Shakespeare a donné l’idée de la scène dans laquelle Jeanne d’Arc ramène

le duc de Bourgogne à la fidélité qu’il doit à son roi; mais Schiller

l’a exécutée d’une façon admirable. La vierge d’Orléans veut réveiller

dans l’âme du duc cet attachement à la France, qui était si puissant

alors dans tous les généreux habitants de cette belle contrée.

«Que prétends-tu? lui dit-elle: quel est donc l’ennemi que cherche ton

regard meurtrier? Ce prince que tu veux attaquer est comme toi de la

race royale; tu fus son compagnon d’armes. Son pays est le tien:

moi-même, ne suis-je pas une fille de ta patrie? Nous tous que tu veux

anéantir, ne sommes-nous pas tes amis? Nos bras sont prêts à s’ouvrir

pour te recevoir, nos genoux à se plier humblement devant toi. Notre

épée est sans pointe contre ton cœur; ton aspect nous intimide, et sous

un casque ennemi, nous respectons encore dans tes traits la ressemblance

avec nos rois».

Le duc de Bourgogne repousse les prières de Jeanne d’Arc, dont il craint

la séduction surnaturelle.

«Ce n’est point, lui dit-elle, ce n’est point la nécessité qui me courbe

à tes pieds, je n’y viens point comme une suppliante. Regarde autour de

toi. Le camp des Anglais est en cendres, et vos morts couvrent le champ

de bataille; tu entends de toutes parts les trompettes guerrières des

Français: Dieu a décidé, la victoire est à nous. Nous voulons partager

avec notre ami les lauriers que nous avons conquis. Oh! viens avec nous,

noble transfuge; viens, c’est avec nous que tu trouveras la justice et

la victoire: moi, l’envoyée de Dieu, je tends vers toi ma main de sœur.

Je veux, en te sauvant, t’attirer de notre côté. Le ciel est pour la

France. Des anges que tu ne vois pas combattent pour notre roi; ils sont

tous parés de lis. L’étendard de notre noble cause est blanc aussi comme

le lis, et la Vierge pure est son chaste symbole.

LE DUC DE BOURGOGNE.

«Les mots trompeurs du mensonge sont pleins d’artifices; mais le langage

de cette femme est simple comme celui d’un enfant, et si le mauvais

génie l’inspire, il sait lui souffler les paroles de l’innocence: non,

je ne veux plus l’entendre. Aux armes! je me défendrai mieux en la

combattant qu’en l’écoutant.

JEANNE.

«Tu m’accuses de magie! tu crois voir en moi les artifices de l’enfer!

Fonder la paix, réconcilier les haines, est-ce donc là l’œuvre de

l’enfer? La concorde viendrait-elle du séjour des damnés? Qu’y a-t-il

d’innocent, de sacré, d’humainement bon, si ce n’est de se dévouer pour

sa patrie? Depuis quand la nature est-elle si fort en combat avec

elle-même, que le ciel abandonne la bonne cause et que le démon la

défende? Si ce que je te dis est vrai, dans quelle source l’ai-je puisé?

qui fut la compagne de ma vie pastorale? qui donc instruisit la simple

fille d’un berger dans les choses royales? Jamais je ne m’étais

présentée devant les souverains, l’art de la parole m’est étranger; mais

à présent que j’ai besoin de t’émouvoir, une pénétration profonde

m’éclaire; je m’élève aux pensées les plus hautes; la destinée des

empires et des rois apparaît lumineuse à mes regards, et, à peine sortie

de l’enfance, je puis diriger la foudre du ciel contre ton cœur».

A ces mots le duc de Bourgogne est ému, troublé. Jeanne d’Arc s’en

aperçoit, et s’écrie: «Il a pleuré, il est vaincu; il est à nous». Les

Français inclinent devant lui leurs épées et leurs drapeaux. Charles

VII paraît, et le duc de Bourgogne se précipite à ses pieds.

Je regrette pour nous que ce ne soit pas un Français qui ait conçu cette

scène; mais que de génie, et surtout que de naturel ne faut-il pas pour

s’identifier ainsi avec tout ce qu’il y a de beau et de vrai dans tous

les pays et dans tous les siècles!

Talbot, que Schiller représente comme un guerrier athée, intrépide

contre le ciel même, méprisant la mort, bien qu’il la trouve horrible;

Talbot, blessé par Jeanne d’Arc, meurt sur le théâtre en blasphémant.

