français; il faut creuser à l’aide de l’allemand, il faut arriver au but
en parlant français; l’un doit peindre la nature, et l’autre la société.
Gœthe fait dire dans son roman de _Wilhelm Meister_, à une femme
allemande, qu’elle s’aperçut que son amant voulait la quitter, parce
qu’il lui écrivait en français. Il y a bien des phrases en effet dans
notre langue, pour dire en même temps et ne pas dire, pour faire espérer
sans promettre, pour promettre même sans se lier. L’allemand est moins
flexible, et il fait bien de rester tel, car rien n’inspire plus de
dégoût que cette langue tudesque, quand elle est employée aux mensonges,
de quelque nature qu’ils soient. Sa construction traînante, ses
consonnes multipliées, sa grammaire savante, ne lui permettent aucune
grâce dans la souplesse; et l’on dirait qu’elle se raidit d’elle-même
contre l’intention de celui qui la parle, dès qu’on veut la faire servir
à trahir la vérité.
CHAPITRE XIII
_De l’Allemagne du Nord._
Les premières impressions qu’on reçoit en arrivant dans le nord de
l’Allemagne, surtout au milieu de l’hiver, sont extrêmement tristes; et
je ne suis pas étonné que ces impressions aient empêché la plupart des
Français que l’exil a conduits dans ce pays, de l’observer sans
prévention. Cette frontière du Rhin est solennelle; on craint, en la
passant, de s’entendre prononcer ce mot terrible: _Vous êtes hors de
France._ C’est en vain que l’esprit juge avec impartialité le pays qui
nous a vus naître, nos affections ne s’en détachent jamais; et quand on
est contraint à le quitter, l’existence semble déracinée, on se devient
comme étranger à soi-même. Les plus simples usages, comme les relations
les plus intimes; les intérêts les plus graves, comme les moindres
plaisirs, tout était de la patrie; tout n’en est plus. On ne rencontre
personne qui puisse vous parler d’autrefois, personne qui vous atteste
l’identité des jours passés avec les jours actuels; la destinée
recommence, sans que la confiance des premières années se renouvelle;
l’on change de monde, sans avoir changé de cœur. Ainsi l’exil condamne à
se survivre; les adieux, les séparations, tout est comme à l’instant de
la mort, et l’on y assiste cependant avec les forces entières de la vie.
J’étais, il y a six ans, sur les bords du Rhin, attendant la barque qui
devait me conduire à l’autre rive; le temps était froid, le ciel obscur,
et tout me semblait un présage funeste. Quand la douleur agite
violemment notre âme, on ne peut se persuader que la nature y soit
indifférente; il est permis à l’homme d’attribuer quelque puissance à
ses peines; ce n’est pas de l’orgueil, c’est de la confiance dans la
céleste pitié. Je m’inquiétais pour mes enfants, quoiqu’ils ne fussent
pas encore dans l’âge de sentir ces émotions de l’âme qui répandent
l’effroi sur tous les objets extérieurs. Mes domestiques français
s’impatientaient de la lenteur allemande, et s’étonnaient de n’être pas
compris quand ils parlaient la seule langue qu’ils crussent admise dans
les pays civilisés. Il y avait dans notre bac une vieille femme
allemande, assise sur une charrette; elle ne voulait pas en descendre
même pour traverser le fleuve.--Vous êtes bien tranquille! lui
dis-je.--Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit?--Ces simples
mots me frappèrent; en effet, _pourquoi faire du bruit?_ Mais quand des
générations entières traverseraient la vie en silence, le malheur et la
mort ne les observeraient pas moins, et sauraient de même les atteindre.
En arrivant sur le rivage opposé, j’entendis le cor des postillons, dont
les sons aigus et faux semblaient annoncer un triste départ vers un
triste séjour. La terre était couverte de neige; des petites fenêtres,
dont les maisons sont percées, sortaient les têtes de quelques
habitants, que le bruit d’une voiture arrachait à leurs monotones
occupations; une espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avec
laquelle on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage aux
voyageurs de sortir de sa maison pour recevoir l’argent qu’on doit lui
payer. Tout est calculé pour être immobile; et l’homme qui pense, comme
celui dont l’existence n’est que matérielle, dédaignent tous les deux
également la distraction du dehors.
