Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait dirigé par la

conversation. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi, et

tout ce qui ne pouvait pas se dire semblait être de trop dans l’âme.

C’est une disposition très agréable que le désir de plaire; mais elle

diffère pourtant beaucoup du besoin d’être aimé: le désir de plaire rend

dépendant de l’opinion, le besoin d’être aimé en affranchit: on pourrait

désirer de plaire à ceux même à qui l’on ferait beaucoup de mal, et

c’est précisément ce qu’on appelle de la coquetterie; cette coquetterie

n’appartient pas exclusivement aux femmes; il y en a dans toutes les

manières qui servent à témoigner plus d’affection qu’on n’en éprouve

réellement. La loyauté des Allemands ne leur permet rien de semblable;

ils prennent la grâce au pied de la lettre, ils considèrent le charme de

l’expression comme un engagement pour la conduite, et de là vient leur

susceptibilité; car ils n’entendent pas un mot sans en tirer une

conséquence, et ne conçoivent pas qu’on puisse traiter la parole en art

libéral, qui n’a ni but ni résultat si ce n’est le plaisir qu’on y

trouve. L’esprit de conversation a quelquefois l’inconvénient d’altérer

la sincérité du caractère; ce n’est pas une tromperie combinée, mais

improvisée, si l’on peut s’exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce

genre une gaîté qui les rend aimables, mais il n’en est pas moins

certain que ce qu’il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par

la grâce, du moins par celle qui n’attache de l’importance à rien, et

tourne tout en ridicule.

Les bons mots des Français ont été cités d’un bout de l’Europe à

l’autre: de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé

leurs chagrins d’une façon vive et piquante; de tout temps ils ont eu

besoin les uns des autres, comme d’auditeurs alternatifs qui

s’encourageaient mutuellement; de tout temps ils ont excellé dans l’art

de ce qu’il faut dire, et même de ce qu’il faut taire, quand un grand

intérêt l’emporte sur leur vivacité naturelle; de tout temps ils ont eu

le talent de vivre vite, d’abréger les longs discours, de faire place

aux successeurs avides de parler à leur tour; de tout temps, enfin, ils

ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu’il en faut pour

animer l’entretien, sans lasser le frivole intérêt qu’on a d’ordinaire

les uns pour les autres.

Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la

crainte d’ennuyer leurs amis; ils devinent la fatigue qu’ils pourraient

causer, par celle dont ils seraient susceptibles: ils se hâtent de

montrer élégamment de l’insouciance pour leur propre sort, afin d’en

avoir l’honneur au lieu d’en recevoir l’exemple. Le désir de paraître

aimable conseille de prendre une expression de gaîté, quelle que soit la

disposition intérieure de l’âme; la physionomie influe par degrés sur ce

qu’on éprouve, et ce qu’on fait pour plaire aux autres émousse bientôt

en soi-même ce qu’on ressent.

«Une femme d’esprit a dit que Paris _était le lieu du monde où l’on

pouvait le mieux se passer du bonheur_[12]»; c’est sous ce rapport qu’il

convient si bien à la pauvre espèce humaine; mais rien ne saurait faire

qu’une ville d’Allemagne devînt Paris, ni que les Allemands pussent,

sans se gâter entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la

distraction. A force de s’échapper à eux-mêmes ils finiraient par ne

plus se retrouver.

Le talent et l’habitude de la société servent beaucoup à faire connaître

les hommes: pour réussir en parlant, il faut observer avec perspicacité

l’impression qu’on produit à chaque instant sur eux, celle qu’ils

veulent nous cacher, celle qu’ils cherchent à nous exagérer, la

satisfaction contenue des uns, le sourire forcé des autres; on voit

passer sur le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi formés,

qu’on peut éviter en se hâtant de les dissiper avant que l’amour-propre

y soit engagé. L’on y voit naître aussi l’approbation qu’il faut

fortifier, sans cependant exiger d’elle plus qu’elle ne veut donner. Il

n’est point d’arène où la vanité se montre sous des formes plus variées

que dans la conversation.

