«_K._ J’ai encore la blonde chevelure de l’enfance, je n’ai ceint le

glaive qu’en ce jour; mes mains sont, pour la première fois, armées de

la lance et de la lyre, comment pourrais-je chanter Hermann?

«N’attendez pas trop du jeune homme, ô pères; je veux essuyer avec mes

cheveux dorés mes joues inondées de pleurs, avant d’oser chanter le plus

grand des fils de Mana[22].

«_D._ Et moi aussi, je verse des pleurs de rage; non, je ne les

retiendrai pas: coulez, larmes brûlantes, larmes de la fureur, vous

n’êtes pas muettes, vous appelez la vengeance sur des guerriers

perfides; ô mes compagnons! entendez ma malédiction terrible: que nul

des traîtres à la patrie, assassins du héros, ne meure dans les combats!

«_W._ Voyez-vous le torrent qui s’élance de la montagne, et se précipite

sur ces rochers; il roule avec ses flots des pins déracinés; il les

amène, il les amène pour le bûcher d’Hermann. Bientôt le héros sera

poussière, bientôt il reposera dans la tombe d’argile; mais que sur

cette poussière sainte soit placé le glaive par lequel il a juré la

perte du conquérant.

«Arrête-toi, esprit du mort, avant de rejoindre ton père Siegmar! tarde

encore, et regarde comme il est plein de toi, le cœur de ton peuple.

«_K._ Taisons, ô taisons à Thusnelda que son Hermann est ici tout

sanglant. Ne dites pas à cette noble femme, à cette mère désespérée, que

le père de son Thumeliko a cessé de vivre.

«Qui pourrait le dire à celle qui a déjà marché chargée de fers devant

le char redoutable de l’orgueilleux vainqueur, qui pourrait le dire à

cette infortunée, aurait un cœur de Romain.

«_D._ Malheureuse fille, quel père t’a donné le jour? Segeste[23], un

traître, qui dans l’ombre aiguisait le fer homicide! Oh! ne le maudissez

pas. Héla[24] déjà l’a marqué de son sceau.

«_W._ Que le crime de Segeste ne souille point nos chants, et que plutôt

l’éternel oubli étende ses ailes pesantes sur ses cendres; les cordes de

la lyre qui retentissent au nom d’Hermann seraient profanées, si leurs

frémissements accusaient le coupable. Hermann! Hermann! toi, le favori

des cœurs nobles, le chef des plus braves, le sauveur de la patrie,

c’est toi dont nos bardes, en chœur, répètent les louanges aux échos

sombres des mystérieuses forêts.

«O bataille de Winfeld[25], sœur sanglante de la victoire de Cannes, je

t’ai vue, les cheveux épars, l’œil en feu, les mains sanglantes,

apparaître au milieu des harpes de Walhalla; en vain le fils de Drusus,

pour effacer tes traces, voulait cacher les ossements blanchis des

vaincus dans la vallée de la mort. Nous ne l’avons pas souffert, nous

avons renversé leurs tombeaux, afin que leurs restes épars servissent de

témoignage à ce grand jour; à la fête du printemps, d’âge en âge, ils

entendront les cris de joie des vainqueurs.

«Il voulait, notre héros, donner encore des compagnons de mort à Varus;

déjà, sans la lenteur jalouse des princes, Cæcina rejoignait son chef.

«Une pensée plus noble encore roulait dans l’âme ardente d’Hermann: à

minuit, près de l’autel du dieu Thor[26], au milieu des sacrifices, il

se dit en secret:--Je le ferai.

«Ce dessein le poursuit jusque dans vos jeux, quand la jeunesse

guerrière forme des danses, franchit les épées nues, anime les plaisirs

par les dangers.

«Le pilote, vainqueur de l’orage, raconte que, dans une île

éloignée[27], la montagne brûlante annonce longtemps d’avance, par de

noirs tourbillons de fumée, la flamme et les rochers terribles qui vont

jaillir de son sein; ainsi, les premiers combats d’Hermann nous

présageaient qu’un jour il traverserait les Alpes, pour descendre dans

la plaine de Rome.

«C’est là que le héros devait ou périr ou monter au Capitole, et près du

trône de Jupiter, qui tient dans sa main la balance des destinées,

interroger Tibère et les ombres de ses ancêtres sur la justice de leurs

guerres.

