La religion vit, en Allemagne, au fond des cœurs, mais elle y a

maintenant un caractère de rêverie et d’indépendance qui n’inspire pas

l’énergie nécessaire aux sentiments exclusifs. Le même isolement

d’opinions, d’individus et d’États, si nuisible à la force de l’empire

germanique, se retrouve aussi dans la religion: un grand nombre de

sectes diverses partagent l’Allemagne; et la religion catholique

elle-même, qui, par sa nature, exerce une discipline uniforme et sévère,

est interprétée cependant par chacun à sa manière. Le lien politique et

social des peuples, un même gouvernement, un même culte, les mêmes lois,

les mêmes intérêts, une littérature classique, une opinion dominante,

rien de tout cela n’existe chez les Allemands; chaque État en est plus

indépendant, chaque science mieux cultivée; mais la nation entière est

tellement subdivisée, qu’on ne sait à quelle partie de l’empire ce nom

même de nation doit être accordé.

L’amour de la liberté n’est point développé chez les Allemands; ils

n’ont appris ni par la jouissance, ni par la privation, le prix qu’on

peut y attacher. Il y a plusieurs exemples de gouvernements fédératifs

qui donnent à l’esprit public autant de force que l’unité dans le

gouvernement; mais ce sont des associations d’États égaux et de citoyens

libres. La fédération allemande était composée de forts et de faibles,

de citoyens et de serfs, de rivaux et même d’ennemis; c’étaient

d’anciens éléments combinés par les circonstances, et respectés par les

hommes.

La nation est persévérante et juste; et son équité et sa loyauté

empêchent qu’aucune institution, fût-elle vicieuse, ne puisse y faire de

mal. Louis de Bavière, partant pour l’armée, confia l’administration de

ses États à son rival, Frédéric le Beau, alors son prisonnier, et il se

trouva bien de cette confiance qui, dans ce temps, n’étonna personne.

Avec de telles vertus, on ne craignait pas les inconvénients de la

faiblesse, ou de la complication des lois; la probité des individus y

suppléait.

L’indépendance même dont on jouissait en Allemagne, sous presque tous

les rapports, rendait les Allemands indifférents à la liberté:

l’indépendance est un bien, la liberté une garantie; et précisément

parce que personne n’était froissé en Allemagne, ni dans ses droits, ni

dans ses jouissances, on ne sentait pas le besoin d’un ordre de choses

qui maintînt ce bonheur. Les tribunaux de l’empire promettaient une

justice sûre, quoique lente, contre tout acte arbitraire; et la

modération des souverains et la sagesse de leurs peuples ne donnaient

presque jamais lieu à des réclamations: on ne croyait donc pas avoir

besoin de fortifications constitutionnelles, quand on ne voyait point

d’agresseurs.

On a raison de s’étonner que le code féodal ait subsisté presque sans

altération parmi des hommes si éclairés; mais comme dans l’exécution de

ces lois défectueuses en elles-mêmes il n’y avait point d’injustice,

l’égalité dans l’application consolait de l’inégalité dans le principe.

Les vieilles chartes, les anciens privilèges de chaque ville, toute

cette histoire de famille qui fait le charme et la gloire des petits

États, était singulièrement chère aux Allemands; mais ils négligeaient

la grande puissance nationale qu’il importait tant de fonder, au milieu

des colosses européens.

Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de réussir

dans tout ce qui exige de l’adresse et de l’habileté: tout les inquiète,

tout les embarrasse, et ils ont autant besoin de méthode dans les

actions que d’indépendance dans les idées. Les Français, au contraire,

considèrent les actions avec la liberté de l’art, et les idées avec

l’asservissement de l’usage. Les Allemands, qui ne peuvent souffrir le

joug des règles en littérature, voudraient que tout leur fût tracé

d’avance en fait de conduite. Ils ne savent pas traiter avec les hommes;

et moins on leur donne à cet égard l’occasion de se décider par

eux-mêmes, plus ils sont satisfaits.