J’ai connu un homme que les louanges agitaient au point que, quand on

lui en donnait, il exagérait ce qu’il venait de dire, et s’efforçait

tellement d’ajouter à son succès, qu’il finissait toujours par le

perdre. Je n’osais pas l’applaudir, de peur de le porter à

l’affectation, et qu’il ne se rendît ridicule par le bon cœur de son

amour-propre. Un autre craignait tellement d’avoir l’air de désirer de

faire effet, qu’il laissait tomber ses paroles négligemment et

dédaigneusement. Sa feinte indolence trahissait seulement une prétention

de plus, celle de n’en point avoir. Quand la vanité se montre, elle est

bienveillante; quand elle se cache, la crainte d’être découverte la rend

amère, et elle affecte l’indifférence, la satiété, enfin tout ce qui

peut persuader aux autres qu’elle n’a pas besoin d’eux. Ces différentes

combinaisons sont amusantes pour l’observateur, et l’on s’étonne

toujours que l’amour-propre ne prenne pas la route si simple d’avouer

naturellement le désir de plaire, et d’employer autant qu’il est

possible la grâce et la vérité pour y parvenir.

Le tact qu’exige la société, le besoin qu’elle donne de se mettre à la

portée des différents esprits, tout ce travail de la pensée, dans ses

rapports avec les hommes, serait certainement utile, à beaucoup

d’égards, aux Allemands, en leur donnant plus de mesure, de finesse et

d’habileté; mais dans ce talent de causer, il y a une sorte d’adresse

qui fait perdre toujours quelque chose à l’inflexibilité de la morale;

si l’on pouvait se passer de tout ce qui tient à l’art de ménager les

hommes, le caractère en aurait sûrement plus de grandeur et d’énergie.

Les Français sont les plus habiles diplomates de l’Europe, et ces

hommes, qu’on accuse d’indiscrétion et d’impertinence, savent mieux que

personne cacher un secret, et captiver ceux dont ils ont besoin. Ils ne

déplaisent jamais que quand ils le veulent, c’est-à-dire, quand leur

vanité croit trouver mieux son compte dans le dédain que dans

l’obligeance. L’esprit de conversation a singulièrement développé chez

les Français l’esprit plus sérieux des négociations politiques. Il n’est

point d’ambassadeur étranger qui pût lutter contre eux en ce genre, à

moins que, mettant absolument de côté toute prétention à la finesse, il

n’allât droit en affaires, comme celui qui se battrait sans savoir

l’escrime.

Les rapports des différentes classes entre elles étaient aussi très

propres à développer en France la sagacité, la mesure et la convenance

de l’esprit de société. Les rangs n’y étaient point marqués d’une

manière positive, et les prétentions s’agitaient sans cesse dans

l’espace incertain que chacun pouvait tour à tour ou conquérir ou

perdre. Les droits du tiers-état, des parlements, de la noblesse, la

puissance même du roi, rien n’était déterminé d’une façon invariable;

tout se passait, pour ainsi dire, en adresse de conversation: on

esquivait les difficultés les plus graves par les nuances délicates des

paroles et des manières, et l’on arrivait rarement à se heurter ou à se

céder, tant on évitait avec soin l’un et l’autre! Les grandes familles

avaient aussi entre elles des prétentions jamais déclarées et toujours

sous-entendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanité que des

rangs marqués n’auraient pu le faire. Il fallait étudier tout ce dont se

composait l’existence d’un homme ou d’une femme, pour savoir le genre

d’égards qu’on leur devait; l’arbitraire, sous toutes les formes, a

toujours été dans les habitudes, les mœurs et les lois de la France: de

là vient que les Français ont eu, si l’on peut s’exprimer ainsi, une si

grande pédanterie de frivolité; les bases principales n’étant point

affermies, on voulait donner de la consistance aux moindres détails. En

Angleterre, on permet l’originalité aux individus, tant la masse est

bien réglée! En France, il semble que l’esprit d’imitation soit comme un

lien social, et que tout serait en désordre si ce lien ne suppléait pas

à l’instabilité des institutions.

