Un écrivain d’un grand talent a resserré la _trilogie_ de Schiller en

une tragédie selon la forme et la régularité françaises. Les éloges et

les critiques dont cet ouvrage a été l’objet nous donneront une occasion

naturelle d’achever de faire connaître les différences qui caractérisent

le système dramatique des Français et des Allemands. On a reproché à

l’écrivain français de n’avoir pas mis assez de poésie dans ses vers.

Les sujets mythologiques permettent tout l’éclat des images et de la

verve lyrique; mais comment pourrait-on admettre, dans un sujet tiré de

l’histoire moderne, la poésie du récit de Théramène? Toute cette pompe

antique convient à la famille de Minos ou d’Agamemnon; elle ne serait

qu’une affectation ridicule dans les pièces d’un autre genre. Il y a des

moments, dans les tragédies historiques, où l’exaltation de l’âme amène

naturellement une poésie plus élevée: telle est, par exemple, la vision

de Walstein[31], sa harangue après la révolte, son monologue avant sa

mort, etc. Toutefois la contexture et le développement de la pièce, en

allemand comme en français, exige un style simple, dans lequel on ne

sente que la pureté du langage, et rarement sa magnificence. Nous

voulons en France qu’on fasse effet, non seulement à chaque scène, mais

à chaque vers, et cela est inconciliable avec la vérité. Rien n’est si

aisé que de composer ce qu’on appelle des vers brillants; il y a des

moules tout faits pour cela; ce qui est difficile, c’est de subordonner

chaque détail à l’ensemble, et de retrouver chaque partie dans le tout,

comme le reflet du tout dans chaque partie. La vivacité française a

donné à la marche des pièces de théâtre un mouvement rapide très

agréable; mais elle nuit à la beauté de l’art quand elle exige des

succès instantanés aux dépens de l’impression générale.

A côté de cette impatience qui ne tolère aucun retard, il y a une

patience singulière pour tout ce que la convenance exige; et quand un

ennui quelconque est dans l’étiquette des arts, ces mêmes Français,

qu’irritait la moindre lenteur, supportent tout ce qu’on veut par

respect pour l’usage. Par exemple, les expositions en récit sont

indispensables dans les tragédies françaises; et certainement elles ont

beaucoup moins d’intérêt que les expositions en action. On dit que des

spectateurs italiens crièrent une fois, pendant le récit d’une bataille,

qu’on levât la toile du fond, pour qu’ils vissent la bataille elle-même.

On a très souvent ce désir dans nos tragédies, on voudrait assister à ce

qu’on nous raconte. L’auteur du _Walstein_ français a été obligé de

fondre dans sa pièce l’exposition qui se fait d’une manière si originale

par le prologue du camp. La dignité des premières scènes s’accorde

parfaitement avec le ton imposant d’une tragédie française: mais il y a

un genre de mouvement dans l’irrégularité allemande, auquel on ne peut

jamais suppléer.

On a reproché aussi à l’auteur français le double intérêt qu’inspirent

l’amour d’Alfred (Piccolomini) pour Thécla, et la conspiration de

Walstein. En France, on veut qu’une pièce soit toute d’amour ou toute de

politique, on n’aime pas le mélange des sujets; et depuis quelque temps

surtout, quand il s’agit des affaires d’État, on ne peut concevoir

comment il resterait dans l’âme place pour une autre pensée. Néanmoins

le grand tableau de la conspiration de Walstein n’est complet que par

les malheurs mêmes qui en résultent pour sa famille; il importe de nous

rappeler combien les événements publics peuvent déchirer les affections

privées; et cette manière de présenter la politique comme un monde à

part dont les sentiments sont bannis est immorale, dure et sans effet

dramatique.

Une circonstance de détail a été blâmée dans la pièce française.