Peut-être eût-il mieux valu suivre la tradition, qui dit que Jeanne

d’Arc n’avait jamais versé le sang humain, et triomphait sans tuer. Un

critique, d’un goût pur et sévère, a reproché aussi à Schiller d’avoir

montré Jeanne d’Arc sensible à l’amour, au lieu de la faire mourir

martyre, sans qu’aucun sentiment l’eût jamais distraite de sa mission

divine: c’est ainsi qu’il aurait fallu la peindre dans un poème; mais je

ne sais si une âme tout à fait sainte ne produirait pas dans une pièce

de théâtre le même effet que des êtres merveilleux ou allégoriques, dont

on prévoit d’avance toutes les actions, et qui, n’étant point agités par

les passions humaines, ne nous présentent point le combat ni l’intérêt

dramatique.

Parmi les nobles chevaliers de la cour de France, le preux Dunois

s’empresse le premier à demander à Jeanne d’Arc de l’épouser, et, fidèle

à ses vœux, elle le refuse. Un jeune Montgommery, au milieu d’une

bataille, la supplie de l’épargner, et lui peint la douleur que sa mort

va causer à son père; Jeanne d’Arc rejette sa prière, et montre dans

cette occasion plus d’inflexibilité que son devoir ne l’exige; mais au

moment de frapper un jeune Anglais, Lionel, elle se sent tout à coup

attendrie par sa figure, et l’amour entre dans son cœur. Alors toute sa

puissance est détruite. Un chevalier noir comme le destin lui apparaît

dans le combat, et lui conseille de ne pas aller à Reims. Elle y va

néanmoins; la pompe solennelle du couronnement passe sur le théâtre;

Jeanne d’Arc marche au premier rang, mais ses pas sont chancelants; elle

porte en tremblant l’étendard sacré, et l’on sent que l’esprit divin ne

la protège plus.

Avant d’entrer dans l’église, elle s’arrête et reste seule sur la scène.

On entend de loin les instruments de fête qui accompagnent la cérémonie

du sacre, et Jeanne d’Arc prononce des plaintes harmonieuses, pendant

que le son des flûtes et des hautbois plane doucement dans les airs.

«Les armes sont déposées, la tempête de la guerre se tait, les chants et

les danses succèdent aux combats sanguinaires. Des refrains joyeux se

font entendre dans les rues; l’autel et l’église sont parés dans tout

l’éclat d’une fête; des couronnes de fleurs sont suspendues aux

colonnes: cette vaste ville ne contient qu’à peine le nombre des hôtes

étrangers qui se précipitent pour être les témoins de l’allégresse

populaire; un même sentiment remplit tous les cœurs; et ceux que

séparait jadis une haine meurtrière se réunissent maintenant dans la

félicité universelle: celui qui peut se nommer Français en est fier;

l’antique éclat de la couronne est renouvelé, et la France obéit avec

gloire au petit-fils de ses rois.

«C’est par moi que ce jour magnifique est arrivé, et cependant je ne

partage point le bonheur public. Mon cœur est changé, mon coupable cœur

s’éloigne de cette solennité sainte, et c’est vers le camp des Anglais,

c’est vers nos ennemis que se tournent toutes mes pensées. Je dois me

dérober au cercle joyeux qui m’entoure, pour cacher à tous la faute qui

pèse sur mon cœur. Qui? moi! libératrice de mon pays, animée par le

rayon du ciel, dois-je sentir une flamme terrestre? Moi, guerrière du

Très-Haut, brûler pour l’ennemi de la France! puis-je encore regarder la

chaste lumière du soleil!

«Hélas! comme cette musique m’enivre! Les sons les plus doux me

rappellent sa voix, et leur enchantement semble m’offrir ses traits. Que

l’orage de la guerre éclate de nouveau; que le bruit des lances

retentisse autour de moi; dans l’ardeur du combat je retrouverai mon

courage; mais ces accords harmonieux s’insinuent dans mon sein, et

changent en mélancolie toutes les puissances de mon cœur.

«Ah! pourquoi donc ai-je vu ce noble visage? Dès cet instant j’ai été

coupable. Malheureuse! Dieu veut un instrument aveugle; c’est avec des

yeux aveugles que tu devais obéir. Tu l’as regardé, c’en est fait, la

paix de Dieu s’est retirée de toi; et les pièges de l’enfer t’ont

saisie. Ah! simple houlette des bergers, pourquoi vous ai-je échangée

contre une épée? Pourquoi, reine du ciel, m’es-tu jamais apparue?

