Les riches et les nobles n’habitent presque jamais les faubourgs de

Vienne, et l’on est rapproché les uns des autres comme dans une petite

ville, quoique l’on y ait d’ailleurs tous les avantages d’une grande

capitale. Ces faciles communications, au milieu des jouissances de la

fortune et du luxe, rendent la vie habituelle très commode, et le cadre

de la société, si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est-à-dire les

habitudes, les usages et les manières, sont extrêmement agréables. On

parle dans l’étranger de l’étiquette sévère et de l’orgueil

aristocratique des grands seigneurs autrichiens; cette accusation n’est

pas fondée; il y a de la simplicité, de la politesse, et surtout de la

loyauté dans la bonne compagnie de Vienne; et le même esprit de justice

et de régularité qui dirige les affaires importantes se retrouve encore

dans les plus petites circonstances. On y est fidèle à des invitations

de dîner et de souper, comme on le serait à des engagements essentiels;

et les faux airs qui font consister l’élégance dans le mépris des égards

ne s’y sont point introduits. Cependant l’un des principaux désavantages

de la société de Vienne, c’est que les nobles et les hommes de lettres

ne se mêlent point ensemble. L’orgueil des nobles n’en est pas la cause;

mais comme on ne compte pas beaucoup d’écrivains distingués à Vienne, et

qu’on y lit assez peu, chacun vit dans sa coterie, parce qu’il n’y a que

des coteries au milieu d’un pays où les idées générales et les intérêts

publics ont si peu d’occasion de se développer. Il résulte de cette

séparation des classes que les gens de lettres manquent de grâce, et que

les gens du monde acquièrent rarement de l’instruction.

L’exactitude de la politesse, qui est à quelques égards une vertu,

puisqu’elle exige souvent des sacrifices, a introduit dans Vienne les

plus ennuyeux usages possibles. Toute la bonne compagnie se transporte

en masse d’un salon à l’autre, trois ou quatre fois par semaine. On perd

un certain temps pour la toilette nécessaire dans ces grandes réunions;

on en perd dans la rue, on en perd sur les escaliers, en attendant que

le tour de sa voiture arrive, on en perd en restant trois heures à

table; et il est impossible, dans ces assemblées nombreuses, de rien

entendre qui sorte du cercle des phrases convenues. C’est une habile

invention de la médiocrité pour annuler les facultés de l’esprit que

cette exhibition journalière de tous les individus les uns aux autres.

S’il était reconnu qu’il faut considérer la pensée comme une maladie

contre laquelle un régime régulier est nécessaire, on ne saurait rien

imaginer de mieux qu’un genre de distraction à la fois étourdissant et

insipide: une telle distraction ne permet de suivre aucune idée, et

transforme le langage en un gazouillement qui peut être appris aux

hommes comme à des oiseaux.

J’ai vu représenter à Vienne une pièce dans laquelle Arlequin arrivait

revêtu d’une grande robe et d’une magnifique perruque, et tout à coup il

s’escamotait lui-même, laissait debout sa robe et sa perruque pour

figurer à sa place, et s’en allait vivre ailleurs; on serait tenté de

proposer ce tour de passe-passe à ceux qui fréquentent les grandes

assemblées. On n’y va point pour rencontrer l’objet auquel on désirerait

de plaire; la sévérité des mœurs et la tranquillité de l’âme

concentrent, en Autriche, les affections au sein de sa famille. On n’y

va point par ambition, car tout se passe avec tant de régularité dans ce

pays, que l’intrigue y a peu de prise, et ce n’est pas d’ailleurs au

milieu de la société qu’elle pourrait trouver à s’exercer. Ces visites

et ces cercles sont imaginés pour que tous fassent la même chose à la

même heure; on préfère ainsi l’ennui qu’on partage avec ses semblables à

l’amusement qu’on serait forcé de se créer chez soi.

Les grandes assemblées, les grands dîners ont aussi lieu dans d’autres

villes; mais comme on y rencontre d’ordinaire tous les individus

remarquables du pays où l’on est, il y a plus de moyens d’échapper à ces

formules de conversation, qui, dans de semblables réunions, succèdent

aux révérences, et les continuent en paroles. La société ne sert point

en Autriche, comme en France, à développer l’esprit ni à l’animer; elle

ne laisse dans la tête que du bruit et du vide: aussi les hommes les

plus spirituels du pays ont-ils soin, pour la plupart, de s’en éloigner;

les femmes seules y paraissent, et l’on est étonné de l’esprit qu’elles

ont, malgré le genre de vie qu’elles mènent. Les étrangers apprécient

l’agrément de leur entretien; mais ce qu’on rencontre le moins dans les

salons de la capitale de l’Allemagne, ce sont des Allemands.

