On raconte à Gessler la désobéissance de Tell, et Tell s’excuse en

affirmant que ce n’est point avec intention, mais par ignorance, qu’il

n’a point fait le salut commandé. Gessler, toujours irrité, lui dit,

après quelques moments de silence:--Tell, on assure que tu es maître

dans l’art de tirer de l’arbalète, et que jamais ta flèche n’a manqué

d’atteindre au but.--Le fils de Tell, âgé de douze ans, s’écrie, tout

orgueilleux de l’habileté de son père:--Cela est vrai, seigneur; il

perce une pomme sur l’arbre à cent pas.--Est-ce là ton enfant? dit

Gessler:--Oui, seigneur, répond Tell--En as-tu d’autres?--TELL: Deux

garçons, seigneur?--GESSLER: Lequel des deux t’est le plus cher?--TELL:

Tous les deux sont mes enfants.--GESSLER: Hé bien, Tell, puisque tu

perces une pomme sur l’arbre à cent pas, exerce ton talent devant moi;

prends ton arbalète, aussi bien tu l’as déjà dans ta main, et

prépare-toi à tirer une pomme sur la tête de ton fils; mais, je te le

conseille, vise bien; car si tu n’atteins pas ou la pomme ou ton fils,

tu périras.--TELL: Seigneur, quelle action monstrueuse me

commandez-vous! Qui! moi, lancer une flèche contre mon enfant! Non, non,

vous ne le voulez pas, Dieu vous en préserve! ce n’est pas sérieusement,

seigneur, que vous exigez cela d’un père.--GESSLER: Tu tireras la pomme

sur la tête de ton fils; je le demande et je le veux.--TELL: Moi viser

la tête chérie de mon enfant! ah! plutôt mourir.--GESSLER: Tu dois

tirer, ou périr à l’instant même avec ton fils.--TELL: Je serais le

meurtrier de mon fils! Seigneur, vous n’avez pas d’enfants, vous ne

savez point ce qu’il y a dans le cœur d’un père.--GESSLER: Ah Tell! te

voilà tout à coup bien prudent; on m’avait dit que tu étais un rêveur,

que tu aimais l’extraordinaire; hé bien! je t’en donne l’occasion,

essaie ce coup hardi, vraiment digne de toi.

Tous ceux qui entourent Gessler ont pitié de Tell, et tâchent

d’attendrir le barbare qui le condamne au plus affreux supplice; le

vieillard, grand’père de l’enfant, se jette aux pieds de Gessler;

l’enfant sur la tête duquel la pomme doit être tirée le relève et lui

dit:--Ne vous mettez point à genoux devant cet homme; qu’on me dise

seulement où je dois me placer: je ne crains rien pour moi; mon père

atteint l’oiseau dans son vol, il ne manquera pas son coup quand il

s’agit du cœur de son enfant.--Stauffacher s’avance et dit:--Seigneur,

l’innocence de cet enfant ne vous touche-t-elle pas?--GESSLER: Qu’on

l’attache à ce tilleul.--L’ENFANT: Pourquoi me lier? laissez-moi libre,

je me tiendrai tranquille comme un agneau; mais si l’on veut

m’enchaîner, je me débattrai avec violence.--Rodolphe, l’écuyer de

Gessler, dit à l’enfant:--Consens au moins à ce qu’on te bande les

yeux.--Non, répond l’enfant, non; crois-tu que je redoute le trait qui

va partir de la main de mon père? Je ne sourcillerai pas en l’attendant.

Allons, mon père, montre comme tu sais tirer de l’arc; ils ne le croient

pas, ils se flattent de nous perdre; hé bien, trompe leur méchant

espoir; que la flèche soit lancée, et qu’elle atteigne au but.--Allons.

