Marie console ses femmes, dont les sanglots l’émeuvent vivement:

«Pourquoi, leur dit-elle, vous affligez-vous de ce que mon cachot s’est

ouvert? La mort, ce sévère ami, vient à moi, et couvre de ses ailes

noires les fautes de ma vie: le dernier arrêt du sort relève la créature

accablée; je sens de nouveau le diadème sur mon front. Un juste orgueil

est rentré dans mon âme purifiée».

Marie aperçoit Melvil, et se réjouit de le voir dans ce moment solennel:

elle l’interroge sur ses parents de France, sur ses anciens serviteurs,

et le charge de ses derniers adieux pour tout ce qui lui fut cher.

«Je bénis, lui dit-elle, le roi très chrétien mon beau-frère, et toute

la royale famille de France; je bénis mon oncle le cardinal, et Henri de

Guise, mon noble cousin; je bénis aussi le saint Père, pour qu’il me

bénisse à son tour, et le roi catholique qui s’est offert généreusement

pour mon sauveur et vengeur. Ils retrouveront tous leur nom dans mon

testament; et de quelque faible valeur que soient les présents de mon

amour, ils voudront bien ne pas les dédaigner».

Marie se retourne alors vers ses serviteurs, et leur dit: «Je vous ai

recommandés à mon royal frère de France; il aura soin de vous, il vous

donnera une nouvelle patrie. Si ma dernière prière vous est sacrée, ne

restez pas en Angleterre. Que le cœur orgueilleux de l’Anglais ne se

repaisse pas du spectacle de votre malheur; que ceux qui m’ont servie ne

soient pas dans la poussière. Jurez-moi, par l’image du Christ, que dès

que je ne serai plus, vous quitterez pour jamais cette île funeste».

(Melvil le jure au nom de tous).

La reine distribue ses diamants à ses femmes, et rien n’est plus

touchant que les détails dans lesquels elle entre sur le caractère de

chacune d’elles, et les conseils qu’elle leur donne pour leur sort

futur. Elle se montre surtout généreuse envers celle dont le mari a été

un traître, en accusant formellement Marie elle-même auprès d’Élisabeth:

elle veut consoler cette femme de ce malheur, et lui prouver qu’elle

n’en conserve aucun ressentiment.

«Toi, dit-elle à sa nourrice, toi, ma fidèle Anna, l’or et les diamants

ne t’attirent point; mon souvenir est le don le plus précieux que je

puisse te laisser. Prends ce mouchoir que j’ai brodé pour toi dans les

heures de ma tristesse, et que mes larmes ont inondé; tu t’en serviras

pour me bander les yeux, quand il en sera temps; j’attends ce dernier

service de toi. Venez toutes, dit-elle en tendant la main à ses femmes,

venez toutes, et recevez mon dernier adieu: recevez-le, Marguerite,

Alise, Rosamonde; et toi, Gertrude, je sens sur ma main tes lèvres

brûlantes. J’ai été bien haïe, mais aussi bien aimée! Qu’un époux d’une

âme noble rende heureuse ma Gertrude, car un cœur si sensible a besoin

d’amour! Berthe, tu as choisi la meilleure part, tu veux être la chaste

épouse du ciel, hâte-toi d’accomplir ton vœu. Les biens de la terre sont

trompeurs, la destinée de ta reine te l’apprend. C’en est assez, adieu

pour toujours, adieu».

Marie reste seule avec Melvil, et c’est alors que commence une scène

dont l’effet est bien grand, quoiqu’on puisse la blâmer à plusieurs

égards. La seule douleur qui reste à Marie, après avoir pourvu à tous

les soins terrestres, c’est de ne pouvoir obtenir un prêtre de sa

religion, pour l’assister dans ses derniers moments. Melvil, après avoir

reçu la confidence de ses pieux regrets, lui apprend qu’il a été à Rome,

qu’il y a pris les ordres ecclésiastiques, pour acquérir le droit de

l’absoudre et de la consoler: il découvre sa tête pour lui montrer la

tonsure sacrée, et tire de son sein une hostie que le pape lui-même a

bénie pour elle.