L’on peut se plaire dans la société de Vienne, par la sûreté, l’élégance

et la noblesse des manières que les femmes y font régner; mais il y

manque quelque chose à dire, quelque chose à faire, un but, un intérêt.

On voudrait que le jour fût différent de la veille, sans que pourtant

cette variété brisât la chaîne des affections et des habitudes. La

monotonie, dans la retraite, tranquillise l’âme; la monotonie, dans le

grand monde, fatigue l’esprit.

CHAPITRE IX

_Des étrangers qui veulent imiter l’esprit français._

La destruction de l’esprit féodal et de l’ancienne vie de château qui en

était la conséquence, a introduit beaucoup de loisir parmi les nobles;

ce loisir leur a rendu très nécessaire l’amusement de la société; et

comme les Français sont passés maîtres dans l’art de causer, ils se sont

rendus souverains de l’opinion européenne, ou plutôt de la mode, qui

contrefait si bien l’opinion. Depuis le règne de Louis XIV, toute la

bonne compagnie du continent, l’Espagne et l’Italie exceptées, a mis son

amour-propre dans l’imitation des Français. En Angleterre, il existe un

objet constant de conversation, les intérêts politiques, qui sont les

intérêts de chacun et de tous; dans le Midi il n’y a point de société:

le soleil, l’amour et les beaux-arts remplissent la vie. A Paris, on

s’entretient assez généralement de littérature; et les spectacles, qui

se renouvellent sans cesse, donnent lieu à des observations ingénieuses

et spirituelles. Mais dans la plupart des autres grandes villes, le seul

sujet dont on ait l’occasion de parler, ce sont des anecdotes et des

observations journalières sur les personnes dont la bonne compagnie se

compose. C’est un commérage ennobli par les grands noms qu’on prononce,

mais qui a pourtant le même fond que celui des gens du peuple; car à

l’élégance des formes près, ils parlent également tout le jour sur leurs

voisins et sur leurs voisines.

L’objet vraiment libéral de la conversation, ce sont les idées et les

faits d’un intérêt universel. La médisance habituelle, dont le loisir

des salons et la stérilité de l’esprit font une espèce de nécessité,

peut être plus ou moins modifiée par la bonté du caractère; mais il en

reste toujours assez pour qu’à chaque pas, à chaque mot, on entende

autour de soi le bourdonnement des petits propos qui pourraient, comme

les mouches, inquiéter même le lion. En France, on se sert de la

terrible arme du ridicule pour se combattre mutuellement et conquérir le

terrain sur lequel on espère des succès d’amour-propre; ailleurs un

certain bavardage indolent use l’esprit, et décourage des efforts

énergiques, dans quelque genre que ce puisse être.

Un entretien aimable, alors même qu’il porte sur des riens, et que la

grâce seule des expressions en fait le charme, cause encore beaucoup de

plaisir; on peut l’affirmer sans impertinence, les Français sont presque

seuls capables de ce genre d’entretien. C’est un exercice dangereux,

mais piquant, dans lequel il faut se jouer de tous les sujets, comme

d’une balle lancée qui doit revenir à temps dans la main du joueur.

Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent plus

d’immoralité, et sont plus frivoles qu’eux, de peur que le sérieux ne

manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées n’aient pas

l’accent parisien.

Les Autrichiens, en général, ont tout à la fois trop de raideur et de

sincérité pour rechercher les manières d’être étrangères. Cependant ils

ne sont pas encore assez Allemands, ils ne connaissent pas assez la

littérature allemande; on croit trop à Vienne qu’il est de bon goût de

ne parler que français; tandis que la gloire et même l’agrément de

chaque pays consistent toujours dans le caractère et l’esprit national.

Les Français ont fait peur à l’Europe, mais surtout à l’Allemagne, par

leur habileté dans l’art de saisir et de montrer le ridicule: il y avait

je ne sais quelle puissance magique dans le mot d’élégance et de grâce,

qui irritait singulièrement l’amour-propre. On dirait que les

sentiments, les actions, la vie enfin, devaient, avant tout, être soumis

à cette législation très subtile de l’usage du monde, qui est comme un

traité entre l’amour-propre des individus et celui de la société même,

un traité dans lequel les vanités respectives se sont fait une

constitution républicaine, où l’ostracisme s’exerce contre tout ce qui

est fort et prononcé. Ces formes, ces convenances légères en apparence,

et despotiques dans le fond, disposent de l’existence entière; elles ont

miné par degrés l’amour, l’enthousiasme, la religion, tout, hors

l’égoïsme, que l’ironie ne peut atteindre, parce qu’il ne s’expose qu’au

blâme et non à la moquerie.

