans

l’assassin politique un désir confus de se justifier, même auprès de sa

victime; il veut dire quelque chose pour son excuse, alors même que ce

qu’il dit ne peut persuader ni lui-même ni personne. Peut-être aucun

homme n’est-il capable d’aborder le crime sans subterfuge; aussi la

véritable moralité des ouvrages dramatiques ne consiste-t-elle pas dans

la justice poétique dont l’auteur dispose à son gré, et que l’histoire a

si souvent démentie, mais dans l’art de peindre le vice et la vertu de

manière à inspirer la haine pour l’un et l’amour pour l’autre.

A peine le bruit de l’arrestation du comte d’Egmont est-il répandu dans

Bruxelles, qu’on sait qu’il va périr. Personne ne s’attend plus à la

justice, ses partisans épouvantés n’osent plus dire un mot pour sa

défense; bientôt le soupçon sépare ceux qu’un même intérêt réunit. Une

apparente soumission naît de l’effroi que chacun inspire, en le

ressentant à son tour, et la terreur que tous font éprouver à tous,

cette lâcheté populaire qui succède si vive à l’exaltation, est

admirablement peinte en cette circonstance.

La seule Clara, cette jeune fille timide, qui ne sortait jamais de sa

maison, vient sur la place publique de Bruxelles, rassemble par ses cris

les citoyens dispersés, et leur rappelle leur enthousiasme pour Egmont,

leur serment de mourir pour lui; tous ceux qui l’entendent frémissent.

«Jeune fille, lui dit un citoyen de Bruxelles, ne parle pas d’Egmont;

son nom donne la mort».--«Moi, s’écrie Clara, je ne prononcerais pas son

nom! ne l’avez-vous pas tous invoqué mille fois? n’est-il pas écrit en

tout lieu? n’ai-je pas vu les étoiles du ciel même en former les lettres

brillantes? Moi, ne pas le nommer! Que faites-vous, hommes honnêtes?

votre esprit est-il troublé, votre raison perdue? Ne me regardez donc

pas avec cet air inquiet et craintif, ne baissez donc pas les yeux avec

effroi: ce que je demande, c’est ce que vous désirez; ma voix n’est-elle

pas la voix de votre cœur? qui de vous, cette nuit même, ne se

prosternera pas devant Dieu pour lui demander la vie d’Egmont?

Interrogez-vous l’un et l’autre; qui de vous, dans sa maison, ne dira

pas: _la liberté d’Egmont ou la mort?_

UN CITOYEN DE BRUXELLES.

«Dieu nous préserve de vous écouter plus longtemps! il en résulterait

quelque malheur.

CLARA.

«Restez, restez! ne vous éloignez point, parce que je parle de celui

au-devant duquel vous vous pressiez avec tant d’ardeur, quand la rumeur

publique annonçait son arrivée, quand chacun s’écriait: _Egmont vient,

il vient_. Alors les habitants des rues par lesquelles il devait passer

s’estimaient heureux: dès qu’on entendait les pas de son cheval, chacun

abandonnait son travail pour courir à sa rencontre, et le rayon qui

partait de son regard colorait d’espérance et de joie vos visages

abattus. Quelques-uns d’entre vous portaient leurs enfants sur le seuil

de la porte, et les élevant dans leurs bras s’écriaient:--Voyez, c’est

le grand Egmont, c’est lui, lui qui vous vaudra des temps plus heureux

que ceux qu’ont supportés vos pauvres pères.--Vos enfants vous

demanderont ce que sont devenus ces temps que vous leur avez promis? Eh

quoi! nous perdons nos moments en paroles, vous êtes oisifs, vous le

trahissez»!--Brackenbourg, l’ami de Clara, la conjure de s’en

aller.--«Que dira votre mère»? s’écrie-t-il.

CLARA.

