Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes le

DE

L’ALLEMAGNE

[Illustration]

(Autographe de Mᵐᵉ de Staël, communiqué par M. Charavay)

AUXERRE-PARIS.--IMPRIMERIE A. LANIER

Mᵐᵉ DE STAËL

DE

L’Allemagne

_TOME PREMIER_

[Illustration]

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

_Tous Droits réservés_

_NOTICE SUR MADAME DE STAËL_

_Anne-Louise-Germaine Necker, née à Paris en 1766, était la fille du

célèbre ministre français; sa mère douée d’un caractère très ferme

l’éleva sévèrement, et, jeune enfant, l’admit dans son salon à entendre

les conversations sérieuses et instructives de gens tels que Buffon,

Marmontel, Grimm, etc._

_En 1785 elle avait épousé le baron de Staël-Holstein, diplomate

suédois, qui devint ambassadeur à Paris, mais cette union ne fut pas

heureuse._

_Le début de Mᵐᵉ de Staël dans la littérature date de 1788 par des_

Lettres sur J.-J. Rousseau, _où elle montre un grand enthousiasme pour

le philosophe genevois_.

_Lorsqu’éclata la Révolution, elle accepta d’abord les réformes avec

admiration, mais bientôt son ardeur se refroidit, et elle présenta même

un plan d’évasion des Tuileries. En 1792 et l’année suivante, après la

mort du roi, elle présenta au gouvernement révolutionnaire une défense

en faveur de Marie-Antoinette. Après le 9 thermidor, elle publia une

brochure qui fut remarquée_: Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt

et aux Français. _Sous le Directoire, elle exerça, par son salon et par

ses écrits, une grande influence, soutint les directeurs, et fit rentrer

Talleyrand aux affaires. Elle était l’âme du_ Cercle constitutionnel

_dont Benjamin Constant était l’orateur. De bonne heure elle avait

pressenti Bonaparte et son ambition, aussi le Premier Consul l’exila, en

1802, à quarante lieues de Paris; mais elle préféra se retirer en

Allemagne, à Weimar, où elle connut Gœthe, Wieland et Schiller._

_La mort de son père, pour qui elle professait un véritable culte, la

rappela à Coppet en 1804. Pour se distraire de sa douleur, elle voyagea

en Italie et y composa_ Corinne, _son célèbre roman. Cette œuvre

indisposa vivement Napoléon, qui en composa lui-même, dit-on, une

critique insérée au_ Moniteur. _Retournée en Allemagne en 1808, Mᵐᵉ de

Staël mit la dernière main à son livre_ de l’Allemagne. _Elle vint

incognito à Paris pour en surveiller l’impression; mais Fouché, le chef

de la police, eut vent de l’affaire. Le livre fut livré au pilon et ne

put être réimprimé qu’en 1814. Quant à Mᵐᵉ de Staël, elle reçut l’ordre

de quitter Paris dans les trois jours. Le gouvernement impérial rendit

la prison de Coppet de plus en plus étroite et eut soin d’en éloigner

tous les amis de Mᵐᵉ de Staël. Celle-ci réussit cependant à s’échapper

en 1812. Dès lors elle habita successivement Vienne, Moscou,

Saint-Pétersbourg, la Suède et enfin Londres, suscitant partout la

coalition contre Napoléon, et poursuivant la revendication d’une somme

de deux millions due à son père, somme qui lui fut restituée par le

gouvernement de Louis XVIII._

_Elle ne rentra en France qu’en 1815 et mourut à Paris deux ans après,

au retour d’un dernier voyage en Italie, où elle avait été pour rétablir

sa santé. On apprit alors qu’elle s’était remariée, mais secrètement,

avec M. de Rocca, jeune officier qu’elle avait connu à Genève. De son

premier mariage elle avait eu trois enfants, deux fils et une fille.

