la religion ni pour les mœurs. Ses goûts étaient cyniques. Bien que
l’amour de la gloire ait donné de l’élévation à ses pensées, sa manière
licencieuse de s’exprimer sur les objets les plus sacrés était cause que
ses vertus même n’inspiraient pas de confiance: on en jouissait, on les
approuvait, mais on les croyait un calcul. Tout semblait devoir être de
la politique dans Frédéric; ainsi donc, ce qu’il faisait de bien
rendait l’état du pays meilleur, mais ne perfectionnait pas la moralité
de la nation. Il affichait l’incrédulité, et se moquait de la vertu des
femmes: et rien ne s’accordait moins avec le caractère allemand que
cette manière de penser. Frédéric, en affranchissant ses sujets de ce
qu’il appelait les préjugés, éteignait en eux le patriotisme: car, pour
s’attacher aux pays naturellement sombres et stériles, il faut qu’il y
règne des opinions et des principes d’une grande sévérité. Dans ces
contrées sablonneuses, où la terre ne produit que des sapins et des
bruyères, la force de l’homme consiste dans son âme; et si vous lui ôtez
ce qui fait la vie de cette âme, les sentiments religieux, il n’aura
plus que du dégoût pour sa triste patrie.
Le penchant de Frédéric pour la guerre peut être excusé par de grands
motifs politiques. Son royaume, tel qu’il le reçut de son père, ne
pouvait subsister, et c’est presque pour le conserver qu’il l’agrandit.
Il avait deux millions et demi de sujets en arrivant au trône, il en
laissa six à sa mort.
Le besoin qu’il avait de l’armée l’empêcha d’encourager dans la nation
un esprit public dont l’énergie et l’unité fussent imposantes. Le
gouvernement de Frédéric était fondé sur la force militaire et la
justice civile: il les conciliait l’une et l’autre par sa sagesse; mais
il était difficile de mêler ensemble deux esprits d’une nature si
opposée. Frédéric voulait que ses soldats fussent des machines
militaires, aveuglément soumises, et que ses sujets fussent des citoyens
éclairés capables de patriotisme. Il n’établit point dans les villes de
Prusse des autorités secondaires, des municipalités telles qu’il en
existait dans le reste de l’Allemagne, de peur que l’action immédiate du
service militaire ne pût être arrêtée par elles: et cependant il
souhaitait qu’il y eût assez d’esprit de liberté dans son empire pour
que l’obéissance y parût volontaire. Il voulait que l’état militaire
fût le premier de tous, puisque c’était celui qui lui était le plus
nécessaire; mais il aurait désiré que l’état civil se maintînt
indépendant à côté de la force. Frédéric, enfin, voulait rencontrer
partout des appuis, mais nulle part des obstacles.
L’amalgame merveilleux de toutes les classes de la société ne s’obtient
guère que par l’empire de la loi, la même pour tous. Un homme peut faire
marcher ensemble des éléments opposés, mais «à sa mort ils se
séparent[13].» L’ascendant de Frédéric, entretenu par la sagesse de ses
successeurs, s’est manifesté quelque temps encore; cependant on sentait
toujours en Prusse les deux nations qui en composaient mal une seule;
l’armée, et l’état civil. Les préjugés nobiliaires subsistaient à côté
des principes libéraux les plus prononcés. Enfin, l’image de la Prusse
offrait un double aspect, comme celle de Janus; l’un militaire, et
l’autre philosophe.
Un des plus grands torts de Frédéric fut de se prêter au partage de la
Pologne. La Silésie avait été acquise par les armes, la Pologne fut une
conquête machiavélique, «et l’on ne pouvait jamais espérer que des
sujets ainsi dérobés fussent fidèles à l’escamoteur qui se disait leur
souverain[14]». D’ailleurs, les Allemands et les Esclavons ne sauraient
s’unir entre eux par des liens indissolubles; et quand une nation admet
dans son sein pour sujets des étrangers ennemis, elle se fait presque
autant de mal que quand elle les reçoit pour maîtres; car il n’y a plus
dans le corps politique cet ensemble qui personnifie l’État et constitue
le patriotisme.