L’esprit allemand s’accorde beaucoup moins que tout autre avec cette

frivolité calculée; il est presque nul à la superficie; il a besoin

d’approfondir pour comprendre; il ne saisit rien au vol, et les

Allemands auraient beau, ce qui certes serait bien dommage, se désabuser

des qualités et des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond

ne les rendrait pas plus légers dans les formes, et qu’ils seraient

plutôt des Allemands sans mérite que des Français aimables.

Il ne faut pas en conclure pour cela que la grâce leur soit interdite;

l’imagination et la sensibilité leur en donnent, quand ils se livrent à

leurs dispositions naturelles. Leur gaieté, et ils en ont, surtout en

Autriche, n’a pas le moindre rapport avec la gaieté française; les

farces tyroliennes, qui amusent à Vienne les grands seigneurs comme le

peuple, ressemblent beaucoup plus à la bouffonnerie des Italiens qu’à la

moquerie des Français. Elles consistent dans des scènes comiques

fortement caractérisées, et qui représentent la nature humaine avec

vérité, mais non la société avec finesse. Toutefois cette gaieté, telle

qu’elle est, vaut encore mieux que l’imitation d’une grâce étrangère: on

peut très bien se passer de cette grâce, mais en ce genre la perfection

seule est quelque chose. «L’ascendant des manières des Français a

préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n’y a qu’un

moyen de résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des mœurs

nationales très décidées[11]». Dès qu’on cherche à ressembler aux

Français, ils l’emportent en tout sur tous. Les Anglais, ne redoutant

point le ridicule que les Français savent si bien donner, se sont avisés

quelquefois de retourner la moquerie contre ses maîtres; et loin que

les manières anglaises parussent disgracieuses, même en France, les

Français tant imités imitaient à leur tour, et l’Angleterre a été

pendant longtemps aussi à la mode à Paris que Paris partout ailleurs.

Les Allemands pourraient se créer une société d’un genre très

instructif, et tout à fait analogue à leurs goûts et à leur caractère.

Vienne, étant la capitale de l’Allemagne, celle où l’on trouve le plus

facilement réuni tout ce qui fait l’agrément de la vie, aurait pu rendre

sous ce rapport de grands services à l’esprit allemand, si les étrangers

n’avaient pas dominé presque exclusivement la bonne compagnie. La

plupart des Autrichiens, qui ne savaient pas se prêter à la langue et

aux coutumes françaises, ne vivaient point du tout dans le monde; il en

résultait qu’ils ne s’adoucissaient point par l’entretien des femmes, et

restaient à la fois timides et rudes, dédaignant tout ce qu’on appelle

la grâce, et craignant cependant en secret d’en manquer: sous prétexte

des occupations militaires, ils ne cultivaient point leur esprit, et ils

négligeaient souvent ces occupations mêmes, parce qu’ils n’entendaient

jamais rien qui pût leur faire sentir le prix et le charme de la gloire.

Ils croyaient se montrer bons Allemands en s’éloignant d’une société où

les étrangers seuls avaient l’avantage, et jamais ils ne songeaient à

s’en former une capable de développer leur esprit et leur âme.

Les Polonais et les Russes, qui faisaient le charme de la société de

Vienne, ne parlaient que français, et contribuaient à en écarter la

langue allemande. Les Polonaises ont des manières très séduisantes;

elles mêlent l’imagination orientale à la souplesse et à la vivacité de

l’esprit français. Néanmoins, même chez les nations esclavones, les plus

flexibles de toutes, l’imitation du genre français est très souvent

fatigante: les vers français des Polonais et des Russes ressemblent, à

quelques exceptions près, aux vers latins du moyen âge. Une langue

étrangère est toujours, sous beaucoup de rapports, une langue morte.

Les vers français sont à la fois ce qu’il y a de plus facile et de plus

difficile à faire. Lier l’un à l’autre des hémistiches si bien

accoutumés à se trouver ensemble, ce n’est qu’un travail de mémoire;

mais il faut avoir respiré l’air d’un pays, pensé, joui, souffert dans

sa langue, pour peindre en poésie ce qu’on éprouve. Les étrangers, qui

mettent avant tout leur amour-propre à parler correctement le français,

n’osent pas juger nos écrivains autrement que les autorités littéraires

ne les jugent, de peur de passer pour ne pas les comprendre. Ils vantent

le style plus que les idées, parce que les idées appartiennent à toutes

les nations, et que les Français seuls sont juges du style dans leur

langue.