«Un bonheur céleste, s’écrie la reine, m’est donc encore préparé sur le

seuil même de la mort! Le messager de Dieu descend vers moi, comme un

immortel sur des nuages d’azur: ainsi jadis l’apôtre fut délivré de ses

liens. Et tandis que tous les appuis terrestres m’ont trompée, ni les

verrous, ni les épées n’ont arrêté le secours divin. Vous, jadis mon

serviteur, soyez maintenant le serviteur de Dieu et son saint

interprète; et comme vos genoux se sont courbés devant moi, je me

prosterne maintenant à vos pieds, dans la poussière».

La belle, la royale Marie se jette aux genoux de Melvil, et son sujet,

revêtu de toute la dignité de l’Église, l’y laisse et l’interroge.

(Il ne faut pas oublier que Melvil lui-même croyait Marie coupable du

dernier complot qui avait eu lieu contre la vie d’Élisabeth; je dois

dire aussi que la scène suivante est faite seulement pour être lue, et

que, sur la plupart des théâtres de l’Allemagne, on supprime l’acte de

la communion, quand la tragédie de _Marie Stuart_ est représentée).

MELVIL.

«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Marie, reine, as-tu

sondé ton cœur, et jures-tu de confesser la vérité devant le Dieu

de vérité?

MARIE.

«Mon cœur va s’ouvrir sans mystère devant toi comme devant lui.

MELVIL.

«Dis-moi, de quel péché ta conscience t’accuse-t-elle, depuis que

tu as approché pour la dernière fois de la table sainte?

MARIE.

«Mon âme a été remplie d’une haine envieuse, et des pensées de

vengeance s’agitaient dans mon sein. Pécheresse, j’implorais le

pardon de Dieu, et je ne pouvais pardonner à mon ennemie.

MELVIL.

«Te repens-tu de cette faute, et ta résolution sincère est-elle de

pardonner à tous, avant de quitter ce monde?

MARIE.

«Aussi vrai que j’espère la miséricorde de Dieu.

MELVIL.

«N’est-il point d’autre tort que tu doives te reprocher?

MARIE.

«Ah! ce n’est pas la haine seule qui m’a rendue coupable, j’ai

encore plus offensé le Dieu de bonté par un amour criminel; ce cœur

trop vain s’est laissé séduire par un homme sans foi, qui m’a

trompée et abandonnée.

MELVIL.

«Te repens-tu de cette erreur, et ton cœur a-t-il quitté cette

fragile idole pour se tourner vers son Dieu?

MARIE.

«Ce fut le plus cruel de mes combats, mais enfin j’ai déchiré ce

dernier lien terrestre.

MELVIL.

«De quelle autre faute te sens-tu coupable?

MARIE.

«Ah! d’une faute sanglante, depuis longtemps confessée. Mon âme

frémit en approchant du jugement solennel qui m’attend, et les

portes du ciel semblent se couvrir de deuil à mes yeux. J’ai fait

périr le roi mon époux, quand j’ai consenti à donner mon cœur et ma

main au séducteur son meurtrier. Je me suis imposé toutes les

expiations ordonnées par l’Église; mais le ver rongeur du remords

ne me laisse point de repos.

MELVIL.

«Ne te reste-t-il rien de plus au fond de l’âme, que tu doives

confesser?

MARIE.

«Non, tu sais maintenant tout ce qui pèse sur mon cœur.

MELVIL.

«Songe à la présence du scrutateur des pensées, à l’anathème dont

l’Église menace une confession trompeuse: c’est un péché qui donne

la mort éternelle, et que le Saint-Esprit a frappé de sa

malédiction.

MARIE.

«Puissé-je obtenir dans mon dernier combat la clémence divine,

aussi vrai qu’en cet instant solennel je ne t’ai rien déguisé!