Celle-ci épousa M. de Broglie, pair de France. Des deux fils, l’un

mourut fort jeune; l’autre, le baron de Staël (1790-1827), s’occupa

d’agronomie, d’études philanthropiques et donna une édition des_ Œuvres

_de sa mère._

_Mᵐᵉ de Staël peut passer comme un de nos plus grands écrivains; on

trouve chez elle de la profondeur et une érudition variée, jointes à

beaucoup de finesse et à une grande connaissance du monde. Outre les

œuvres déjà citées, il convient d’ajouter:_ Delphine _(1802)_;

Considérations sur la Révolution française _(1818), et plusieurs

brochures qui ne furent pas étrangères au ressentiment de Napoléon à son

égard._

PRÉFACE

_Ce 1ᵉʳ octobre 1813._

En 1810, je donnai le manuscrit de cet ouvrage sur l’Allemagne au

libraire qui avait imprimé _Corinne_. Comme j’y manifestais les mêmes

opinions, et que j’y gardais le même silence sur le gouvernement actuel

des Français que dans mes écrits précédents, je me flattai qu’il me

serait aussi permis de le publier; toutefois, peu de jours après l’envoi

de mon manuscrit, il parut un décret sur la liberté de la presse d’une

nature très singulière; il y était dit, «qu’aucun ouvrage ne pourrait

être imprimé sans avoir été examiné par des censeurs». Soit; on était

accoutumé en France, sous l’ancien régime, à se soumettre à la censure;

l’esprit public marchait alors dans le sens de la liberté et rendait une

telle gêne peu redoutable; mais un petit article, à la fin du nouveau

règlement, disait que «lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage

et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à

l’imprimer, mais que le ministre de la police aurait alors le droit de

le supprimer tout entier, s’il le jugeait convenable». Ce qui veut dire,

que telles ou telles formes seraient adoptées, jusqu’à ce qu’on jugeât à

propos de ne plus les suivre: une loi n’était pas nécessaire pour

décréter l’absence des lois, il valait mieux s’en tenir au simple fait

du pouvoir absolu.

Mon libraire cependant prit sur lui la responsabilité de la publication

de mon livre, en le soumettant à la censure, et notre accord fut ainsi

conclu. Je vins à quarante lieues de Paris pour suivre l’impression de

cet ouvrage, et c’est là que pour la dernière fois j’ai respiré l’air de

France. Je m’étais interdit dans ce livre, comme on le verra, toute

réflexion sur l’état politique de l’Allemagne; je me supposais à

cinquante années du temps présent, mais le temps présent ne permet pas

qu’on l’oublie. Plusieurs censeurs examinèrent mon manuscrit; ils

supprimèrent les diverses phrases que j’ai rétablies, en les désignant

par des notes; enfin, à ces phrases près, ils permirent l’impression du

livre tel que je le publie maintenant, car je n’ai cru devoir y rien

changer. Il me semble curieux de montrer quel est un ouvrage qui peut

attirer maintenant en France sur la tête de son auteur la persécution la

plus cruelle.

Au moment où cet ouvrage allait paraître, et lorsqu’on avait déjà tiré

les dix mille exemplaires de la première édition, le ministre de la

police, connu sous le nom du général Savary, envoya ses gendarmes chez

le libraire, avec ordre de mettre en pièces toute l’édition, et

d’établir des sentinelles aux diverses issues du magasin, dans la

crainte qu’un seul exemplaire de ce dangereux écrit ne pût s’échapper.

Un commissaire de police fut chargé de surveiller cette expédition, dans

laquelle le général Savary obtint aisément la victoire; et ce pauvre

commissaire est, dit-on, mort des fatigues qu’il a éprouvées, en

s’assurant avec trop de détail de la destruction d’un si grand nombre de

volumes, ou plutôt de leur transformation en un carton parfaitement

blanc, sur lequel aucune trace de la raison humaine n’est restée; la

valeur intrinsèque de ce carton, estimée à vingt louis, est le seul

dédommagement que le libraire ait obtenu du général ministre.

Au moment où l’on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne

l’ordre de livrer la copie sur laquelle on l’avait imprimé, et de

quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que

les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en

voyage; j’écrivis donc au ministre de la police qu’il me fallait huit

jours pour faire venir de l’argent et ma voiture. Voici la lettre qu’il

me répondit:

POLICE GÉNÉRALE

CABINET DU MINISTRE

_Paris, 3 octobre 1810._

«J’ai reçu, madame, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de

m’écrire. Monsieur votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas

d’inconvénients à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit

jours: je désire qu’ils suffisent aux arrangements qui vous restent à

prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.

«Il ne faut point rechercher la cause de l’ordre que je vous ai signifié

dans le silence que vous avez gardé à l’égard de l’empereur dans votre

dernier ouvrage, ce serait une erreur; il ne pouvait pas y trouver de

place qui fût digne de lui; mais votre exil est une conséquence

naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs

années. Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et

nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les

peuples que vous admirez.