Ces observations sur la Prusse portent toutes sur les moyens qu’elle
avait de se maintenir et de se défendre: car rien, dans le gouvernement
intérieur, n’y nuisait à l’indépendance et à la sécurité; c’était l’un
des pays de l’Europe où l’on honorait le plus les lumières; où la
liberté de fait, si ce n’est de droit, était le plus scrupuleusement
respectée. Je n’ai pas rencontré dans toute la Prusse un seul individu
qui se plaignît d’actes arbitraires dans le gouvernement, et cependant
il n’y aurait pas eu le moindre danger à s’en plaindre; mais quand dans
un état social le bonheur lui-même n’est, pour ainsi dire, qu’un
accident heureux, et qu’il n’est pas fondé sur des institutions
durables, qui garantissent à l’espèce humaine sa force et sa dignité, le
patriotisme a peu de persévérance, et l’on abandonne facilement au
hasard les avantages qu’on croit ne devoir qu’à lui. Frédéric II, l’un
des plus beaux dons de ce hasard, qui semblait veiller sur la Prusse,
avait su se faire aimer sincèrement dans son pays, et depuis qu’il n’est
plus, on le chérit autant que pendant sa vie. Toutefois le sort de la
Prusse n’a que trop appris ce que c’est que l’influence même d’un grand
homme, alors que durant son règne il ne travaille point généreusement à
se rendre utile: la nation tout entière s’en reposait sur son roi de son
principe d’existence, et semblait devoir finir avec lui.
Frédéric II aurait voulu que la littérature française fût la seule de
ses États. Il ne faisait aucun cas de la littérature allemande. Sans
doute elle n’était pas de son temps à beaucoup près aussi remarquable
qu’à présent; mais il faut qu’un prince allemand encourage tout ce qui
est allemand. Frédéric avait le projet de rendre Berlin un peu semblable
à Paris, et se flattait de trouver dans les réfugiés français quelques
écrivains assez distingués pour avoir une littérature française. Une
telle espérance devait nécessairement être trompée; les cultures
factices ne prospèrent jamais; quelques individus peuvent lutter contre
les difficultés que présentent les choses; mais les grandes masses
suivent toujours la pente naturelle. Frédéric a fait un mal véritable à
son pays en professant du mépris pour le génie des Allemands. Il en est
résulté que le corps germanique a souvent conçu d’injustes soupçons
contre la Prusse.
Plusieurs écrivains allemands, justement célèbres, se firent connaître
vers la fin du règne de Frédéric; mais l’opinion défavorable que ce
grand monarque avait conçue dans sa jeunesse contre la littérature de
son pays, ne s’effaça point, et il composa peu d’années avant sa mort un
petit écrit, dans lequel il propose, entre autres changements, d’ajouter
une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la langue tudesque.
Cet Allemand masqué en italien produirait le plus comique effet du
monde; mais nul monarque, même en Orient, n’aurait assez de puissance
pour influer ainsi, non sur le sens, mais sur le son de chaque mot qui
se prononcerait dans son empire.
Klopstock a noblement reproché à Frédéric de négliger les muses
allemandes, qui, à son insu, s’essayaient à proclamer sa gloire.
Frédéric n’a pas du tout deviné ce que sont les Allemands en littérature
et en philosophie; il ne les croyait pas inventeurs. Il voulait
discipliner les hommes de lettres comme ses armées. «Il faut,
écrivait-il en mauvais allemand, dans ses instructions à l’académie, se
conformer à la méthode de Boerhaave dans la médecine, à celle de Locke
dans la métaphysique, et à celle de Thomasius pour l’histoire
naturelle». Ses conseils n’ont pas été suivis. Il ne se doutait guère
que de tous les hommes les Allemands étaient ceux qu’on pouvait le moins
assujettir à la routine littéraire et philosophique: rien n’annonçait en
eux l’audace qu’ils ont montrée depuis dans le champ de l’abstraction.