Personne n’a nié que les adieux d’Alfred (Max Piccolomini), en quittant

Walstein et Thécla, ne fussent de la plus grande beauté; mais on s’est

scandalisé de ce qu’on faisait entendre, à cette occasion, de la musique

dans une tragédie: il est assurément très facile de la supprimer; mais

pourquoi donc se refuser à l’effet qu’elle produit? Lorsqu’on entend

cette musique militaire qui appelle au combat, le spectateur partage

l’émotion qu’elle doit causer aux amants, menacés de ne plus se revoir:

la musique fait ressortir la situation; un art nouveau redouble

l’impression qu’un autre art a préparé; les sons et les paroles

ébranlent tour à tour notre imagination et notre cœur.

Deux scènes aussi tout à fait nouvelles sur notre théâtre ont excité

l’étonnement des lecteurs français: lorsque Alfred (Max) s’est fait

tuer, Thécla demande à l’officier saxon qui en apporte la nouvelle, tous

les détails de cette horrible mort; et quand elle a rassasié son âme de

douleur, elle annonce la résolution qu’elle a prise d’aller vivre et

mourir près du tombeau de son amant. Chaque expression, chaque mot, dans

ces deux scènes, est d’une sensibilité profonde; mais on a prétendu que

l’intérêt dramatique ne pouvait plus exister quand il n’y a plus

d’incertitude. En France, on se hâte, en tout genre, d’en finir avec

l’irréparable. Les Allemands, au contraire, sont plus curieux de ce que

les personnages éprouvent, que de ce qui leur arrive; ils ne craignent

point de s’arrêter sur une situation déterminée comme événement, mais

qui subsiste encore comme souffrance. Il faut plus de poésie, plus de

sensibilité, plus de justesse dans les expressions, pour émouvoir dans

le repos de l’action, que lorsqu’elle excite une anxiété toujours

croissante: on remarque à peine les paroles, quand les faits nous

tiennent en suspens; mais lorsque tout se tait, excepté la douleur,

quand il n’y a plus de changement au dehors, et que l’intérêt s’attache

seulement à ce qui se passe dans l’âme, une nuance d’affectation, un mot

hors de place frapperait, comme un son faux, dans un air simple et

mélancolique. Rien n’échappe alors par le bruit, et tout s’adresse

directement au cœur.

Enfin la critique la plus universellement répétée contre le _Walstein_

français, c’est que le caractère de Walstein lui-même est superstitieux,

incertain, irrésolu, et ne s’accorde pas avec le modèle héroïque admis

pour ce genre de rôle. Les Français se privent d’une source infinie

d’effets et d’émotions, en réduisant les caractères tragiques, comme les

notes de musique ou les couleurs du prisme, à quelques traits saillants,

toujours les mêmes; chaque personnage doit se conformer à l’un des

principaux types reconnus. On dirait que chez nous la logique est le

fondement des arts, et cette nature _ondoyante_ dont parle Montaigne,

est bannie de nos tragédies; on n’y admet que des sentiments tout bons

ou tout mauvais, et cependant il n’y a rien qui ne soit mélangé dans

l’âme humaine.

On raisonne en France sur un personnage tragique comme sur un ministre

d’État, et l’on se plaint de ce qu’il fait ou de ce qu’il ne fait pas,

comme si l’on tenait une gazette à la main pour le juger. Les

inconséquences des passions sont permises sur le théâtre français, mais

non pas les inconséquences des caractères. La passion étant connue plus

ou moins de tous les cœurs, on s’attend à ses égarements, et l’on peut,

en quelque sorte, fixer d’avance ses contradictions mêmes; mais le

caractère a toujours quelque chose d’inattendu, qu’on ne peut renfermer

dans aucune règle. Tantôt il se dirige vers son but, tantôt il s’en

éloigne. Quand on a dit d’un personnage en France:--Il ne sait pas ce

qu’il veut:--on ne s’y intéresse plus; tandis que c’est précisément

l’homme qui ne sait pas ce qu’il veut, dans lequel la nature se montre

avec une force et une indépendance vraiment tragiques.