«Votre dernier ouvrage n’est point français; c’est moi qui en ai arrêté

l’impression. Je regrette la perte qu’il va faire éprouver au libraire,

mais il ne m’est pas possible de le laisser paraître.

«Vous savez, madame, qu’il ne vous avait été permis de sortir de Coppet

que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon

prédécesseur vous a laissé habiter le département de Loir-et-Cher, vous

n’avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des

dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd’hui vous

m’obligez à les faire exécuter strictement, et il ne faut vous en

prendre qu’à vous-même.

«Je mande à M. Corbigny[1] de tenir la main à l’exécution de l’ordre que

je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.

«Je suis aux regrets, madame, que vous m’ayez contraint de commencer ma

correspondance avec vous par une mesure de rigueur; il m’aurait été plus

agréable de n’avoir qu’à vous offrir des témoignages de la haute

considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être,

«MADAME,

«Votre très humble et très obéissant serviteur,

_Signé_: LE DUC DE ROVIGO.

_Madame de Staël._

«_P.-S._--J’ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de

Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports

dans lesquels vous pouvez vous embarquer: je vous invite à me faire

connaître celui que vous aurez choisi[2]».

* * * * *

J’ajouterai quelques réflexions à cette lettre déjà, ce me semble, assez

curieuse par elle-même.--Il m’a paru, dit le général Savary, que _l’air

de ce pays ne vous convenait pas_; quelle gracieuse manière d’annoncer à

une femme alors, hélas! mère de trois enfants, à la fille d’un homme qui

a servi la France avec tant de foi, qu’on la bannit, à jamais, du lieu

de sa naissance, sans qu’il lui soit permis de réclamer d’aucune manière

contre une peine réputée la plus cruelle après la condamnation à mort!

Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier, se vantant de

sa politesse envers ceux qu’il conduit en prison, dit:

Aussi je suis aimé de tous ceux que j’arrête.

Je ne sais si telle était l’intention du général Savary.

Il ajoute que _les Français n’en sont pas réduits à prendre pour modèles

les peuples que j’admire_. Ces peuples, ce sont les Anglais d’abord, et,

à plusieurs égards, les Allemands. Toutefois je ne crois pas qu’on

puisse m’accuser de ne pas aimer la France. Je n’ai que trop montré le

regret d’un séjour où je conserve tant d’objets d’affection, où ceux qui

me sont chers me plaisent tant! Mais de cet attachement peut-être trop

vif pour une contrée si brillante et pour ses spirituels habitants, il

ne s’ensuivait point qu’il dût m’être interdit d’admirer l’Angleterre.

On l’a vue, comme un chevalier armé pour la défense de l’ordre social,

préserver l’Europe pendant dix années de l’anarchie, et pendant dix

autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au commencement de

la révolution, le but des espérances et des efforts des Français; mon

âme en est restée où la leur était alors.

A mon retour dans la terre de mon père, le préfet de Genève me défendit

de m’en éloigner à plus de quatre lieues. Je me permis un jour d’aller

jusqu’à dix, dans le simple but d’une promenade; aussitôt les gendarmes

coururent après moi, l’on défendit au maître de poste de me donner des

chevaux, et l’on eût dit que le salut de l’État dépendait d’une aussi

faible existence que la mienne. Je me résignai cependant encore à cet

emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup me le rendit

tout à fait insupportable. Quelques-uns de mes amis furent exilés, parce

qu’ils avaient eu la générosité de venir me voir; c’en était trop:

porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de

ceux qu’on aime, craindre de leur écrire, de prononcer leur nom, être

l’objet tour à tour, ou des preuves d’affection qui font trembler pour

ceux qui vous les donnent, ou des bassesses raffinées que la terreur

inspire, c’était une situation à laquelle il fallait se soustraire si

l’on voulait encore vivre!

On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces persécutions

continuelles étaient une preuve de l’importance qu’on attachait à moi;

j’aurais pu répondre que je n’avais mérité

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.

Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à mon

amour-propre, car je savais qu’il n’est personne maintenant en France,

depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, qui ne puisse être trouvé

digne d’être rendu malheureux. On me tourmenta dans tous les intérêts de

ma vie, dans tous les points sensibles de mon caractère, et l’autorité

condescendit à se donner la peine de me bien connaître pour mieux me

faire souffrir. Ne pouvant donc désarmer cette autorité par le simple

sacrifice de mon talent, et résolue à ne lui en pas offrir le servage,

je crus sentir au fond de mon cœur ce que m’aurait conseillé mon père,

et je partis.