Pourquoi donc ai-je entendu ta voix dans la forêt des chênes? Reprends

ta couronne, je ne puis la mériter. Oui, je vois le ciel ouvert, je vois

les bienheureux, et mes espérances sont dirigées vers la terre! O Vierge

sainte, tu m’imposas cette vocation cruelle; pouvais-je endurcir ce cœur

que le ciel avait créé pour aimer? Si tu veux manifester ta puissance,

prends pour organes ceux qui, dégagés du péché, habitent dans ta demeure

éternelle; envoie tes esprits immortels et purs, étrangers aux passions

comme aux larmes. Mais ne choisis pas la faible fille, ne choisis point

le cœur sans force d’une bergère. Que me faisaient les destins des

combats et les querelles des rois! Tu as troublé ma vie, tu m’as

entraînée dans les palais des princes, et là j’ai trouvé la séduction et

l’erreur. Ah! ce n’était pas moi qui avais voulu ce sort».

Ce monologue est un chef-d’œuvre de poésie; un même sentiment ramène

naturellement aux mêmes expressions; et c’est en cela que les vers

s’accordent si bien avec les affections de l’âme: car ils transforment

en une harmonie délicieuse ce qui pourrait paraître monotone dans le

simple langage de la prose. Le trouble de Jeanne d’Arc va toujours

croissant. Les honneurs qu’on lui rend, la reconnaissance qu’on lui

témoigne, rien ne peut la rassurer, quand elle se sent abandonnée par la

main toute-puissante qui l’avait élevée. Enfin, ses funestes

pressentiments s’accomplissent, et de quelle manière!

Il faut, pour concevoir l’effet terrible de l’accusation de sorcellerie,

se transporter dans les siècles où le soupçon de ce crime mystérieux

planait sur toutes les choses extraordinaires. La croyance au mauvais

principe, telle qu’elle existait alors, supposait la possibilité d’un

culte affreux envers l’enfer; les objets effrayants de la nature en

étaient le symbole, et des signes bizarres le langage. On attribuait à

cette alliance avec le démon toutes les prospérités de la terre dont la

cause n’était pas bien connue. Le mot de magie désignait l’empire du mal

sans bornes, comme la Providence le règne du bonheur infini. Cette

imprécation, _elle est sorcière, il est sorcier_, devenue ridicule de

nos jours, faisait frissonner il y a quelques siècles; tous les liens

les plus sacrés se brisaient quand ces paroles étaient prononcées: nul

courage ne les bravait, et le désordre qu’elles mettaient dans les

esprits était tel, qu’on eût dit que les démons de l’enfer

apparaissaient réellement, quand on croyait les voir apparaître.

Le malheureux fanatique, père de Jeanne d’Arc, est saisi par la

superstition du temps; et, loin d’être fier de la gloire de sa fille, il

se présente lui-même au milieu des chevaliers et des seigneurs de la

cour, pour accuser Jeanne d’Arc de sorcellerie. A l’instant, tous les

cœurs se glacent d’effroi; les chevaliers, compagnons d’armes de Jeanne

d’Arc, la pressent de se justifier, et elle se tait. Le roi l’interroge,

et elle se tait. L’archevêque la supplie de jurer sur le crucifix

qu’elle est innocente, et elle se tait. Elle ne veut pas se défendre du

crime dont elle est faussement accusée, quand elle se sent coupable d’un

autre crime que son cœur ne peut se pardonner. Le tonnerre se fait

entendre, l’épouvante s’empare du peuple, Jeanne d’Arc est bannie de

l’empire qu’elle vient de sauver. Nul n’ose s’approcher d’elle. La foule

se disperse; l’infortunée sort de la ville; elle erre dans la campagne;

et lorsque, abîmée de fatigue, elle accepte une boisson rafraîchissante,

un enfant qui la reconnaît arrache de ses mains ce faible soulagement.

On dirait que le souffle infernal dont on la croit environnée peut

souiller tout ce qu’elle touche, et précipiter dans l’abîme éternel

quiconque oserait la secourir. Enfin, poursuivie d’asile en asile, la

libératrice de la France tombe au pouvoir de ses ennemis.