Les personnages de Shakespeare font éprouver plusieurs fois dans la même

pièce des impressions tout à fait différentes aux spectateurs. Richard

II, dans les trois premiers actes de la tragédie de ce nom, inspire de

l’aversion et du mépris; mais quand le malheur l’atteint, quand on le

force à céder son trône à son ennemi, au milieu du parlement, sa

situation et son courage arrachent des larmes. On aime cette noblesse

royale qui reparaît dans l’adversité, et la couronne semble planer

encore sur la tête de celui qu’on en dépouille. Il suffit à Shakespeare

de quelques paroles pour disposer de l’âme des auditeurs, et les faire

passer de la haine à la pitié. Les diversités sans nombre du cœur humain

renouvellent sans cesse la source où le talent peut puiser.

Dans la réalité, pourra-t-on dire, les hommes sont inconséquents et

bizarres, et souvent les plus belles qualités se mêlent à de misérables

défauts; mais de tels caractères ne conviennent pas au théâtre; l’art

dramatique exigeant la rapidité de l’action, l’on ne peut, dans ce

cadre, peindre les hommes que par des traits forts et des circonstances

frappantes. Mais s’ensuit-il cependant qu’il faille se borner à ces

personnages tranchés dans le mal et dans le bien, qui sont comme les

éléments invariables de la plupart de nos tragédies? Quelle influence le

théâtre pourrait-il exercer sur la moralité des spectateurs, si l’on ne

leur faisait voir qu’une nature de convention? Il est vrai que sur ce

terrain factice la vertu triomphe toujours, et le vice est toujours

puni; mais comment cela s’appliquerait-il jamais à ce qui se passe dans

la vie, puisque les hommes qu’on montre sur la scène ne sont pas les

hommes tels qu’ils sont?

Il serait curieux de voir représenter la pièce de _Walstein_ sur notre

théâtre; et si l’auteur français ne s’était pas si rigoureusement

asservi à la régularité française, ce serait plus curieux encore: mais,

pour bien juger des innovations, il faudrait porter dans les arts une

jeunesse d’âme qui cherchât des plaisirs nouveaux. S’en tenir aux

chefs-d’œuvre anciens est un excellent régime pour le goût, mais non

pour le talent: il faut des impressions inattendues pour l’exciter; les

ouvrages que nous savons par cœur dès l’enfance se changent en

habitudes, et n’ébranlent plus fortement notre imagination.

_Marie Stuart_ est, ce me semble, de toutes les tragédies allemandes la

plus pathétique et la mieux conçue. Le sort de cette reine, qui commença

sa vie par tant de prospérités, qui perdit son bonheur par tant de

fautes, et que dix-neuf ans de prison conduisirent à l’échafaud, cause

autant de terreur et de pitié qu’Œdipe, Oreste ou Niobé; mais la beauté

même de cette histoire si favorable au génie, écraserait la médiocrité.

La scène s’ouvre dans le château de Fotheringay, où Marie Stuart est

renfermée. Dix-neuf ans de prison se sont déjà passés, et le tribunal

institué par Élisabeth est au moment de prononcer sur le sort de

l’infortunée reine d’Écosse. La nourrice de Marie se plaint au

commandant de la forteresse des traitements qu’il fait endurer à sa

prisonnière. Le commandant, vivement attaché à la reine Élisabeth, parle

de Marie avec une sévérité cruelle: on voit que c’est un honnête homme,

mais qui juge Marie comme ses ennemis l’ont jugée; il annonce sa mort

prochaine, et cette mort lui paraît juste, parce qu’il croit qu’elle a

conspiré contre Élisabeth.

