seulement il est naturel quand il parle d’après ses propres impressions,
mais aussi quand il se transporte dans des pays, des mœurs et des
situations toutes nouvelles, sa poésie prend facilement la couleur des
contrées étrangères; il saisit avec un talent unique ce qui plaît dans
les chansons nationales de chaque peuple; il devient, quand il le veut,
un Grec, un Indien, un Morlaque. Nous avons souvent parlé de ce qui
caractérise les poètes du Nord, la mélancolie et la méditation: Gœthe,
comme tous les hommes de génie, réunit en lui d’étonnants contrastes; on
retrouve dans ses poésies beaucoup de traces du caractère des habitants
du Midi; il est plus en train de l’existence que les septentrionaux; il
sent la nature avec plus de vigueur et de sérénité; son esprit n’en a
pas moins de profondeur, mais son talent a plus de vie; on y trouve un
certain genre de naïveté qui réveille à la fois le souvenir de la
simplicité antique et de celle du moyen âge: ce n’est pas la naïveté de
l’innocence, c’est celle de la force. On aperçoit dans les poésies de
Gœthe qu’il dédaigne une foule d’obstacles, de convenances, de critiques
et d’observations qui pourraient lui être opposées. Il suit son
imagination où elle le mène, et un certain orgueil en masse l’affranchit
des scrupules de l’amour-propre. Gœthe est en poésie un artiste
puissamment maître de la nature, et plus admirable encore quand il
n’achève pas ses tableaux; car ses esquisses renferment toutes le germe
d’une belle fiction: mais ses fictions terminées ne supposent pas
toujours une heureuse esquisse.
Dans ses élégies, composées à Rome, il ne faut pas chercher des
descriptions de l’Italie; Gœthe ne fait presque jamais ce qu’on attend
de lui, et quand il y a de la pompe dans une idée, elle lui déplaît; il
veut produire de l’effet par une route détournée, et comme à l’insu de
l’auteur et du lecteur. Ses élégies peignent l’effet de l’Italie sur
toute son existence, cette ivresse du bonheur, dont un beau ciel le
pénètre. Il raconte ses plaisirs, même les plus vulgaires, à la manière
de Properce; et de temps en temps quelques beaux souvenirs de la ville
maîtresse du monde donnent à l’imagination un élan d’autant plus vif
qu’elle n’y était pas préparée.
Une fois il raconte comment il rencontra, dans la campagne de Rome, une
jeune femme qui allaitait son enfant, assise sur un débris de colonne
antique: il voulut la questionner sur les ruines dont sa cabane était
environnée; elle ignorait ce dont il lui parlait; tout entière aux
affections dont son âme était remplie, elle aimait, et le moment présent
existait seul pour elle.
On lit dans un auteur grec qu’une jeune fille, habile dans l’art de
tresser des fleurs, lutta contre son amant Pausias qui savait les
peindre. Gœthe a composé sur ce sujet une idylle charmante. L’auteur de
cette idylle est aussi celui de _Werther_. Depuis le sentiment qui donne
de la grâce, jusqu’au désespoir qui exalte le génie, Gœthe a parcouru
toutes les nuances de l’amour.
Après s’être fait grec dans Pausias, Gœthe nous conduit en Asie, par une
romance pleine de charmes, _la Bayadère_. Un dieu de l’Inde (Mahadoeh)
se revêt de la forme mortelle, pour juger des peines et des plaisirs des
hommes, après les avoir éprouvés. Il voyage à travers l’Asie, observe
les grands et le peuple; et comme un soir, au sortir d’une ville, il se
promène sur les bords du Gange, une bayadère l’arrête, et l’engage à se
reposer dans sa demeure. Il y a tant de poésie, une couleur si
orientale, dans la peinture des danses de cette bayadère, des parfums et
des fleurs dont elle s’entoure, qu’on ne peut juger d’après nos mœurs un
tableau qui leur est tout à fait étranger. Le dieu de l’Inde inspire un
amour véritable à cette femme égarée, et, touché du retour vers le bien
qu’une affection sincère doit toujours inspirer, il veut épurer l’âme de
la bayadère par l’épreuve du malheur.