Les campagnes désertes, les maisons noircies par la fumée, les églises
gothiques, semblent préparées pour les contes de sorcières ou de
revenants. Les villes de commerce, en Allemagne, sont grandes et bien
bâties; mais elles ne donnent aucune idée de ce qui fait la gloire et
l’intérêt de ce pays, l’esprit littéraire et philosophique. Les intérêts
mercantiles suffisent pour développer l’intelligence des Français, et
l’on peut trouver encore quelque amusement de société, en France, dans
une ville purement commerçante; mais les Allemands, éminemment capables
des études abstraites, traitent les affaires, quand ils s’en occupent,
avec tant de méthode et de pesanteur, qu’ils n’en tirent presque jamais
aucune idée générale. Ils portent dans le commerce la loyauté qui les
distingue; mais ils se donnent tellement tout entiers à ce qu’ils font,
qu’il ne cherchent plus alors dans la société qu’un loisir jovial, et
disent de temps en temps quelques grosses plaisanteries, seulement pour
se divertir eux-mêmes. De telles plaisanteries accablent les Français de
tristesse; car on se résigne bien plutôt à l’ennui sous des formes
graves et monotones, qu’à cet ennui badin qui vient poser lourdement et
familièrement _la patte_ sur l’épaule.
Les Allemands ont beaucoup d’universalité dans l’esprit, en littérature
et en philosophie, mais nullement dans les affaires. Ils les considèrent
toujours partiellement, et s’en occupent d’une façon presque mécanique.
C’est le contraire en France; l’esprit des affaires y a beaucoup
d’étendue, et l’on n’y permet pas l’universalité en littérature ni en
philosophie. Si un savant était poète, si un poète était savant, ils
deviendraient suspects chez nous aux savants et aux poètes; mais il
n’est pas rare de rencontrer dans le plus simple négociant des aperçus
lumineux sur les intérêts politiques et militaires de son pays. De là
vient qu’en France il y a un plus grand nombre de gens d’esprit, et un
moins grand nombre de penseurs. En France, on étudie les hommes; en
Allemagne, les livres. Des facultés ordinaires suffisent pour intéresser
en parlant des hommes; il faut presque du génie pour faire retrouver
l’âme et le mouvement dans les livres. L’Allemagne ne peut attacher que
ceux qui s’occupent des faits passés et des idées abstraites. Le présent
et le réel appartiennent à la France, et, jusqu’à nouvel ordre, elle ne
paraît pas disposée à y renoncer.
Je ne cherche pas, ce me semble, à dissimuler les inconvénients de
l’Allemagne. Ces petites villes du nord elles-mêmes, où l’on trouve des
hommes d’une si haute conception, n’offrent souvent aucun genre
d’amusement; point de spectacle, peu de société; le temps y tombe goutte
à goutte, et n’interrompt par aucun bruit la réflexion solitaire. Les
plus petites villes d’Angleterre tiennent à un état libre, envoient des
députés pour traiter les intérêts de la nation. Les plus petites villes
de France sont en relation avec la capitale, où tant de merveilles sont
réunies. Les plus petites villes d’Italie jouissent du ciel et des
beaux-arts, dont les rayons se répandent sur toute la contrée. Dans le
nord de l’Allemagne, il n’y a point de gouvernement représentatif, point
de grande capitale; et la sévérité du climat, la médiocrité de la
fortune, le sérieux du caractère, rendraient l’existence très pesante si
la force de la pensée ne s’était pas affranchie de toutes ces
circonstances insipides et bornées. Les Allemands ont su se créer une
république des lettres animée et indépendante. Ils ont suppléé à
l’intérêt des événements par l’intérêt des idées. Ils se passent de
centre, parce que tous tendent vers un même but, et leur imagination
multiplie le petit nombre de beautés que les arts et la nature peuvent
leur offrir.