Les institutions politiques peuvent seules former le caractère d’une

nation; la nature du gouvernement de l’Allemagne était presque en

opposition avec les lumières philosophiques des Allemands. De là vient

qu’ils réunissent la plus grande audace de pensée au caractère le plus

obéissant. La prééminence de l’état militaire et les distinctions de

rang les ont accoutumés à la soumission la plus exacte dans les

rapports de la vie sociale; ce n’est pas servilité, c’est régularité

chez eux que l’obéissance; ils sont scrupuleux dans l’accomplissement

des ordres qu’ils reçoivent, comme si tout ordre était un devoir.

Les hommes éclairés de l’Allemagne se disputent avec vivacité le domaine

des spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais ils

abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de

la vie. «Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des acquéreurs

qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l’empire même de

l’imagination[4]». L’esprit des Allemands et leur caractère paraissent

n’avoir aucune communication ensemble: l’un ne peut souffrir de bornes,

l’autre se soumet à tous les jougs; l’un est très entreprenant, l’autre

très timide; enfin, les lumières de l’un donnent rarement de la force à

l’autre, et cela s’explique facilement. L’étendue des connaissances dans

les temps modernes ne fait qu’affaiblir le caractère, quand il n’est pas

fortifié par l’habitude des affaires et l’exercice de la volonté. Tout

voir et tout comprendre est une grande raison d’incertitude; et

l’énergie de l’action ne se développe que dans ces contrées libres et

puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l’âme comme le sang

dans les veines, et ne se glacent qu’avec la vie[5].

CHAPITRE III

_Les femmes._

La nature et la société donnent aux femmes une grande habitude de

souffrir, et l’on ne saurait nier, ce me semble, que de nos jours elles

ne vaillent, en général, mieux que les hommes. Dans une époque où le mal

universel est l’égoïsme, les hommes, auxquels tous les intérêts positifs

se rapportent, doivent avoir moins de générosité, moins de sensibilité

que les femmes; elles ne tiennent à la vie que par les liens du cœur, et

lorsqu’elles s’égarent, c’est encore par un sentiment qu’elles sont

entraînées: leur personnalité est toujours à deux, tandis que celle de

l’homme n’a que lui-même pour but. On leur rend hommage par les

affections qu’elles inspirent, mais celles qu’elles accordent sont

presque toujours des sacrifices. La plus belle des vertus, le

dévouement, est leur jouissance et leur destinée; nul bonheur ne peut

exister pour elles que par le reflet de la gloire et des prospérités

d’un autre: enfin, vivre hors de soi-même, soit par les idées, soit par

les sentiments, soit surtout par les vertus, donne à l’âme un sentiment

habituel d’élévation.

Dans les pays où les hommes sont appelés par les institutions politiques

à exercer toutes les vertus militaires et civiles qu’inspire l’amour de

la patrie, ils reprennent la supériorité qui leur appartient; ils

rentrent avec éclat dans leurs droits de maîtres du monde: mais

lorsqu’ils sont condamnés de quelque manière à l’oisiveté, ou à la

servitude, ils tombent d’autant plus bas qu’ils devaient s’élever plus

haut. La destinée des femmes reste toujours la même, c’est leur âme

seule qui la fait, les circonstances politiques n’y influent en rien.

Lorsque les hommes ne savent pas, ou ne peuvent pas employer dignement

et noblement leur vie, la nature se venge sur eux des dons mêmes qu’ils

en ont reçus; l’activité du corps ne sert plus qu’à la paresse de

l’esprit, la force de l’âme devient de la rudesse; et le jour se passe

dans des exercices et des amusements vulgaires, les chevaux, la chasse,

les festins, qui conviendraient comme délassement, mais qui abrutissent

comme occupations. Pendant ce temps, les femmes cultivent leur esprit,

et le sentiment et la rêverie conservent dans leur âme l’image de tout

ce qui est noble et beau.

Les femmes allemandes ont un charme qui leur est tout à fait

particulier, un son de voix touchant, des cheveux blonds, un teint

éblouissant; elles sont modestes, mais moins timides que les Anglaises;

on voit qu’elles ont rencontré moins souvent des hommes qui leur fussent

supérieurs, et qu’elles ont d’ailleurs moins à craindre les jugements

sévères du public. Elles cherchent à plaire par la sensibilité, à

intéresser par l’imagination; la langue de la poésie et des beaux-arts

leur est connue; elles font de la coquetterie avec de l’enthousiasme,

comme on en fait en France avec de l’esprit et de la plaisanterie. La

loyauté parfaite qui distingue le caractère des Allemands rend l’amour

moins dangereux pour le bonheur des femmes, et peut-être

s’approchent-elles de ce sentiment avec plus de confiance, parce qu’il

est revêtu de couleurs romanesques, et que le dédain et l’infidélité y

sont moins à redouter qu’ailleurs.