«Mais, pour accomplir son hardi projet, il fallait porter entre tous les

princes l’épée du chef des batailles; alors ses rivaux ont conspiré sa

mort, et maintenant il n’est plus, celui dont le cœur avait conçu la

pensée grande et patriotique.

«_D._ As-tu recueilli mes larmes brûlantes? as-tu entendu mes accents de

fureur, ô Héla! déesse qui punit?

«_K._ Voyez dans Walhalla, sous les ombrages sacrés, au milieu des

héros, la palme de la victoire à la main, Siegmar s’avance pour recevoir

son Hermann; le vieillard rajeuni salue le jeune héros; mais un nuage de

tristesse obscurcit son accueil, car Hermann n’ira plus, il n’ira plus

au Capitole interroger Tibère devant le tribunal des dieux».

* * * * *

Il y a plusieurs autres poèmes de Klopstock, dans lesquels, de même que

dans celui-ci, il rappelle aux Allemands les hauts faits de leurs

ancêtres les Germains; mais ces souvenirs n’ont presque aucun rapport

avec la nation actuelle. On sent, dans ces poésies, un enthousiasme

vague, un désir qui ne peut atteindre son but; et la moindre chanson

nationale d’un peuple libre cause une émotion plus vraie. Il ne reste

guère de traces de l’histoire ancienne des Germains; l’histoire moderne

est trop divisée et trop confuse pour qu’elle puisse produire des

sentiments populaires: c’est dans leur cœur seul que les Allemands

peuvent trouver la source des chants vraiment patriotiques.

Klopstock a souvent beaucoup de grâce sur des sujets moins sérieux: sa

grâce tient à l’imagination et à la sensibilité; car dans ses poésies il

n’y a pas beaucoup de ce que nous appelons de l’esprit; le genre lyrique

ne le comporte pas. Dans l’ode sur le rossignol, le poète allemand a su

rajeunir un sujet bien usé, en prêtant à l’oiseau des sentiments si doux

et si vifs pour la nature et pour l’homme, qu’il semble un médiateur

ailé qui porte de l’une à l’autre des tributs de louange et d’amour. Une

ode sur le vin du Rhin est très originale: les rives du Rhin sont pour

les Allemands une image vraiment nationale; ils n’ont rien de plus beau

dans toute leur contrée; les pampres croissent dans les mêmes lieux où

tant d’actions guerrières se sont passées, et le vin de cent années,

contemporain de jours plus glorieux, semble recéler encore la généreuse

chaleur des temps passés.

Non seulement Klopstock a tiré du christianisme les plus grandes beautés

de ses ouvrages religieux; mais comme il voulait que la littérature de

son pays fût tout à fait indépendante de celle des anciens, il a tâché

de donner à la poésie allemande une mythologie toute nouvelle, empruntée

des Scandinaves. Quelquefois il l’emploie d’une manière trop savante;

mais quelquefois aussi il en a tiré un parti très heureux, et son

imagination a senti les rapports qui existent entre les dieux du Nord et

l’aspect de la nature à laquelle ils président.

Il y a une ode de lui, charmante, intitulée _l’art de Tialf_,

c’est-à-dire l’art d’aller en patins sur la glace, qu’on dit inventé par

le géant Tialf. Il peint une jeune et belle femme, revêtue d’une

fourrure d’hermine, et placée sur un traîneau en forme de char; les

jeunes gens qui l’entourent font avancer ce char comme l’éclair, en le

poussant légèrement. On choisit pour sentier le torrent glacé qui,

pendant l’hiver, offre la route la plus sûre. Les cheveux des jeunes

hommes sont parsemés des flocons brillants des frimas; les jeunes

filles, à la suite du traîneau, attachent à leurs petits pieds des ailes

d’acier, qui les transportent au loin dans un clin d’œil: le chant des

bardes accompagne cette danse septentrionale; la marche joyeuse passe

sous des ormeaux dont les fleurs sont de neige; on entend craquer le

cristal sous les pas; un instant de terreur trouble la fête; mais

bientôt les cris d’allégresse, la violence de l’exercice, qui doit

conserver au sang la chaleur que lui ravirait le froid de l’air, enfin

la lutte contre le climat, raniment tous les esprits, et l’on arrive au

terme de la course, dans une grande salle illuminée, où le feu, le bal

et les festins, font succéder des plaisirs faciles aux plaisirs conquis

sur les rigueurs mêmes de la nature.