A son réveil elle trouve son amant mort à ses côtés: les prêtres de
Brahma emportent le corps sans vie que le bûcher doit consumer. La
bayadère veut s’y précipiter avec celui qu’elle aime; mais les prêtres
la repoussent, parce que, n’étant pas son épouse, elle n’a pas le droit
de mourir avec lui. La bayadère, après avoir ressenti toutes les
douleurs de l’amour et de la honte, se précipite dans le bûcher malgré
les brames. Le dieu la reçoit dans ses bras; il s’élance hors des
flammes, et porte au ciel l’objet de sa tendresse qu’il a rendu digne de
son choix.
Zelter, un musicien original, a mis sur cette romance un air tour à tour
voluptueux et solennel, qui s’accorde singulièrement bien avec les
paroles. Quand on l’entend, on se croit au milieu de l’Inde et de ses
merveilles; et qu’on ne dise pas qu’une romance est un poème trop court
pour produire un tel effet. Les premières notes d’un air, les premiers
vers d’un poème transportent l’imagination dans la contrée et dans le
siècle qu’on veut peindre; mais si quelques mots ont cette puissance,
quelques mots aussi peuvent détruire l’enchantement. Les sorciers jadis
faisaient ou empêchaient les prodiges, à l’aide de quelques paroles
magiques. Il en est de même du poète; il peut évoquer le passé ou faire
reparaître le présent, selon qu’il se sert d’expressions conformes ou
non au temps ou au pays qu’il chante, selon qu’il observe ou néglige les
couleurs locales, et ces petites circonstances ingénieusement inventées,
qui exercent l’esprit, dans la fiction comme dans la réalité, à
découvrir la vérité sans qu’on vous la dise.
Une autre romance de Gœthe produit un effet délicieux par les moyens les
plus simples: c’est _le Pêcheur_. Un pauvre homme s’assied sur le bord
d’un fleuve, un soir d’été; et, tout en jetant sa ligne, il contemple
l’eau claire et limpide qui vient baigner doucement ses pieds nus. La
nymphe de ce fleuve l’invite à s’y plonger; elle lui peint les délices
de l’onde pendant la chaleur, le plaisir que le soleil trouve à se
rafraîchir la nuit dans la mer, le calme de la lune, quand ses rayons se
reposent et s’endorment au sein des flots; enfin, le pêcheur attiré,
séduit, entraîné, s’avance vers la nymphe, et disparaît pour toujours.
Le fond de cette romance est peu de chose; mais ce qui est ravissant,
c’est l’art de faire sentir le pouvoir mystérieux que peuvent exercer
les phénomènes de la nature. On dit qu’il y a des personnes qui
découvrent les sources cachées sous la terre, par l’agitation nerveuse
qu’elles leur causent: on croit souvent reconnaître dans la poésie
allemande ces miracles de la sympathie entre l’homme et les éléments. Le
poète allemand comprend la nature, non pas seulement en poète, mais en
frère; et l’on dirait que des rapports de famille lui parlent pour
l’air, l’eau, les fleurs, les arbres, enfin pour toutes les beautés
primitives de la création.
Il n’est personne qui n’ait senti l’attrait indéfinissable que les
vagues font éprouver, soit par le charme de la fraîcheur, soit par
l’ascendant qu’un mouvement uniforme et perpétuel pourrait prendre
insensiblement sur une existence passagère et périssable. La romance de
Gœthe exprime admirablement le plaisir toujours croissant qu’on trouve à
considérer les ondes pures d’un fleuve: le balancement du rythme et de
l’harmonie imite celui des flots, et produit sur l’imagination un effet
analogue. L’âme de la nature se fait connaître à nous de toutes parts et
sous mille formes diverses. La campagne fertile, comme les déserts
abandonnés, la mer, comme les étoiles, sont soumises aux mêmes lois; et
l’homme renferme en lui-même des sensations, des puissances occultes qui
correspondent avec le jour, avec la nuit, avec l’orage: c’est cette
alliance secrète de notre être avec les merveilles de l’univers qui
donne à la poésie sa véritable grandeur. Le poète sait rétablir l’unité
du monde physique avec le monde moral: son imagination forme un lien
entre l’un et l’autre.
Plusieurs pièces de Gœthe sont remplies de gaîté; mais on y trouve
rarement le genre de plaisanterie auquel nous sommes accoutumés: il est
plutôt frappé par les images que par les ridicules; il saisit avec un
instinct singulier l’originalité des animaux, toujours nouvelle et
toujours la même. _La Ménagerie de Lily_, _le Chant de noce dans le
vieux château_, peignent ces animaux, non comme des hommes, à la manière
de La Fontaine, mais comme des créatures bizarres dans lesquelles la
nature s’est égayée. Gœthe sait aussi trouver dans le merveilleux une
source de plaisanteries d’autant plus aimables qu’aucun but sérieux ne
s’y fait apercevoir.