L’Enfant se place sous le tilleul, et l’on pose la pomme sur sa tête;

alors les Suisses se pressent de nouveau autour de Gessler pour en

obtenir la grâce de Tell.--Pensais-tu, dit Gessler en s’adressant à

Tell, pensais-tu que tu pourrais te servir impunément des armes

meurtrières? Elles sont dangereuses aussi pour celui qui les porte; ce

droit insolent d’être armé, que les paysans s’arrogent, offense le

maître de ses contrées; celui qui commande doit seul être armé. Vous

vous réjouissez tant de votre arc et de vos flèches, c’est à moi de

vous donner un but pour les exercer.--Faites place, s’écrie Tell, faites

place.--Tous les spectateurs frémissent. Il veut tendre son arc, la

force lui manque; un vertige l’empêche de voir; il conjure Gessler de

lui accorder la mort. Gessler est inflexible. Tell hésite encore

longtemps, dans, une affreuse anxiété: tantôt il regarde Gessler, tantôt

le ciel, puis tout à coup il tire de son carquois une seconde flèche et

la met dans sa ceinture. Il se penche en avant, comme s’il voulait

suivre le trait qu’il lance; la flèche part, le peuple s’écrie:--Vive

l’enfant!--Le fils s’élance dans les bras de son père, et lui dit:--Mon

père, voici la pomme que ta flèche a percée; je savais bien que tu ne me

blesserais pas.--Le père anéanti tombe à terre, tenant son enfant dans

ses bras. Les compagnons de Tell le relèvent, et le félicitent. Gessler

s’approche, et lui demande dans quel dessein il avait préparé une

seconde flèche. Tell refuse de le dire. Gessler insiste. Tell demande

une sauvegarde pour sa vie, s’il répond avec vérité; Gessler l’accorde.

Tell alors, le regardant avec des yeux vengeurs, lui dit:--Je voulais

lancer contre vous cette flèche, si la première avait frappé mon fils;

et, croyez-moi, celle-là ne vous aurait pas manqué.--Gessler, furieux à

ces mots, ordonne que Tell soit conduit en prison.

Cette scène a, comme on peut le voir, toute la simplicité d’une histoire

racontée dans une ancienne chronique. Tell n’est point représenté comme

un héros de tragédie, il n’avait point voulu braver Gessler: il

ressemble en tout à ce que sont d’ordinaire les paysans de l’Helvétie,

calmes dans leurs habitudes, amis du repos, mais terribles quand on

agite dans leur âme les sentiments que la vie champêtre y tient

assoupis. On voit encore près d’Altorf, dans le canton d’Uri, une statue

de pierre grossièrement travaillée, qui représente Tell et son fils,

après que la pomme a été tirée. Le père tient d’une main son fils, et de

l’autre il presse son arc sur son cœur, pour le remercier de l’avoir si

bien servi.

Tell est conduit enchaîné sur la même barque dans laquelle Gessler

traverse le lac de Lucerne; l’orage éclate pendant le passage; l’homme

barbare a peur et demande du secours à sa victime: on détache les liens

de Tell, il conduit lui-même la barque au milieu de la tempête, et

s’approchant des rochers il s’élance sur le rivage escarpé. Le récit de

cet événement commence le quatrième acte. A peine arrivé dans sa

demeure, Tell est averti qu’il ne peut espérer d’y vivre en paix avec sa

femme et ses enfants, et c’est alors qu’il prend la résolution de tuer

Gessler. Il n’a point pour but d’affranchir son pays du joug étranger,

il ne sait pas si l’Autriche doit ou non gouverner la Suisse; il sait

qu’un homme a été injuste envers un homme; il sait qu’un père a été

forcé de lancer une flèche près du cœur de son enfant, et il pense que

l’auteur d’un tel forfait doit périr.

Son monologue est superbe: il frémit du meurtre, et cependant il n’a pas

le moindre doute sur la légitimité de sa résolution. Il compare

l’innocent usage qu’il a fait jusqu’à ce jour de sa flèche, à la chasse

et dans les jeux, avec la sévère action qu’il va commettre: il s’assied

sur un banc de pierre, pour attendre au détour d’un chemin Gessler qui

doit passer.--«Ici, dit-il, s’arrête le pèlerin, qui continue son voyage

après un court repos; le moine pieux qui va pour accomplir sa mission

sainte, le marchand qui vient des pays lointains, et traverse cette

route pour aller à l’autre extrémité du monde: tous poursuivent leur

chemin pour achever leurs affaires, et mon affaire à moi, c’est le

meurtre! Jadis le père ne rentrait jamais dans sa maison sans réjouir

ses enfants, en leur rapportant quelques fleurs des Alpes, un oiseau

rare, un coquillage précieux, tel qu’on en trouve sur les montagnes; et

maintenant ce père est assis sur le rocher, et des pensées de mort

l’occupent; il veut la vie de son ennemi; mais il la veut pour vous, mes

enfants, pour vous protéger, pour vous défendre; c’est pour sauver vos

jours et votre douce innocence qu’il tend son arc vengeur».