Frédéric considérait ses sujets comme des étrangers, et les hommes
d’esprit français comme ses compatriotes. Rien n’était plus naturel, il
faut en convenir, que de se laisser séduire par tout ce qu’il y avait de
brillant et de solide dans les écrivains français à cette époque;
néanmoins Frédéric aurait contribué plus efficacement encore à la gloire
de son pays, s’il avait compris et développé les facultés particulières
à la nation qu’il gouvernait. Mais comment résister à l’influence de son
temps, et quel est l’homme dont le génie même n’est pas à beaucoup
d’égards l’ouvrage de son siècle?
CHAPITRE XVII
_Berlin._
Berlin est une grande ville, dont les rues sont très larges,
parfaitement bien alignées, les maisons belles, et l’ensemble régulier:
mais comme il n’y a pas longtemps qu’elle est rebâtie, on n’y voit rien
qui retrace les temps antérieurs. Aucun monument gothique ne subsiste au
milieu des habitations modernes; et ce pays nouvellement formé n’est
gêné par l’ancien en aucun genre. Que peut-il y avoir de mieux,
dira-t-on, soit pour les édifices, soit pour les institutions, que de
n’être pas embarrassé par des ruines? Je sens que j’aimerais en Amérique
les nouvelles villes et les nouvelles lois: la nature et la liberté y
parlent assez à l’âme pour qu’on n’y ait pas besoin de souvenirs; mais
sur notre vieille terre il faut du passé. Berlin, cette ville toute
moderne, quelque belle qu’elle soit, ne fait pas une impression assez
sérieuse; on n’y aperçoit point l’empreinte de l’histoire du pays, ni du
caractère des habitants, et ces magnifiques demeures, nouvellement
construites, ne semblent destinées qu’aux rassemblements commodes des
plaisirs et de l’industrie. Les plus beaux palais de Berlin sont bâtis
en briques; on trouverait à peine une pierre de taille dans les arcs de
triomphe. La capitale de la Prusse ressemble à la Prusse elle-même; les
édifices et les institutions y ont âge d’homme, et rien de plus, parce
qu’un homme seul en est l’auteur.
La cour, présidée par une reine belle et vertueuse, était imposante et
simple tout à la fois; la famille royale, qui se répandait volontiers
dans la société, savait se mêler noblement à la nation, et s’identifiait
dans tous les cœurs avec la patrie. Le roi avait su fixer à Berlin J. de
Müller, Ancillon, Fichte, Humboldt, Hufeland, une foule d’hommes
distingués dans des genres différents; enfin tous les éléments d’une
société charmante et d’une nation forte étaient là: mais ces éléments
n’étaient point encore combinés ni réunis. L’esprit réussissait
cependant d’une façon plus générale à Berlin qu’à Vienne; le héros du
pays, Frédéric, ayant été un homme prodigieusement spirituel, le reflet
de son nom faisait encore aimer tout ce qui pouvait lui ressembler.
Marie-Thérèse n’a point donné une impulsion semblable aux Viennois, et
ce qui dans Joseph ressemblait à de l’esprit, les en a dégoûtés.
Aucun spectacle en Allemagne n’égalait celui de Berlin. Cette ville,
étant au centre du nord de l’Allemagne, peut être considérée comme le
foyer de ses lumières. On y cultive les sciences et les lettres, et dans
les dîners d’hommes, chez les ministres et ailleurs, on ne s’astreint
point à la séparation de rang si nuisible à l’Allemagne, et l’on sait
rassembler les gens de talent de toutes les classes. Cet heureux mélange
ne s’étend pas encore néanmoins jusqu’à la société des femmes: il en est
quelques-unes dont les qualités et les agréments attirent autour d’elles
tout ce qui se distingue; mais en général, à Berlin comme dans le reste
de l’Allemagne, la société des femmes n’est pas bien amalgamée avec
celle des hommes. Le grand charme de la vie sociale, en France,
consiste dans l’art de concilier parfaitement ensemble les avantages que
l’esprit des femmes et celui des hommes réunis peuvent apporter dans la
conversation. A Berlin, les hommes ne causent guère qu’entre eux; l’état
militaire leur donne une certaine rudesse qui leur inspire le besoin de
ne pas se gêner pour les femmes.