Jusque-là cette _tragédie romantique_, c’est ainsi que Schiller l’a

nommée, est remplie de beautés du premier ordre: on peut bien y trouver

quelques longueurs (jamais les auteurs allemands ne sont exempts de ce

défaut); mais on voit passer devant soi des événements si remarquables,

que l’imagination s’exalte à leur hauteur, et que, ne jugeant plus cette

pièce comme ouvrage de l’art, on considère le merveilleux tableau

qu’elle renferme comme un nouveau reflet de la sainte inspiration de

l’héroïne. Le seul défaut grave qu’on puisse reprocher à ce drame

lyrique, c’est le dénouement: au lieu de prendre celui qui était donné

par l’histoire, Schiller suppose que Jeanne d’Arc, enchaînée par les

Anglais, brise miraculeusement ses fers, va rejoindre le camp des

Français, décide la victoire en leur faveur, et reçoit une blessure

mortelle. Le merveilleux d’invention, à côté du merveilleux transmis par

l’histoire, ôte à ce sujet quelque chose de sa gravité. D’ailleurs, qu’y

avait-il de plus beau que la conduite et les réponses mêmes de Jeanne

d’Arc, lorsqu’elle fut condamnée à Rouen par les grands seigneurs

anglais et les évêques normands?

L’histoire raconte que cette jeune fille réunit le courage le plus

inébranlable à la douleur la plus touchante; elle pleurait comme une

femme, mais elle se conduisait comme un héros. On l’accusa de s’être

livrée à des pratiques superstitieuses, et elle repoussa cette

inculpation avec les arguments dont une personne éclairée pourrait se

servir de nos jours; mais elle persista toujours à déclarer qu’elle

avait eu des révélations intimes, qui l’avaient décidée dans le choix de

sa carrière. Abattue par l’horreur du supplice qui la menaçait, elle

rendit constamment témoignage devant les Anglais à l’énergie des

Français, aux vertus du roi de France, qui cependant l’avait abandonnée.

Sa mort ne fut ni celle d’un guerrier ni celle d’un martyr; mais, à

travers la douceur et la timidité de son sexe, elle montra dans les

derniers moments une force d’inspiration presque aussi étonnante que

celle dont on l’accusait comme d’une sorcellerie. Quoi qu’il en soit, le

simple récit de sa fin émeut bien plus que le dénouement de Schiller.

Lorsque la poésie veut ajouter à l’éclat d’un personnage historique, il

faut du moins qu’elle lui conserve avec soin la physionomie qui le

caractérise: car la grandeur n’est vraiment frappante que quand on sait

lui donner l’air naturel. Or, dans le sujet de Jeanne d’Arc, c’est le

fait véritable qui non seulement a plus de naturel, mais plus de

grandeur que la fiction.

* * * * *

_La Fiancée de Messine_ a été composée d’après un système dramatique

tout à fait différent de celui que Schiller avait suivi jusqu’alors, et

auquel il est heureusement revenu. C’est pour faire admettre les chœurs

sur la scène qu’il a choisi un sujet dans lequel il n’y a de nouveau que

les noms; car c’est, au fond, la même chose que _les Frères ennemis_.

Seulement Schiller a introduit de plus une sœur dont les deux frères

deviennent amoureux, sans savoir qu’elle est leur sœur, et l’un tue

l’autre par jalousie. Cette situation terrible en elle-même est

entremêlée de chœurs qui font partie de la pièce. Ce sont les serviteurs

des deux frères qui interrompent et glacent l’intérêt par leurs

discussions mutuelles. La poésie lyrique qu’ils récitent tous à la fois

est superbe; mais ils n’en sont pas moins, quoi qu’ils disent, des

chœurs de chambellans. Le peuple entier peut seul avoir cette dignité

indépendante, qui lui permet d’être un spectateur impartial. Le chœur

doit représenter la postérité. Si des affections personnelles

l’animaient, il serait nécessairement ridicule; car on ne concevrait pas

comment plusieurs personnes diraient la même chose en même temps, si

leurs voix n’étaient pas censées être l’interprète impossible des

vérités éternelles.

Schiller, dans la préface qui précède _la Fiancée de Messine_, se plaint

avec raison de ce que nos usages modernes n’ont plus ces formes

populaires qui les rendaient si poétiques chez les anciens.

«Les palais, dit-il, sont fermés; les tribunaux ne se tiennent plus en

plein air, devant les portes de la ville; les écrits ont pris la place

de la parole vivante; le peuple lui-même, cette masse si forte et si

visible, n’est presque plus qu’une idée abstraite, et les divinités des

mortels n’existent plus que dans leur cœur. Il faut que le poète ouvre

les palais, replace les juges sous la voûte du ciel, relève les statues

des dieux, ranime enfin les images qui partout ont fait place aux

idées».