Peu de temps après on aperçoit de loin Gessler descendre de la montagne.

Une malheureuse femme dont il fait languir le mari dans les prisons, se

jette à ses pieds et le conjure de lui accorder sa délivrance; il la

méprise et la repousse: elle insiste encore; elle saisit la bride de son

cheval, et lui demande de l’écraser sous ses pas, ou de lui rendre celui

qu’elle aime. Gessler indigné contre ses plaintes, se reproche de

laisser encore trop de liberté au peuple suisse.--Je veux, dit-il,

briser leur résistance opiniâtre; je veux courber leur audacieux esprit

d’indépendance; je veux publier une loi nouvelle dans ce pays; je

veux...--Comme il prononce ce mot, la flèche mortelle l’atteint; il

tombe en s’écriant:--C’est le trait de Tell.--Tu dois le reconnaître,

s’écrie Tell du haut du rocher.--Les acclamations du peuple se font

bientôt entendre, et les libérateurs de la Suisse remplissent le serment

qu’ils avaient fait de s’affranchir du joug de l’Autriche.

Il semble que la pièce devrait finir naturellement là, comme celle de

Marie Stuart à sa mort; mais dans l’une et l’autre Schiller a ajouté une

espèce d’appendice ou d’explication, qu’on ne peut plus écouter quand la

catastrophe principale est terminée. Élisabeth reparaît après

l’exécution de Marie; on est témoin de son trouble et de sa douleur en

apprenant le départ de Leicester pour la France. Cette justice poétique

doit se supposer, et non se représenter; le spectateur ne soutient pas

la vue d’Élisabeth, après avoir été témoin des derniers moments de

Marie. Dans _Guillaume Tell_, au cinquième acte, Jean le Parricide, qui

assassina son oncle l’empereur Albert, parce qu’il lui refusait son

héritage, vient, déguisé en moine, demander un asile à Tell; il se

persuade que leurs actions sont pareilles, et Tell le repousse avec

horreur, en lui montrant combien leurs motifs sont différents. C’est

une idée juste et ingénieuse, que de mettre en opposition ces deux

hommes; toutefois ce contraste qui plaît à la lecture, ne réussit point

au théâtre. L’esprit est de très peu de chose dans les effets

dramatiques; il en faut pour les préparer, mais s’il en fallait pour les

sentir, le public même le plus spirituel s’y refuserait.

On supprime au théâtre l’acte accessoire de Jean le Parricide, et la

toile tombe au moment où la flèche perce le cœur de Gessler. Peu de

temps après la première représentation de Guillaume Tell, le trait

mortel atteignit aussi le digne auteur de ce bel ouvrage. Gessler périt

au moment où les desseins les plus cruels l’occupaient; Schiller n’avait

dans son âme que de généreuses pensées. Ces deux volontés si contraires,

la mort, ennemie de tous les projets de l’homme, les a de même brisées.

CHAPITRE XXI

_Gœtz de Berlichingen et le comte d’Egmont._

La carrière dramatique de Gœthe peut être considérée sous deux rapports

différents. Dans les pièces qu’il a faites pour être représentées, il y

a beaucoup de grâce et d’esprit, mais rien de plus. Dans ceux de ses

ouvrages dramatiques, au contraire, qu’il est très difficile de jouer,

on trouve un talent extraordinaire. Il paraît que le génie de Gœthe ne

peut se renfermer dans les limites du théâtre; quand il veut s’y

soumettre, il perd une portion de son originalité, et ne la retrouve

tout entière que quand il peut mêler à son gré tous les genres. Un art,

quel qu’il soit, ne saurait être sans bornes; la peinture, la

sculpture, l’architecture, sont soumises à des lois qui leur sont

particulières, et de même l’art dramatique ne produit de l’effet qu’à de

certaines conditions: ces conditions restreignent quelquefois le

sentiment et la pensée; mais l’ascendant du spectacle est tel sur les

hommes rassemblés, qu’on a tort de ne pas se servir de cette puissance,

sous prétexte qu’elle exige des sacrifices que ne ferait pas

l’imagination livrée à elle-même. Comme il n’y a pas en Allemagne une

capitale où l’on trouve réuni tout ce qu’il faut pour avoir un bon

théâtre, les ouvrages dramatiques sont beaucoup plus souvent lus que

joués: et de là vient que les auteurs composent leurs ouvrages d’après

le point de vue de la lecture, et non pas d’après celui de la scène.

