dans un état de bien-être monotone, singulièrement nuisible à l’activité
des affaires comme à celle de la pensée. Le plus vif désir des habitants
de cette contrée paisible et féconde, c’est de continuer à exister comme
ils existent; et que fait-on avec ce seul désir? Il ne suffit pas même
pour conserver ce dont on se contente.
CHAPITRE VI
_De l’Autriche_[7].
Les littérateurs du nord de l’Allemagne ont accusé l’Autriche de
négliger les sciences et les lettres; on a même fort exagéré l’espèce de
gêne que la censure y établissait. S’il n’y a pas eu de grands hommes
dans la carrière littéraire en Autriche, ce n’est pas autant à la
contrainte qu’au manque d’émulation qu’il faut l’attribuer.
C’est un pays si calme, un pays où l’aisance est si tranquillement
assurée à toutes les classes de citoyens, qu’on n’y pense pas beaucoup
aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour le devoir que pour
la gloire; les récompenses de l’opinion y sont si ternes, et ses
punitions si douces, que, sans le mobile de la conscience, il n’y aurait
pas de raison pour agir vivement dans aucun sens.
Les exploits militaires devaient être l’intérêt principal des habitants
d’une monarchie qui s’est illustrée par des guerres continuelles; et
cependant la nation autrichienne s’était tellement livrée au repos et
aux douceurs de la vie, que les événements publics eux-mêmes n’y
faisaient pas grand bruit, jusqu’au moment où ils pouvaient réveiller le
patriotisme; et ce sentiment est calme dans un pays où il n’y a que du
bonheur. L’on trouve en Autriche beaucoup de choses excellentes, mais
peu d’hommes vraiment supérieurs, car il n’y est pas fort utile de
valoir mieux qu’un autre; on n’est pas envié pour cela, mais oublié, ce
qui décourage encore plus. L’ambition persiste dans le désir d’obtenir
des places, le génie se lasse de lui-même; le génie, au milieu de la
société, est une douleur, une fièvre intérieure, dont il faudrait se
faire traiter comme d’un mal, si les récompenses de la gloire n’en
adoucissaient pas les peines.
En Autriche et dans le reste de l’Allemagne, on plaide toujours par
écrit, et jamais à haute voix. Les prédicateurs sont suivis, parce qu’on
observe les pratiques de religion; mais ils n’attirent point par leur
éloquence; les spectacles sont extrêmement négligés, surtout la
tragédie. L’administration est conduite avec beaucoup de sagesse et de
justice; mais il y a tant de méthode en tout, qu’à peine si l’on peut
s’apercevoir de l’influence des hommes. Les affaires se traitent d’après
un certain ordre de numéros que rien au monde ne dérange. Des règles
invariables en décident, et tout se passe dans un silence profond; ce
silence n’est pas l’effet de la terreur, car, que peut-on craindre dans
un pays où les vertus du monarque et les principes de l’équité dirigent
tout? mais le profond repos des esprits comme des âmes ôte tout intérêt
à la parole. Le crime ou le génie, l’intolérance ou l’enthousiasme, les
passions ou l’héroïsme ne troublent ni n’exaltent l’existence. Le
cabinet autrichien a passé dans le dernier siècle pour très astucieux;
ce qui ne s’accorde guère avec le caractère allemand en général; mais
souvent on prend pour une politique profonde ce qui n’est que
l’alternative de l’ambition et de la faiblesse. L’histoire attribue
presque toujours aux individus comme aux gouvernements plus de
combinaison qu’ils n’en ont eu.
L’Autriche, réunissant dans son sein des peuples très divers, tels que
les Bohêmes, les Hongrois, etc., n’a point cette unité si nécessaire à
une monarchie; néanmoins la grande modération des maîtres de l’État a
fait depuis longtemps un lien pour tous de l’attachement à un seul.