Ce désir d’un autre temps, d’un autre pays, est un sentiment poétique.

L’homme religieux a besoin du ciel, et le poète d’une autre terre: mais

on ignore quel culte et quel siècle _la Fiancée de Messine_ nous

représente; elle sort des usages modernes, sans nous placer dans les

temps antiques. Le poète y a mêlé toutes les religions ensemble; et

cette confusion détruit la haute unité de la tragédie, celle de la

destinée qui conduit tout. Les événements sont atroces, et cependant

l’horreur qu’ils inspirent est tranquille. Le dialogue est aussi long,

aussi développé que si l’affaire de tous était de parler en beaux vers;

et qu’on aimât, qu’on fût jaloux, qu’on haït son frère, qu’on le tuât,

sans quitter la sphère des réflexions générales et des sentiments

philosophiques.

Il y a néanmoins dans _la Fiancée de Messine_ des traces admirables du

beau génie de Schiller. Quand l’un des frères a été tué par son frère

jaloux, on apporte le mort dans le palais de la mère; elle ne sait point

encore qu’elle a perdu son fils, et c’est ainsi que le chœur qui précède

le cercueil le lui annonce:

«De tout côté le malheur parcourt les villes. Il erre en silence autour

des habitations des hommes: aujourd’hui c’est à celle-ci qu’il frappe,

demain c’est à celle-là; aucune n’est épargnée. Le messager douloureux

et funeste tôt ou tard passera le seuil de la porte où demeure un

vivant. Quand les feuilles tombent dans la saison prescrite, quand les

vieillards affaiblis descendent dans le tombeau, la nature obéit en paix

à ses antiques lois, à son éternel usage, l’homme n’en est point

effrayé; mais sur cette terre, c’est le malheur imprévu qu’il faut

craindre. Le meurtre, d’une main violente, brise les liens les plus

sacrés, et la mort vient enlever dans la barque du Styx le jeune homme

florissant. Quand les nuages amoncelés couvrent le ciel de deuil, quand

le tonnerre retentit dans les abîmes, tous les cœurs sentent la force

redoutable de la destinée; mais la foudre enflammée peut partir des

hauteurs sans nuages, et le malheur s’approche comme un ennemi rusé, au

milieu des jours de fête.

«N’attache donc point ton cœur à ces biens dont la vie passagère est

ornée. Si tu jouis, apprends à perdre, et si la fortune est avec toi,

songe à la douleur».

Quand le frère apprend que celle dont il était amoureux, et pour

laquelle il a tué son frère, est sa sœur, son désespoir n’a point de

bornes, et il se résout à mourir. Sa mère veut lui pardonner, sa sœur

lui demande de vivre; mais il se mêle à ses remords un sentiment d’envie

qui le rend encore jaloux de celui qui n’est plus.

«Ma mère, dit-il, quand le même tombeau renfermera le meurtrier et la

victime, quand une même voûte couvrira nos cendres réunies, ta

malédiction sera désarmée. Tes pleurs couleront également pour tes deux

fils: la mort est un puissant médiateur! elle éteint les flammes de la

colère, elle réconcilie les ennemis, et la pitié se penche comme une

sœur attendrie sur l’urne qu’elle embrasse».

Sa mère le presse encore de ne pas l’abandonner.--«Non, lui dit-il, je

ne puis vivre avec un cœur brisé. Il faut que je retrouve la joie, et

que je m’unisse avec les esprits libres de l’air. L’envie a empoisonné

ma jeunesse; cependant tu partageais justement ton amour entre nous

deux. Penses-tu que je pusse supporter maintenant l’avantage que tes

regrets donnent à mon frère sur moi? La mort nous sanctifie; dans son

palais indestructible, ce qui était mortel et souillé se change en un

cristal pur et brillant; les erreurs de la misérable humanité

disparaissent. Mon frère serait au-dessus de moi dans ton cœur, comme

les étoiles sont au-dessus de la terre, et l’ancienne rivalité qui nous

a séparés pendant la vie renaîtrait pour me dévorer sans relâche. Il

serait par delà ce monde, il serait dans ton souvenir l’enfant chéri,

l’enfant immortel».