Gœthe fait presque toujours de nouveaux essais en littérature. Quand le

goût allemand lui paraît pencher vers un excès quelconque, il tente

aussitôt de lui donner une direction opposée. On dirait qu’il administre

l’esprit de ses contemporains comme son empire, et que ses ouvrages sont

des décrets, qui tour à tour autorisent ou bannissent les abus qui

s’introduisent dans l’art.

Gœthe était fatigué de l’imitation des pièces françaises en Allemagne,

et il avait raison; car un Français même le serait aussi. En conséquence

il composa un drame historique à la manière de Shakespeare, _Gœtz de

Berlichingen_. Cette pièce n’était pas destinée au théâtre; mais on

pouvait cependant la représenter, comme toutes celles de Shakespeare du

même genre. Gœthe a choisi la même époque de l’histoire que Schiller

dans ses _Brigands_; mais, au lieu de montrer un homme qui s’affranchit

de tous les liens de la morale et de la société, il a peint un vieux

chevalier, sous le règne de Maximilien, défendant encore la vie

chevaleresque, et l’existence féodale des seigneurs, qui donnaient tant

d’ascendant à leur valeur personnelle.

Gœtz de Berlichingen fut surnommé _la Main-de-Fer_, parce que, ayant

perdu sa main droite à la guerre, il s’en fit faire une à ressort, avec

laquelle il saisissait très bien la lance; c’était un chevalier célèbre

dans son temps par son courage et sa loyauté. Ce modèle est heureusement

choisi pour représenter quelle était l’indépendance des nobles, avant

que l’autorité du gouvernement pesât sur tous. Dans le moyen âge, chaque

château était une forteresse, chaque seigneur un souverain.

L’établissement des troupes de ligne et l’invention de l’artillerie

changèrent tout à fait l’ordre social; il s’introduisit une espèce de

force abstraite qu’on nomme État ou Nation; mais les individus perdirent

graduellement toute leur importance. Un caractère tel que celui de Gœtz

dut souffrir de ce changement lorsqu’il s’opéra.

L’esprit militaire a toujours été plus rude en Allemagne que partout

ailleurs, et c’est là qu’on peut se figurer véritablement ces hommes de

fer dont on voit encore les images dans les arsenaux de l’Empire.

Néanmoins la simplicité des mœurs chevaleresques est peinte dans la

pièce de Gœthe avec beaucoup de charmes. Ce vieux Gœtz, vivant dans les

combats, dormant avec son armure, sans cesse à cheval, ne se reposant

que quand il est assiégé, employant tout pour la guerre, ne voyant

qu’elle; ce vieux Gœtz, dis-je, donne la plus haute idée de l’intérêt et

de l’activité que la vie avait alors. Ses qualités comme ses défauts

sont fortement prononcés; rien n’est plus généreux que son attachement

pour Weislingen, autrefois son ami, depuis son adversaire, et souvent

même traître envers lui. La sensibilité que montre un intrépide

guerrier, remue l’âme d’une façon toute nouvelle; nous avons du temps

pour aimer, dans notre vie oisive; mais ces éclairs d’émotion qui font

lire au fond du cœur, à travers une existence orageuse, causent un

attendrissement profond. On a si peur de rencontrer l’affectation dans

le plus beau don du ciel, dans la sensibilité, que l’on préfère

quelquefois la rudesse elle-même comme garant de la franchise.