MELVIL.

«Comment! tu caches à ton Dieu le crime pour la punition duquel les

hommes te condamnent: tu ne me parles point de la part que tu as

eue dans la haute trahison des assassins d’Élisabeth; tu subis la

mort terrestre pour cette action; veux-tu donc qu’elle entraîne

aussi la perdition de ton âme?

MARIE.

«Je suis près de passer du temps à l’éternité: avant que l’aiguille

de l’heure ait accompli son tour, je me présenterai devant le trône

de mon juge; et, je le répète ici, ma confession est entière.

MELVIL.

«Examine-toi bien. Notre cœur est souvent pour nous-mêmes un

confident trompeur: tu as peut-être évité avec adresse le mot qui

te rendait coupable, quoique tu partageasses la volonté du crime;

mais apprends qu’aucun art humain ne peut faire illusion à l’œil de

feu qui regarde dans le fond de l’âme.

MARIE.

«J’ai prié tous les princes de se réunir pour m’affranchir de mes

liens, mais jamais je n’ai menacé ni par mes projets, ni par mes

actions, la vie de mon ennemie.

MELVIL.

«Quoi! ton secrétaire t’a faussement accusée?

MARIE.

«Que Dieu le juge! Ce que je dis est vrai.

MELVIL.

«Ainsi donc tu montes sur l’échafaud convaincue de ton innocence?

MARIE.

«Dieu m’accorde d’expier par cette mort non méritée le crime dont

ma jeunesse fut coupable!

MELVIL, _la bénissant_.

«Que cela soit ainsi, et que ta mort serve à t’absoudre! Tombe sur

l’autel comme une victime résignée. Le sang peut purifier ce que le

sang avait souillé: tu n’es plus coupable maintenant que des fautes

d’une femme, et les faiblesses de l’humanité ne suivent point l’âme

bienheureuse dans le ciel. Je t’annonce donc, en vertu de la

puissance qui m’a été donnée de lier et de délier sur la terre,

l’absolution de tes péchés: _ainsi que tu as cru, qu’il t’arrive_»!

(_Il lui présente l’hostie_). «Prends ce corps, il a été sacrifié

pour toi». (_Il prend la coupe qui est sur la table, il la consacre

avec une prière recueillie, et l’offre à la reine, qui semble

hésiter encore et ne pas oser l’accepter_). «Prends la coupe

remplie de ce sang qui a été répandu pour toi; prends-la, le pape

t’accorde cette grâce au moment de ta mort. C’est le droit suprême

des rois dont tu jouis (_Marie reçoit la coupe_); et comme tu es

maintenant unie mystérieusement avec ton Dieu sur cette terre,

ainsi revêtue d’un éclat angélique, tu le seras dans le séjour de

béatitude, où il n’y aura plus ni faute, ni douleur». (_Il remet la

coupe, entend du bruit au dehors, recouvre sa tête, et va vers la

porte; Marie reste à genoux, plongée dans la méditation_).

MELVIL.

«Il vous reste encore une rude épreuve à supporter, Madame: vous

sentez-vous assez de force pour triompher de tous les mouvements

d’amertume et de haine?

MARIE _se relève_.

«Je ne crains point de rechute; j’ai sacrifié à Dieu ma haine et

mon amour.

MELVIL.

«Préparez-vous donc à recevoir lord Leicester et le chancelier

Burleigh: ils sont là». (_Leicester reste dans l’éloignement, sans

lever les yeux; Burleigh s’avance entre la reine et lui_).

BURLEIGH.

«Je viens, lady Stuart, pour recevoir vos derniers ordres.

MARIE.

«Je vous en remercie, mylord.

BURLEIGH.

«C’est la volonté de la reine, qu’aucune demande équitable ne vous

soit refusée.

MARIE.

«Mon testament indique mes derniers souhaits; je l’ai déposé dans

les mains du chevalier Paulet; j’espère qu’il sera fidèlement

exécuté.