J’ai déjà eu l’occasion de parler, à propos de _Walstein_, du grand

avantage des expositions en mouvement. On a essayé les prologues, les

chœurs, les confidents, tous les moyens possibles, pour expliquer sans

ennuyer; et il me semble que le mieux c’est d’entrer d’abord dans

l’action, et de faire connaître le principal personnage par l’effet

qu’il produit sur ceux qui l’environnent. C’est apprendre au spectateur

de quel point de vue il doit regarder ce qui va se passer devant lui;

c’est le lui apprendre sans le lui dire: car un seul mot qui paraît

prononcé pour le public, dans une pièce de théâtre, en détruit

l’illusion. Quand Marie Stuart arrive, on est déjà curieux et ému; on la

connaît, non par un portrait, mais par son influence sur ses amis et sur

ses ennemis. Ce n’est plus un récit qu’on écoute, c’est un événement

dont on est devenu contemporain.

Le caractère de Marie Stuart est admirablement bien soutenu, et ne cesse

point d’intéresser pendant toute la pièce. Faible, passionnée,

orgueilleuse de sa figure, et repentante de sa vie, on l’aime et on la

blâme. Ses remords et ses fautes font pitié. De toutes parts on aperçoit

l’empire de son admirable beauté, si renommée dans son temps. Un homme

qui veut la sauver ose lui avouer qu’il ne se dévoue pour elle que par

enthousiasme pour ses charmes. Élisabeth en est jalouse; enfin, l’amant

d’Élisabeth, Leicester, est devenu amoureux de Marie, et lui a promis en

secret son appui. L’attrait et l’envie que fait naître la grâce

enchanteresse de l’infortunée rendent sa mort mille fois plus touchante.

Elle aime Leicester. Cette femme malheureuse éprouve encore le sentiment

qui a déjà plus d’une fois répandu tant d’amertume sur son sort. Sa

beauté, presque surnaturelle, semble la cause et l’excuse de cette

ivresse habituelle du cœur, fatalité de sa vie.

Le caractère d’Élisabeth excite l’attention d’une manière bien

différente; c’est une peinture toute nouvelle que celle d’une femme

tyran. Les petitesses des femmes en général, leur vanité, leur désir de

plaire, tout ce qui leur vient de l’esclavage, enfin, sert au despotisme

dans Élisabeth; et la dissimulation qui naît de la faiblesse est l’un

des instruments de son pouvoir absolu. Sans doute tous les tyrans sont

dissimulés. Il faut tromper les hommes pour les asservir; on leur doit,

au moins dans ce cas, la politesse du mensonge. Mais ce qui caractérise

Élisabeth, c’est le désir de plaire uni à la volonté la plus despotique,

et tout ce qu’il y a de plus fin dans l’amour-propre d’une femme,

manifesté par les actes les plus violents de l’autorité souveraine. Les

courtisans aussi ont avec une reine un genre de bassesse qui tient de la

galanterie. Ils veulent se persuader qu’ils l’aiment, pour lui obéir

plus noblement, et cacher la crainte servile d’un sujet sous le servage

d’un chevalier.

Élisabeth était une femme d’un grand génie, l’éclat de son règne en fait

foi: toutefois, dans une tragédie où la mort de Marie est représentée,

on ne peut voir Élisabeth que comme la rivale qui fait assassiner sa

prisonnière; et le crime qu’elle commet est trop atroce pour ne pas

effacer tout le bien qu’on pourrait dire de son génie politique. Ce

serait peut-être une perfection de plus dans Schiller, que d’avoir eu

l’art de rendre Élisabeth moins odieuse, sans diminuer l’intérêt pour

Marie Stuart: car il y a plus de vrai talent dans les contrastes nuancés

que dans les oppositions extrêmes, et la figure principale elle-même

gagne à ce qu’aucun des personnages du tableau dramatique ne lui soit

sacrifié.