Si vous rencontrez un vrai Français, vous trouvez du plaisir à parler

avec lui sur la littérature française; vous vous sentez chez vous, et

vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un étranger

_francisé_ ne se permet pas une opinion ni une phrase qui ne soit

orthodoxe, et le plus souvent c’est une vieille orthodoxie qu’il prend

pour l’opinion du jour. L’on en est encore, dans plusieurs pays du Nord,

aux anecdotes de la cour de Louis XIV. Les étrangers, imitateurs des

Français, racontent les querelles de mademoiselle de Fontanges et de

madame de Montespan, avec un détail qui serait fatigant quand il

s’agirait d’un événement de la veille. Cette érudition de boudoir, cet

attachement opiniâtre à quelques idées reçues, parce qu’on ne saurait

pas trop comment renouveler sa provision en ce genre, tout cela est

fastidieux et même nuisible; car la véritable force d’un pays, c’est son

caractère naturel; et l’imitation des étrangers, sous quelque rapport

que ce soit, est un défaut de patriotisme.

Les Français hommes d’esprit, lorsqu’ils voyagent, n’aiment point à

rencontrer parmi les étrangers l’esprit français, et recherchent surtout

les hommes qui réunissent l’originalité nationale à l’originalité

individuelle. Les marchandes de modes, en France, envoient aux colonies,

dans l’Allemagne et dans le Nord, ce qu’elles appellent vulgairement _le

fonds de boutique_; et cependant elles recherchent avec le plus grand

soin les habits nationaux de ces mêmes pays, et les regardent avec

raison comme des modèles très élégants. Ce qui est vrai pour la parure

l’est également pour l’esprit. Nous avons une cargaison de madrigaux, de

calembours, de vaudevilles, que nous faisons passer à l’étranger, quand

on n’en fait plus rien en France; mais les Français eux-mêmes

n’estiment, dans les littératures étrangères, que les beautés indigènes.

Il n’y a point de nature, point de vie dans l’imitation: et l’on

pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces ouvrages

imités du français, l’éloge que Roland, dans l’Arioste, fait de sa

jument qu’il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il, _toutes les

qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut, c’est qu’elle est

morte_.

CHAPITRE X

_De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité bienveillante._

En tout pays, la supériorité d’esprit et d’âme est fort rare, et c’est

par cela même qu’elle conserve le nom de supériorité; ainsi donc, pour

juger du caractère d’une nation, c’est la masse commune qu’il faut

examiner. Les gens de génie sont toujours compatriotes entre eux; mais

pour sentir vraiment la différence des Français et des Allemands, l’on

doit s’attacher à connaître la multitude dont les deux nations se

composent. Un Français sait encore parler lors même qu’il n’a point

d’idées; un Allemand en a toujours dans sa tête un peu plus qu’il n’en

saurait exprimer. On peut s’amuser avec un Français, même quand il

manque d’esprit. Il vous raconte tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a

vu, le bien qu’il pense de lui, les éloges qu’il a reçus, les grands

seigneurs qu’il connaît, les succès qu’il espère. Un Allemand, s’il ne

pense pas, ne peut rien dire, et s’embarrasse dans les formes qu’il

voudrait rendre polies, et qui mettent mal à l’aise les autres et lui.

La sottise, en France, est animée, mais dédaigneuse. Elle se vante de ne

pas comprendre, pour peu qu’on exige d’elle quelque attention, et croit

nuire à ce qu’elle n’entend pas, en affirmant que c’est obscur.

L’opinion du pays étant que le succès décide de tout, les sots mêmes, en

qualité de spectateurs, croient influer sur le mérite intrinsèque des

choses, en ne les applaudissant pas, et se donner ainsi plus

d’importance. Les hommes médiocres, en Allemagne, au contraire, sont

pleins de bonne volonté; ils rougiraient de ne pouvoir s’élever à la

hauteur des pensées d’un écrivain célèbre; et loin de se considérer

comme juges, ils aspirent à devenir disciples.