PAULET.

«Il le sera.

MARIE.

«Comme mon corps ne peut pas reposer en terre sainte, je demande

qu’il soit accordé à ce fidèle serviteur de porter mon cœur en

France, auprès des miens. Hélas! il a toujours été là.

BURLEIGH.

«Ce sera fait. Ne voulez-vous plus rien?

MARIE.

«Portez mon salut de sœur à la reine d’Angleterre; dites-lui que je

lui pardonne ma mort du fond de mon âme. Je me repens d’avoir été

trop vive hier, dans mon entretien avec elle. Que Dieu la conserve

et lui accorde un règne heureux»! (_Dans ce moment le shérif

arrive; Anna et les femmes de Marie entrent avec lui_). «Anna,

calme-toi, le moment est venu, voilà le shérif qui doit me conduire

à la mort. Tout est décidé. Adieu, adieu». (_A Burleigh_). «Je

souhaite que ma fidèle nourrice m’accompagne sur l’échafaud,

milord: accordez-moi ce bienfait.

BURLEIGH.

«Je n’ai point de pouvoirs à cet égard.

MARIE.

«Quoi! l’on me refuserait cette prière si simple! Qui donc me

rendrait les derniers services? Ce ne peut être la volonté de ma

sœur, qu’on blesse en ma personne le respect dû à une femme.

BURLEIGH.

«Aucune femme ne doit monter avec vous sur l’échafaud; ses cris, sa

douleur...

MARIE.

«Elle ne fera pas entendre ses plaintes, je suis garant de la force

d’âme de mon Anna. Soyez bon, milord; ne me séparez pas en mourant

de ma fidèle nourrice. Elle m’a reçue dans ses bras sur le seuil de

la vie; que sa douce main me conduise à la mort!

PAULET.

«Il faut y consentir.

BURLEIGH.

«Soit.

MARIE.

«Il ne me reste plus rien à vous demander». (_Elle prend le

crucifix et le baise_). «Mon Rédempteur, mon Sauveur, que tes bras

me reçoivent»! (_Elle se retourne pour partir, et, dans cet

instant, elle rencontre le comte de Leicester; elle tremble, ses

genoux fléchissent; et, près de tomber, le comte de Leicester la

soutient; puis il détourne la tête, et ne peut soutenir sa vue_).

«Vous me tenez parole, comte de Leicester; vous m’aviez promis

votre appui pour sortir de ce cachot, et vous me l’offrez

maintenant». (_Le comte de Leicester semble anéanti; elle continue

avec un accent plein de douceur_). «Oui, Leicester; et ce n’est pas

seulement la liberté que je voulais vous devoir, mais une liberté

qui me devînt plus chère en la tenant de vous. Maintenant que je

suis sur la route de la terre au ciel, et que je vais devenir un

esprit bienheureux, affranchi des affections terrestres, j’ose vous

avouer, sans rougir, la faiblesse dont j’ai triomphé. Adieu, et si

vous le pouvez, vivez heureux. Vous avez voulu plaire à deux

reines, et vous avez trahi le cœur aimant pour obtenir le cœur

orgueilleux. Prosternez-vous aux pieds d’Élisabeth, et puisse votre

récompense ne pas devenir votre punition! Adieu, je n’ai plus de

lien avec la terre».

Leicester reste seul après le départ de Marie; le sentiment de désespoir

et de honte qui l’accable peut à peine s’exprimer; il entend, il écoute

ce qui se passe dans la salle de l’exécution, et quand elle est

accomplie il tombe sans connaissance. On apprend ensuite qu’il est parti

pour la France, et la douleur qu’Élisabeth éprouve, en perdant celui

qu’elle aime, commence la punition de son crime.