L’empereur d’Allemagne était tout à la fois souverain de son propre
pays, et chef constitutionnel de l’empire. Sous ce dernier rapport, il
avait à ménager des intérêts divers et des lois établies, et prenait,
comme magistrat impérial, une habitude de justice et de prudence qu’il
reportait ensuite dans le gouvernement de ses États héréditaires. La
nation bohême et hongroise, les Tyroliens et les Flamands, qui
composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacité naturelle
que les véritables Autrichiens; ceux-ci s’occupent sans cesse de l’art
de modérer, au lieu de celui d’encourager. Un gouvernement équitable,
une terre fertile, une nation riche et sage, tout devait leur faire
croire qu’il ne fallait que se maintenir pour être bien, et qu’on
n’avait besoin en aucun genre du secours extraordinaire des talents
supérieurs. On peut s’en passer en effet dans les temps paisibles de
l’histoire; mais que faire sans eux dans les grandes luttes?
L’esprit du catholicisme qui dominait à Vienne, quoique toujours avec
sagesse, avait pourtant écarté, sous le règne de Marie-Thérèse, ce qu’on
appelait les lumières du dix-huitième siècle. Joseph II vint ensuite,
et prodigua toutes ces lumières à un État qui n’était préparé ni au bien
ni au mal qu’elles peuvent faire. Il réussit momentanément dans ce qu’il
voulait, parce qu’il ne rencontra point en Autriche de passion vive, ni
pour ni contre ses désirs; «mais après sa mort il ne resta rien de ce
qu’il avait établi[8]», parce que rien ne dure que ce qui vient
progressivement.
L’industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques sont les
intérêts principaux de l’Autriche; malgré la gloire qu’elle s’est
acquise par la persévérance et la valeur de ses troupes, l’esprit
militaire n’a pas vraiment pénétré dans toutes les classes de la nation.
Ses armées sont pour elle comme des forteresses ambulantes, mais il n’y
a guère plus d’émulation dans cette carrière que dans toutes les autres;
les officiers les plus probes sont en même temps les plus braves; ils y
ont d’autant plus de mérite, qu’il en résulte rarement pour eux un
avancement brillant et rapide. On se fait presque un scrupule en
Autriche de favoriser les hommes supérieurs, et l’on aurait pu croire
quelquefois que le gouvernement voulait pousser l’équité plus loin que
la nature, et traiter d’une égale manière le talent et la médiocrité.
L’absence d’émulation a sans doute un avantage, c’est qu’elle apaise la
vanité; mais souvent aussi la fierté même s’en ressent, et l’on finit
par n’avoir plus qu’un orgueil commode, auquel l’extérieur seul suffit
en tout.
C’était aussi, ce me semble, un mauvais système que d’interdire l’entrée
des livres étrangers. Si l’on pouvait conserver dans un pays l’énergie
du treizième et du quatorzième siècle, en le garantissant des écrits du
dix-huitième, ce serait peut-être un grand bien; mais comme il faut
nécessairement que les opinions et les lumières de l’Europe pénètrent
au milieu d’une monarchie qui est au centre même de cette Europe, c’est
un inconvénient de ne les y laisser arriver qu’à demi; car ce sont les
plus mauvais écrits qui se font jour. Les livres remplis de
plaisanteries immorales et de principes égoïstes amusent le vulgaire, et
sont toujours connus de lui: et les lois prohibitives n’ont tout leur
effet que contre les ouvrages philosophiques, qui élèvent l’âme et
étendent les idées. La contrainte que ces lois imposent est précisément
ce qu’il faut pour favoriser la paresse de l’esprit, mais non pour
conserver l’innocence du cœur.
Dans un pays où tout mouvement est difficile; dans un pays où tout
inspire une tranquillité profonde, le plus léger obstacle suffit pour ne
rien faire, pour ne rien écrire, et, si l’on le veut même, pour ne rien
penser. Qu’y a-t-il de mieux que le bonheur? dira-t-on. Il faut savoir
néanmoins ce qu’on entend par ce mot. Le bonheur consiste-t-il dans les
facultés qu’on développe, ou dans celles qu’on étouffe? Sans doute un
gouvernement est toujours digne d’estime, quand il n’abuse point de son
pouvoir, et ne sacrifie jamais la justice à son intérêt; mais la
félicité du sommeil est trompeuse; de grands revers peuvent la troubler;
et pour tenir plus aisément et plus doucement les rênes, il ne faut pas
engourdir les coursiers.