Quand il y a, comme en Angleterre, de grands intérêts politiques à
discuter, les sociétés d’hommes sont toujours animées par un noble
intérêt commun: mais dans les pays où il n’y a pas de gouvernement
représentatif, la présence des femmes est nécessaire pour maintenir tous
les sentiments de délicatesse et de pureté, sans lesquels l’amour du
beau doit se perdre. L’influence des femmes est plus salutaire aux
guerriers qu’aux citoyens; le règne de la loi se passe mieux d’elles que
celui de l’honneur; car ce sont elles seules qui conservent l’esprit
chevaleresque dans une monarchie purement militaire. L’ancienne France a
dû tout son éclat à cette puissance de l’opinion publique, dont
l’ascendant des femmes était la cause.
Il n’y avait qu’un très petit nombre d’hommes dans les sociétés à
Berlin, ce qui gâte presque toujours ceux qui s’y trouvent, en leur
ôtant l’inquiétude et le besoin de plaire. Les officiers qui obtenaient
un congé pour venir passer quelques mois à la ville, n’y cherchaient que
la danse et le jeu. Le mélange des deux langues nuisait à la
conversation, et les grandes assemblées n’offraient pas plus d’intérêt à
Berlin qu’à Vienne: on doit trouver même dans tout ce qui tient aux
manières, plus d’usage du monde à Vienne qu’à Berlin. Néanmoins la
liberté de la presse, la réunion des hommes d’esprit, la connaissance de
la littérature et de la langue allemande, qui s’était généralement
répandue dans les derniers temps, faisaient de Berlin la vraie capitale
de l’Allemagne nouvelle, de l’Allemagne éclairée. Les réfugiés français
affaiblissaient un peu l’impulsion toute allemande dont Berlin est
susceptible; ils conservaient encore un respect superstitieux pour le
siècle de Louis XIV; leurs idées sur la littérature se flétrissaient et
se pétrifiaient, à distance du pays d’où elles étaient tirées; mais en
général Berlin aurait pris un grand ascendant sur l’esprit public en
Allemagne, si l’on n’avait pas conservé, je le répète, du ressentiment
contre le dédain que Frédéric avait montré pour la nation germanique.
Les écrivains philosophes ont eu souvent d’injustes préjugés contre la
Prusse; ils ne voyaient en elle qu’une vaste caserne, et c’était sous ce
rapport qu’elle valait le moins: ce qui doit intéresser à ce pays, ce
sont les lumières, l’esprit de justice et les sentiments d’indépendance
qu’on rencontre dans une foule d’individus de toutes les classes; mais
le lien de ces belles qualités n’était pas encore formé. L’État,
nouvellement constitué, ne reposait ni sur le temps ni sur le peuple.
Les punitions humiliantes, généralement admises parmi les troupes
allemandes, froissaient l’honneur dans l’âme des soldats. Les habitudes
militaires ont plutôt nui que servi à l’esprit guerrier des Prussiens;
ces habitudes étaient fondées sur de vieilles méthodes qui séparaient
l’armée de la nation, tandis que, de nos jours, il n’y a de véritable
force que dans le caractère national. Ce caractère en Prusse est plus
noble et plus exalté que les derniers événements ne pourraient le faire
supposer; «et l’ardent héroïsme du malheureux prince Louis doit jeter
encore quelque gloire sur ses compagnons d’armes[15]».
CHAPITRE XVIII
_Des universités allemandes._
Tout le nord de l’Allemagne est rempli d’universités les plus savantes
de l’Europe. Dans aucun pays, pas même en Angleterre, il n’y a autant de
moyens de s’instruire et de perfectionner ses facultés. A quoi tient
donc que la nation manque d’énergie, et qu’elle paraisse en général
lourde et bornée, quoiqu’elle renferme un petit nombre d’hommes
peut-être les plus spirituels de l’Europe? C’est à la nature des
gouvernements, et non à l’éducation, qu’il faut attribuer ce singulier
contraste. L’éducation intellectuelle est parfaite en Allemagne, mais
tout s’y passe en théorie: l’éducation pratique dépend uniquement des
affaires; c’est par l’action seule que le caractère acquiert la fermeté
nécessaire pour se guider dans la conduite de la vie. Le caractère est
un instinct; il tient de plus près à la nature que l’esprit, et
néanmoins les circonstances donnent seules aux hommes l’occasion de le
développer. Les gouvernements sont les vrais instituteurs des peuples;
et l’éducation publique elle-même, quelque bonne qu’elle soit, peut
former des hommes de lettres, mais non des citoyens, des guerriers, ou
des hommes d’État.