Je ferai quelques observations sur cette imparfaite analyse d’une pièce,

dans laquelle le charme des vers ajoute beaucoup à tous les autres

genres de mérite. Je ne sais si l’on se permettrait en France de faire

un acte tout entier sur une situation décidée; mais ce repos de la

douleur, qui naît de la privation même de l’espérance, produit les

émotions les plus vraies et les plus profondes. Ce repos solennel permet

au spectateur, comme à la victime, de descendre en lui-même, et d’y

sentir tout ce que révèle le malheur.

La scène de la confession, et surtout de la communion, serait, avec

raison, tout à fait condamnée; mais ce n’est certes pas comme manquant

d’effet qu’on pourrait la blâmer: le pathétique qui se fonde sur la

religion nationale touche de si près le cœur que rien ne saurait

émouvoir davantage. Le pays le plus catholique, l’Espagne, et son poète

le plus religieux, Caldéron, qui était lui-même entré dans l’état

ecclésiastique, ont admis sur le théâtre les sujets et les cérémonies du

christianisme.

Il me semble que, sans manquer au respect qu’on doit à la religion

chrétienne, on pourrait se permettre de la faire entrer dans la poésie

et les beaux-arts, dans tout ce qui élève l’âme et embellit la vie. L’en

exclure, c’est imiter ces enfants qui croient ne pouvoir rien faire que

de grave et de triste dans la maison de leur père. Il y a de la religion

dans tout ce qui nous cause une émotion désintéressée; la poésie,

l’amour, la nature et la Divinité se réunissent dans notre cœur,

quelques efforts qu’on fasse pour les séparer; et si l’on interdit au

génie de faire résonner toutes ces cordes à la fois, l’harmonie complète

de l’âme ne se fera jamais sentir.

Cette reine Marie, que la France a vue si brillante, et l’Angleterre si

malheureuse, a été l’objet de mille poésies diverses, qui célèbrent ses

charmes et son infortune. L’histoire l’a peinte comme assez légère;

Schiller a donné plus de sérieux à son caractère, et le moment dans

lequel il la représente motive bien ce changement. Vingt années de

prison, et même vingt années de vie, de quelque manière qu’elles se

soient passées, sont presque toujours une sévère leçon.

Les adieux de Marie au comte de Leicester me paraissent l’une des plus

belles situations qui soient au théâtre. Il y a quelque douceur pour

Marie dans cet instant. Elle a pitié de Leicester, tout coupable qu’il

est; elle sent quel souvenir elle lui laisse, et cette vengeance du cœur

est permise. Enfin, au moment de mourir, et de mourir parce qu’il n’a

pas voulu la sauver, elle lui dit encore qu’elle l’aime; et si quelque

chose peut consoler de la séparation terrible à laquelle la mort nous

condamne, c’est la solennité qu’elle donne à nos dernières paroles:

aucun but, aucun espoir ne s’y mêle, et la vérité la plus pure sort de

notre sein avec la vie.

CHAPITRE XIX

_Jeanne d’Arc et la Fiancée de Messine._

Schiller, dans une pièce de vers pleine de charme, reproche aux Français

de n’avoir pas montré de reconnaissance pour Jeanne d’Arc. L’une des

plus belles époques de l’histoire, celle où la France et son roi Charles

VII furent délivrés du joug des étrangers, n’a point encore été célébrée

par un écrivain digne d’effacer le souvenir du poème de Voltaire; et

c’est un étranger qui a tâché de rétablir la gloire d’une héroïne

française, d’une héroïne dont le sort malheureux intéresserait pour

elle, quand ses exploits n’exciteraient pas un juste enthousiasme.

Shakespeare devait juger Jeanne d’Arc avec partialité, puisqu’il était

Anglais, et néanmoins il la représente, dans sa pièce historique de

Henri VI, comme une femme inspirée d’abord par le ciel, et corrompue

ensuite par le démon de l’ambition. Ainsi, les Français seuls ont laissé

déshonorer sa mémoire: c’est un grand tort de notre nation que de ne pas

résister à la moquerie, quand elle lui est présentée sous des formes

piquantes. Cependant il y a tant de place dans ce monde, et pour le

sérieux et pour la gaîté, qu’on pourrait se faire une loi de ne pas se

jouer de ce qui est digne de respect, sans se priver, pour cela, de la

liberté de la plaisanterie.