Une nation peut très facilement se contenter des biens communs de la
vie, le repos et l’aisance; et des penseurs superficiels prétendront que
tout l’art social se borne à donner au peuple ces biens. Il en faut
pourtant de plus nobles pour se croire une patrie. Le sentiment
patriotique se compose des souvenirs que les grands hommes ont laissés,
de l’admiration qu’inspirent les chefs-d’œuvre du génie national, enfin
de l’amour que l’on ressent pour les institutions, la religion et la
gloire de son pays. Toutes ces richesses de l’âme sont les seules que
ravirait un joug étranger; mais si l’on s’en tenait uniquement aux
jouissances matérielles, le même sol, quel que fut son maître, ne
pourrait-il pas toujours les procurer?
L’on craignait à tort, dans le dernier siècle, en Autriche, que la
culture des lettres n’affaiblît l’esprit militaire. Rodolphe de
Habsbourg détacha de son cou la chaîne d’or qu’il portait, pour en
décorer un poète alors célèbre. Maximilien fit écrire un poème sous sa
dictée. Charles-Quint savait et cultivait presque toutes les langues. Il
y avait jadis sur la plupart des trônes de l’Europe des souverains
instruits dans tous les genres, et qui trouvaient dans les connaissances
littéraires une nouvelle source de grandeur d’âme. Ce ne sont ni les
lettres ni les sciences qui nuiront jamais à l’énergie du caractère.
L’éloquence rend plus brave, la bravoure rend plus éloquent; tout ce qui
fait battre le cœur pour une idée généreuse, double la véritable force
de l’homme, sa volonté: mais l’égoïsme systématique, dans lequel on
comprend quelquefois sa famille comme un appendice de soi-même, mais la
philosophie, vulgaire au fond, quelque élégante qu’elle soit dans les
formes, qui porte à dédaigner tout ce qu’on appelle des illusions,
c’est-à-dire le dévouement et l’enthousiasme; voilà le genre de lumière
redoutable pour les vertus nationales, voilà celles cependant que la
censure ne saurait écarter d’un pays entouré par l’atmosphère du
dix-huitième siècle: l’on ne peut échapper à ce qu’il y a de pervers
dans les écrits qu’en laissant arriver de toutes parts ce qu’ils
contiennent de grand et de libre.
On défendait à Vienne de représenter Don Carlos, parce qu’on ne voulait
pas y tolérer son amour pour Elisabeth. Dans Jeanne d’Arc, de Schiller,
on faisait d’Agnès Sorel la femme légitime de Charles VII. Il n’était
pas permis à la bibliothèque publique de donner à lire l’Esprit des
Lois: mais, au milieu de cette gêne, les romans de Crébillon circulaient
dans les mains de tout le monde; les ouvrages licencieux entraient, les
ouvrages sérieux étaient seuls arrêtés.
Le mal que peuvent faire les mauvais livres n’est corrigé que par les
bons; les inconvénients des lumières ne sont évités que par un plus haut
degré de lumières. Il y a deux routes à prendre en toutes choses:
retrancher ce qui est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y
résister. Le second moyen est le seul qui convienne à l’époque où nous
vivons; car l’innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de
l’ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été dites,
tant de sophismes répétés, qu’il faut beaucoup savoir pour bien juger,
et les temps sont passés où l’on s’en tenait en fait d’idées au
patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à repousser les
lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs rayons brisés ne
présentent point de fausses lueurs. Un gouvernement ne saurait prétendre
à dérober à une grande nation la connaissance de l’esprit qui règne dans
son siècle; cet esprit renferme des éléments de force et de grandeur
dont on peut user avec succès quand on ne craint pas d’aborder hardiment
toutes les questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des
ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même le
maintien de l’ordre et l’accroissement de la puissance.