En Allemagne, le génie philosophique va plus loin que partout ailleurs;
rien ne l’arrête, et l’absence même de carrière politique, si funeste à
la masse, donne encore plus de liberté aux penseurs. Mais une distance
immense sépare les esprits du premier et du second ordre, parce qu’il
n’y a point d’intérêt, ni d’objet d’activité, pour les hommes qui ne
s’élèvent pas à la hauteur des conceptions les plus vastes. Celui qui
ne s’occupe pas de l’univers, en Allemagne, n’a vraiment rien à faire.
Les universités allemandes ont une ancienne réputation qui date de
plusieurs siècles avant la réformation. Depuis cette époque, les
universités protestantes sont incontestablement supérieures aux
universités catholiques, et toute la gloire littéraire de l’Allemagne
tient à ces institutions[16]. Les universités anglaises ont
singulièrement contribué à répandre parmi les Anglais cette connaissance
des langues et de la littérature ancienne, qui donne aux orateurs et aux
hommes d’État en Angleterre une instruction si libérale et si brillante.
Il est de bon goût de savoir autre chose que les affaires, quand on le
sait bien: et, d’ailleurs, l’éloquence des nations libres se rattache à
l’histoire des Grecs et des Romains, comme à celle d’anciens
compatriotes. Mais les universités allemandes, quoique fondées sur des
principes analogues à ceux d’Angleterre, en diffèrent à beaucoup
d’égards: la foule des étudiants qui se réunissaient à Gœttingue, Halle,
Iéna, etc., formaient presque un corps libre dans l’État: les écoliers
riches et pauvres ne se distinguaient entre eux que par leur mérite
personnel, et les étrangers, qui venaient de tous les coins du monde, se
soumettaient avec plaisir à cette égalité que la supériorité naturelle
pouvait seule altérer.
Il y avait de l’indépendance, et même de l’esprit militaire, parmi les
étudiants; et si, en sortant de l’université, ils avaient pu se vouer
aux intérêts publics, leur éducation eût été très favorable à l’énergie
du caractère: mais ils rentraient dans les habitudes monotones et
casanières qui dominent en Allemagne, et perdaient par degrés l’élan et
la résolution que la vie de l’université leur avait inspirés; il ne leur
en restait qu’une instruction très étendue.
Dans chaque université allemande plusieurs professeurs étaient en
concurrence pour chaque branche d’enseignement; ainsi, les maîtres
avaient eux-mêmes de l’émulation, intéressés qu’ils étaient à l’emporter
les uns sur les autres, en attirant un plus grand nombre d’écoliers.
Ceux qui se destinaient à telle ou telle carrière en particulier, la
médecine, le droit, etc., se trouvaient naturellement appelés à
s’instruire sur d’autres sujets; et de là vient l’universalité de
connaissances que l’on remarque dans presque tous les hommes instruits
de l’Allemagne. Les universités possédaient des biens en propre, comme
le clergé; elles avaient une juridiction à elles; et c’est une belle
idée de nos pères que d’avoir rendu les établissements d’éducation tout
à fait libres. L’âge mûr peut se soumettre aux circonstances; mais à
l’entrée de la vie, au moins, le jeune homme doit puiser ses idées dans
une source non altérée.
L’étude des langues, qui fait la base de l’instruction en Allemagne, est
beaucoup plus favorable aux progrès des facultés dans l’enfance, que
celles des mathématiques ou des sciences physiques. Pascal, ce grand
géomètre, dont la pensée profonde planait sur la science dont il
s’occupait spécialement, comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même
les défauts inséparables des esprits formés d’abord par les
mathématiques: cette étude, dans le premier âge, n’exerce que le
mécanisme de l’intelligence; les enfants que l’on occupe de si bonne
heure à calculer, perdent toute cette sève de l’imagination, alors si
belle et si féconde, et n’acquièrent point à la place une justesse
d’esprit transcendante: car l’arithmétique et l’algèbre se bornent à
nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques.