«Penses-tu que je sois un enfant ou une insensée? Non, il faut qu’ils

m’entendent; écoutez-moi, citoyens: Je vois que vous êtes troublés, et

que vous ne pouvez vous-mêmes vous reconnaître à travers les dangers qui

vous menacent; laissez-moi porter vos regards sur le passé, hélas! le

passé d’hier. Songez à l’avenir; pouvez-vous vivre, vous laissera-t-on

vivre? s’il périt. C’est avec lui que s’éteint le dernier souffle de

votre liberté. Que n’était-il pas pour vous! Pour qui s’est-il donc

exposé à des périls sans nombre? Ses blessures, ils les a reçues pour

vous; cette grande âme tout entière occupée de vous, est maintenant

renfermée dans un cachot, et les pièges du meurtre l’environnent; il

pense à vous, il espère peut-être en vous. Il a besoin pour la première

fois de vos secours, lui qui jusqu’à ce jour n’a fait que vous combler

de ses dons.

UN CITOYEN DE BRUXELLES, _à Brackenbourg_.

«Éloignez-la; elle nous afflige.

CLARA.

«Eh quoi! je n’ai point de force, point de bras habiles aux armes comme

les vôtres; mais j’ai ce qui vous manque, le courage et le mépris du

péril: ne puis-je donc pas vous pénétrer de mon âme? Je veux aller au

milieu de vous: un étendard sans défense a rallié souvent une noble

armée; mon esprit sera comme une flamme en avant de vos pas;

l’enthousiasme, l’amour, réuniront enfin ce peuple chancelant et

dispersé».

Brackenbourg avertit Clara que l’on aperçoit non loin d’eux des soldats

espagnols qui pourraient l’entendre.--«Mon amie, lui dit-il, voyez dans

quel lieu nous sommes.

CLARA.

«Dans quel lieu! sous le ciel, dont la voûte magnifique semblait

s’incliner avec complaisance sur la tête d’Egmont quand il paraissait.

Conduisez-moi dans sa prison, vous connaissez la route du vieux château;

guidez mes pas, je vous suivrai».--Brackenbourg entraîne Clara chez

elle, et sort de nouveau pour s’informer du comte d’Egmont: il revient;

et Clara, dont la dernière résolution est prise, exige qu’il lui raconte

ce qu’il a pu savoir.

«Est-il condamné? s’écrie-t-elle.

BRACKENBOURG.

«Il l’est, je n’en puis douter.

CLARA.

«Vit-il encore?

BRACKENBOURG.

«Oui.

CLARA.

«Et comment peux-tu me l’assurer? la tyrannie tue dans la nuit l’homme

généreux et cache son sang aux yeux de tous. Ce peuple accablé repose,

et rêve qu’il le sauvera; et, pendant ce temps, son âme indignée a déjà

quitté ce monde. Il n’est plus, ne me trompe pas; il n’est plus.

BRACKENBOURG.

«Non, je vous le répète, hélas! il vit, parce que les Espagnols

destinent au peuple qu’ils veulent opprimer un effrayant spectacle, un

spectacle qui doit briser tous les cœurs où respire encore la liberté.

CLARA.

«Tu peux parler maintenant: moi aussi j’entendrai tranquillement ma

sentence de mort; je m’approche déjà de la région des bienheureux; déjà

la consolation me vient de cette contrée de paix: parle.

BRACKENBOURG.

«Les bruits qui circulent et la garde doublée m’ont fait soupçonner

qu’on préparait cette nuit sur la place publique quelque chose de

redoutable. Je suis arrivé par des détours dans une maison dont la

fenêtre donnait sur cette place; le vent agitait les flambeaux qu’un

cercle nombreux de soldats espagnols portaient dans leurs mains; et,

comme je m’efforçais de regarder à travers cette lueur incertaine,

j’aperçois en frémissant un échafaud élevé; plusieurs étaient occupés à

couvrir les planches d’un drap noir, et déjà les marches de l’escalier

étaient revêtues de ce deuil funèbre: on eût dit qu’on célébrait la

consécration d’un sacrifice horrible. Un crucifix blanc, qui brillait

pendant la nuit comme de l’argent, était placé sur l’un des côtés de

l’échafaud. La terrible certitude était là devant mes yeux; mais les

flambeaux par degrés s’éteignirent; bientôt tous les objets disparurent,

et l’œuvre criminelle de la nuit rentra dans le sein des ténèbres».