CHAPITRE VII
_Vienne._
Vienne est située dans une plaine, au milieu de plusieurs collines
pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l’entoure, se partage en
diverses branches qui forment des îles fort agréables; mais le fleuve
lui-même perd de sa dignité dans tous ces détours, et il ne produit pas
l’impression que promet son antique renommée. Vienne est une vieille
ville assez petite, mais environnée de faubourgs très spacieux; on
prétend que la ville, renfermée dans les fortifications, n’est pas plus
grande qu’elle ne l’était quand Richard Cœur de Lion fut mis en prison
non loin de ses portes. Les rues y sont étroites comme en Italie; les
palais rappellent un peu ceux de Florence; enfin rien n’y ressemble au
reste de l’Allemagne, si ce n’est quelques édifices gothiques qui
retracent le moyen âge à l’imagination.
Le premier de ces édifices est la tour de Saint-Étienne: elle s’élève
au-dessus de toutes les églises de Vienne, et domine majestueusement la
bonne et paisible ville dont elle a vu passer les générations et la
gloire. Il fallut deux siècles, dit-on, pour achever cette tour,
commencée en 1100; toute l’histoire d’Autriche s’y rattache de quelque
manière. Aucun édifice ne peut être aussi patriotique qu’une église;
c’est le seul dans lequel toutes les classes de la nation se réunissent,
le seul qui rappelle non seulement les événements publics, mais les
pensées secrètes, les affections intimes que les chefs et les citoyens
ont apportées dans son enceinte. Le temple de la divinité semble présent
comme elle aux siècles écoulés.
Le tombeau du prince Eugène est le seul qui, depuis longtemps, ait été
placé dans cette église; il y attend d’autres héros. Comme je m’en
approchais, je vis attaché à l’une des colonnes qui l’entourent un petit
papier sur lequel il était écrit _qu’une jeune femme demandait qu’on
priât pour elle pendant sa maladie_. Le nom de cette jeune femme n’était
point indiqué; c’était un être malheureux qui s’adressait à des êtres
inconnus, non pour des secours, mais pour des prières; et tout cela se
passait à côté d’un illustre mort qui avait pitié peut-être aussi du
pauvre vivant. C’est un usage pieux des catholiques, et que nous
devrions imiter, de laisser les églises toujours ouvertes; il y a tant
de moments où l’on éprouve le besoin de cet asile! et jamais on n’y
entre sans ressentir une émotion qui fait du bien à l’âme, et lui rend,
comme par une ablution sainte, sa force et sa pureté.
Il n’est point de grande ville qui n’ait un édifice, une promenade, une
merveille quelconque de l’art ou de la nature, à laquelle les souvenirs
de l’enfance se rattachent. Il me semble que le _Prater_ doit avoir pour
les habitants de Vienne un charme de ce genre; on ne trouve nulle part,
si près d’une capitale, une promenade qui puisse faire jouir ainsi des
beautés d’une nature tout à la fois agreste et soignée. Une forêt
majestueuse se prolonge jusqu’aux bords du Danube: l’on voit de loin des
troupeaux de cerfs traverser la prairie; ils reviennent chaque matin;
ils s’enfuient chaque soir, quand l’affluence des promeneurs trouble
leur solitude. Le spectacle qui n’a lieu à Paris que trois jours de
l’année, sur la route de Longchamp, se renouvelle constamment à Vienne,
dans la belle saison. C’est une coutume italienne que cette promenade de
tous les jours à la même heure. Une telle régularité serait impossible
dans un pays où les plaisirs sont aussi variés qu’à Paris; mais les
Viennois, quoi qu’il arrive, pourraient difficilement s’en déshabituer.
Il faut convenir que c’est un coup d’œil charmant que toute cette nation
citadine réunie sous l’ombrage d’arbres magnifiques, et sur les gazons
dont le Danube entretient la verdure. La bonne compagnie en voiture, le
peuple à pied; se rassemblent là chaque soir. Dans ce sage pays, l’on
traite les plaisirs comme les devoirs, et l’on a de même l’avantage de
ne s’en lasser jamais, quelque uniformes qu’ils soient. On porte dans la
dissipation autant d’exactitude que dans les affaires, et l’on perd son
temps aussi méthodiquement qu’on l’emploie.