En Allemagne, chacun est à son rang, à sa place, comme à son poste, et

l’on n’a pas besoin de tournures habiles, de parenthèses, de demi-mots,

pour exprimer les avantages de naissance ou de titre que l’on se croit

sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c’est la cour; en

France, c’étaient tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied

d’égalité avec elle, et tous pouvaient l’espérer, et tous aussi

pouvaient craindre de n’y jamais parvenir. Il en résultait que chacun

voulait avoir les manières de cette société-là. En Allemagne, un diplôme

vous y faisait entrer; en France, une faute de goût vous en faisait

sortir; et l’on était encore plus empressé de ressembler aux gens du

monde, que de se distinguer dans ce monde même par sa valeur

personnelle.

Une puissance aristocratique, le bon ton et l’élégance, l’emportait sur

l’énergie, la profondeur, la sensibilité, l’esprit même. Elle disait à

l’énergie:--Vous mettez trop d’intérêt aux personnes et aux choses;--à

la profondeur:--Vous me prenez trop de temps;--à la sensibilité:--Vous

êtes trop exclusive;--à l’esprit enfin:--Vous êtes une distinction trop

individuelle.--Il fallait des avantages qui tinssent plus aux manières

qu’aux idées, et il importait de reconnaître dans un homme, plutôt la

classe dont il était que le mérite qu’il possédait. Cette espèce

d’égalité dans l’inégalité est très favorable aux gens médiocres, car

elle doit nécessairement détruire toute originalité dans la façon de

voir et de s’exprimer. Le modèle choisi est noble, agréable et de bon

goût, mais il est le même pour tous. C’est un point de réunion que ce

modèle; chacun, en s’y conformant, se croit plus en société avec ses

semblables. Un Français s’ennuierait d’être seul de son avis comme

d’être seul dans sa chambre.

On aurait tort d’accuser les Français de flatter la puissance par les

calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie; ils vont où tout le

monde va, disgrâce ou crédit, n’importe: si quelques-uns se font passer

pour la foule, ils sont bien sûrs qu’elle y viendra réellement. On a

fait la révolution de France, en 1789, en envoyant un courrier qui, d’un

village à l’autre, criait: _armez-vous, car le village voisin s’est

armé_; et tout le monde se trouva levé contre tout le monde, ou plutôt

contre personne. Si l’on répandait le bruit que telle manière de voir

est universellement reçue, l’on obtiendrait l’unanimité, malgré le

sentiment intime de chacun; l’on se garderait alors, pour ainsi dire, le

secret de la comédie, car chacun avouerait séparément que tous ont tort.

Dans les scrutins secrets, on a vu des députés donner leur boule blanche

ou noire contre leur opinion, seulement parce qu’ils croyaient la

majorité dans un sens différent du leur, et qu’_ils ne voulaient pas_,

disaient-ils, _perdre leur voix_.

C’est par ce besoin social de penser comme tout le monde qu’on a pu

s’expliquer, pendant la révolution, le contraste du courage à la guerre

et de la pusillanimité dans la carrière civile. Il n’y a qu’une manière

de voir sur le courage militaire; mais l’opinion publique peut être

égarée relativement à la conduite qu’on doit suivre dans les affaires

politiques. Le blâme de ceux qui vous entourent, la solitude, l’abandon

vous menacent, si vous ne suivez pas le parti dominant; tandis qu’il n’y

a dans les armées que l’alternative de la mort et du succès, situation

charmante pour des Français, qui ne craignent point l’une et aiment

passionnément l’autre. Mettez la mode, c’est-à-dire les

applaudissements, du côté du danger, et vous verrez les Français le

braver sous toutes ses formes; l’esprit de sociabilité existe en France

depuis le premier rang jusqu’au dernier: il faut s’entendre approuver

par ce qui nous environne; on ne veut s’exposer, à aucun prix, au blâme

ou au ridicule, car dans un pays où causer a tant d’influence, le bruit

des paroles couvre souvent la voix de la conscience.