Les citoyens de cette république idéale, dégagés pour la plupart de
toute espèce de rapports avec les affaires publiques et particulières,
travaillent dans l’obscurité comme les mineurs; et, placés comme eux au
milieu des trésors ensevelis, ils exploitent en silence les richesses
intellectuelles du genre humain.
CHAPITRE XIV
_La Saxe._
Depuis la réformation, les princes de la maison de Saxe ont toujours
accordé aux lettres la plus noble des protections, l’indépendance. On
peut dire hardiment que dans aucun pays de la terre il n’existe autant
d’instruction qu’en Saxe et dans le nord de l’Allemagne. C’est là qu’est
né le protestantisme, et l’esprit d’examen s’y est soutenu depuis ce
temps avec vigueur.
Pendant le dernier siècle, les électeurs de Saxe ont été catholiques;
et, quoiqu’ils soient restés fidèles au serment qui les obligeait à
respecter le culte de leurs sujets, cette différence de religion entre
le peuple et ses maîtres a donné moins d’unité politique à l’État. Les
électeurs rois de Pologne ont aimé les arts plus que la littérature,
qu’ils ne gênaient pas, mais qui leur était étrangère. La musique est
cultivée généralement en Saxe; la galerie de Dresde rassemble des
chefs-d’œuvre qui doivent animer les artistes. La nature, aux environs
de la capitale, est très pittoresque, mais la société n’y offre pas de
vifs plaisirs; l’élégance d’une cour n’y prend point, l’étiquette seule
peut aisément s’y établir.
On peut juger par la quantité d’ouvrages qui se vendent à Leipzig,
combien les livres allemands ont de lecteurs; les ouvriers de toutes les
classes, les tailleurs de pierre mêmes, se reposent de leurs travaux un
livre à la main. On ne saurait s’imaginer en France à quel point les
lumières sont répandues en Allemagne. J’ai vu des aubergistes, des
commis de barrière, qui connaissaient la littérature française. On
trouve jusque dans les villages des professeurs de grec et de latin. Il
n’y a pas de petite ville qui ne renferme une assez bonne bibliothèque,
et presque partout on peut citer quelques hommes recommandables par
leurs talents et par leurs connaissances. Si l’on se mettait à comparer,
sous ce rapport, les provinces de France avec l’Allemagne, on croirait
que les deux pays sont à trois siècles de distance l’un de l’autre.
Paris, réunissant dans son sein l’élite de l’empire, ôte tout intérêt à
tout le reste.
Picard et Kotzebue ont composé deux pièces très jolies, intitulées
toutes deux _la Petite Ville_. Picard représente les habitants de la
province cherchant sans cesse à imiter Paris, et Kotzebue les bourgeois
d’une petite ville, enchantés et fiers du lieu qu’ils habitent, et
qu’ils croient incomparable. La différence des ridicules donne toujours
l’idée de la différence des mœurs. En Allemagne, chaque séjour est un
empire pour celui qui y réside; son imagination, ses études, ou
seulement sa bonhomie l’agrandit à ses yeux; chacun sait y tirer de
soi-même le meilleur parti possible. L’importance qu’on met à tout prête
à la plaisanterie; mais cette importance même donne du prix aux petites
ressources. En France, on ne s’intéresse qu’à Paris, et l’on a raison,
car c’est toute la France; et qui n’aurait vécu qu’en province n’aurait
pas la moindre idée de ce qui caractérise cet illustre pays.
Les hommes distingués de l’Allemagne, n’étant point rassemblés dans une
même ville, ne se voient presque pas, et ne communiquent entre eux que
par leurs écrits; chacun se fait sa route à soi-même, et découvre sans
cesse des contrées nouvelles dans la vaste région de l’antiquité, de la
métaphysique et de la science. Ce qu’on appelle étudier en Allemagne est
vraiment une chose admirable: quinze heures par jour de solitude et de
travail, pendant des années entières, paraissent une manière d’exister
toute naturelle; l’ennui même de la société fait aimer la vie retirée.