Si vous entrez dans une des redoutes où il y a des bals pour les
bourgeois, les jours de fêtes, vous verrez des hommes et des femmes
exécuter gravement, l’un vis-à-vis de l’autre, les pas d’un menuet dont
ils se sont imposé l’amusement; la foule sépare souvent le couple
dansant, et cependant il continue, comme s’il dansait pour l’acquit de
sa conscience; chacun des deux va tout seul à droite et à gauche, en
avant, en arrière, sans s’embarrasser de l’autre, qui figure aussi
scrupuleusement, de son côté: de temps en temps seulement ils poussent
un petit cri de joie, et rentrent tout de suite après dans le sérieux de
leur plaisir.
C’est surtout au Prater qu’on est frappé de l’aisance et de la
prospérité du peuple de Vienne. Cette ville a la réputation de consommer
en nourriture plus que toute autre ville d’une population égale, et ce
genre de supériorité un peu vulgaire ne lui est pas contesté. On voit
des familles entières de bourgeois et d’artisans, qui partent à cinq
heures du soir pour aller au Prater faire un goûter champêtre aussi
substantiel que le dîner d’un autre pays, et l’argent qu’ils peuvent
dépenser là prouve assez combien ils sont laborieux et doucement
gouvernés. Le soir, des milliers d’hommes reviennent, tenant par la main
leurs femmes et leurs enfants; aucun désordre, aucune querelle ne
trouble cette multitude dont on entend à peine la voix, tant sa joie est
silencieuse! Ce silence cependant ne vient d’aucune disposition triste
de l’âme, c’est plutôt un certain bien-être physique, qui, dans le midi
de l’Allemagne, fait rêver aux sensations, comme dans le nord aux idées.
L’existence végétative du midi de l’Allemagne a quelques rapports avec
l’existence contemplative du nord: il y a du repos, de la paresse et de
la réflexion dans l’une et l’autre.
Si vous supposiez une aussi nombreuse réunion de Parisiens dans un même
lieu, l’air étincellerait de bon mots, de plaisanteries, de disputes, et
jamais un Français n’aurait un plaisir où l’amour-propre ne pût se faire
place de quelque manière.
Les grands seigneurs se promènent avec des chevaux et des voitures très
magnifiques et de fort bon goût; tout leur amusement consiste à
reconnaître dans une allée du Prater ceux qu’ils viennent de quitter
dans un salon; mais la diversité des objets empêche de suivre aucune
pensée, et la plupart des hommes se complaisent à dissiper ainsi les
réflexions qui les importunent. Ces grands seigneurs de Vienne, les plus
illustres et les plus riches de l’Europe, n’abusent d’aucun de leurs
avantages; ils laissent de misérables fiacres arrêter leurs brillants
équipages. L’empereur et ses frères se rangent tranquillement aussi à la
file, et veulent être considérés, dans leurs amusements, comme de
simples particuliers; ils n’usent de leurs droits que quand ils
remplissent leurs devoirs. L’on aperçoit souvent au milieu de toute
cette foule des costumes orientaux, hongrois et polonais qui réveillent
l’imagination, et de distance en distance une musique harmonieuse donne
à ce rassemblement l’air d’une fête paisible, où chacun jouit de
soi-même sans s’inquiéter de son voisin.
Jamais on ne rencontre un mendiant au milieu de cette réunion, on n’en
voit point à Vienne; les établissements de charité sont administrés avec
beaucoup d’ordre et de libéralité; la bienfaisance particulière et
publique est dirigée avec un grand esprit de justice, et le peuple
lui-même, ayant en générai plus d’industrie et d’intelligence
commerciale que dans le reste de l’Allemagne, conduit bien sa propre
destinée. Il y a très peu d’exemples en Autriche de crimes qui méritent
la mort; tout enfin dans ce pays porte l’empreinte d’un gouvernement
paternel, sage et religieux. Les bases de l’édifice social sont bonnes
et respectables, mais il y manque «un faîte et des colonnes, pour que la
gloire et le génie puissent y avoir un temple[9]».