Le fils du duc d’Albe découvre qu’on s’est servi de lui pour perdre

Egmont; il veut le sauver à tout prix; Egmont ne lui demande qu’un

service, c’est de protéger Clara, quand il ne sera plus; mais on apprend

qu’elle s’est donné la mort pour ne pas survivre à celui qu’elle aime.

Egmont périt, et l’amer ressentiment de Ferdinand contre son père est la

punition du duc d’Albe, qui, dit-on, n’aima rien sur la terre que ce

fils.

Il me semble qu’avec quelques changements il serait possible d’adapter

ce plan à la forme française. J’ai passé sous silence quelques scènes

qu’on ne pourrait point introduire sur notre théâtre. D’abord, celle qui

commence la tragédie: des soldats d’Egmont et des bourgeois de Bruxelles

s’entretiennent entre eux de ses exploits; ils racontent, dans un

dialogue naturel et piquant, les principales actions de sa vie, et font

sentir dans leur langage et leurs récits la haute confiance qu’il leur

inspire. C’est ainsi que Shakespeare prépare l’entrée de Jules-César, et

le camp de Walstein est composé dans le même but. Mais nous ne

supporterions pas en France le mélange du ton populaire avec la dignité

tragique, et c’est ce qui donne souvent de la monotonie à nos tragédies

du second ordre. Les mots pompeux et les situations toujours héroïques

sont nécessairement en petit nombre: d’ailleurs l’attendrissement

pénètre rarement jusqu’au fond de l’âme, quand on ne captive pas

l’imagination par des détails simples mais vrais, qui donnent de la vie

aux moindres circonstances.

Clara est représentée au milieu d’un intérieur singulièrement bourgeois,

sa mère est très vulgaire; celui qui doit l’épouser a pour elle un

sentiment passionné, mais on n’aime pas à se représenter Egmont comme le

rival d’un homme du peuple; tout ce qui entoure Clara sert, il est vrai,

à relever la pureté de son âme; néanmoins on n’admettrait pas en France

dans l’art dramatique l’un des principes de l’art pittoresque, l’ombre

qui fait ressortir la lumière. Comme on voit l’une et l’autre

simultanément dans un tableau, on reçoit tout à la fois l’effet de

toutes deux; il n’en est pas ainsi dans une pièce de théâtre, où

l’action est successive; la scène qui blesse n’est pas tolérée, en

considération du reflet avantageux qu’elle doit jeter sur la scène

suivante; et l’on exige que l’opposition consiste dans des beautés

différentes, mais qui soient toujours des beautés.

La fin de la tragédie de Gœthe n’est point en harmonie avec l’ensemble;

le comte d’Egmont s’endort quelques instants avant de marcher à

l’échafaud; Clara, qui n’est plus, lui apparaît pendant son sommeil

environnée d’un éclat céleste, et lui annonce que la cause de la liberté

qu’il a servie doit triompher un jour: ce dénoûment merveilleux ne peut

convenir à une pièce historique. Les Allemands, en général, sont

embarrassés lorsqu’il s’agit de finir; et c’est surtout à eux que

pourrait s’appliquer ce proverbe des Chinois: _Quand on a dix pas à

faire, neuf est la moitié du chemin_. L’esprit nécessaire pour terminer

quoi que ce soit, exige une sorte d’habileté et de mesure qui ne

s’accorde guère avec l’imagination vague et indéfinie que les Allemands

manifestent dans tous leurs ouvrages. D’ailleurs il faut de l’art, et

beaucoup d’art, pour trouver un dénoûment, car il y en a rarement dans

la vie; les faits s’enchaînent les uns aux autres, et leurs conséquences

se perdent dans la suite des temps. La connaissance du théâtre seule

apprend à circonscrire l’événement principal, et à faire concourir tous

les accessoires au même but. Mais, combiner les effets semble presque

aux Allemands de l’hypocrisie, et le calcul leur paraît inconciliable

avec l’inspiration.