Il m’importe, je le crois, de faire connaître au public ce livre

calomnié, ce livre, source de tant de peines: et quoique le général

Savary m’ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage _n’était pas

français_, comme je me garde bien de voir en lui le représentant de la

France, c’est aux Français tels que je les ai connus que j’adresserai

avec confiance un écrit où j’ai tâché, selon mes forces, de relever la

gloire des travaux de l’esprit humain.

L’Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée comme

le cœur de l’Europe, et la grande association continentale ne saurait

retrouver son indépendance que par celle de ce pays. La différence des

langues, les limites naturelles, les souvenirs d’une même histoire, tout

contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu’on appelle

des nations; de certaines proportions leur sont nécessaires pour

exister, de certaines qualités les distinguent; et si l’Allemagne était

réunie à la France, il s’ensuivrait aussi que la France serait réunie à

l’Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme les Français de

Rome, altéreraient par degrés le caractère des compatriotes de Henri IV:

les vaincus, à la longue, modifieraient les vainqueurs, et tous

finiraient par y perdre.

J’ai dit dans mon ouvrage que les Allemands _n’étaient pas une nation_;

et certes ils donnent au monde maintenant d’héroïques démentis à cette

crainte. Mais ne voit-on pas cependant quelques pays germaniques

s’exposer, en combattant contre leurs compatriotes, au mépris de leurs

alliés mêmes, les Français? Ces auxiliaires, dont on hésite à prononcer

le nom, comme s’il était temps encore de le cacher à la postérité; ces

auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par l’opinion ni même par

l’intérêt, encore moins par l’honneur; mais une peur imprévoyante a

précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans réfléchir qu’ils

étaient eux-mêmes la cause de cette force devant laquelle ils se

prosternaient.

Les Espagnols, à qui l’on peut appliquer ce beau vers anglais de

Southey:

And those who suffer bravely save mankind,

_et ceux qui souffrent bravement sauvent l’espèce humaine_; les

Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils n’auraient

pas plus consenti alors au joug des étrangers, que depuis qu’ils ont

atteint la barrière des Pyrénées, et qu’ils sont défendus par le

caractère antique et le génie moderne de lord Wellington. Mais, pour

accomplir ces grandes choses, il fallait une persévérance que

l’événement ne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort

de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se

résigner à la destinée, mais jamais les nations; car ce sont elles qui

seules peuvent commander à cette destinée: une volonté de plus, et le

malheur serait dompté.

La soumission d’un peuple à un autre est contre nature. Qui croirait

maintenant à la possibilité d’entamer l’Espagne, la Russie,

l’Angleterre, la France? Pourquoi n’en serait-il pas de même de

l’Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore être asservis, leur

infortune déchirerait le cœur; mais on serait toujours tenté de leur

dire, comme mademoiselle de Mancini à Louis XIV: _Vous êtes roi, sire,

et vous pleurez!_--Vous êtes une nation, et vous pleurez!

Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien étranger

au moment actuel; cependant il sera peut-être doux à cette pauvre et

noble Allemagne de se rappeler ses richesses intellectuelles au milieu

des ravages de la guerre. Il y a trois ans que je désignais la Prusse et

les pays du Nord qui l’environnent comme _la patrie de la pensée_; en

combien d’actions généreuses cette pensée ne s’est-elle pas transformée!

ce que les philosophes mettaient en système s’accomplit, et

l’indépendance de l’âme fondera celle des États.

OBSERVATIONS GÉNÉRALES

On peut rapporter l’origine des principales nations de l’Europe à trois

grandes races différentes: la race latine, la race germanique, et la

race esclavonne. Les Italiens, les Français, les Espagnols et les

Portugais ont reçu des Romains leur civilisation et leur langage; les

Allemands, les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les

Hollandais sont des peuples teutoniques; enfin, parmi les Esclavons, les

Polonais et les Russes occupent le premier rang. Les nations dont la

culture intellectuelle est d’origine latine, sont plus anciennement

civilisées que les autres; elles ont pour la plupart hérité de l’habile

sagacité des Romains dans le maniement des affaires de ce monde. Des

institutions sociales, fondées sur la religion païenne, ont précédé chez

elles l’établissement du christianisme; et quand les peuples du Nord

sont venus les conquérir, ces peuples ont adopté, à beaucoup d’égards,

les mœurs du pays dont ils étaient les vainqueurs.