On connaît l’histoire de cet homme qui commença par louer avec transport

une actrice qu’il venait d’entendre; il aperçut un sourire sur les

lèvres des assistants, il modifia son éloge; l’opiniâtre sourire ne

cessa point, et la crainte de la moquerie finit par lui faire dire: _Ma

foi! la pauvre diablesse a fait ce qu’elle a pu._ Les triomphes de la

plaisanterie se renouvellent sans cesse en France; dans un temps il

convient d’être religieux, dans un autre de ne l’être pas; dans un temps

d’aimer sa femme, dans un autre de ne pas paraître avec elle. Il a

existé même des moments où l’on eût craint de passer pour niais si l’on

avait montré de l’humanité, et cette terreur du ridicule qui, dans les

premières classes, ne se manifeste d’ordinaire que par la vanité, s’est

traduite en férocité dans les dernières.

Quel mal cet esprit d’imitation ne ferait-il pas parmi les Allemands!

Leur supériorité consiste dans l’indépendance de l’esprit, dans l’amour

de la retraite, dans l’originalité individuelle. Les Français ne sont

tout-puissants qu’en masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent

toujours leur point d’appui dans les opinions reçues, quand ils veulent

s’élancer au delà. Enfin, l’impatience du caractère français, si

piquante en conversation, ôterait aux Allemands le charme principal de

leur imagination naturelle, cette rêverie calme, cette vue profonde, qui

s’aide du temps et de la persévérance pour tout découvrir.

Ces qualités sont presque incompatibles avec la vivacité d’esprit; et

cependant cette vivacité est surtout ce qui rend aimable en

conversation. Lorsqu’une discussion s’appesantit, lorsqu’un conte

s’allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, semblable à celle

qu’on éprouve quand un musicien ralentit trop la mesure d’un air. On

peut être fatigant, néanmoins, à force de vivacité, comme on l’est par

trop de lenteur. J’ai connu un homme de beaucoup d’esprit, mais

tellement impatient, qu’il donnait à tous ceux qui causaient avec lui

l’inquiétude que doivent éprouver les gens prolixes, quand ils

s’aperçoivent qu’ils fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant

qu’on lui parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte

qu’elles ne se prolongeassent; il inquiétait d’abord, et finissait par

lasser en étourdissant: car quelque vite qu’on aille en fait de

conversation, quand il n’y a plus moyen de retrancher que sur le

nécessaire, les pensées et les sentiments oppressent, faute d’espace

pour les exprimer.

Toutes les manières d’abréger le temps ne l’épargnent pas, et l’on peut

mettre des longueurs dans une seule phrase, si l’on y laisse du vide; le

talent de rédiger sa pensée brillamment et rapidement est ce qui réussit

le plus en société; on n’a pas le temps d’y rien attendre. Nulle

réflexion, nulle complaisance ne peut faire qu’on s’y amuse de ce qui

n’amuse pas. Il faut exercer là l’esprit de conquête et le despotisme du

succès: car le fond et le but étant peu de chose, on ne peut pas se

consoler du revers par la pureté des motifs, et la bonne intention n’est

de rien en fait d’esprit.

Le talent de conter, l’un des grands charmes de la conversation, est

très rare en Allemagne; les auditeurs y sont trop complaisants, ils ne

s’ennuient pas assez vite, et les conteurs, se fiant à la patience des

auditeurs, s’établissent trop à leur aise dans les récits. En France,

celui qui parle est un usurpateur, qui se sent entouré de rivaux jaloux,

et veut se maintenir à force de succès; en Allemagne, c’est un

possesseur légitime qui peut user paisiblement de ses droits reconnus.

Les Allemands réussissent mieux dans les contes poétiques que dans les

contes épigrammatiques: quand il faut parler à l’imagination, les

détails peuvent plaire, ils rendent le tableau plus vrai: mais quand il

s’agit de rapporter un bon mot, on ne saurait trop abréger les

préambules. La plaisanterie allège pour un moment le poids de la vie:

vous aimez à voir un homme, votre semblable, se jouer ainsi du fardeau

qui vous accable, et bientôt, animé par lui, vous le soulevez à votre

tour; mais quand vous sentez de l’effort ou de la langueur dans ce qui

devrait être un amusement, vous en êtes plus fatigué que du sérieux

même, dont les résultats au moins vous intéressent.