Gœthe est cependant de tous leurs écrivains celui qui aurait le plus de

moyens pour accorder ensemble l’habileté de l’esprit avec son audace;

mais il ne daigne pas se donner la peine de ménager les situations

dramatiques de manière à les rendre théâtrales. Quand elles sont belles

en elles-mêmes, il ne s’embarrasse pas du reste. Le public allemand

qu’il a pour spectateur à Weimar, ne demande pas mieux que de l’attendre

et de le deviner; aussi patient, aussi intelligent que le chœur des

Grecs, au lieu d’exiger seulement qu’on l’amuse, comme le font

d’ordinaire les souverains, peuples ou rois, il se mêle lui-même de son

plaisir, en analysant, en expliquant ce qui ne le frappe pas d’abord; un

tel public est lui-même artiste dans ses jugements.

CHAPITRE XXII

_Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, etc._

On donnait en Allemagne des drames bourgeois, des mélodrames, des pièces

à grand spectacle, remplies de chevaux et de chevalerie. Gœthe voulut

ramener la littérature à la sévérité de l’antique, et il composa son

_Iphigénie en Tauride_, qui est le chef-d’œuvre de la poésie classique

chez les Allemands. Cette tragédie rappelle le genre d’impression qu’on

reçoit en contemplant les statues grecques; l’action en est si imposante

et si tranquille, qu’alors même que la situation des personnages change,

il y a toujours en eux une sorte de dignité qui fixe dans le souvenir

chaque moment comme durable.

Le sujet d’_Iphigénie en Tauride_ est si connu, qu’il était difficile de

le traiter d’une manière nouvelle; Gœthe y est parvenu néanmoins, en

donnant un caractère vraiment admirable à son héroïne. L’Antigone de

Sophocle est une sainte, telle qu’une religion plus pure que celle des

anciens pourrait nous la représenter. L’Iphigénie de Gœthe n’a pas moins

de respect pour la vérité qu’Antigone; mais elle réunit le calme d’un

philosophe à la ferveur d’une prêtresse: le chaste culte de Diane et

l’asile d’un temple suffisent à l’existence rêveuse que lui laisse le

regret d’être éloignée de la Grèce. Elle veut adoucir les mœurs du pays

barbare qu’elle habite: et, bien que son nom soit ignoré, elle répand

des bienfaits autour d’elle, en fille du roi des rois. Toutefois elle ne

cesse point de regretter les belles contrées où se passa son enfance, et

son âme est remplie d’une résignation forte et douce, qui tient, pour

ainsi dire, le milieu entre le stoïcisme et le christianisme. Iphigénie

ressemble un peu à la divinité qu’elle sert, et l’imagination se la

représente environnée d’un nuage qui lui dérobe sa patrie. En effet,

l’exil, et l’exil loin de la Grèce, pouvait-il permettre aucune autre

jouissance que celles qu’on trouve en soi-même! Ovide aussi, condamné à

vivre non loin de la Tauride, parlait en vain son harmonieux langage aux

habitants de ces rives désolées: il cherchait en vain les arts, un beau

ciel, et cette sympathie de pensées qui fait goûter avec les

indifférents même quelques-uns des plaisirs de l’amitié. Son génie

retombait sur lui-même, et sa lyre suspendue ne rendait plus que des

accords plaintifs, lugubre accompagnement des vents du nord.

Aucun ouvrage moderne ne peint mieux, ce me semble, que l’_Iphigénie_ de

Gœthe, la destinée qui pèse sur la race de Tantale, la dignité de ces

malheurs causés par une fatalité invincible. Une crainte religieuse se

fait sentir dans toute cette histoire, et les personnages eux-mêmes

semblent parler prophétiquement, et n’agir que sous la main puissante

des dieux.

Gœthe a fait de Thoas le bienfaiteur d’Iphigénie. Un homme féroce, tel

que divers auteurs l’ont représenté, n’aurait pu s’accorder avec la

couleur générale de la pièce; il en aurait dérangé l’harmonie. Dans

plusieurs tragédies on met un tyran, comme une espèce de machine qui est

la cause de tout; mais un penseur tel que Gœthe n’aurait jamais mis en

scène un personnage, sans développer son caractère. Or une âme

criminelle est toujours si compliquée, qu’elle ne pouvait entrer dans un

sujet traité d’une manière aussi simple. Thoas aime Iphigénie; il ne

peut se résoudre à s’en séparer, en la laissant retourner en Grèce avec

son frère Oreste. Iphigénie pourrait partir à l’insu de Thoas: elle

débat avec son frère, et avec elle-même, si elle doit se permettre un

tel mensonge, et c’est là tout le nœud de la dernière moitié de la

pièce. Enfin, Iphigénie avoue tout à Thoas, combat sa résistance, et

obtient de lui le mot _adieu_, sur lequel la toile tombe.