Le sujet de Jeanne d’Arc étant tout à la fois historique et merveilleux,

Schiller a entremêlé sa pièce de morceaux lyriques, et ce mélange

produit un très bel effet, même à la représentation. Nous n’avons guère

en français que le monologue de _Polyeucte_, ou les chœurs d’_Athalie_

et d’_Esther_ qui puissent nous en donner l’idée. La poésie dramatique

est inséparable de la situation qu’elle doit peindre; c’est le récit en

action, c’est le débat de l’homme avec le sort. La poésie lyrique

convient presque toujours aux sujets religieux; elle élève l’âme vers le

ciel, elle exprime je ne sais quelle résignation sublime qui nous saisit

souvent au milieu des passions les plus agitées, et nous délivre de nos

inquiétudes personnelles pour nous faire goûter un instant la paix

divine.

Sans doute, il faut prendre garde que la marche progrèssive de

l’intérêt ne puisse en souffrir; mais le but de l’art dramatique n’est

pas uniquement de nous apprendre si le héros est tué, ou s’il se marie:

le principal objet des événements représentés, c’est de servir à

développer les sentiments et les caractères. Le poète a donc raison de

suspendre quelquefois l’action théâtrale, pour faire entendre la musique

céleste de l’âme. On peut se recueillir dans l’art comme dans la vie, et

planer un moment au-dessus de tout ce qui se passe en nous-mêmes et

autour de nous.

L’époque historique dans laquelle Jeanne d’Arc a vécu est

particulièrement propre à faire ressortir le caractère français dans

toute sa beauté, lorsqu’une foi inaltérable, un respect sans bornes pour

les femmes, une générosité presque imprudente à la guerre, signalaient

cette nation en Europe.

Il faut se représenter une jeune fille de seize ans, d’une taille

majestueuse, mais avec des traits encore enfantins, un extérieur

délicat, et n’ayant d’autre force que celle qui lui vient d’en haut:

inspirée par la religion, poète dans ses actions, poète aussi dans ses

paroles, quand l’esprit divin l’anime; montrant dans ses discours tantôt

un génie admirable, tantôt l’ignorance absolue de tout ce que le ciel ne

lui a pas révélé. C’est ainsi que Schiller a conçu le rôle de Jeanne

d’Arc. Il la fait voir d’abord à Vaucouleurs dans l’habitation rustique

de son père, entendant parler des revers de la France, et s’enflammant à

ce récit. Son vieux père blâme sa tristesse, sa rêverie, son

enthousiasme. Il ne pénètre pas le secret de l’extraordinaire, et croit

qu’il y a du mal dans tout ce qu’il n’a pas l’habitude de voir. Un

paysan apporte un casque qu’une Bohémienne lui a remis d’une façon toute

mystérieuse. Jeanne d’Arc s’en saisit, elle le place sur sa tête, et sa

famille elle-même est étonnée de l’expression de ses regards.

Elle prophétise le triomphe de la France et la défaite de ses ennemis.

Un paysan, esprit fort, lui dit qu’il n’y a plus de miracle dans ce

monde. «Il y en aura encore un, s’écrie-t-elle; une blanche colombe va

paraître; et, avec la hardiesse d’un aigle, elle combattra les vautours

qui déchirent la patrie. Il sera renversé cet orgueilleux duc de

Bourgogne traître à la France; ce Talbot aux cent bras, le fléau du

ciel; ce Salisbury blasphémateur: toutes ces hordes insulaires seront

dispersées comme un troupeau de brebis. Le Seigneur, le Dieu des

combats, sera toujours avec la colombe. Il daignera choisir une créature

tremblante, et triomphera par une faible fille, car il est le

Tout-Puissant».