L’amour est une religion en Allemagne, mais une religion poétique, qui

tolère trop volontiers tout ce que la sensibilité peut excuser. On ne

saurait le nier, la facilité du divorce, dans les provinces

protestantes, porte atteinte à la sainteté du mariage. On y change aussi

paisiblement d’époux que s’il s’agissait d’arranger les incidents d’un

drame; le bon naturel des hommes et des femmes fait qu’on ne mêle point

d’amertume à ces faciles ruptures, et, comme il y a chez les Allemands

plus d’imagination que de vraie passion, les événements les plus

bizarres s’y passent avec une tranquillité singulière; cependant, c’est

ainsi que les mœurs et le caractère perdent toute consistance; l’esprit

paradoxal ébranle les institutions les plus sacrées, et l’on n’y a sur

aucun sujet des règles assez fixes.

On peut se moquer avec raison des ridicules de quelques femmes

allemandes, qui s’exaltent sans cesse jusqu’à l’affectation, et dont les

doucereuses expressions effacent tout ce que l’esprit et le caractère

peuvent avoir de piquant et de prononcé; elles ne sont pas franches,

sans pourtant être fausses; seulement elles ne voient ni ne jugent rien

avec vérité, et les événements réels passent devant leurs yeux comme de

la fantasmagorie. Quand il leur arrive d’être légères, elles conservent

encore la teinte de _sentimentalité_ qui est en honneur dans leur pays.

Une femme allemande disait avec une expression mélancolique: «Je ne sais

à quoi cela tient, mais les absents me passent de l’âme». Une Française

aurait exprimé cette idée plus gaîment, mais le fond eût été le même.

Ces ridicules, qui font exception, n’empêchent pas que parmi les femmes

allemandes il n’y en ait beaucoup dont les sentiments sont vrais et les

manières simples. Leur éducation soignée et la pureté d’âme qui leur est

naturelle, rendent l’empire qu’elles exercent doux et soutenu; elles

vous inspirent chaque jour plus d’intérêt pour tout ce qui est grand et

généreux, plus de confiance dans tous les genres d’espoir, et savent

repousser l’aride ironie qui souffle un vent de mort sur les jouissances

du cœur. Néanmoins on trouve très rarement chez les Allemandes la

rapidité d’esprit qui anime l’entretien et met en mouvement toutes les

idées; ce genre de plaisir ne se rencontre guère que dans les sociétés

de Paris les plus piquantes et les plus spirituelles. Il faut l’élite

d’une capitale française pour donner ce rare amusement: partout

ailleurs on ne trouve d’ordinaire que de l’éloquence en public, ou du

charme dans l’intimité. La conversation, comme talent, n’existe qu’en

France; dans les autres pays, elle ne sert qu’à la politesse, à la

discussion ou à l’amitié: en France, c’est un art auquel l’imagination

et l’âme sont sans doute fort nécessaires, mais qui a pourtant aussi,

quand on le veut, des secrets pour suppléer à l’absence de l’une et de

l’autre.

CHAPITRE IV

_De l’influence de l’esprit de chevalerie sur l’amour et l’honneur._

La chevalerie est pour les modernes ce que les temps héroïques étaient

pour les anciens; tous les nobles souvenirs des nations européennes s’y

rattachent. A toutes les grandes époques de l’histoire, les hommes ont

eu pour principe universel d’action un enthousiasme quelconque. Ceux

qu’on appelait des héros, dans les siècles les plus reculés, avaient

pour but de civiliser la terre; les traditions confuses qui nous les

représentent comme domptant les monstres des forêts, font sans doute

allusion aux premiers périls dont la société naissante était menacée, et

dont les soutiens de son organisation encore nouvelle la préservaient.