Une chanson, intitulée _l’Élève du Sorcier_, mérite d’être citée sous ce
rapport. Le disciple d’un sorcier a entendu son maître murmurer quelques
paroles magiques, à l’aide desquelles il se fait servir par un manche à
balai: il les retient, et commande au balai d’aller lui chercher de
l’eau à la rivière pour laver sa maison. Le balai part et revient,
apporte un seau, puis un autre, puis un autre encore, et toujours ainsi
sans discontinuer. L’élève voudrait l’arrêter, mais il a oublié les mots
dont il faut se servir pour cela: le manche à balai, fidèle à son
office, va toujours à la rivière, et toujours y puise de l’eau, dont il
arrose et bientôt submergera la maison. L’élève, dans sa fureur, prend
une hache, et coupe en deux le manche à balai: alors les deux morceaux
du bâton deviennent deux domestiques au lieu d’un, et vont chercher de
l’eau, et la répandent à l’envi dans les appartements avec plus de zèle
que jamais. L’élève a beau dire des injures à ces stupides bâtons, ils
agissent sans relâche; et la maison eût été perdue si le maître ne fût
pas arrivé à temps pour secourir l’élève, en se moquant de sa ridicule
présomption. L’imitation maladroite des grands secrets de l’art est très
bien peinte dans cette petite scène.
Il nous reste à parler de la source inépuisable des effets poétiques en
Allemagne, la terreur: les revenants et les sorciers plaisent au peuple
comme aux hommes éclairés: c’est un reste de la mythologie du Nord;
c’est une disposition qu’inspirent assez naturellement les longues nuits
des climats septentrionaux: et d’ailleurs, quoique le christianisme
combatte toutes les craintes non fondées, les superstitions populaires
ont toujours une analogie quelconque avec la religion dominante. Presque
toutes les opinions vraies ont à leur suite une erreur; elle se place
dans l’imagination, comme l’ombre à côté de la réalité: c’est un luxe de
croyance qui s’attache d’ordinaire à la religion comme à l’histoire; je
ne sais pourquoi l’on dédaignerait d’en faire usage. Shakespeare a tiré
des effets prodigieux des spectres et de la magie, et la poésie ne
saurait être populaire quand elle méprise ce qui exerce un empire
irréfléchi sur l’imagination. Le génie et le goût peuvent présider à
l’emploi de ces contes: il faut qu’il y ait d’autant plus de talent dans
la manière de les traiter, que le fond en est vulgaire; mais peut-être
que c’est dans cette réunion seule que consiste la grande puissance d’un
poème. Il est probable que les événements racontés dans _l’Iliade_ et
dans _l’Odyssée_ étaient chantés par les nourrices, avant qu’Homère en
fît le chef-d’œuvre de l’art.
Bürger est de tous les Allemands celui qui a le mieux saisi cette veine
de superstition qui conduit si loin dans le fond du cœur. Aussi ses
romances sont-elles connues de tout le monde en Allemagne. La plus
fameuse de toutes, _Lénore_, n’est pas, je crois, traduite en français,
ou du moins il serait bien difficile qu’on pût en exprimer tous les
détails, ni par notre prose, ni par nos vers. Une jeune fille s’effraie
de n’avoir point de nouvelles de son amant, parti pour l’armée; la paix
se fait; tous les soldats retournent dans leurs foyers. Les mères
retrouvent leurs fils, les sœurs leurs frères, les époux leurs épouses;
les trompettes guerrières accompagnent les chants de la paix, et la joie
règne dans tous les cœurs. Lénore parcourt en vain les rangs des
guerriers; elle n’y voit point son amant; nul ne peut lui dire ce qu’il
est devenu. Elle se désespère: sa mère voudrait la calmer; mais le jeune
cœur de Lénore se révolte contre la douleur; et, dans son égarement,
elle renie la Providence. Au moment où le blasphème est prononcé, l’on
sent dans l’histoire quelque chose de funeste, et dès cet instant l’âme
est constamment ébranlée.
