Gœthe, dans ce genre d’ouvrages, est naturel au suprême degré; non

seulement il est naturel quand il parle d’après ses propres impressions,

mais aussi quand il se transporte dans des pays, des mœurs et des

situations toutes nouvelles, sa poésie prend facilement la couleur des

contrées étrangères; il saisit avec un talent unique ce qui plaît dans

les chansons nationales de chaque peuple; il devient, quand il le veut,

un Grec, un Indien, un Morlaque. Nous avons souvent parlé de ce qui

caractérise les poètes du Nord, la mélancolie et la méditation: Gœthe,

comme tous les hommes de génie, réunit en lui d’étonnants contrastes; on

retrouve dans ses poésies beaucoup de traces du caractère des habitants

du Midi; il est plus en train de l’existence que les septentrionaux; il

sent la nature avec plus de vigueur et de sérénité; son esprit n’en a

pas moins de profondeur, mais son talent a plus de vie; on y trouve un

certain genre de naïveté qui réveille à la fois le souvenir de la

simplicité antique et de celle du moyen âge: ce n’est pas la naïveté de

l’innocence, c’est celle de la force. On aperçoit dans les poésies de

Gœthe qu’il dédaigne une foule d’obstacles, de convenances, de critiques

et d’observations qui pourraient lui être opposées. Il suit son

imagination où elle le mène, et un certain orgueil en masse l’affranchit

des scrupules de l’amour-propre. Gœthe est en poésie un artiste

puissamment maître de la nature, et plus admirable encore quand il

n’achève pas ses tableaux; car ses esquisses renferment toutes le germe

d’une belle fiction: mais ses fictions terminées ne supposent pas

toujours une heureuse esquisse.

Dans ses élégies, composées à Rome, il ne faut pas chercher des

descriptions de l’Italie; Gœthe ne fait presque jamais ce qu’on attend

de lui, et quand il y a de la pompe dans une idée, elle lui déplaît; il

veut produire de l’effet par une route détournée, et comme à l’insu de

l’auteur et du lecteur. Ses élégies peignent l’effet de l’Italie sur

toute son existence, cette ivresse du bonheur, dont un beau ciel le

pénètre. Il raconte ses plaisirs, même les plus vulgaires, à la manière

de Properce; et de temps en temps quelques beaux souvenirs de la ville

maîtresse du monde donnent à l’imagination un élan d’autant plus vif

qu’elle n’y était pas préparée.

Une fois il raconte comment il rencontra, dans la campagne de Rome, une

jeune femme qui allaitait son enfant, assise sur un débris de colonne

antique: il voulut la questionner sur les ruines dont sa cabane était

environnée; elle ignorait ce dont il lui parlait; tout entière aux

affections dont son âme était remplie, elle aimait, et le moment présent

existait seul pour elle.

On lit dans un auteur grec qu’une jeune fille, habile dans l’art de

tresser des fleurs, lutta contre son amant Pausias qui savait les

peindre. Gœthe a composé sur ce sujet une idylle charmante. L’auteur de

cette idylle est aussi celui de _Werther_. Depuis le sentiment qui donne

de la grâce, jusqu’au désespoir qui exalte le génie, Gœthe a parcouru

toutes les nuances de l’amour.

Après s’être fait grec dans Pausias, Gœthe nous conduit en Asie, par une

romance pleine de charmes, _la Bayadère_. Un dieu de l’Inde (Mahadoeh)

se revêt de la forme mortelle, pour juger des peines et des plaisirs des

hommes, après les avoir éprouvés. Il voyage à travers l’Asie, observe

les grands et le peuple; et comme un soir, au sortir d’une ville, il se

promène sur les bords du Gange, une bayadère l’arrête, et l’engage à se

reposer dans sa demeure. Il y a tant de poésie, une couleur si

orientale, dans la peinture des danses de cette bayadère, des parfums et

des fleurs dont elle s’entoure, qu’on ne peut juger d’après nos mœurs un

tableau qui leur est tout à fait étranger. Le dieu de l’Inde inspire un

amour véritable à cette femme égarée, et, touché du retour vers le bien

qu’une affection sincère doit toujours inspirer, il veut épurer l’âme de

la bayadère par l’épreuve du malheur.