Vint ensuite l’enthousiasme de la patrie: il inspira tout ce qui s’est

fait de grand et de beau chez les Grecs et chez les Romains: cet

enthousiasme s’affaiblit quand il n’y eut plus de patrie, et peu de

siècles après la chevalerie lui succéda. La chevalerie consistait dans

la défense du faible, dans la loyauté des combats, dans le mépris de la

ruse, dans cette charité chrétienne qui cherchait à mêler l’humanité

même à la guerre, dans tous les sentiments enfin qui substituèrent le

culte de l’honneur à l’esprit féroce des armes. C’est dans le Nord que

la chevalerie prit naissance, mais c’est dans le midi de la France

qu’elle s’est embellie par le charme de la poésie et de l’amour. Les

Germains avaient de tout temps respecté les femmes, mais ce furent les

Français qui cherchèrent à leur plaire; les Allemands avaient aussi

leurs chanteurs d’amour (_Minnesinger_), mais rien ne peut être comparé

à nos trouvères et à nos troubadours; et c’était peut-être à cette

source que nous devions puiser une littérature vraiment nationale.

L’esprit de la mythologie du Nord avait beaucoup plus de rapport que le

paganisme des anciens Gaulois avec le christianisme, et néanmoins il

n’est point de pays où les chrétiens aient été de plus nobles

chevaliers, et les chevaliers de meilleurs chrétiens qu’en France.

Les croisades réunirent les gentilshommes de tous les pays, et firent de

l’esprit de chevalerie comme une sorte de patriotisme européen, qui

remplissait du même sentiment toutes les âmes. Le régime féodal, cette

institution politique triste et sévère, mais qui consolidait, à quelques

égards, l’esprit de la chevalerie, en le transformant en lois, le régime

féodal, dis-je, s’est maintenu en Allemagne jusqu’à nos jours: il a été

détruit en France par le cardinal de Richelieu, et, depuis cette époque

jusqu’à la Révolution, les Français ont tout à fait manqué d’une source

d’enthousiasme. Je sais qu’on dira que l’amour de leurs rois en était

une; mais en supposant qu’un tel sentiment pût suffire à une nation, il

tient tellement à la personne même du souverain, que pendant le règne du

régent et de Louis XV, il eût été difficile, je pense, qu’il fît faire

rien de grand aux Français. L’esprit de chevalerie, qui brillait encore

par étincelles sous Louis XIV, s’éteignit après lui, et fut remplacé,

comme le dit un historien piquant et spirituel[6], par _l’esprit de

fatuité_, qui lui est entièrement opposé. Loin de protéger les femmes,

la fatuité cherche à les perdre; loin de dédaigner la ruse, elle s’en

sert contre ces êtres faibles qu’elle s’enorgueillit de tromper, et met

la profanation dans l’amour à la place du culte.

Le courage même, qui servait jadis de garant à la loyauté, ne fut plus

qu’un moyen brillant de s’en affranchir; car il n’importait pas d’être

vrai, mais il fallait seulement tuer en duel celui qui aurait prétendu

qu’on ne l’était pas; et l’empire de la société, dans le grand monde,

fit disparaître la plupart des vertus de la chevalerie. La France se

trouvait alors sans aucun genre d’enthousiasme; et comme il en faut un

aux nations pour ne pas se corrompre et se dissoudre, c’est sans doute

ce besoin naturel qui tourna, dès le milieu du dernier siècle, tous les

esprits vers l’amour de la liberté.

La marche philosophique du genre humain paraît donc devoir se diviser en

quatre ères différentes: les temps héroïques, qui fondèrent la

civilisation; le patriotisme, qui fit la gloire de l’antiquité; la

chevalerie, qui fut la religion guerrière de l’Europe; et l’amour de la

liberté, dont l’histoire a commencé vers l’époque de la réformation.