La liberté de la presse la plus illimitée existait en Saxe; mais elle
n’avait aucun danger pour le gouvernement, parce que l’esprit des hommes
de lettres ne se tournait pas vers l’examen des institutions politiques:
la solitude porte à se livrer aux spéculations abstraites, ou à la
poésie: il faut vivre dans le foyer des passions humaines pour sentir le
besoin de s’en servir et de les diriger. Les écrivains allemands ne
s’occupaient que de théories, d’érudition, de recherches littéraires et
philosophiques; et les puissants de ce monde n’ont rien à craindre de
tout cela. D’ailleurs, quoique le gouvernement de la Saxe ne fût pas
libre de droit, c’est-à-dire représentatif, il l’était de fait, par les
habitudes du pays et la modération des princes.
La bonne foi des habitants était telle, qu’à Leipzig un propriétaire
ayant mis sur un pommier, qu’il avait planté au bord de la promenade
publique, un écriteau pour demander qu’on ne lui en prît pas les fruits,
on ne lui en vola pas un seul pendant dix ans. J’ai vu ce pommier avec
un sentiment de respect; il eût été l’arbre des Hespérides, qu’on n’eût
pas plus touché à son or qu’à ses fleurs.
La Saxe était d’une tranquillité profonde; on y faisait quelquefois du
bruit pour quelques idées, mais sans songer à leur application. On eût
dit que penser et agir ne devaient avoir aucun rapport ensemble, et que
la vérité ressemblait, chez les Allemands, à la statue de Mercure nommée
Hermès, qui n’a ni mains pour saisir, ni pieds pour avancer. Il n’est
rien pourtant de si respectable que ces conquêtes paisibles de la
réflexion, qui occupaient sans cesse des hommes isolés, sans fortune,
sans pouvoir, et liés entre eux seulement par le culte de la pensée.
En France, on ne s’est presque jamais occupé des vérités abstraites que
dans leur rapport avec la pratique. Perfectionner l’administration,
encourager la population par une sage économie politique, tel était
l’objet des travaux des philosophes, principalement dans le dernier
siècle. Cette manière d’employer son temps est aussi fort respectable;
mais, dans l’échelle des pensées, la dignité de l’espèce humaine importe
plus que son bonheur, et surtout que son accroissement: multiplier les
naissances sans ennoblir la destinée, c’est préparer seulement une fête
plus somptueuse à la mort.
Les villes littéraires de Saxe sont celles où l’on voit régner le plus
de bienveillance et de simplicité. On a considéré partout ailleurs les
lettres comme un apanage du luxe; en Allemagne elles semblent l’exclure.
Les goûts qu’elles inspirent donnent une sorte de candeur et de timidité
qui fait aimer la vie domestique: ce n’est pas que la vanité d’auteur
n’ait un caractère très prononcé chez les Allemands, mais elle ne
s’attache point aux succès de société. Le plus petit écrivain en veut à
la postérité; et, se déployant à son aise dans l’espace des méditations
sans bornes, il est moins froissé par les hommes, et s’aigrit moins
contre eux. Toutefois, les hommes de lettres et les hommes d’affaires
sont trop séparés en Saxe pour qu’il s’y manifeste un véritable esprit
public. Il résulte de cette séparation, que les uns ont une trop grande
ignorance des choses pour exercer aucun ascendant sur le pays, et que
les autres se font gloire d’un certain machiavélisme docile, qui sourit
aux sentiments généreux, comme à l’enfance, et semble leur indiquer
qu’ils ne sont pas de ce monde.
CHAPITRE XV
_Weimar._
De toutes les principautés de l’Allemagne, il n’en est point qui fasse
mieux sentir que Weimar les avantages d’un petit pays, quand son chef
est un homme de beaucoup d’esprit, et qu’au milieu de ses sujets il peut
chercher à plaire sans cesser d’être obéi. C’est une société
particulière qu’un tel État, et l’on y tient tous les uns aux autres par
des rapports intimes. La duchesse Louise de Saxe-Weimar est le véritable
modèle d’une femme destinée par la nature au rang le plus illustre: sans
prétention, comme sans faiblesse, elle inspire au même degré la
confiance et le respect; et l’héroïsme des temps chevaleresques est
entré dans son âme, sans lui rien ôter de la douceur de son sexe. Les
talents militaires du duc sont universellement estimés, et sa
conversation piquante et réfléchie rappelle sans cesse qu’il a été formé
par le grand Frédéric; c’est son esprit et celui de sa mère qui ont
attiré les hommes de lettres les plus distingués à Weimar. L’Allemagne,
pour la première fois, eut une capitale littéraire; mais comme cette
capitale était en même temps une très petite ville, elle n’avait
d’ascendant que par ses lumières; car la mode, qui amène toujours
l’uniformité dans tout, ne pouvait partir d’un cercle aussi étroit.