Certainement ce sujet ainsi conçu est pur et noble, et il serait bien à

souhaiter qu’on pût émouvoir les spectateurs, seulement par un scrupule

de délicatesse; mais ce n’est peut-être pas assez pour le théâtre, et

l’on s’intéresse plus à cette pièce quand on la lit que quand on la voit

représenter. C’est l’admiration, et non le pathétique, qui est le

ressort d’une telle tragédie; on croit entendre, en l’écoutant, un chant

d’un poème épique; et le calme qui règne dans tout l’ensemble gagne

presque Oreste lui-même. La reconnaissance d’Iphigénie et d’Oreste n’est

pas la plus animée, mais peut-être la plus poétique qu’il y ait. Les

souvenirs de la famille d’Agamemnon y sont rappelés avec un art

admirable, et l’on croit voir passer devant ses yeux les tableaux dont

l’histoire et la fable ont enrichi l’antiquité. C’est un intérêt aussi

que celui du plus beau langage, et des sentiments les plus élevés. Une

poésie si haute plonge l’âme dans une noble contemplation, qui lui rend

moins nécessaire le mouvement et la diversité dramatiques.

Parmi le grand nombre des morceaux à citer dans cette pièce, il en est

un dont il n’y a de modèle nulle part: Iphigénie, dans sa douleur, se

rappelle un ancien chant connu dans sa famille, et que sa nourrice lui a

appris dès le berceau; c’est le chant que les Parques font entendre à

Tantale dans l’enfer. Elles lui retracent sa gloire passée, lorsqu’il

était le convive des dieux, à la table d’or. Elles peignent le moment

terrible où il fut précipité de son trône, la punition que les dieux lui

infligèrent, la tranquillité de ces dieux qui planent sur l’univers, et

que les plaintes des enfers ne sauraient ébranler; ces Parques

menaçantes annoncent aux petits-fils de Tantale que les dieux se

détourneront d’eux, parce que leurs traits rappellent ceux de leur

père. Le vieux Tantale entend ce chant funeste dans l’éternelle nuit,

pense à ses enfants, et baisse sa tête coupable. Les images les plus

frappantes, le rythme qui s’accorde le mieux avec les sentiments,

donnent à cette poésie la couleur d’un chant national. C’est le plus

grand effort du talent, que de se familiariser ainsi avec l’antiquité et

de saisir tout à la fois ce qui devait être populaire chez les Grecs, et

ce qui produit, à la distance des siècles, une impression si solennelle.

L’admiration qu’il est impossible de ne pas ressentir pour l’_Iphigénie_

de Gœthe, n’est point en contradiction avec ce que j’ai dit sur

l’intérêt plus vif, et l’attendrissement plus intime que les sujets

modernes peuvent faire éprouver. Les mœurs et les religions, dont les

siècles ont effacé la trace, présentent l’homme comme un être idéal qui

touche à peine la terre sur laquelle il marche; mais dans les époques et

dans les faits historiques, dont l’influence subsiste encore, nous

sentons la chaleur de notre existence, et nous voulons des affections

semblables à celles qui nous agitent.

Il me semble donc que Gœthe n’aurait pas dû mettre dans sa pièce de

_Torquato Tasso_ la même simplicité d’action et le même calme dans les

discours, qui convenaient à son Iphigénie. Ce calme et cette simplicité

pourraient ne paraître que de la froideur et du manque de naturel, dans

un sujet aussi moderne, sous tous les rapports, que le caractère

personnel du Tasse et les intrigues de la cour de Ferrare.