La jalousie qu’inspire un mort est un sentiment plein de délicatesse et

de vérité. Qui pourrait en effet triompher des regrets? Les vivants

égaleront-ils jamais la beauté de l’image céleste que l’ami qui n’est

plus a laissée dans notre cœur? Ne nous a-t-il pas dit:--Ne m’oubliez

pas.--N’est-il pas là sans défense? Où vit-il sur cette terre, si ce

n’est dans le sanctuaire de notre âme? Et qui, parmi les heureux de ce

monde, s’unirait jamais à nous aussi intimement que son souvenir?

CHAPITRE XX

_Guillaume Tell._

Le _Guillaume Tell_ de Schiller est revêtu de ces couleurs vives et

brillantes qui transportent l’imagination dans les contrées pittoresques

où la respectable conjuration du Rütli s’est passée. Dès les premiers

vers, on croit entendre résonner les cors des Alpes. Ces nuages qui

partagent les montagnes, et cachent la terre d’en bas à la terre la plus

voisine du ciel; ces chasseurs de chamois poursuivant leur proie légère

à travers les abîmes; cette vie tout à la fois pastorale et guerrière,

qui combat avec la nature, et reste en paix avec les hommes: tout

inspire un intérêt animé pour la Suisse; et l’unité d’action, dans cette

tragédie, tient à l’art d’avoir fait de la nation même un personnage

dramatique.

La hardiesse de Tell est brillamment signalée au premier acte de la

pièce. Un malheureux proscrit, que l’un des tyrans subalternes de la

Suisse a dévoué à la mort, veut se sauver de l’autre côté du rivage, où

il peut trouver un asile. L’orage est si violent qu’aucun batelier n’ose

se risquer à traverser le lac pour le conduire. Tell voit sa détresse,

se hasarde avec lui sur les flots, et le fait heureusement aborder à

l’autre rive. Tell est étranger à la conjuration que l’insolence de

Gessler fait naître. Stauffacher, Walther Fürst et Arnold de Melchtal

préparent la révolte. Tell en est le héros, mais non pas l’auteur; il ne

pense point à la politique, il ne songe à la tyrannie que quand elle

trouble sa vie paisible; il la repousse de son bras, quand il éprouve

son atteinte; il la juge, il la condamne à son propre tribunal; mais il

ne conspire pas.

Arnold de Melchtal, l’un des conjurés, s’est retiré chez Walther; il a

été obligé de quitter son père, pour échapper aux satellites de Gessler;

il s’inquiète de l’avoir laissé seul; il demande avec anxiété de ses

nouvelles, quand tout à coup il apprend que, pour punir le vieillard de

ce que son fils s’est soustrait au décret lancé contre lui, les

barbares, avec un fer brûlant, l’ont privé de la vue. Quel désespoir,

quelle rage peut égaler ce qu’il éprouve! Il faut qu’il se venge. S’il

délivre sa patrie, c’est pour tuer les tyrans qui ont aveuglé son père;

et quand les trois conjurés se lient par le serment solennel de mourir

ou d’affranchir leurs citoyens du joug affreux de Gessler, Arnold

s’écrie:

«Oh! mon vieux père aveugle, tu ne peux plus voir le jour de la liberté;

mais nos cris de ralliement parviendront jusqu’à toi. Quand des Alpes

aux Alpes des signaux de feu nous appelleront aux armes, tu entendras

tomber les citadelles de la tyrannie. Les Suisses, en se pressant autour

de ta cabane, feront retentir à ton oreille leurs transports de joie, et

les rayons de cette fête pénétreront encore jusque dans la nuit qui

t’environne».

Le troisième acte est rempli par l’action principale de l’histoire et de

la pièce. Gessler a fait élever un chapeau sur une pique, au milieu de

la place publique, avec ordre que tous les paysans le saluent. Tell

passe devant ce chapeau sans se conformer à la volonté du gouverneur

autrichien; mais, c’est seulement par inadvertance qu’il ne s’y soumet

pas, car il n’était pas dans le caractère de Tell, au moins dans celui

que Schiller lui a donné, de manifester aucune opinion politique:

sauvage et indépendant comme les chevreuils des montagnes, il vivait

libre, mais il ne s’occupait point du droit qu’il avait de l’être. Au

moment où Tell est accusé de n’avoir pas salué le chapeau, Gessler

arrive, portant un faucon sur sa main: déjà cette circonstance fait

tableau et transporte dans le moyen âge. Le pouvoir terrible de Gessler

est singulièrement en contraste avec les mœurs si simples de la Suisse,

et l’on s’étonne de cette tyrannie en plein air, dont les vallées et les

montagnes sont les solitaires témoins.

De l'Allemagne; t.1 · 第 21 / 26 段