La femme de Gœtz s’offre à l’imagination telle qu’un ancien portrait de

l’école flamande, où le vêtement, le regard, la tranquillité même de

l’attitude, annoncent une femme soumise à son époux, ne connaissant que

lui, n’admirant que lui, et se croyant destinée à le servir, comme il

l’est à la défendre. On voit en contraste avec cette femme par

excellence, une créature tout à fait perverse, Adélaïde, qui séduit

Weislingen, et le fait manquer à ce qu’il avait promis à son ami; elle

l’épouse, et bientôt lui devient infidèle. Elle se fait aimer avec

passion de son page, et trouble ce malheureux jeune homme au point de

l’entraîner à donner à son maître une coupe empoisonnée. Ces traits sont

forts, mais peut-être est-il vrai que, quand les mœurs sont très pures

en général, celle qui s’en écarte est bientôt entièrement corrompue; le

désir de plaire n’est de nos jours qu’un lien d’affection et de

bienveillance; mais dans la vie sévère et domestique d’autrefois,

c’était un égarement qui pouvait entraîner à tous les autres. Cette

criminelle Adélaïde donne lieu à l’une des plus belles scènes de la

pièce, la séance du tribunal secret.

Des juges mystérieux, inconnus l’un à l’autre, toujours masqués, et se

rassemblant pendant la nuit, punissaient dans le silence, et gravaient

seulement sur le poignard qu’ils enfonçaient dans le sein du coupable ce

mot terrible: TRIBUNAL SECRET. Ils prévenaient le condamné, en faisant

crier trois fois sous les fenêtres de sa maison: _Malheur, malheur,

malheur!_ Alors l’infortuné savait que partout, dans l’étranger, dans

son concitoyen, dans son parent même, il pouvait trouver son meurtrier.

La solitude, la foule, les villes, les campagnes, tout était rempli par

la présence invisible de cette conscience armée qui poursuivait les

criminels. On conçoit comment cette terrible institution pouvait être

nécessaire, dans un temps où chaque homme était fort contre tous, au

lieu que tous doivent être forts contre chacun. Il fallait que la

justice surprît le criminel avant qu’il pût s’en défendre: mais cette

punition, qui planait dans les airs comme une ombre vengeresse, cette

sentence mortelle, que pouvait receler le sein même d’un ami, frappait

d’une invincible terreur.

C’est encore un beau moment que celui où Gœtz, voulant se défendre dans

son château, ordonne qu’on arrache le plomb de ses fenêtres pour en

faire des balles. Il y a dans cet homme un mépris de l’avenir, et une

intensité de force dans le présent, tout à fait admirables. Enfin Gœtz

voit périr tous ses compagnons d’armes; il reste blessé, captif, et

n’ayant auprès de lui que son épouse et sa sœur. Il n’est plus entouré

que de femmes, lui qui voulait vivre au milieu d’hommes, et d’hommes

indomptables, pour exercer avec eux la puissance de son caractère et de

son bras. Il songe au nom qu’il doit laisser après lui; il réfléchit,

puisqu’il va mourir. Il demande à voir encore une fois le soleil, pense

à Dieu dont il ne s’est point occupé, mais dont il n’a jamais douté, et

meurt courageux et sombre, regrettant la guerre plus que la vie.

On aime beaucoup cette pièce en Allemagne; les mœurs et les costumes

nationaux de l’ancien temps y sont fidèlement représentés, et tout ce

qui tient à la chevalerie ancienne remue le cœur des Allemands. Gœthe,

le plus insouciant de tous les hommes, parce qu’il est sûr de gouverner

son public, ne s’est pas donné la peine de mettre sa pièce en vers;

c’est le dessin d’un grand tableau, mais un dessin à peine achevé. On

sent dans l’écrivain une telle impatience de tout ce qui pourrait

ressembler à l’affectation, qu’il dédaigne même l’art nécessaire pour

donner une forme durable à ce qu’il compose. Il y a des traits de génie

çà et là dans son drame, comme des coups de pinceau de Michel-Ange;