A minuit, un chevalier s’arrête à la porte de Lénore: elle entend le
hennissement du cheval et le cliquetis des éperons: le chevalier frappe;
elle descend et reconnaît son amant. Il lui demande de le suivre à
l’instant, car il n’y a pas un moment à perdre, dit-il, avant de
retourner à l’armée. Elle s’élance; il la place derrière lui sur son
cheval, et part avec la promptitude de l’éclair. Il traverse au galop,
pendant la nuit, des pays arides et déserts; la jeune fille est pénétrée
de terreur, et lui demande sans cesse raison de la rapidité de sa
course; le chevalier presse encore plus les pas de son cheval par ses
cris sombres et sourds, et prononce à voix basse ces mots: _les morts
vont vite, les morts vont vite_. Lénore lui répond: _Ah! laisse en paix
les morts!_ Mais toutes les fois qu’elle lui adresse des questions
inquiètes, il lui répète les mêmes paroles funestes.
En approchant de l’église où il la menait, disait-il, pour s’unir avec
elle, l’hiver et les frimas semblent changer la nature elle-même en un
affreux présage: des prêtres portent en pompe un cercueil, et leur robe
noire traîne lentement sur la neige, linceul de la terre; l’effroi de la
jeune fille augmente, et toujours son amant la rassure avec un mélange
d’ironie et d’insouciance qui fait frémir. Tout ce qu’il dit est
prononcé avec une précipitation monotone, comme si déjà, dans son
langage, l’on ne sentait plus l’accent de la vie; il lui promet de la
conduire dans la demeure étroite et silencieuse où leurs noces doivent
s’accomplir. On voit de loin le cimetière, à côté de la porte de
l’église: le chevalier frappe à cette porte, elle s’ouvre; il s’y
précipite avec son cheval, qu’il fait passer au milieu des pierres
funéraires; alors le chevalier perd par degrés l’apparence d’un être
vivant; il se change en squelette, et la terre s’entr’ouvre pour
engloutir sa maîtresse et lui.
Je ne me suis assurément pas flattée de faire connaître, par ce récit
abrégé, le mérite étonnant de cette romance: toutes les images, tous les
bruits, en rapport avec la situation de l’âme, sont merveilleusement
exprimés par la poésie: les syllabes, les rimes, tout l’art des paroles
et de leurs sons est employé pour exciter la terreur. La rapidité des
pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la lenteur même
d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle le chevalier hâte sa
course, cette pétulance de la mort cause un trouble inexprimable; et
l’on se croit emporté par le fantôme, comme la malheureuse qu’il
entraîne avec lui dans l’abîme.
Il y a quatre traductions de la romance de Lénore en anglais; mais la
première de toutes, sans comparaison, c’est celle de M. Spencer, le
poète anglais qui connaît le mieux le véritable esprit des langues
étrangères. L’analogie de l’anglais avec l’allemand permet d’y faire
sentir en entier l’originalité du style et de la versification de
Bürger; et non seulement on peut retrouver dans la traduction les mêmes
idées que dans l’original, mais aussi les mêmes sensations; et rien
n’est plus nécessaire pour connaître un ouvrage des beaux-arts. Il
serait difficile d’obtenir le même résultat en français, où rien de
bizarre n’est naturel.
Bürger a fait une autre romance moins célèbre, mais aussi très
originale, intitulée: _le féroce Chasseur_. Suivi de ses valets et de sa
meute nombreuse, il part pour la chasse un dimanche, au moment où les
cloches du village annoncent le service divin. Un chevalier dont
l’armure est blanche, se présente à lui, et le conjure de ne pas
profaner le jour du Seigneur; un autre chevalier, revêtu d’armes noires,
lui fait honte de se soumettre à des préjugés qui ne conviennent qu’aux
vieillards et aux enfants: le chasseur cède aux mauvaises inspirations;
il part, et arrive près du champ d’une pauvre veuve; elle se jette à ses
pieds pour le supplier de ne pas dévaster la moisson, en traversant les
blés avec sa suite; le chevalier aux armes blanches supplie le chasseur
d’écouter la pitié; le chevalier noir se moque de ce puéril sentiment;
le chasseur prend la férocité pour de l’énergie, et ses chevaux foulent
aux pieds l’espoir du pauvre et de l’orphelin. Enfin, le cerf poursuivi
se réfugie dans la cabane d’un vieil ermite; le chasseur veut y mettre
le feu pour en faire sortir sa proie; l’ermite embrasse ses genoux, il
veut attendrir le furieux qui menace son humble demeure; une dernière
fois le bon génie, sous la forme du chevalier blanc, parle encore; le
mauvais génie, sous celle du chevalier noir, triomphe; le chasseur tue
l’ermite, et tout à coup il est changé en fantôme, et sa propre meute
veut le dévorer. Une superstition populaire a donné lieu à cette
romance: l’on prétend qu’à minuit, dans de certaines saisons de l’année,
on voit au-dessus de la forêt où cet événement doit s’être passé, un
chasseur dans les nuages, poursuivi jusqu’au jour par ses chiens
furieux.