A son réveil elle trouve son amant mort à ses côtés: les prêtres de

Brahma emportent le corps sans vie que le bûcher doit consumer. La

bayadère veut s’y précipiter avec celui qu’elle aime; mais les prêtres

la repoussent, parce que, n’étant pas son épouse, elle n’a pas le droit

de mourir avec lui. La bayadère, après avoir ressenti toutes les

douleurs de l’amour et de la honte, se précipite dans le bûcher malgré

les brames. Le dieu la reçoit dans ses bras; il s’élance hors des

flammes, et porte au ciel l’objet de sa tendresse qu’il a rendu digne de

son choix.

Zelter, un musicien original, a mis sur cette romance un air tour à tour

voluptueux et solennel, qui s’accorde singulièrement bien avec les

paroles. Quand on l’entend, on se croit au milieu de l’Inde et de ses

merveilles; et qu’on ne dise pas qu’une romance est un poème trop court

pour produire un tel effet. Les premières notes d’un air, les premiers

vers d’un poème transportent l’imagination dans la contrée et dans le

siècle qu’on veut peindre; mais si quelques mots ont cette puissance,

quelques mots aussi peuvent détruire l’enchantement. Les sorciers jadis

faisaient ou empêchaient les prodiges, à l’aide de quelques paroles

magiques. Il en est de même du poète; il peut évoquer le passé ou faire

reparaître le présent, selon qu’il se sert d’expressions conformes ou

non au temps ou au pays qu’il chante, selon qu’il observe ou néglige les

couleurs locales, et ces petites circonstances ingénieusement inventées,

qui exercent l’esprit, dans la fiction comme dans la réalité, à

découvrir la vérité sans qu’on vous la dise.

Une autre romance de Gœthe produit un effet délicieux par les moyens les

plus simples: c’est _le Pêcheur_. Un pauvre homme s’assied sur le bord

d’un fleuve, un soir d’été; et, tout en jetant sa ligne, il contemple

l’eau claire et limpide qui vient baigner doucement ses pieds nus. La

nymphe de ce fleuve l’invite à s’y plonger; elle lui peint les délices

de l’onde pendant la chaleur, le plaisir que le soleil trouve à se

rafraîchir la nuit dans la mer, le calme de la lune, quand ses rayons se

reposent et s’endorment au sein des flots; enfin, le pêcheur attiré,

séduit, entraîné, s’avance vers la nymphe, et disparaît pour toujours.

Le fond de cette romance est peu de chose; mais ce qui est ravissant,

c’est l’art de faire sentir le pouvoir mystérieux que peuvent exercer

les phénomènes de la nature. On dit qu’il y a des personnes qui

découvrent les sources cachées sous la terre, par l’agitation nerveuse

qu’elles leur causent: on croit souvent reconnaître dans la poésie

allemande ces miracles de la sympathie entre l’homme et les éléments. Le

poète allemand comprend la nature, non pas seulement en poète, mais en

frère; et l’on dirait que des rapports de famille lui parlent pour

l’air, l’eau, les fleurs, les arbres, enfin pour toutes les beautés

primitives de la création.

Il n’est personne qui n’ait senti l’attrait indéfinissable que les

vagues font éprouver, soit par le charme de la fraîcheur, soit par

l’ascendant qu’un mouvement uniforme et perpétuel pourrait prendre

insensiblement sur une existence passagère et périssable. La romance de

Gœthe exprime admirablement le plaisir toujours croissant qu’on trouve à

considérer les ondes pures d’un fleuve: le balancement du rythme et de

l’harmonie imite celui des flots, et produit sur l’imagination un effet

analogue. L’âme de la nature se fait connaître à nous de toutes parts et

sous mille formes diverses. La campagne fertile, comme les déserts

abandonnés, la mer, comme les étoiles, sont soumises aux mêmes lois; et

l’homme renferme en lui-même des sensations, des puissances occultes qui

correspondent avec le jour, avec la nuit, avec l’orage: c’est cette

alliance secrète de notre être avec les merveilles de l’univers qui

donne à la poésie sa véritable grandeur. Le poète sait rétablir l’unité

du monde physique avec le monde moral: son imagination forme un lien

entre l’un et l’autre.

Plusieurs pièces de Gœthe sont remplies de gaîté; mais on y trouve

rarement le genre de plaisanterie auquel nous sommes accoutumés: il est

plutôt frappé par les images que par les ridicules; il saisit avec un

instinct singulier l’originalité des animaux, toujours nouvelle et

toujours la même. _La Ménagerie de Lily_, _le Chant de noce dans le

vieux château_, peignent ces animaux, non comme des hommes, à la manière

de La Fontaine, mais comme des créatures bizarres dans lesquelles la

nature s’est égayée. Gœthe sait aussi trouver dans le merveilleux une

source de plaisanteries d’autant plus aimables qu’aucun but sérieux ne

s’y fait apercevoir.