Leicester conjure Élisabeth de voir Marie; il lui propose de s’arrêter,

au milieu d’une chasse, dans le jardin du château de Fotheringay, et de

permettre à Marie de s’y promener. Élisabeth y consent, et le troisième

acte commence par la joie touchante de Marie, en respirant l’air libre

après dix-neuf ans de prison: tous les dangers qu’elle court ont disparu

à ses yeux; en vain sa nourrice cherche à les lui rappeler pour modérer

ses transports, Marie a tout oublié en retrouvant le soleil et la

nature. Elle ressent le bonheur de l’enfance à l’aspect, nouveau pour

elle, des fleurs, des arbres, des oiseaux; et l’ineffable impression de

ces merveilles extérieures, quand on en a été longtemps séparé, se peint

dans l’émotion enivrante de l’infortunée prisonnière.

Le souvenir de la France vient la charmer. Elle charge les nuages que le

vent du nord semble pousser vers cette heureuse patrie de son choix,

elle les charge de porter à ses amis ses regrets et ses désirs: «Allez,

leur dit-elle, vous, mes seuls messagers, l’air libre vous appartient;

vous n’êtes pas les sujets d’Élisabeth».--Elle aperçoit dans le lointain

un pêcheur qui conduit une frêle barque, et déjà elle se flatte qu’il

pourra la sauver: tout lui semble espérance quand elle a revu le ciel.

Elle ne sait point encore qu’on l’a laissée sortir afin qu’Élisabeth pût

la rencontrer; elle entend la musique de la chasse, et les plaisirs de

sa jeunesse se retracent à son imagination en l’écoutant. Elle voudrait

monter un cheval fougueux, parcourir, avec la rapidité de l’éclair, les

vallées, et les montagnes; le sentiment du bonheur se réveille en elle,

sans nulle raison, sans nul motif, mais parce qu’il faut que le cœur

respire, et qu’il se ranime quelquefois tout à coup, à l’approche des

plus grands malheurs, comme il y a presque toujours un moment de mieux

avant l’agonie.

On vient avertir Marie qu’Élisabeth va venir. Elle avait souhaité cette

entrevue; mais quand l’instant approche, tout son être en frémit.

Leicester est avec Élisabeth: ainsi, toutes les passions de Marie sont à

la fois excitées: elle se contient quelque temps; mais l’arrogante

Élisabeth la provoque par ses dédains; et ces deux reines ennemies

finissent par s’abandonner l’une à l’autre à la haine mutuelle qu’elles

ressentent. Élisabeth reproche à Marie ses fautes; Marie lui rappelle

les soupçons de Henri VIII contre sa mère, et ce que l’on a dit de sa

naissance illégitime. Cette scène est singulièrement belle, par cela

même que la fureur fait dépasser aux deux reines les bornes de leur

dignité naturelle. Elles ne sont plus que deux femmes, deux rivales de

figure, bien plus que de puissance; il n’y a plus de souveraine, il n’y

a plus de prisonnière; et bien que l’une puisse envoyer l’autre à

l’échafaud, la plus belle des deux, celle qui se sent la plus faite pour

plaire, jouit encore du plaisir d’humilier la toute puissante Élisabeth

aux yeux de Leicester, aux yeux de l’amant qui leur est si cher à toutes

deux.

Ce qui ajoute singulièrement aussi à l’effet de cette situation, c’est

la crainte que l’on éprouve pour Marie, à chaque mot de ressentiment qui

lui échappe; et lorsqu’elle s’abandonne à toute sa fureur, ses paroles

injurieuses, dont les suites seront irréparables, font frémir, comme si

l’on était déjà témoin de sa mort.

Les émissaires du parti catholique veulent assassiner Élisabeth, à son

retour à Londres. Talbot, le plus vertueux des amis de la reine, désarme

l’assassin qui voulait la poignarder, et le peuple demande à grands cris

la mort de Marie. C’est une scène admirable que celle où le chancelier

Burleigh presse Élisabeth de signer la sentence de Marie, tandis que

Talbot, qui vient de sauver la vie de sa souveraine, se jette à ses

pieds pour la conjurer de faire grâce à son ennemie.