La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être un obstacle à

l’art de conter; les Allemands ont plutôt la gaîté du caractère que

celle de l’esprit; ils sont gais comme ils sont honnêtes, pour la

satisfaction de leur propre conscience, et rient de ce qu’ils disent,

longtemps avant même d’avoir songé à en faire rire les autres.

Rien ne saurait égaler, au contraire, le charme d’un récit fait par un

Français spirituel et de bon goût. Il prévoit tout, il ménage tout, et

cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter l’intérêt. Sa

physionomie, moins prononcée que celle des Italiens, indique la gaîté,

sans rien faire perdre à la dignité du maintien et des manières; il

s’arrête quand il le faut, et jamais il n’épuise même l’amusement; il

s’anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes de son esprit,

pour le conduire sûrement et rapidement; bientôt aussi les auditeurs se

mêlent de l’entretien, il fait valoir alors à son tour ceux qui viennent

de l’applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse sans

la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et pour un moment

du moins l’on se plaît, et l’on jouit les uns des autres, comme si tout

était concorde, union et sympathie dans le monde.

Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports essentiels,

de quelques-uns des avantages de l’esprit social en France: ils

devraient apprendre des Français à se montrer moins irritables dans les

petites circonstances, afin de réserver toute leur force pour les

grandes; ils devraient apprendre des Français à ne pas confondre

l’opiniâtreté avec l’énergie, la rudesse avec la fermeté; ils devraient

aussi, lorsqu’ils sont capables du dévouement entier de leur vie, ne

pas la rattraper en détail par une sorte de personnalité minutieuse, que

ne se permettrait pas le véritable égoïsme; enfin, ils devraient puiser

dans l’art même de la conversation l’habitude de répandre dans leurs

livres cette clarté qui les mettrait à la portée du plus grand nombre,

ce talent d’abréger, inventé par les peuples qui s’amusent, bien plutôt

que par ceux qui s’occupent, et ce respect pour de certaines

convenances, qui ne porte pas à sacrifier la nature, mais à ménager

l’imagination. Ils perfectionneraient leur manière d’écrire par

quelques-unes des observations que le talent de parler fait naître: mais

ils auraient tort de prétendre à ce talent tel que les Français le

possèdent.

Une grande ville qui servirait de point de ralliement serait utile à

l’Allemagne, pour rassembler les moyens d’étude, augmenter les

ressources des arts, exciter l’émulation; mais si cette capitale

développait chez les Allemands le goût des plaisirs de la société dans

toute leur élégance, ils y perdraient la bonne foi scrupuleuse, le

travail solitaire, l’indépendance audacieuse qui les distinguent dans la

carrière littéraire et philosophique; enfin, ils changeraient leurs

habitudes de recueillement contre un mouvement extérieur dont ils

n’acquerraient jamais la grâce et la dextérité.

CHAPITRE XII

_De la langue allemande dans ses rapports avec l’esprit de

conversation._

En étudiant l’esprit et le caractère d’une langue, on apprend l’histoire

philosophique des opinions, des mœurs et des habitudes nationales; et

les modifications que subit le langage doivent jeter de grandes lumières

sur la marche de la pensée; mais une telle analyse serait nécessairement

très métaphysique, et demanderait une foule de connaissances qui nous

manquent presque toujours dans les langues étrangères, et souvent même

dans la nôtre. Il faut donc s’en tenir à l’impression générale que

produit l’idiome d’une nation dans son état actuel. Le Français, ayant

été parlé plus qu’aucun autre dialecte européen, est à la fois poli par

l’usage et acéré pour le but. Aucune langue n’est plus claire et plus

rapide, n’indique plus légèrement et n’explique plus nettement ce qu’on

veut dire. L’allemand se prête beaucoup moins à la précision et à la

rapidité de la conversation. Par la nature même de sa construction

grammaticale, le sens n’est ordinairement compris qu’à la fin de la

phrase. Ainsi, le plaisir d’interrompre, qui rend la discussion si

animée en France, et force à dire si vite ce qu’il importe de faire

entendre, ce plaisir ne peut exister en Allemagne; car les commencements

de phrase ne signifient rien sans la fin; il faut laisser à chacun tout

l’espace qu’il lui convient de prendre; cela vaut mieux pour le fond des

choses, c’est aussi plus civil, mais moins piquant.