Une chanson, intitulée _l’Élève du Sorcier_, mérite d’être citée sous ce

rapport. Le disciple d’un sorcier a entendu son maître murmurer quelques

paroles magiques, à l’aide desquelles il se fait servir par un manche à

balai: il les retient, et commande au balai d’aller lui chercher de

l’eau à la rivière pour laver sa maison. Le balai part et revient,

apporte un seau, puis un autre, puis un autre encore, et toujours ainsi

sans discontinuer. L’élève voudrait l’arrêter, mais il a oublié les mots

dont il faut se servir pour cela: le manche à balai, fidèle à son

office, va toujours à la rivière, et toujours y puise de l’eau, dont il

arrose et bientôt submergera la maison. L’élève, dans sa fureur, prend

une hache, et coupe en deux le manche à balai: alors les deux morceaux

du bâton deviennent deux domestiques au lieu d’un, et vont chercher de

l’eau, et la répandent à l’envi dans les appartements avec plus de zèle

que jamais. L’élève a beau dire des injures à ces stupides bâtons, ils

agissent sans relâche; et la maison eût été perdue si le maître ne fût

pas arrivé à temps pour secourir l’élève, en se moquant de sa ridicule

présomption. L’imitation maladroite des grands secrets de l’art est très

bien peinte dans cette petite scène.

Il nous reste à parler de la source inépuisable des effets poétiques en

Allemagne, la terreur: les revenants et les sorciers plaisent au peuple

comme aux hommes éclairés: c’est un reste de la mythologie du Nord;

c’est une disposition qu’inspirent assez naturellement les longues nuits

des climats septentrionaux: et d’ailleurs, quoique le christianisme

combatte toutes les craintes non fondées, les superstitions populaires

ont toujours une analogie quelconque avec la religion dominante. Presque

toutes les opinions vraies ont à leur suite une erreur; elle se place

dans l’imagination, comme l’ombre à côté de la réalité: c’est un luxe de

croyance qui s’attache d’ordinaire à la religion comme à l’histoire; je

ne sais pourquoi l’on dédaignerait d’en faire usage. Shakespeare a tiré

des effets prodigieux des spectres et de la magie, et la poésie ne

saurait être populaire quand elle méprise ce qui exerce un empire

irréfléchi sur l’imagination. Le génie et le goût peuvent présider à

l’emploi de ces contes: il faut qu’il y ait d’autant plus de talent dans

la manière de les traiter, que le fond en est vulgaire; mais peut-être

que c’est dans cette réunion seule que consiste la grande puissance d’un

poème. Il est probable que les événements racontés dans _l’Iliade_ et

dans _l’Odyssée_ étaient chantés par les nourrices, avant qu’Homère en

fît le chef-d’œuvre de l’art.

Bürger est de tous les Allemands celui qui a le mieux saisi cette veine

de superstition qui conduit si loin dans le fond du cœur. Aussi ses

romances sont-elles connues de tout le monde en Allemagne. La plus

fameuse de toutes, _Lénore_, n’est pas, je crois, traduite en français,

ou du moins il serait bien difficile qu’on pût en exprimer tous les

détails, ni par notre prose, ni par nos vers. Une jeune fille s’effraie

de n’avoir point de nouvelles de son amant, parti pour l’armée; la paix

se fait; tous les soldats retournent dans leurs foyers. Les mères

retrouvent leurs fils, les sœurs leurs frères, les époux leurs épouses;

les trompettes guerrières accompagnent les chants de la paix, et la joie

règne dans tous les cœurs. Lénore parcourt en vain les rangs des

guerriers; elle n’y voit point son amant; nul ne peut lui dire ce qu’il

est devenu. Elle se désespère: sa mère voudrait la calmer; mais le jeune

cœur de Lénore se révolte contre la douleur; et, dans son égarement,

elle renie la Providence. Au moment où le blasphème est prononcé, l’on

sent dans l’histoire quelque chose de funeste, et dès cet instant l’âme

est constamment ébranlée.