L’ode à Ébert sur les amis qui ne sont plus, mérite aussi d’être citée.

Klopstock est moins heureux quand il écrit sur l’amour; il a, comme

Dorat, adressé des vers _à sa maîtresse future_, et ce sujet maniéré n’a

pas bien inspiré sa muse: il faut n’avoir pas souffert pour se jouer

avec le sentiment; et quand une personne sérieuse essaie un semblable

jeu, toujours une contrainte secrète l’empêche de s’y montrer naturelle.

On doit compter dans l’école de Klopstock, non comme disciples, mais

comme confrères en poésie, le grand Haller, qu’on ne peut nommer sans

respect; Gessner, et plusieurs autres qui s’approchaient du génie

anglais par la vérité des sentiments, mais qui ne portaient pas encore

l’empreinte vraiment caractéristique de la littérature allemande.

Klopstock lui-même n’avait pas complètement réussi à donner à

l’Allemagne un poème épique sublime et populaire tout à la fois, tel

qu’un ouvrage de ce genre doit être. La traduction de _l’Iliade_ et de

_l’Odyssée_ par Voss fit connaître Homère, autant qu’une copie calquée

peut rendre l’original; chaque épithète y est conservée, chaque mot y

est mis à la même place, et l’impression de l’ensemble est très grande,

quoiqu’on ne puisse trouver dans l’allemand tout le charme que doit

avoir le grec, la plus belle langue du Midi. Les littérateurs allemands,

qui saisissent avec avidité chaque nouveau genre, s’essayèrent à

composer des poèmes avec la couleur homérique, et _l’Odyssée_,

renfermant beaucoup de détails de la vie privée, parut plus facile à

imiter que _l’Iliade_.

Le premier essai dans ce genre fut une idylle en trois chants, de Voss

lui-même, intitulée _Louise_; elle est écrite en hexamètres, que tout le

monde s’accorde à trouver admirables; mais la pompe même du vers

hexamètre paraît souvent peu d’accord avec l’extrême naïveté du sujet.

Sans les émotions pures et religieuses qui animent tout le poème, on ne

s’intéresserait guère au très paisible mariage de la fille du _vénérable

pasteur de Grünau_. Homère, fidèle à réunir les épithètes avec les noms,

dit toujours, en parlant de Minerve, _la fille de Jupiter aux yeux

bleus_; de même aussi Voss répète sans cesse le _vénérable pasteur de

Grünau_ (_der ehrwürdige pfarrer von Grünau_). Mais la simplicité

d’Homère ne produit un si grand effet que parce qu’elle est noblement en

contraste avec la grandeur imposante de son héros et du sort qui le

poursuit; tandis que, quand il s’agit d’un pasteur de campagne et de la

très bonne ménagère sa femme, qui marient leur fille à celui qu’elle

aime, la simplicité a moins de mérite. L’on admire beaucoup en Allemagne

les descriptions qui se trouvent dans la _Louise_ de Voss, sur la

manière de faire le café, d’allumer la pipe; ces détails sont présentés

avec beaucoup de talent et de vérité; c’est un tableau flamand très bien

fait: mais il me semble qu’on peut difficilement introduire dans nos

poèmes, comme dans ceux des anciens, les usages communs de la vie: ces

usages chez nous ne sont pas poétiques, et notre civilisation a quelque

chose de bourgeois. Les anciens vivaient toujours à l’air, toujours en

rapport avec la nature, et leur manière d’exister était champêtre, mais

jamais vulgaire.