La politesse allemande est plus cordiale, mais moins nuancée que la

politesse française; il y a plus d’égards pour le rang et plus de

précautions en tout. En France, on flatte plus qu’on ne ménage, et,

comme on a l’art de tout indiquer, on approche beaucoup plus volontiers

des sujets les plus délicats. L’allemand est une langue très brillante

en poésie, très abondante en métaphysique, mais très positive en

conversation. La langue française, au contraire, n’est vraiment riche

que dans les tournures qui expriment les rapports les plus déliés de la

société. Elle est pauvre et circonscrite dans tout ce qui tient à

l’imagination et à la philosophie. Les Allemands craignent plus de faire

de la peine qu’ils n’ont envie de plaire. De là vient qu’ils ont soumis

autant qu’ils ont pu la politesse à des règles; et leur langue, si

hardie dans les livres, est singulièrement asservie en conversation, par

toutes les formules dont elle est surchargée.

Je me rappelle d’avoir assisté, en Saxe, à une leçon de métaphysique

d’un philosophe célèbre qui citait toujours le baron de Leibnitz, et

jamais l’entraînement du discours ne pouvait l’engager à supprimer ce

titre de baron, qui n’allait guère avec le nom d’un grand homme mort

depuis près d’un siècle.

L’allemand convient mieux à la poésie qu’à la prose, et à la prose

écrite qu’à la prose parlée; c’est un instrument qui sert très bien

quand on veut tout peindre ou tout dire: mais on ne peut pas glisser

avec l’allemand, comme avec le français, sur les divers sujets qui se

présentent. Si l’on voulait faire aller les mots allemands du train de

la conversation française, on leur ôterait toute grâce et toute dignité.

Le mérite des Allemands, c’est de bien remplir le temps: le talent des

Français, c’est de le faire oublier.

Quoique le sens des périodes allemandes ne s’explique souvent qu’à la

fin, la construction ne permet pas toujours de terminer une phrase par

l’expression la plus piquante; et c’est cependant un des grands moyens

de faire effet en conversation. L’on entend rarement parmi les Allemands

ce qu’on appelle des bons mots: ce sont les pensées mêmes, et non

l’éclat qu’on leur donne, qu’il faut admirer.

Les Allemands trouvent une sorte de charlatanisme dans l’expression

brillante, et prennent plutôt l’expression abstraite, parce qu’elle est

plus scrupuleuse et s’approche davantage de l’essence même du vrai; mais

la conversation ne doit donner aucune peine, ni pour comprendre ni pour

parler. Dès que l’entretien ne porte pas sur les intérêts communs de la

vie, et qu’on entre dans la sphère des idées, la conversation en

Allemagne devient trop métaphysique; il n’y a pas assez d’intermédiaire

entre ce qui est vulgaire et ce qui est sublime; et c’est cependant dans

cet intermédiaire que s’exerce l’art de causer.

La langue allemande a une gaîté qui lui est propre; la société ne l’a

point rendue timide, et les bonnes mœurs l’ont laissée pure; mais c’est

une gaîté nationale à la portée de toutes les classes. Les sons bizarres

des mots, leur antique naïveté, donnent à la plaisanterie quelque chose

de pittoresque, dont le peuple peut s’amuser aussi bien que les gens du

monde. Les Allemands sont moins gênés que nous dans le choix des

expressions, parce que, leur langue n’ayant pas été aussi fréquemment

employée dans la conversation du grand monde, elle ne se compose pas,

comme la nôtre, de mots qu’un hasard, une application, une allusion,

rendent ridicules, de mots enfin qui, ayant subi toutes les aventures de

la société, sont proscrits injustement peut-être, mais ne sauraient plus

être admis. La colère s’est souvent exprimée en allemand, mais on n’en a

pas fait l’arme du persiflage; et les paroles dont on se sert sont

encore dans toute leur vérité et dans toute leur force; c’est une

facilité de plus: mais aussi l’on peut exprimer avec le français mille

observations fines, et se permettre mille tours d’adresse dont la langue

allemande est jusqu’à présent incapable.

De l'Allemagne; t.1 · 第 5 / 26 段