A minuit, un chevalier s’arrête à la porte de Lénore: elle entend le

hennissement du cheval et le cliquetis des éperons: le chevalier frappe;

elle descend et reconnaît son amant. Il lui demande de le suivre à

l’instant, car il n’y a pas un moment à perdre, dit-il, avant de

retourner à l’armée. Elle s’élance; il la place derrière lui sur son

cheval, et part avec la promptitude de l’éclair. Il traverse au galop,

pendant la nuit, des pays arides et déserts; la jeune fille est pénétrée

de terreur, et lui demande sans cesse raison de la rapidité de sa

course; le chevalier presse encore plus les pas de son cheval par ses

cris sombres et sourds, et prononce à voix basse ces mots: _les morts

vont vite, les morts vont vite_. Lénore lui répond: _Ah! laisse en paix

les morts!_ Mais toutes les fois qu’elle lui adresse des questions

inquiètes, il lui répète les mêmes paroles funestes.

En approchant de l’église où il la menait, disait-il, pour s’unir avec

elle, l’hiver et les frimas semblent changer la nature elle-même en un

affreux présage: des prêtres portent en pompe un cercueil, et leur robe

noire traîne lentement sur la neige, linceul de la terre; l’effroi de la

jeune fille augmente, et toujours son amant la rassure avec un mélange

d’ironie et d’insouciance qui fait frémir. Tout ce qu’il dit est

prononcé avec une précipitation monotone, comme si déjà, dans son

langage, l’on ne sentait plus l’accent de la vie; il lui promet de la

conduire dans la demeure étroite et silencieuse où leurs noces doivent

s’accomplir. On voit de loin le cimetière, à côté de la porte de

l’église: le chevalier frappe à cette porte, elle s’ouvre; il s’y

précipite avec son cheval, qu’il fait passer au milieu des pierres

funéraires; alors le chevalier perd par degrés l’apparence d’un être

vivant; il se change en squelette, et la terre s’entr’ouvre pour

engloutir sa maîtresse et lui.

Je ne me suis assurément pas flattée de faire connaître, par ce récit

abrégé, le mérite étonnant de cette romance: toutes les images, tous les

bruits, en rapport avec la situation de l’âme, sont merveilleusement

exprimés par la poésie: les syllabes, les rimes, tout l’art des paroles

et de leurs sons est employé pour exciter la terreur. La rapidité des

pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la lenteur même

d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle le chevalier hâte sa

course, cette pétulance de la mort cause un trouble inexprimable; et

l’on se croit emporté par le fantôme, comme la malheureuse qu’il

entraîne avec lui dans l’abîme.

Il y a quatre traductions de la romance de Lénore en anglais; mais la

première de toutes, sans comparaison, c’est celle de M. Spencer, le

poète anglais qui connaît le mieux le véritable esprit des langues

étrangères. L’analogie de l’anglais avec l’allemand permet d’y faire

sentir en entier l’originalité du style et de la versification de

Bürger; et non seulement on peut retrouver dans la traduction les mêmes

idées que dans l’original, mais aussi les mêmes sensations; et rien

n’est plus nécessaire pour connaître un ouvrage des beaux-arts. Il

serait difficile d’obtenir le même résultat en français, où rien de

bizarre n’est naturel.

Bürger a fait une autre romance moins célèbre, mais aussi très

originale, intitulée: _le féroce Chasseur_. Suivi de ses valets et de sa

meute nombreuse, il part pour la chasse un dimanche, au moment où les

cloches du village annoncent le service divin. Un chevalier dont

l’armure est blanche, se présente à lui, et le conjure de ne pas

profaner le jour du Seigneur; un autre chevalier, revêtu d’armes noires,

lui fait honte de se soumettre à des préjugés qui ne conviennent qu’aux

vieillards et aux enfants: le chasseur cède aux mauvaises inspirations;

il part, et arrive près du champ d’une pauvre veuve; elle se jette à ses

pieds pour le supplier de ne pas dévaster la moisson, en traversant les

blés avec sa suite; le chevalier aux armes blanches supplie le chasseur

d’écouter la pitié; le chevalier noir se moque de ce puéril sentiment;

le chasseur prend la férocité pour de l’énergie, et ses chevaux foulent

aux pieds l’espoir du pauvre et de l’orphelin. Enfin, le cerf poursuivi

se réfugie dans la cabane d’un vieil ermite; le chasseur veut y mettre

le feu pour en faire sortir sa proie; l’ermite embrasse ses genoux, il

veut attendrir le furieux qui menace son humble demeure; une dernière

fois le bon génie, sous la forme du chevalier blanc, parle encore; le

mauvais génie, sous celle du chevalier noir, triomphe; le chasseur tue

l’ermite, et tout à coup il est changé en fantôme, et sa propre meute

veut le dévorer. Une superstition populaire a donné lieu à cette

romance: l’on prétend qu’à minuit, dans de certaines saisons de l’année,

on voit au-dessus de la forêt où cet événement doit s’être passé, un

chasseur dans les nuages, poursuivi jusqu’au jour par ses chiens

furieux.