L’Allemagne, si l’on en excepte quelques cours avides d’imiter la

France, ne fut point atteinte par la fatuité, l’immoralité et

l’incrédulité, qui, depuis la régence, avaient altéré le caractère

naturel des Français. La féodalité conservait encore chez les Allemands

des maximes de chevalerie. On s’y battait en duel, il est vrai, moins

souvent qu’en France, parce que la nation germanique n’est pas aussi

vive que la nation française, et que toutes les classes du peuple ne

participent pas, comme en France, au sentiment de la bravoure; mais

l’opinion publique était plus sévère en général sur tout ce qui tenait à

la probité. Si un homme avait manqué de quelque manière aux lois de la

morale, dix duels par jour ne l’auraient relevé dans l’estime de

personne. On a vu beaucoup d’hommes de bonne compagnie, en France, qui,

accusés d’une action condamnable, répondaient: _Il se peut que cela soit

mal, mais personne, du moins, n’osera me le dire en face._ Il n’y a

point de propos qui suppose une plus grande dépravation; car où en

serait la société humaine, s’il suffisait de se tuer les uns les autres

pour avoir le droit de se faire d’ailleurs tout le mal possible; de

manquer à sa parole, de mentir, pourvu qu’on n’osât pas vous dire: «Vous

en avez menti»; enfin, de séparer la loyauté de la bravoure, et de

transformer le courage en un moyen d’impunité sociale?

Depuis que l’esprit chevaleresque s’était éteint en France, depuis qu’il

n’y avait plus de Godefroy, de Saint Louis, de Bayard qui protégeassent

la faiblesse, et se crussent liés par une parole comme par des chaînes

indissolubles, j’oserai dire, contre l’opinion reçue, que la France a

peut-être été, de tous les pays du monde, celui où les femmes étaient le

moins heureuses par le cœur. On appelait la France le paradis des

femmes, parce qu’elles y jouissaient d’une grande liberté; mais cette

liberté même venait de la facilité avec laquelle on se détachait

d’elles. Le Turc qui renferme sa femme, lui prouve au moins par là

qu’elle est nécessaire à son bonheur: l’homme à bonnes fortunes, tel que

le dernier siècle nous en a fourni tant d’exemples, choisit les femmes

pour victimes de sa vanité; et cette vanité ne consiste pas seulement à

les séduire, mais à les abandonner. Il faut qu’il puisse indiquer avec

des paroles légères et inattaquables en elles-mêmes, que telle femme l’a

aimé et qu’il ne s’en soucie plus. «Mon amour-propre me crie: _Fais-la

mourir de chagrin_», disait un ami du baron de Bezenval, et cet ami lui

parut très regrettable, quand une mort prématurée l’empêcha de suivre ce

beau dessein. _On se lasse de tout, mon ange_, écrit M. de La Clos, dans

un roman qui fait frémir par les raffinements d’immoralité qu’il

décèle. Enfin, dans ces temps où l’on prétendait que l’amour régnait en

France, il me semble que la galanterie mettait les femmes, pour ainsi

dire, hors la loi. Quand leur règne d’un moment était passé, il n’y

avait pour elles ni générosité, ni reconnaissance, ni même pitié. L’on

contrefaisait les accents de l’amour pour les faire tomber dans le

piège, comme le crocodile qui imite la voix des enfants pour attirer

leurs mères.

Louis XIV, si vanté par sa galanterie chevaleresque, ne se montra-t-il

pas le plus dur des hommes, dans sa conduite envers la femme dont il

avait été le plus aimé, madame de La Vallière? Les détails qu’on en lit

dans les mémoires de Madame sont affreux. Il navra de douleur l’âme

infortunée qui n’avait respiré que pour lui, et vingt années de larmes

au pied de la croix purent à peine cicatriser les blessures que le cruel

dédain du monarque avait faites. Rien n’est si barbare que la vanité; et

comme la société, le bon ton, la mode, le succès, mettent singulièrement

en jeu cette vanité, il n’est aucun pays où le bonheur des femmes soit

plus en danger que celui où tout dépend de ce qu’on appelle l’opinion,

et où chacun apprend des autres ce qu’il est de bon goût de sentir.

Il faut l’avouer, les femmes ont fini par prendre part à l’immoralité

qui détruisait leur véritable empire: en valant moins, elles ont moins

souffert. Cependant, à quelques exceptions près, la vertu des femmes

dépend toujours de la conduite des hommes. La prétendue légèreté des

femmes vient de ce qu’elles ont peur d’être abandonnées: elles se

précipitent dans la honte par crainte de l’outrage.