Il y a sur chaque sujet tant de phrases toutes faites en France, qu’un

sot, avec leur secours, parle quelque temps assez bien, et ressemble

même momentanément à un homme d’esprit; en Allemagne, un ignorant

n’oserait énoncer son avis sur rien avec confiance, car aucune opinion

n’étant admise comme incontestable, on ne peut en avancer aucune sans

être en état de la défendre; aussi les gens médiocres sont-ils pour la

plupart silencieux, et ne répandent-ils d’autre agrément dans la société

que celui d’une bienveillance aimable. En Allemagne, les hommes

distingués seuls savent causer, tandis qu’en France tout le monde s’en

tire. Les hommes supérieurs en France sont indulgents, les hommes

supérieurs en Allemagne sont très sévères; mais en revanche les sots

chez les Français sont dénigrants et jaloux, et les Allemands, quelque

bornés qu’ils soient, savent encore se montrer encourageants et

admirateurs. Les idées qui circulent en Allemagne sur divers sujets sont

nouvelles et souvent bizarres; il arrive de là que ceux qui les répètent

paraissent avoir pendant quelque temps une sorte de profondeur usurpée.

En France, c’est par les manières qu’on fait illusion sur ce qu’on vaut.

Ces manières sont agréables, mais uniformes, et la discipline du bon ton

achève de leur ôter ce qu’elles pourraient avoir de varié.

Un homme d’esprit me racontait qu’un soir, dans un bal masqué, il passa

devant une glace, et que, ne sachant comment se distinguer lui-même, au

milieu de tous ceux qui portaient un domino pareil au sien, il se fit un

signe de tête pour se reconnaître; on en peut dire autant de la parure

que l’esprit revêt dans le monde; on se confond presque avec les autres,

tant le caractère véritable de chacun se montre peu! La sottise se

trouve bien de cette confusion, et voudrait en profiter pour contester

le vrai mérite. La bêtise et la sottise diffèrent essentiellement en

ceci, que les bêtes se soumettent volontiers à la nature, et que les

sots se flattent toujours de dominer la société.

CHAPITRE XI

_De l’esprit de conversation._

En Orient, quand on n’a rien à se dire, on fume du tabac de rose

ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croisés sur la

poitrine, pour se donner un témoignage d’amitié; mais dans l’Occident on

a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l’âme s’est souvent

dissipé dans ces entretiens où l’amour-propre est sans cesse en

mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et

du cercle où l’on se trouve.

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l’esprit et le

goût de la conversation sont le plus généralement répandus; et ce qu’on

appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est

indépendant des amis même qu’on y a laissés, s’applique particulièrement

à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au

même degré que chez eux. Volney raconte que des Français émigrés

voulaient, pendant la révolution, établir une colonie et défricher des

terres en Amérique; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs

occupations pour aller, disaient-ils, _causer à la ville_; et cette

ville, la Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure.

Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer: la

parole n’y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer

ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c’est un instrument dont

on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez

quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne

consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation; les idées

ni les connaissances qu’on peut y développer n’en sont pas le principal

intérêt; c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se

faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on

pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail,

de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste,

le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui

fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur

vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible.

Rien n’est plus étranger à ce talent que le caractère et le genre

d’esprit des Allemands; ils veulent un résultat sérieux en tout. Bacon

a dit que _la conversation n’était pas un chemin qui conduisait à la

maison, mais un sentier où l’on se promenait au hasard avec plaisir_.

Les Allemands donnent à chaque chose le temps nécessaire, mais le

nécessaire en fait de conversation, c’est l’amusement; si l’on dépasse

cette mesure l’on tombe dans la discussion, dans l’entretien sérieux,

qui est plutôt une occupation utile qu’un art agréable. Il faut l’avouer

aussi, le goût et l’enivrement de l’esprit de société rendent

singulièrement incapable d’application et d’étude, et les qualités des

Allemands tiennent peut-être sous quelques rapports à l’absence même de

cet esprit.

Les anciennes formules de politesse qui sont encore en vigueur dans

presque toute l’Allemagne, s’opposent à l’aisance et à la familiarité de

la conversation; le titre le plus mince, et pourtant le plus long à

prononcer, y est donné et répété vingt fois dans le même repas; il faut

offrir de tous les mets, de tous les vins avec un soin, avec une

insistance qui fatigue mortellement les étrangers. Il y a de la bonhomie

au fond de tous ces usages; mais ils ne subsisteraient pas un instant

dans un pays où l’on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la

susceptibilité; et comment néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du

charme en société, si l’on n’y permet pas cette douce moquerie qui

délasse l’esprit, et donne à la bienveillance elle-même une façon

piquante de s’exprimer?

De l'Allemagne; t.1 · 第 4 / 26 段