Ce qu’il y a vraiment de beau dans cette poésie de Bürger, c’est la

peinture de l’ardente volonté du chasseur: elle était d’abord innocente,

comme toutes les facultés de l’âme; mais elle se déprave toujours de

plus en plus, chaque fois qu’il résiste à sa conscience, et cède à ses

passions. Il n’avait d’abord que l’enivrement de la force: il arrive

enfin à celui du crime, et la terre ne peut plus le porter. Les bons et

les mauvais penchants de l’homme sont très bien caractérisés par les

deux chevaliers blanc et noir; les mots, toujours les mêmes, que le

chevalier blanc prononce pour arrêter le chasseur, sont aussi très

ingénieusement combinés. Les anciens et les poètes du moyen âge ont

parfaitement connu l’effroi que cause, dans de certaines circonstances,

le retour des mêmes paroles; il semble qu’on réveille ainsi le sentiment

de l’inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, toutes les

puissances surnaturelles, doivent être monotones; ce qui est immuable

est uniforme; et c’est un grand art dans certaines fictions, que

d’imiter, par les paroles, la fixité solennelle que l’imagination se

représente dans l’empire des ténèbres et de la mort.

On remarque aussi, dans Bürger, une certaine familiarité d’expression

qui ne nuit point à la dignité de la poésie, et qui en augmente

singulièrement l’effet. Quand on parvient à rapprocher de nous la

terreur ou l’admiration, sans affaiblir ni l’une ni l’autre, ces

sentiments deviennent nécessairement beaucoup plus forts: c’est mêler,

dans l’art de peindre, ce que nous voyons tous les jours à ce que nous

ne voyons jamais, et ce qui nous est connu nous fait croire à ce qui

nous étonne.

Gœthe s’est essayé aussi dans ces sujets, qui effraient à la fois les

enfants et les hommes; mais il y a mis des vues profondes, et qui

donnent pour longtemps à penser. Je vais tâcher de rendre compte de

celle de ses poésies de revenants, la _Fiancée de Corinthe_, qui a le

plus de réputation en Allemagne. Je ne voudrais assurément défendre en

aucune manière ni le but de cette fiction ni la fiction en elle-même;

mais il me semble difficile de n’être pas frappé de l’imagination

qu’elle suppose.

Deux amis, l’un d’Athènes et l’autre de Corinthe, ont résolu d’unir

ensemble leur fils et leur fille. Le jeune homme part pour aller voir à

Corinthe celle qui lui est promise, et qu’il ne connaît pas encore:

c’était au moment où le christianisme commençait à s’établir. La famille

de l’Athénien a gardé son ancienne religion; celle du Corinthien adopte

la croyance nouvelle; et la mère, pendant une longue maladie, a consacré

sa fille aux autels. La sœur cadette est destinée à remplacer sa sœur

aînée qu’on a faite religieuse.

Le jeune homme arrive tard dans la maison; toute la famille est

endormie; les valets apportent à souper dans son appartement, et l’y

laissent seul; peu de temps après, un hôte singulier entre chez lui; il

voit s’avancer jusqu’au milieu de la chambre une jeune fille revêtue

d’un voile et d’un habit blanc, le front ceint d’un ruban noir et or, et

quand elle aperçoit le jeune homme, elle recule intimidée, et s’écrie,

en élevant au ciel ses blanches mains:--Hélas! suis-je donc devenue déjà

si étrangère à la maison, dans l’étroite cellule où je suis renfermée,

que j’ignore l’arrivée d’un nouvel hôte?

Elle veut s’enfuir, le jeune homme la retient; il apprend que c’est elle

qui lui était destinée pour épouse. Leurs pères avaient juré de les

unir; tout autre serment lui paraît nul.--Reste, mon enfant, lui dit-il;

reste, et ne sois pas si pâle d’effroi; partage avec moi les dons de

Cérès et de Bacchus; tu amènes l’amour, et bientôt nous éprouverons

combien nos dieux sont favorables aux plaisirs. Le jeune homme conjure

la jeune fille de se donner à lui.