Herder venait de mourir quand je suis arrivée à Weimar; mais Wieland,
Gœthe et Schiller y étaient encore. Je peindrai chacun de ces hommes
séparément, dans la section suivante; je les peindrai surtout par leurs
ouvrages, car leurs livres ressemblent parfaitement à leur caractère et
à leur entretien. Cet accord très rare est une preuve de sincérité:
quand on a pour premier but, en écrivant, de faire effet sur les autres,
on ne se montre jamais à eux tel qu’on est réellement; mais quand on
écrit pour satisfaire à l’inspiration intérieure dont l’âme est saisie,
on fait connaître par ses écrits, même sans le vouloir, jusques aux
moindres nuances de sa manière d’être et de penser.
Le séjour des petites villes m’a toujours paru très ennuyeux. L’esprit
des hommes s’y rétrécit, le cœur des femmes s’y glace; on y vit
tellement en présence les uns des autres, qu’on est oppressé par ses
semblables; ce n’est plus cette opinion à distance, qui vous anime et
retentit de loin comme le bruit de la gloire; c’est un examen minutieux
de toutes les actions de votre vie, une observation de chaque détail,
qui rend incapable de comprendre l’ensemble de votre caractère; et plus
on a d’indépendance et d’élévation, moins on peut respirer à travers
tous ces petits barreaux. Cette pénible gêne n’existait point à Weimar,
ce n’était point une petite ville, mais un grand château; un cercle
choisi s’entretenait avec intérêt de chaque production nouvelle des
arts. Des femmes, disciples aimables de quelques hommes supérieurs,
s’occupaient sans cesse des ouvrages littéraires, comme des événements
publics les plus importants. On appelait l’univers à soi par la lecture
et l’étude; on échappait par l’étendue de la pensée aux bornes des
circonstances; en réfléchissant souvent ensemble sur les grandes
questions que fait naître la destinée commune à tous, on oubliait les
anecdotes particulières de chacun. On ne rencontrait aucun de ces
merveilleux de province, qui prennent si facilement le dédain pour de la
grâce, et l’affectation pour de l’élégance.
Dans la même principauté, à côté de la première réunion littéraire de
l’Allemagne, se trouvait Iéna, l’un des foyers de science les plus
remarquables. Un espace bien resserré rassemblait ainsi d’étonnantes
lumières en tout genre.
L’imagination, constamment excitée à Weimar par l’entretien des poètes,
éprouvait moins le besoin des distractions extérieures; ces distractions
soulagent du fardeau de l’existence, mais elles en dissipent souvent les
forces. On menait dans cette campagne, appelée ville, une vie régulière,
occupée et sérieuse; on pouvait s’en fatiguer quelquefois, mais on n’y
dégradait pas son esprit par des intérêts futiles et vulgaires; et si
l’on manquait de plaisirs, on ne sentait pas du moins déchoir ses
facultés.
Le seul luxe du prince, c’est un jardin ravissant, et on lui sait gré de
cette jouissance populaire, qu’il partage avec tous les habitants de la
ville. Le théâtre, dont je parlerai dans la seconde partie de cet
ouvrage, est dirigé par le plus grand poète de l’Allemagne, Gœthe; et ce
spectacle intéresse assez tout le monde pour préserver de ces assemblées
qui mettent en évidence les ennuis cachés. On appelait Weimar l’Athènes
de l’Allemagne, et c’était, en effet, le seul lieu dans lequel l’intérêt
des beaux-arts fût pour ainsi dire national, et servît de lien fraternel
entre les rangs divers. Une cour libérale recherchait habituellement la
société des hommes de lettres; et la littérature gagnait singulièrement
à l’influence du bon goût qui régnait dans cette cour. L’on pouvait
juger, par ce petit cercle, du bon effet que produirait en Allemagne un
tel mélange, s’il était généralement adopté.