Les Allemands mettent trop peu d’importance au sujet d’un poème, et

croient que tout consiste dans la manière dont il est traité. D’abord la

forme donnée par la poésie ne se transporte presque jamais dans une

langue étrangère; et la réputation européenne n’est cependant pas à

dédaigner; d’ailleurs le souvenir des détails les plus intéressants

s’efface quand il n’est point rattaché à une fiction dont l’imagination

puisse se saisir. La pureté touchante, qui est le principal charme du

poème de Voss, se fait sentir surtout, ce me semble, dans la bénédiction

nuptiale du pasteur, en mariant sa fille: «Ma fille, lui dit-il avec une

voix émue, que la bénédiction de Dieu soit avec toi. Aimable et vertueux

enfant, que la bénédiction de Dieu t’accompagne sur la terre et dans le

ciel. J’ai été jeune et je suis devenu vieux, et dans cette vie

incertaine le Tout-Puissant m’a envoyé beaucoup de joie et de douleur.

Qu’il soit béni pour toutes deux! Je vais bientôt reposer sans regret ma

tête blanchie dans le tombeau de mes pères, car ma fille est heureuse;

elle l’est, parce qu’elle sait qu’un Dieu paternel soigne notre âme par

la douleur comme par le plaisir. Quel spectacle plus touchant que celui

de cette jeune et belle fiancée! Dans la simplicité de son cœur, elle

s’appuie sur la main de l’ami qui doit la conduire dans le sentier de la

vie; c’est avec lui que, dans une intimité sainte, elle partagera le

bonheur et l’infortune; c’est celle qui, si Dieu le veut, doit essuyer

la dernière sueur sur le front de son époux mortel. Mon âme était aussi

remplie de pressentiments, lorsque, le jour de mes noces, j’amenai dans

ces lieux ma timide compagne: content, mais sérieux, je lui montrai de

loin la borne de nos champs, la tour de l’église, et l’habitation du

pasteur où nous avons éprouvé tant de biens et de maux. Mon unique

enfant, car il ne me reste que toi, d’autres à qui j’avais donné la vie

dorment là-bas sous le gazon du cimetière; mon unique enfant, tu vas

t’en aller en suivant la route par laquelle je suis venu. La chambre de

ma fille sera déserte; sa place à notre table ne sera plus occupée;

c’est en vain que je prêterai l’oreille à ses pas, à sa voix. Oui, quand

ton époux t’emmènera loin de moi, des sanglots m’échapperont, et mes

yeux mouillés de pleurs te suivront longtemps encore; car je suis homme

et père, et j’aime avec tendresse cette fille qui m’aime aussi

sincèrement. Mais bientôt, réprimant mes larmes, j’élèverai vers le ciel

mes mains suppliantes, et je me prosternerai devant la volonté de Dieu,

qui commande à la femme de quitter sa mère et son père pour suivre son

époux. Va donc en paix, mon enfant, abandonne ta famille et la maison

paternelle; suis le jeune homme qui maintenant te tiendra lieu de ceux à

qui tu dois le jour; sois dans sa maison comme une vigne féconde,

entoure-la de nobles rejetons. Un mariage religieux est la plus belle

des félicités terrestres; mais si le Seigneur ne fonde pas lui-même

l’édifice de l’homme, qu’importent ses vains travaux»?

Voilà de la vraie simplicité, celle de l’âme, celle qui convient au

peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux riches, enfin à toutes les

créatures de Dieu. On se lasse promptement de la poésie descriptive,

quand elle s’applique à des objets qui n’ont rien de grand en eux-mêmes;

mais les sentiments descendent du ciel, et dans quelque humble séjour

que pénètrent leurs rayons, ils ne perdent rien de leur beauté.

L’extrême admiration qu’inspire Gœthe en Allemagne, a fait donner à son

poème d’_Hermann et Dorothée_ le nom de poème épique; et l’un des hommes

les plus spirituels en tout pays, M. de Humboldt, le frère du célèbre

voyageur, a composé sur ce poème un ouvrage qui contient les remarques

les plus philosophiques et les plus piquantes. _Hermann et Dorothée_ est

traduit en français et en anglais; toutefois on ne peut avoir l’idée,

par la traduction, du charme qui règne dans cet ouvrage: une émotion

douce, mais continuelle se fait sentir depuis le premier vers jusqu’au

dernier, et il y a, dans les moindres détails, une dignité naturelle qui

ne déparerait pas les héros d’Homère. Néanmoins, il faut en convenir,

les personnages et les événements sont de trop peu d’importance; le

sujet suffit à l’intérêt quand on le lit dans l’original; dans la

traduction cet intérêt se dissipe. En fait de poème épique, il me semble

qu’il est permis d’exiger une certaine aristocratie littéraire; la

dignité des personnages et des souvenirs historiques qui s’y rattachent

peuvent seuls élever l’imagination à la hauteur de ce genre d’ouvrage.