«Je n’appartiens plus à la joie, lui répond-elle, le dernier pas est

accompli; la troupe brillante de nos dieux a disparu, et dans cette

maison silencieuse, on n’adore plus qu’un Être invisible dans le ciel,

et qu’un Dieu mourant sur la croix. On ne sacrifie plus des taureaux, ni

des brebis; mais on m’a choisie pour victime humaine. Ma jeunesse et la

nature furent immolées aux autels: éloigne-toi, jeune homme;

éloigne-toi; blanche comme la neige, et glacée comme elle, est la

maîtresse infortunée que ton cœur s’est choisie».

A l’heure de minuit, qu’on appelle l’heure des spectres, la jeune fille

semble plus à l’aise; elle boit avidement d’un vin couleur de sang,

semblable à celui que prenaient les ombres dans _l’Odyssée_, pour se

retracer leurs souvenirs; mais elle refusa obstinément le moindre

morceau de pain: elle donne une chaîne d’or à celui dont elle devait

être l’épouse, et lui demande une boucle de ses cheveux; le jeune homme,

que ravit la beauté de la jeune fille, la serre dans ses bras avec

transport, mais il ne sent point de cœur battre dans son sein, ses

membres sont glacés.--N’importe, s’écrie-t-il, je saurai te ranimer,

quand le tombeau même t’aurait envoyée vers moi.

Et alors commence la scène la plus extraordinaire que l’imagination en

délire ait pu se figurer; un mélange d’amour et d’effroi, une union

redoutable de la mort et de la vie. Il y a comme une volupté funèbre

dans ce tableau, où l’amour fait alliance avec la tombe, où la beauté

même ne semble qu’une apparition effrayante.

Enfin, la mère arrive, et, convaincue qu’une de ses esclaves s’est

introduite chez l’étranger, elle veut se livrer à son juste courroux;

mais tout à coup la jeune fille grandit jusqu’à la voûte comme une

ombre, et reproche à sa mère d’avoir causé sa mort, en lui faisant

prendre le voile.--«Oh! ma mère, ma mère, s’écrie-t-elle d’une voix

sombre, pourquoi troublez-vous cette belle nuit de l’hymen? n’était-ce

pas assez que, si jeune, vous m’eussiez fait couvrir d’un linceul, et

porter dans le tombeau? Une malédiction funeste m’a poussée hors de ma

froide demeure; les chants murmurés par vos prêtres n’ont pas soulagé

mon cœur; le sel et l’eau n’ont point apaisé ma jeunesse: ah! la terre

elle-même ne refroidit point l’amour.

«Ce jeune homme me fut promis quand le temple serein de Vénus n’était

point encore renversé. Ma mère, deviez-vous manquer à votre parole, pour

obéir à des vœux insensés? Aucun Dieu n’a reçu vos serments, quand vous

avez juré de refuser l’hymen à votre fille. Et toi, beau jeune homme,

maintenant tu ne peux plus vivre; tu languiras dans ces mêmes lieux où

tu as reçu ma chaîne, où j’ai pris une boucle de ta chevelure: demain

tes cheveux blanchiront, et tu ne retrouveras ta jeunesse que dans

l’empire des ombres.

«Écoute au moins, ma mère, la prière dernière que je t’adresse: ordonne

qu’un bûcher soit préparé; fais ouvrir le cercueil étroit qui me

renferme; conduis les amants au repos à travers les flammes; et quand

l’étincelle brillera, et quand les cendres seront brûlantes, nous nous

hâterons d’aller ensemble rejoindre nos anciens dieux».

Sans doute un goût pur et sévère doit blâmer beaucoup de choses dans

cette pièce; mais quand on la lit dans l’original, il est impossible de

ne pas admirer l’art avec lequel chaque mot produit une terreur

croissante: chaque mot indique, sans l’expliquer, l’horrible merveilleux

de cette situation. Une histoire, dont rien ne peut donner l’idée, est

peinte avec des détails frappants et naturels, comme s’il s’agissait de

quelque chose qui fût arrivé; et la curiosité est constamment excitée,

sans qu’on voulût sacrifier une seule circonstance pour qu’elle fût plus

tôt satisfaite.

De l'Allemagne; t.1 · 第 15 / 26 段