mais c’est un ouvrage qui laisse ou plutôt qui fait désirer beaucoup de

choses. Le règne de Maximilien, pendant lequel l’événement principal se

passe, n’y est pas assez caractérisé. Enfin, on oserait reprocher à

Gœthe de n’avoir pas mis assez d’imagination dans la forme et dans le

langage de cette pièce. C’est volontairement et par système qu’il s’y

est refusé; il a voulu que ce drame fût la chose même, et il faut que le

charme de l’idéal préside à tout dans les ouvrages dramatiques. Les

personnages des tragédies sont toujours en danger d’être vulgaires ou

factices, et le génie doit les préserver également de l’un et de l’autre

inconvénient. Shakespeare ne cesse pas d’être poète dans ses pièces

historiques, ni Racine d’observer exactement les mœurs des Hébreux, dans

sa tragédie lyrique d’_Athalie_. Le talent dramatique ne saurait se

passer ni de la nature, ni de l’art; l’art ne tient en rien à

l’artifice, c’est une inspiration parfaitement vraie et spontanée, qui

répand sur les circonstances particulières l’harmonie universelle, et

sur les moments passagers la dignité des souvenirs durables.

* * * * *

_Le Comte d’Egmont_ me paraît la plus belle des tragédies de Gœthe: il

l’a écrite, sans doute, lorsqu’il composait _Werther_: la même chaleur

d’âme se retrouve dans ces deux ouvrages. La pièce commence au moment où

Philippe II, fatigué de la douceur du gouvernement de Marguerite de

Parme, dans les Pays-Bas, envoie le duc d’Albe pour la remplacer. Le roi

est inquiet de la popularité qu’ont acquise le prince d’Orange et le

comte d’Egmont; il les soupçonne de favoriser en secret les partisans de

la réformation. Tout est réuni pour donner l’idée la plus séduisante du

comte d’Egmont; on le voit adoré de ses soldats, à la tête desquels il a

remporté tant de victoires. La princesse espagnole se fie à sa fidélité,

bien qu’elle sache par lui-même combien il blâme la sévérité dont on use

envers les protestants; les citoyens de la ville de Bruxelles le

considèrent comme le défenseur de leurs libertés auprès du trône; enfin

le prince d’Orange, dont la politique profonde et la prudence

silencieuse sont si connues dans l’histoire, relève encore la généreuse

imprudence du comte d’Egmont, en le suppliant vainement de partir avec

lui avant l’arrivée du duc d’Albe. Le prince d’Orange est un caractère

noble et sage; un dévouement héroïque, mais inconsidéré, peut seul

résister à ses conseils. Le comte d’Egmont ne veut pas abandonner les

habitants de Bruxelles; il se confie à son sort, parce que ses victoires

lui ont appris à compter sur les faveurs de la fortune, et que toujours

il conserve dans les affaires publiques les qualités qui ont rendu sa

vie militaire si brillante. Ces belles et dangereuses qualités

intéressent à sa destinée; on ressent pour lui des craintes que son âme

intrépide ne saurait jamais éprouver; tout l’ensemble de son caractère

est peint avec beaucoup d’art, par l’impression même qu’il produit sur

les diverses personnes dont il est entouré. Il est aisé de tracer un

portrait spirituel du héros d’une pièce; il faut plus de talent pour le

faire agir et parler conformément à ce portrait; il en faut plus encore

pour le faire connaître par l’admiration qu’il inspire aux soldats, au

peuple, aux grands seigneurs, à tous ceux enfin qui se trouvent en

relation avec lui.

Le comte d’Egmont aime une jeune fille, Clara, née dans la classe des

bourgeois de Bruxelles; il va la voir dans son obscure retraite. Cet

amour tient plus de place dans le cœur de la jeune fille que dans le

sien; l’imagination de Clara est tout entière subjuguée par l’éclat du

comte d’Egmont, par le prestige éblouissant de son héroïque valeur et de

sa brillante renommée. Egmont a dans son amour de la bonté et de la

douceur; il se repose auprès de cette jeune personne des inquiétudes et

des affaires.--«On te parle, lui dit-il, de cet Egmont, silencieux,

sévère, imposant; c’est lui qui doit lutter avec les événements et les

hommes; mais celui qui est simple, aimant, confiant, heureux; cet Egmont

là, Clara, c’est le tien». L’amour d’Egmont pour Clara ne suffirait pas

à l’intérêt de la pièce; mais quand le malheur vient s’y mêler, ce

sentiment, qui ne paraissait que dans le lointain, acquiert une

admirable force.

De l'Allemagne; t.1 · 第 22 / 26 段