L’amour est une passion beaucoup plus sérieuse en Allemagne qu’en

France. La poésie, les beaux-arts, la philosophie même, et la religion,

ont fait de ce sentiment un culte terrestre qui répand un noble charme

sur la vie. Il n’y a point eu dans ce pays, comme en France, des écrits

licencieux qui circulaient dans toutes les classes, et détruisaient le

sentiment chez les gens du monde, et la moralité chez les gens du

peuple. Les Allemands ont cependant, il faut en convenir, plus

d’imagination que de sensibilité; et leur loyauté seule répond de leur

constance. Les Français, en général, respectent les devoirs positifs;

les Allemands se croient plus engagés par les affections que par les

devoirs. Ce que nous avons dit sur la facilité du divorce en est la

preuve; chez eux l’amour est plus sacré que le mariage. C’est par une

honorable délicatesse, sans doute, qu’ils sont surtout fidèles aux

promesses que les lois ne garantissent pas: mais celles que les lois

garantissent sont plus importantes pour l’ordre social.

L’esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi dire

passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté se retrouve

dans tous les rapports intimes; mais cette énergie sévère, qui

commandait aux hommes tant de sacrifices, aux femmes tant de vertus, et

faisait de la vie entière une œuvre sainte où dominait toujours la même

pensée, cette énergie chevaleresque des temps jadis n’a laissé dans

l’Allemagne qu’une empreinte effacée. Rien de grand ne s’y fera

désormais que par l’impulsion libérale qui a succédé dans l’Europe à la

chevalerie.

CHAPITRE V

_De l’Allemagne méridionale._

Il était assez généralement reconnu qu’il n’y avait de littérature que

dans le nord de l’Allemagne, et que les habitants du midi se livraient

aux jouissances de la vie physique, pendant que les contrées

septentrionales goûtaient plus exclusivement celles de l’âme. Beaucoup

d’hommes de génie sont nés dans le midi, mais ils se sont formés dans le

nord. On trouve non loin de la Baltique les plus beaux établissements,

les savants et les hommes de lettres les plus distingués; et depuis

Weimar jusqu’à Kœnigsberg, depuis Kœnigsberg jusqu’à Copenhague, les

brouillards et les frimas semblent l’élément naturel des hommes d’une

imagination forte et profonde.

Il n’est point de pays qui ait plus besoin que l’Allemagne de s’occuper

de littérature; car la société y offrant peu de charmes, et les

individus n’ayant pas pour la plupart cette grâce et cette vivacité que

donne la nature dans les pays chauds, il en résulte que les Allemands ne

sont aimables que quand ils sont supérieurs, et qu’il leur faut du génie

pour avoir beaucoup d’esprit.

La Franconie, la Souabe et la Bavière, avant la réunion illustre de

l’académie actuelle à Munich, étaient des pays singulièrement lourds et

monotones: point d’arts, la musique exceptée, peu de littérature; un

accent rude qui se prêtait difficilement à la prononciation des langues

latines; point de société; de grandes réunions qui ressemblaient à des

cérémonies plutôt qu’à des plaisirs; une politesse obséquieuse envers

une aristocratie sans élégance; de la bonté, de la loyauté dans toutes

les classes; mais une certaine raideur souriante, qui ôte tout à la fois

l’aisance et la dignité. On ne doit donc pas s’étonner des jugements

qu’on a portés, des plaisanteries qu’on a faites sur l’ennui de

l’Allemagne. Il n’y a que les villes littéraires qui puissent vraiment

intéresser, dans un pays où la société n’est rien, et la nature peu de

chose.

On aurait peut-être cultivé les lettres dans le midi de l’Allemagne avec

autant de succès que dans le nord, si les souverains avaient mis à ce

genre d’étude un véritable intérêt; cependant, il faut en convenir, les

climats tempérés sont plus propres à la société qu’à la poésie. Lorsque

le climat n’est ni sévère ni beau, quand on vit sans avoir rien à

craindre ni à espérer du ciel, on ne s’occupe guère que des intérêts

positifs de l’existence. Ce sont les délices du Midi, ou les rigueurs du

Nord, qui ébranlent fortement l’imagination. Soit qu’on lutte contre la

nature ou qu’on s’enivre de ses dons, la puissance de la création n’en

est pas moins forte, et réveille en nous le sentiment des beaux-arts, ou

l’instinct des mystères de l’âme.

De l'Allemagne; t.1 · 第 2 / 26 段