Un poème ancien du treizième siècle, _les Niebelungen_, dont j’ai déjà

parlé, paraît avoir eu dans son temps tous les caractères d’un véritable

poème épique. Les grandes actions du héros de l’Allemagne du Nord,

Sigefroi, assassiné par un roi bourguignon, la vengeance que les siens

en tirèrent dans le camp d’Attila, et qui mit fin au premier royaume de

Bourgogne, sont le sujet de ce poème. Un poème épique n’est presque

jamais l’ouvrage d’un homme, et les siècles mêmes, pour ainsi dire, y

travaillent: le patriotisme, la religion, enfin la totalité de

l’existence d’un peuple, ne peut être mise en action que par

quelques-uns de ces événements immenses que le poète ne crée pas, mais

qui lui apparaissent agrandis par la nuit des temps: les personnages du

poème épique doivent représenter le caractère primitif de la nation. Il

faut trouver en eux le moule indestructible dont est sortie toute

l’histoire.

Ce qu’il y avait de beau en Allemagne, c’était l’ancienne chevalerie, sa

force, sa loyauté, sa bonhomie, et la rudesse du Nord, qui s’alliait

avec une sensibilité sublime. Ce qu’il y avait aussi de beau, c’était le

christianisme enté sur la mythologie scandinave; cet honneur sauvage que

la foi rendait pur et sacré; ce respect pour les femmes, qui devenait

plus touchant encore par la protection accordée à tous les faibles; cet

enthousiasme de la mort, ce paradis guerrier où la religion la plus

humaine a pris place. Tels sont les éléments d’un poème épique en

Allemagne. Il faut que le génie s’en empare, et qu’il sache, comme

Médée, ranimer par un nouveau sang d’anciens souvenirs.

CHAPITRE XIII

_De la poésie allemande._

Les poésies allemandes détachées sont, ce me semble, plus remarquables

encore que les poèmes, et c’est surtout dans ce genre que le cachet de

l’originalité est empreint: il est vrai aussi que les auteurs les plus

cités à cet égard, Gœthe, Schiller, Bürger, etc., sont de l’école

moderne, qui seule porte un caractère vraiment national. Gœthe a plus

d’imagination, Schiller plus de sensibilité, et Bürger est de tous celui

qui possède le talent le plus populaire. En examinant successivement

quelques poésies de ces trois hommes, on se fera mieux l’idée de ce qui

les distingue. Schiller a de l’analogie avec le goût français; toutefois

on ne trouve dans ses poésies détachées rien qui ressemble aux poésies

fugitives de Voltaire; cette élégance de conversation et presque de

manières, transportée dans la poésie, n’appartenait qu’à la France; et

Voltaire, en fait de grâce, était le premier des écrivains français. Il

serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la perte de

la jeunesse, intitulées _l’Idéal_, avec celles de Voltaire:

Si vous voulez que j’aime encore,

Rendez-moi l’âge des amours, etc.

On voit, dans le poète français, l’expression d’un regret aimable, dont

les plaisirs de l’amour et les joies de la vie sont l’objet: le poète

allemand pleure la perte de l’enthousiasme et de l’innocente pureté des

pensées du premier âge; et c’est par la poésie et la pensée qu’il se

flatte d’embellir encore le déclin de ses ans. Il n’y a pas dans les

stances de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre

d’esprit à la portée de tout le monde; mais on y peut puiser des

consolations qui agissent sur l’âme intérieurement. Schiller ne présente

jamais les réflexions les plus profondes que revêtues de nobles images:

il parle à l’homme comme la nature elle-même; car la nature est tout à

la fois penseur et poète. Pour peindre l’idée du temps, elle fait couler

devant nos yeux les flots d’un fleuve inépuisable; et pour que sa

jeunesse éternelle nous fasse songer à notre existence passagère, elle

se revêt de fleurs qui doivent périr, elle fait tomber en automne les

feuilles des arbres que le printemps a vues dans tout leur éclat: la

poésie doit être le miroir terrestre de la Divinité, et réfléchir, par

les couleurs, les sons et les rythmes, toutes les beautés de l’univers.