Ce qu’il y a vraiment de beau dans cette poésie de Bürger, c’est la
peinture de l’ardente volonté du chasseur: elle était d’abord innocente,
comme toutes les facultés de l’âme; mais elle se déprave toujours de
plus en plus, chaque fois qu’il résiste à sa conscience, et cède à ses
passions. Il n’avait d’abord que l’enivrement de la force: il arrive
enfin à celui du crime, et la terre ne peut plus le porter. Les bons et
les mauvais penchants de l’homme sont très bien caractérisés par les
deux chevaliers blanc et noir; les mots, toujours les mêmes, que le
chevalier blanc prononce pour arrêter le chasseur, sont aussi très
ingénieusement combinés. Les anciens et les poètes du moyen âge ont
parfaitement connu l’effroi que cause, dans de certaines circonstances,
le retour des mêmes paroles; il semble qu’on réveille ainsi le sentiment
de l’inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, toutes les
puissances surnaturelles, doivent être monotones; ce qui est immuable
est uniforme; et c’est un grand art dans certaines fictions, que
d’imiter, par les paroles, la fixité solennelle que l’imagination se
représente dans l’empire des ténèbres et de la mort.
On remarque aussi, dans Bürger, une certaine familiarité d’expression
qui ne nuit point à la dignité de la poésie, et qui en augmente
singulièrement l’effet. Quand on parvient à rapprocher de nous la
terreur ou l’admiration, sans affaiblir ni l’une ni l’autre, ces
sentiments deviennent nécessairement beaucoup plus forts: c’est mêler,
dans l’art de peindre, ce que nous voyons tous les jours à ce que nous
ne voyons jamais, et ce qui nous est connu nous fait croire à ce qui
nous étonne.
Gœthe s’est essayé aussi dans ces sujets, qui effraient à la fois les
enfants et les hommes; mais il y a mis des vues profondes, et qui
donnent pour longtemps à penser. Je vais tâcher de rendre compte de
celle de ses poésies de revenants, la _Fiancée de Corinthe_, qui a le
plus de réputation en Allemagne. Je ne voudrais assurément défendre en
aucune manière ni le but de cette fiction ni la fiction en elle-même;
mais il me semble difficile de n’être pas frappé de l’imagination
qu’elle suppose.
Deux amis, l’un d’Athènes et l’autre de Corinthe, ont résolu d’unir
ensemble leur fils et leur fille. Le jeune homme part pour aller voir à
Corinthe celle qui lui est promise, et qu’il ne connaît pas encore:
c’était au moment où le christianisme commençait à s’établir. La famille
de l’Athénien a gardé son ancienne religion; celle du Corinthien adopte
la croyance nouvelle; et la mère, pendant une longue maladie, a consacré
sa fille aux autels. La sœur cadette est destinée à remplacer sa sœur
aînée qu’on a faite religieuse.
Le jeune homme arrive tard dans la maison; toute la famille est
endormie; les valets apportent à souper dans son appartement, et l’y
laissent seul; peu de temps après, un hôte singulier entre chez lui; il
voit s’avancer jusqu’au milieu de la chambre une jeune fille revêtue
d’un voile et d’un habit blanc, le front ceint d’un ruban noir et or, et
quand elle aperçoit le jeune homme, elle recule intimidée, et s’écrie,
en élevant au ciel ses blanches mains:--Hélas! suis-je donc devenue déjà
si étrangère à la maison, dans l’étroite cellule où je suis renfermée,
que j’ignore l’arrivée d’un nouvel hôte?
Elle veut s’enfuir, le jeune homme la retient; il apprend que c’est elle
qui lui était destinée pour épouse. Leurs pères avaient juré de les
unir; tout autre serment lui paraît nul.--Reste, mon enfant, lui dit-il;
reste, et ne sois pas si pâle d’effroi; partage avec moi les dons de
Cérès et de Bacchus; tu amènes l’amour, et bientôt nous éprouverons
combien nos dieux sont favorables aux plaisirs. Le jeune homme conjure
la jeune fille de se donner à lui.