«On vous répète, lui dit-il, que le peuple demande sa mort; on croit

vous plaire par cette feinte violence; on croit vous déterminer à ce que

vous souhaitez; mais prononcez que vous voulez la sauver, et dans

l’instant vous verrez la prétendue nécessité de sa mort s’évanouir: ce

qu’on trouvait juste passera pour injuste, et les mêmes hommes qui

l’accusent prendront hautement sa défense. Vous la craignez vivante: ah!

craignez-la surtout quand elle ne sera plus. C’est alors qu’elle sera

vraiment redoutable; elle renaîtra de son tombeau, comme la déesse de la

discorde, comme l’esprit de la vengeance, pour détourner de vous le cœur

de vos sujets. Ils ne verront plus en elle l’ennemie de leur croyance,

mais la petite-fille de leurs rois. Le peuple appelle avec fureur cette

résolution sanglante; mais il ne la jugera qu’après l’événement.

Traversez alors les rues de Londres, et vous y verrez régner le silence

de la terreur; vous y verrez un autre peuple, une autre Angleterre: ce

ne seront plus ces transports de joie, qui célébraient la sainte équité

dont votre trône était environné; mais la crainte, cette sombre compagne

de la tyrannie, ne vous quittera plus; les rues seront désertes à votre

passage; vous aurez fait ce qu’il y a de plus fort, de plus redoutable.

Quel homme sera sûr de sa propre vie, quand la tête royale de Marie

n’aura point été respectée»!

La réponse d’Élisabeth à ce discours est d’une adresse bien remarquable;

un homme, dans une pareille situation, aurait certainement employé le

mensonge pour pallier l’injustice; mais Élisabeth fait plus, elle veut

intéresser pour elle-même, en se livrant à la vengeance; elle voudrait

presque obtenir la pitié, en commettant l’action la plus cruelle. Elle a

de la coquetterie sanguinaire, si l’on peut s’exprimer ainsi, et le

caractère de femme se montre à travers celui de tyran.

«Ah! Talbot, s’écrie Élisabeth, vous m’avez sauvée aujourd’hui, vous

avez détourné de moi le poignard; pourquoi ne le laissiez-vous pas

arriver jusqu’à mon cœur? le combat était fini; et, délivrée de tous mes

doutes, pure de toutes mes fautes, je descendais dans mon paisible

tombeau: croyez-moi, je suis fatiguée du trône et de la vie; si l’une

des deux reines doit tomber pour que l’autre vive (et cela est ainsi,

j’en suis convaincue), pourquoi ne serait-ce pas moi qui résignerais

l’existence? Mon peuple peut choisir, je lui rends son pouvoir; Dieu

m’est témoin que ce n’est pas pour moi, mais pour le bien seul de la

nation que j’ai vécu. Espère-t-on de cette séduisante Stuart, de cette

reine plus jeune, des jours plus heureux? alors je descends du trône, je

retourne dans la solitude de Woodstock, où j’ai passé mon humble

jeunesse, où, loin des vanités de ce monde, je trouvais ma grandeur en

moi-même. Non, je ne suis pas faite pour être souveraine; un maître doit

être dur, et mon cœur est faible. J’ai bien gouverné cette île, tant

qu’il ne s’agissait que de faire des heureux: mais voici la tâche

cruelle imposée par le devoir royal, et je me sens incapable de

l’accomplir».

A ce mot, Burleigh interrompt Élisabeth, et lui reproche tout ce dont

elle veut être blâmée, sa faiblesse, son indulgence, sa pitié: il semble

courageux, parce qu’il demande à sa souveraine avec force ce qu’elle

désire en secret plus que lui-même. La flatterie brusque réussit en

général mieux que la flatterie obséquieuse, et c’est bien fait aux

courtisans, quand ils le peuvent, de se donner l’air d’être entraînés

dans le moment où ils réfléchissent le plus à ce qu’ils disent.