La pièce de vers intitulée _la Cloche_ consiste en deux parties

parfaitement distinctes: les strophes en refrain expriment le travail

qui se fait dans la forge, et entre chacune de ces strophes il y a des

vers ravissants sur les circonstances solennelles, ou sur les événements

extraordinaires annoncés par les cloches, tels que la naissance, le

mariage, la mort, l’incendie, la révolte, etc. On pourrait traduire en

français les pensées fortes, les images belles et touchantes

qu’inspirent à Schiller les grandes époques de la destinée humaine; mais

il est impossible d’imiter noblement les strophes en petits vers, et

composées de mots dont le son bizarre et précipité semble faire entendre

les coups redoublés et les pas rapides des ouvriers qui dirigent la lave

brûlante de l’airain. Peut-on avoir l’idée d’un poème de ce genre par

une traduction en prose? c’est lire la musique au lieu de l’entendre;

encore est-il plus aisé de se figurer, par l’imagination, l’effet des

instruments que l’on connaît, que les accords et les contrastes d’un

rythme et d’une langue qu’on ignore. Tantôt la brièveté, régulière du

mètre fait sentir l’activité des forgerons, l’énergie bornée, mais

continue, qui s’exerce dans les occupations matérielles; et tantôt, à

côté de ce bruit dur et fort, l’on entend les chants aériens de

l’enthousiasme et de la mélancolie.

L’originalité de ce poème est perdue quand on le sépare de l’impression

que produisent une mesure de vers habilement choisie, et des rimes qui

se répondent comme des échos intelligents que la pensée modifie; et

cependant ces effets pittoresques des sons seraient très hasardés en

français. L’ignoble nous menace sans cesse: nous n’avons pas, comme

presque tous les autres peuples, deux langues, celle de la prose et

celle des vers; et il en est des mots comme des personnes, là où les

rangs sont confondus, la familiarité est dangereuse.

Une autre pièce de Schiller, _Cassandre_, pourrait plus facilement se

traduire en français, quoique le langage poétique y soit d’une grande

hardiesse. Cassandre, au moment où la fête des noces de Polyxène avec

Achille va commencer, est saisie par le pressentiment des malheurs qui

résulteront de cette fête: elle se promène triste et sombre dans les

bois d’Apollon, et se plaint de connaître l’avenir qui trouble toutes

les jouissances. On voit dans cette ode le mal que fait éprouver à un

être mortel la prescience d’un dieu. La douleur de la prophétesse

n’est-elle pas ressentie par tous ceux dont l’esprit est supérieur et le

caractère passionné? Schiller a su montrer, sous une forme toute

poétique, une grande idée morale: c’est que le véritable génie, celui du

sentiment, est victime de lui-même, quand il ne le serait pas des

autres. Il n’y a point d’hymen pour Cassandre, non qu’elle soit

insensible, non qu’elle soit dédaignée; mais son âme pénétrante dépasse

en peu d’instants et la vie et la mort, et ne se reposera que dans le

ciel.

Je ne finirais point si je voulais parler de toutes les poésies de

Schiller qui renferment des pensées et des beautés nouvelles. Il a fait

sur le départ des Grecs après la prise de Troie, un hymne qu’on pourrait

croire d’un poète d’alors, tant la couleur du temps y est fidèlement

observée. J’examinerai, sous le rapport de l’art dramatique, le talent

admirable des Allemands pour se transporter dans les siècles, dans les

pays, dans les caractères les plus différents du leur: superbe faculté,

sans laquelle les personnages qu’on met en scène ressemblent à des

marionnettes qu’un même fil remue, et qu’une même voix, celle de

l’auteur, fait parler. Schiller mérite surtout d’être admiré comme poète

dramatique: Gœthe est tout seul au premier rang, dans l’art de composer

des élégies, des romances, des stances, etc.; ses poésies détachées ont

un mérite très différent de celles de Voltaire. Le poète français a su

mettre en vers l’esprit de la société la plus brillante; le poète

allemand réveille dans l’âme, par quelques traits rapides, des

impressions solitaires et profondes.

De l'Allemagne; t.1 · 第 14 / 26 段