CHAPITRE XVI
_La Prusse._
Il faut étudier le caractère de Frédéric II, quand on veut connaître la
Prusse. Un homme a créé cet empire que la nature n’avait point
favorisé, et qui n’est devenu une puissance que parce qu’un guerrier en
a été le maître. Il y a deux hommes très distincts dans Frédéric II: un
Allemand par la nature, et un Français par l’éducation. Tout ce que
l’Allemand a fait dans un royaume allemand y a laissé des traces
durables; tout ce que le Français a tenté n’a point germé d’une manière
féconde.
Frédéric II était formé par la philosophie française du dix-huitième
siècle: cette philosophie fait du mal aux nations, lorsqu’elle tarit en
elles la source de l’enthousiasme; mais quand il existe telle chose
qu’un monarque absolu, il est à souhaiter que des principes libéraux
tempèrent en lui l’action du despotisme. Frédéric introduisit la liberté
de penser dans le nord de l’Allemagne; la réformation y avait amené
l’examen, mais non pas la tolérance; et, par un contraste singulier, on
ne permettait d’examiner qu’en prescrivant impérieusement d’avance le
résultat de cet examen. Frédéric mit en honneur la liberté de parler et
d’écrire, soit par ces plaisanteries piquantes et spirituelles qui ont
tant de pouvoir sur les hommes quand elles viennent d’un roi, soit par
son exemple, plus puissant encore; car il ne punit jamais ceux qui
disaient ou imprimaient du mal de lui, et il montra dans presque toutes
ses actions la philosophie dont il professait les principes. Il établit
dans l’administration un ordre et une économie qui ont fait la force
intérieure de la Prusse, malgré tous ses désavantages naturels. Il n’est
point de roi qui se soit montré aussi simple que lui dans sa vie privée,
et même dans sa cour: il se croyait chargé de ménager, autant qu’il
était possible, l’argent de ses sujets. Il avait en toutes choses un
sentiment de justice que les malheurs de sa jeunesse et la dureté de son
père avaient gravé dans son cœur. Ce sentiment est peut-être le plus
rare de tous dans les conquérants, car ils aiment mieux être généreux
que justes; parce que la justice suppose un rapport quelconque
d’égalité avec les autres.
Frédéric avait rendu les tribunaux si indépendants, que, pendant sa vie,
et sous le règne de ses successeurs, on les a vus souvent décider en
faveur des sujets contre le roi, dans des procès qui tenaient à des
intérêts politiques. Il est vrai qu’il serait presque impossible, en
Allemagne, d’introduire l’injustice dans les tribunaux. Les Allemands
sont assez disposés à se faire des systèmes pour abandonner la politique
à l’arbitraire; mais quand il s’agit de jurisprudence ou
d’administration, on ne peut faire entrer dans leur tête d’autres
principes que ceux de la justice. Leur esprit de méthode, même sans
parler de la droiture de leur cœur, réclame l’équité comme mettant de
l’ordre dans tout. Néanmoins, il faut louer Frédéric de sa probité dans
le gouvernement intérieur de son pays: c’est un de ses premiers titres à
l’admiration de la postérité.
Frédéric n’était point sensible, mais il avait de la bonté; or, les
qualités universelles sont celles qui conviennent le mieux aux
souverains. Néanmoins, cette bonté de Frédéric était inquiétante comme
celle du lion, et l’on sentait la griffe du pouvoir, même au milieu de
la grâce et de la coquetterie de l’esprit le plus aimable. Les hommes
d’un caractère indépendant ont eu de la peine à se soumettre à la
liberté que ce maître croyait donner, à la familiarité qu’il croyait
permettre; et, tout en l’admirant, ils sentaient qu’ils respiraient
mieux loin de lui.