Les problèmes de la vie sont plus compliqués; aucun n’est positif,
aucun n’est absolu: il faut deviner, il faut choisir, à l’aide d’aperçus
et de suppositions qui n’ont aucun rapport avec la marche infaillible du
calcul.
Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les
seules qui servent de guides dans les affaires, comme dans les arts,
comme dans la société. Il y a sans doute un point où les mathématiques
elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l’invention, sans
laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature: au sommet de
la pensée, l’imagination d’Homère et celle de Newton semblent se réunir;
mais combien d’enfants sans génie pour les mathématiques, ne
consacrent-ils pas tout leur temps à cette science! On n’exerce chez eux
qu’une seule faculté, tandis qu’il faut développer tout l’être moral,
dans une époque où l’on peut si facilement déranger l’âme comme le
corps, en ne fortifiant qu’une partie.
Rien n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement mathématique.
Une proposition, en fait de chiffres, est décidément fausse ou vraie;
sous tous les autres rapports le vrai se mêle avec le faux d’une telle
manière, que souvent l’instinct peut seul nous décider entre des motifs
divers, quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre. L’étude
des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les
opinions opposées à la nôtre; tandis que ce qu’il y a de plus important
pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire
de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que
nous. Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui est
prouvé; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le
génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration.
Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent trop de
respect pour la force; et cette énergie sublime qui ne compte pour rien
les obstacles et se plaît dans les sacrifices, s’accorde difficilement
avec le genre de raison que développent les combinaisons algébriques.
Il me semble donc que, pour l’avantage de la morale, aussi bien que pour
celui de l’esprit, il vaut mieux placer l’étude des mathématiques dans
son temps, et comme une portion de l’instruction totale, mais non en
faire la base de l’éducation, et par conséquent le principe déterminant
du caractère et de l’âme.
Parmi les systèmes d’éducation, il en est aussi qui conseillent de
commencer l’enseignement par les sciences naturelles; elles ne sont dans
l’enfance qu’un simple divertissement; ce sont des hochets savants qui
accoutument à s’amuser avec méthode et à étudier superficiellement. On
s’est imaginé qu’il fallait, autant qu’on le pouvait, épargner de la
peine aux enfants, changer en délassement toutes leurs études, leur
donner de bonne heure des collections d’histoire naturelle pour jouets,
des expériences de physique pour spectacle. Il me semble que cela aussi
est un système erroné. S’il était possible qu’un enfant apprît bien
quelque chose en s’amusant, je regretterais encore pour lui le
développement d’une faculté, l’attention, faculté qui est beaucoup plus
essentielle qu’une connaissance de plus. Je sais qu’on me dira que les
mathématiques rendent particulièrement appliqué; mais elles n’habituent
pas à rassembler, à apprécier, à concentrer: l’attention qu’elles
exigent est, pour ainsi dire, en ligne droite: l’esprit humain agit en
mathématiques comme un ressort qui suit une direction toujours la même.
L’éducation faite en s’amusant disperse la pensée; la peine en tout
genre est un des grands secrets de la nature: l’esprit de l’enfant doit
s’accoutumer aux efforts de l’étude, comme notre âme à la souffrance. Le
perfectionnement du premier âge tient au travail, comme le
perfectionnement du second à la douleur: il est à souhaiter sans doute
que les parents et la destinée n’abusent pas trop de ce double secret;
mais il n’y a d’important, à toutes les époques de la vie, que ce qui
agit sur le centre même de l’existence, et l’on considère trop souvent
l’être moral en détail. Vous enseignerez avec des tableaux, avec des
cartes, une quantité de choses à votre enfant; mais vous ne lui
apprendrez pas à apprendre; et l’habitude de s’amuser, que vous dirigez
sur les sciences, suivra bientôt un autre cours, quand l’enfant ne sera
plus dans votre dépendance.