Les sœurs de Jeanne d’Arc s’éloignent, et son père lui commande de

s’occuper de ses travaux champêtres, et de rester étrangère à tous ces

grands événements, dont les pauvres bergers ne doivent pas se mêler. Il

sort, Jeanne d’Arc reste seule; et, prête à quitter pour jamais le

séjour de son enfance, un sentiment de regret la saisit.

«Adieu, dit-elle, vous, contrées qui me fûtes si chères; vous,

montagnes; vous tranquilles et fidèles vallées, adieu! Jeanne d’Arc ne

viendra plus parcourir vos riantes prairies. Vous, fleurs que j’ai

plantées, prospérez loin de moi. Je vous quitte, grotte sombre,

fontaines rafraîchissantes. Écho, toi, la voix pure de la vallée, qui

répondais à mes chants, jamais ces lieux ne me reverront. Vous, l’asile

de toutes mes innocentes joies, je vous laisse pour toujours: que mes

agneaux se dispersent dans les bruyères, un autre troupeau me réclame;

l’esprit saint m’appelle à la sanglante carrière du péril.

«Ce n’est point un désir vaniteux ni terrestre qui m’attire, c’est la

voix de celui qui s’est montré à Moïse dans le buisson ardent du mont

Horeb, et lui a commandé de résister à Pharaon. C’est lui qui, toujours

favorable aux bergers, appela le jeune David pour combattre le géant.

Il m’a dit aussi:--Pars et rends témoignage à mon nom sur la terre. Tes

membres doivent être renfermés dans le rude airain. Le fer doit couvrir

ton sein délicat. Aucun homme ne doit faire éprouver à ton cœur les

flammes de l’amour. La couronne de l’hyménée n’ornera jamais ta

chevelure. Aucun enfant chéri ne reposera sur ton sein; mais, parmi

toutes les femmes de la terre, tu recevras seule en partage les lauriers

des combats. Quand les plus courageux se lassent, quand l’heure fatale

de la France semble approcher, c’est toi qui porteras mon oriflamme: et

tu abattras les orgueilleux conquérants, comme les épis tombent au jour

de la moisson. Tes exploits changeront la roue de la fortune, tu vas

apporter le salut aux héros de la France, et, dans Reims délivrée,

placer la couronne sur la tête de ton roi.

«C’est ainsi que le ciel s’est fait entendre à moi. Il m’a envoyé ce

casque comme un signe de sa volonté. La trempe miraculeuse de ce fer me

communique sa force, et l’ardeur des anges guerriers m’enflamme; je vais

me précipiter dans le tourbillon des combats; il m’entraîne avec

l’impétuosité de l’orage. J’entends la voix des héros qui m’appelle; le

cheval belliqueux frappe la terre, et la trompette résonne».

Cette première scène est un prologue, mais elle est inséparable de la

pièce; il fallait mettre en action l’instant où Jeanne d’Arc prend sa

résolution solennelle: se contenter d’en faire un récit, ce serait ôter

le mouvement et l’impulsion qui transportent le spectateur dans la

disposition qu’exigent les merveilles auxquelles il doit croire.

La pièce de Jeanne d’Arc marche toujours d’après l’histoire, jusqu’au

couronnement à Reims. Le caractère d’Agnès Sorel est peint avec

élévation et délicatesse; il fait ressortir la pureté de Jeanne d’Arc:

car toutes les qualités de ce monde disparaissent à côté des vertus

vraiment religieuses. Il y a un troisième caractère de femme qu’on

ferait bien de supprimer en entier, c’est celui d’Isabeau de Bavière; il

est grossier, et le contraste est beaucoup trop fort pour produire de

l’effet. Il faut opposer Jeanne d’Arc à Agnès Sorel, l’amour divin à

l’amour terrestre; mais la haine et la perversité, dans une femme, sont

au-dessous de l’art; il se dégrade en les peignant.

De l'Allemagne; t.1 · 第 20 / 26 段