«Je n’appartiens plus à la joie, lui répond-elle, le dernier pas est
accompli; la troupe brillante de nos dieux a disparu, et dans cette
maison silencieuse, on n’adore plus qu’un Être invisible dans le ciel,
et qu’un Dieu mourant sur la croix. On ne sacrifie plus des taureaux, ni
des brebis; mais on m’a choisie pour victime humaine. Ma jeunesse et la
nature furent immolées aux autels: éloigne-toi, jeune homme;
éloigne-toi; blanche comme la neige, et glacée comme elle, est la
maîtresse infortunée que ton cœur s’est choisie».
A l’heure de minuit, qu’on appelle l’heure des spectres, la jeune fille
semble plus à l’aise; elle boit avidement d’un vin couleur de sang,
semblable à celui que prenaient les ombres dans _l’Odyssée_, pour se
retracer leurs souvenirs; mais elle refusa obstinément le moindre
morceau de pain: elle donne une chaîne d’or à celui dont elle devait
être l’épouse, et lui demande une boucle de ses cheveux; le jeune homme,
que ravit la beauté de la jeune fille, la serre dans ses bras avec
transport, mais il ne sent point de cœur battre dans son sein, ses
membres sont glacés.--N’importe, s’écrie-t-il, je saurai te ranimer,
quand le tombeau même t’aurait envoyée vers moi.
Et alors commence la scène la plus extraordinaire que l’imagination en
délire ait pu se figurer; un mélange d’amour et d’effroi, une union
redoutable de la mort et de la vie. Il y a comme une volupté funèbre
dans ce tableau, où l’amour fait alliance avec la tombe, où la beauté
même ne semble qu’une apparition effrayante.
Enfin, la mère arrive, et, convaincue qu’une de ses esclaves s’est
introduite chez l’étranger, elle veut se livrer à son juste courroux;
mais tout à coup la jeune fille grandit jusqu’à la voûte comme une
ombre, et reproche à sa mère d’avoir causé sa mort, en lui faisant
prendre le voile.--«Oh! ma mère, ma mère, s’écrie-t-elle d’une voix
sombre, pourquoi troublez-vous cette belle nuit de l’hymen? n’était-ce
pas assez que, si jeune, vous m’eussiez fait couvrir d’un linceul, et
porter dans le tombeau? Une malédiction funeste m’a poussée hors de ma
froide demeure; les chants murmurés par vos prêtres n’ont pas soulagé
mon cœur; le sel et l’eau n’ont point apaisé ma jeunesse: ah! la terre
elle-même ne refroidit point l’amour.
«Ce jeune homme me fut promis quand le temple serein de Vénus n’était
point encore renversé. Ma mère, deviez-vous manquer à votre parole, pour
obéir à des vœux insensés? Aucun Dieu n’a reçu vos serments, quand vous
avez juré de refuser l’hymen à votre fille. Et toi, beau jeune homme,
maintenant tu ne peux plus vivre; tu languiras dans ces mêmes lieux où
tu as reçu ma chaîne, où j’ai pris une boucle de ta chevelure: demain
tes cheveux blanchiront, et tu ne retrouveras ta jeunesse que dans
l’empire des ombres.
«Écoute au moins, ma mère, la prière dernière que je t’adresse: ordonne
qu’un bûcher soit préparé; fais ouvrir le cercueil étroit qui me
renferme; conduis les amants au repos à travers les flammes; et quand
l’étincelle brillera, et quand les cendres seront brûlantes, nous nous
hâterons d’aller ensemble rejoindre nos anciens dieux».
Sans doute un goût pur et sévère doit blâmer beaucoup de choses dans
cette pièce; mais quand on la lit dans l’original, il est impossible de
ne pas admirer l’art avec lequel chaque mot produit une terreur
croissante: chaque mot indique, sans l’expliquer, l’horrible merveilleux
de cette situation. Une histoire, dont rien ne peut donner l’idée, est
peinte avec des détails frappants et naturels, comme s’il s’agissait de
quelque chose qui fût arrivé; et la curiosité est constamment excitée,
sans qu’on voulût sacrifier une seule circonstance pour qu’elle fût plus
tôt satisfaite.