J’étais à Vienne, en 1808, lorsque l’empereur François II épousa sa
cousine germaine, la fille de l’archiduc de Milan et de l’archiduchesse
Béatrix, la dernière princesse de cette maison d’Este que l’Arioste et
le Tasse ont tant célébrée. L’archiduc Ferdinand et sa noble épouse se
sont vus tous les deux privés de leurs États par les vicissitudes de la
guerre, et la jeune impératrice, élevée «dans ces temps cruels[10]»
réunissait sur sa tête le double intérêt de la grandeur et de
l’infortune. C’était une union que l’inclination avait déterminée, et
dans laquelle aucune convenance politique n’était entrée, bien que l’on
ne pût en contracter une plus honorable. On éprouvait à la fois des
sentiments de sympathie et de respect pour les affections de famille qui
rapprochaient ce mariage de nous, et pour le rang illustre qui l’en
éloignait. Un jeune prince, archevêque de Waizen, donnait la bénédiction
nuptiale à sa sœur et à son souverain; la mère de l’impératrice, dont
les vertus et les lumières exercent le plus puissant empire sur ses
enfants, devint en un instant sujette de sa fille, et marchait derrière
elle avec un mélange de déférence et de dignité, qui rappelait tout à la
fois les droits de la couronne et ceux de la nature. Les frères de
l’empereur et de l’impératrice, tous employés dans l’armée ou dans
l’administration, tous, dans des degrés différents, également voués au
bien public, l’accompagnaient à l’autel, et l’église était remplie par
les grands de l’État, les femmes, les filles et les mères des plus
anciens gentilshommes de la noblesse teutonique. On n’avait rien fait de
nouveau pour la fête; il suffisait à sa pompe de montrer ce que chacun
possédait. Les parures mêmes des femmes étaient héréditaires, et les
diamants substitués dans chaque famille consacraient les souvenirs du
passé à l’ornement de la jeunesse: les temps anciens étaient présents à
tout, et l’on jouissait d’une magnificence que les siècles avaient
préparée, mais qui ne coûtait point de nouveaux sacrifices au peuple.
Les amusements qui succédèrent à la consécration du mariage avaient
presque autant de dignité que la cérémonie elle-même. Ce n’est point
ainsi que les particuliers doivent donner des fêtes, mais il convient
peut-être de retrouver dans tout ce que font les rois l’empreinte sévère
de leur auguste destinée. Non loin de cette église, autour de laquelle
les canons et les fanfares annonçaient l’alliance renouvelée de la
maison d’Este avec la maison d’Habsbourg, l’on voit l’asile qui renferme
depuis deux siècles les tombeaux des empereurs d’Autriche et de leur
famille. C’est là, dans le caveau des capucins, que Marie-Thérèse,
pendant trente années, entendait la messe en présence même du sépulcre
qu’elle avait fait préparer pour elle, à côté de son époux. Cette
illustre Marie-Thérèse avait tant souffert dans les premiers jours de sa
jeunesse, que le pieux sentiment de l’instabilité de la vie ne la quitta
jamais, au milieu même de ses grandeurs. Il y a beaucoup d’exemples
d’une dévotion sérieuse et constante parmi les souverains de la terre;
comme ils n’obéissent qu’à la mort, son irrésistible pouvoir les frappe
davantage. Les difficultés de la vie se placent entre nous et la tombe;
tout est aplani pour les rois jusqu’au terme, et cela même le rend plus
visible à leurs yeux.
Les fêtes conduisent naturellement à réfléchir sur les tombeaux; de tout
temps la poésie s’est plu à rapprocher ces images, et le sort aussi est
un terrible poète qui ne les a que trop souvent réunies.
CHAPITRE VIII
_De la Société._