Gœthe a voulu peindre, dans cette pièce, l’opposition qui existe entre

la poésie et les convenances sociales; entre le caractère d’un poète et

celui d’un homme du monde. Il a montré le mal que fait la protection

d’un prince à l’imagination délicate d’un écrivain, lors même que ce

prince croit aimer les lettres, ou du moins met son orgueil à passer

pour les aimer. Cette opposition entre la nature exaltée et cultivée

par la poésie, et la nature refroidie et dirigée par la politique, est

une idée mère de mille idées.

Un homme de lettres placé dans une cour, doit se croire d’abord heureux

d’y être; mais il est impossible qu’à la longue il n’éprouve pas

quelques-unes des peines qui rendirent la vie du Tasse si malheureuse.

Le talent qui ne serait pas indompté cesserait d’être du talent; et

cependant il est bien rare que les princes reconnaissent les droits de

l’imagination, et sachent tout à la fois la considérer et la ménager. On

ne pouvait choisir un sujet plus heureux que le Tasse à Ferrare, pour

mettre en évidence les différents caractères d’un poète, d’un homme de

cour, d’une princesse et d’un prince, agissant dans un petit cercle avec

toute l’âpreté d’amour-propre qui remuerait le monde. L’on connaît la

sensibilité maladive du Tasse, et la rudesse polie de son protecteur

Alphonse, qui, tout en professant la plus haute admiration pour ses

écrits, le fit enfermer dans la maison des fous, comme si le génie qui

part de l’âme devait être traité ainsi qu’un talent mécanique, dont on

tire parti en estimant l’œuvre et en dédaignant l’ouvrier.

Gœthe a peint Léonore d’Este, la sœur du duc de Ferrare, que le poète

aimait en secret, comme appartenant par ses vœux à l’enthousiasme, et

par sa faiblesse à la prudence; il a introduit dans sa pièce un

courtisan sage, selon le monde, qui traite le Tasse avec la supériorité

que l’esprit d’affaires se croit sur l’esprit poétique, et qui l’irrite

par son calme, et par l’habileté qu’il emploie à le blesser sans avoir

précisément tort envers lui. Cet homme de sang-froid conserve son

avantage, en provoquant son ennemi par des manières sèches et

cérémonieuses, qui offensent sans qu’on puisse s’en plaindre. C’est le

grand mal que fait une certaine science du monde; et, dans ce sens,

l’éloquence et l’art de parler diffèrent extrêmement; car pour être

éloquent, il faut dégager le vrai de toutes ses entraves, et pénétrer

jusqu’au fond de l’âme où réside la conviction; mais l’habileté de la

parole consiste, au contraire, dans le talent d’esquiver, de parer

adroitement avec quelques phrases ce qu’on ne veut pas entendre, et de

se servir de ces mêmes armes pour tout indiquer, sans qu’on puisse

jamais vous prouver que vous ayez rien dit.

Ce genre d’escrime fait beaucoup souffrir une âme vive et vraie. L’homme

qui s’en sert semble votre supérieur, parce qu’il sait vous agiter,

tandis qu’il reste lui-même tranquille; mais il ne faut pas pourtant se

laisser imposer par ces forces négatives. Le calme est beau quand il

vient de l’énergie qui fait supporter ses propres peines; mais quand il

naît de l’indifférence pour celles des autres, ce calme n’est rien

qu’une personnalité dédaigneuse. Il suffit d’une année de séjour dans

une cour ou dans une capitale, pour apprendre très facilement à mettre

de l’adresse et même de la grâce dans l’égoïsme: mais pour être vraiment

digne d’une haute estime, il faudrait réunir en soi, comme dans un bel

ouvrage, des qualités opposées: la connaissance des affaires et l’amour

du beau, la sagesse qu’exigent les rapports avec les hommes, et l’essor

qu’inspire le sentiment des arts. Il est vrai qu’un tel individu en

contiendrait deux; aussi Gœthe dit-il dans sa pièce, que les deux

personnages qu’il met en contraste, le politique et le poète, _sont les

deux moitiés d’un homme_. Mais la sympathie ne peut exister entre ces

deux moitiés, puisqu’il n’y a point de prudence dans le caractère du

_Tasse_, ni de sensibilité dans son concurrent.

De l'Allemagne; t.1 · 第 23 / 26 段