Élisabeth signe la sentence, et, seule avec le secrétaire de ses

commandements, la timidité de femme, qui se mêle à la persévérance du

despotisme, lui fait désirer que cet homme subalterne prenne sur lui la

responsabilité de l’action qu’elle a commise: il veut l’ordre positif

d’envoyer cette sentence; elle le refuse, et lui répète qu’il doit faire

son devoir; elle laisse ce malheureux dans une affreuse incertitude,

dont le chancelier Burleigh le tire en lui arrachant le papier

qu’Élisabeth a laissé entre ses mains.

Leicester est très compromis par les amis de la reine d’Écosse; ils

viennent lui demander de les aider à la sauver. Il découvre qu’il est

accusé auprès d’Élisabeth, et prend tout à coup l’affreux parti

d’abandonner Marie, et de révéler à la reine d’Angleterre, avec

hardiesse et ruse, une partie des secrets qu’il doit à la confiance de

sa malheureuse amie. Malgré tous ces lâches sacrifices, il ne rassure

Élisabeth qu’à demi, et elle exige qu’il conduise lui-même Marie à

l’échafaud, pour prouver qu’il ne l’aime pas. La jalousie de femme se

manifestant par le supplice qu’Élisabeth ordonne comme monarque, doit

inspirer à Leicester une profonde haine pour elle: la reine le fait

trembler, quand par les lois de la nature il devrait être son maître; et

ce contraste singulier produit une situation très originale: mais rien

n’égale le cinquième acte. C’est à Weimar que j’assistai à la

représentation de _Marie Stuart_, et je ne puis penser encore, sans un

profond attendrissement, à l’effet des dernières scènes.

On voit d’abord paraître les femmes de Marie vêtues de noir, et dans une

morne douleur; sa vieille nourrice, la plus affligée de toutes, porte

ses diamants royaux; elle lui a ordonné de les rassembler, pour qu’elle

pût les distribuer à ses femmes. Le commandant de la prison, suivi de

plusieurs de ses valets, vêtus de noir aussi comme lui, remplissent le

théâtre de deuil. Melvil, autrefois gentilhomme de la cour de Marie,

arrive de Rome en cet instant. Anna, la nourrice de la reine, le reçoit

avec joie; elle lui peint le courage de Marie, qui, tout à coup résignée

à son sort, n’est plus occupée que de son salut, et s’afflige seulement

de ne pas pouvoir obtenir un prêtre de sa religion, pour recevoir de lui

l’absolution de ses fautes et la communion sainte.

La nourrice raconte comment pendant la nuit la reine et elle avaient

entendu des coups redoublés, et que toutes deux espéraient que c’étaient

leurs amis qui venaient pour les délivrer; mais qu’enfin ils avaient su

que ce bruit était celui que faisaient les ouvriers, en élevant

l’échafaud dans la salle au-dessous d’elles. Melvil demande comment

Marie a supporté cette terrible nouvelle: Anna lui dit que l’épreuve la

plus dure pour elle a été d’apprendre la trahison du comte Leicester,

mais qu’après cette douleur elle a repris le calme et la dignité d’une

reine.

Les femmes de Marie entrent et sortent, pour exécuter les ordres de leur

maîtresse; l’une d’elles apporte une coupe de vin que Marie a demandé

pour marcher d’un pas plus ferme à l’échafaud. Une autre arrive

chancelante sur la scène, parce qu’à travers la porte de la salle où

l’exécution doit avoir lieu, elle a vu les murs tendus de noir,

l’échafaud, le bloc et la hache. L’effroi toujours croissant du

spectateur est déjà presque à son comble, quand Marie paraît dans toute

la magnificence d’une parure royale, seule vêtue de blanc au milieu de

sa suite en deuil, un crucifix à la main, la couronne sur sa tête, et

déjà rayonnante du pardon céleste que ses malheurs ont obtenu pour elle.

De l'Allemagne; t.1 · 第 19 / 26 段