Ces observations doivent sans doute être modifiées d’après les climats,

les gouvernements et les faits de chaque histoire. La puissance

ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables en Italie. Les longues

guerres avec les Arabes ont fortifié les habitudes militaires et

l’esprit entreprenant des Espagnols; mais en général cette partie de

l’Europe, dont les langues dérivent du latin, et qui a été initiée de

bonne heure dans la politique de Rome, porte le caractère d’une vieille

civilisation qui, dans l’origine, était païenne. On y trouve moins de

penchant pour les idées abstraites que chez les nations germaniques; on

s’y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres, et ces

peuples, comme leurs instituteurs, les Romains, savent seuls pratiquer

l’art de la domination.

Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des

Romains; elles ont été civilisées plus tard, et seulement par le

christianisme; elles ont passé immédiatement d’une sorte de barbarie à

la société chrétienne: les temps de la chevalerie, l’esprit du moyen âge

sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoique les savants de ces pays

aient étudié les auteurs grecs et latins, plus même que ne l’ont fait

les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d’une

couleur ancienne plutôt qu’antique; leur imagination se plaît dans les

vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des

sorcières et des revenants; et les mystères d’une nature rêveuse et

solitaire forment le principal charme de leurs poésies.

L’analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être

méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution

leur assure, il est vrai, parmi ces nations, une supériorité décidée;

néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constamment parmi

les divers peuples d’origine germanique. L’indépendance et la loyauté

signalèrent de tout temps ces peuples; ils ont été toujours bons et

fidèles, et c’est à cause de cela même peut-être que leurs écrits

portent une empreinte de mélancolie; car il arrive souvent aux nations,

comme aux individus, de souffrir pour leurs vertus.

La civilisation des Esclavons ayant été plus moderne et plus précipitée

que celle des autres peuples, on voit plutôt en eux jusqu’à présent

l’imitation que l’originalité: ce qu’ils ont d’européen est français; ce

qu’ils ont d’asiatique est trop peu développé pour que leurs écrivains

puissent encore manifester le véritable caractère qui leur serait

naturel. Il n’y a donc dans l’Europe littéraire que deux grandes

divisions très marquées; la littérature imitée des anciens, et celle qui

doit sa naissance à l’esprit du moyen âge; la littérature qui, dans son

origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme, et la littérature

dont l’impulsion et le développement appartiennent à une religion

essentiellement spiritualiste.

On pourrait dire avec raison que les Français et les Allemands sont aux

deux extrémités de la chaîne morale, puisque les uns considèrent les

objets extérieurs comme le mobile de toutes les idées, et les autres,

les idées comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations

cependant s’accordent assez bien sous les rapports sociaux; mais il n’en

est point de plus opposées dans leur système littéraire et

philosophique. L’Allemagne intellectuelle n’est presque pas connue de la

France: bien peu d’hommes de lettres parmi nous s’en sont occupés. Il

est vrai qu’un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agréable

légèreté, qui fait prononcer sur ce qu’on ignore, peut avoir de

l’élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le

tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu’aux

livres; les Français ont quelquefois aussi celui de mettre dans les

livres ce qui ne convient qu’à la conversation; et nous avons tellement

épuisé tout ce qui est superficiel que, même pour la grâce, et surtout

pour la variété, il faudrait, ce me semble, essayer d’un peu plus de

profondeur.

J’ai donc cru qu’il pouvait y avoir quelques avantages à faire connaître

le pays de l’Europe où l’étude et la méditation ont été portées si loin

qu’on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions

que le pays et les livres m’ont suggérées seront partagées en quatre

sections. La première traitera de l’Allemagne et des mœurs des

Allemands; la seconde, de la littérature et des arts; la troisième, de

la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de

l’enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec

les autres. Le caractère national influe sur la littérature; la

littérature et la philosophie sur la religion; et l’ensemble peut seul

faire connaître en entier chaque partie; mais il fallait cependant se

soumettre à une division apparente pour rassembler à la fin tous les

rayons dans le même foyer.

Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en

philosophie, des opinions étrangères à celles qui règnent en France;

mais soit qu’elles paraissent justes ou non, soit qu’on les adopte ou

qu’on les combatte, elles donnent toujours à penser. «Car nous n’en

sommes pas, j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire

la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d’y

pénétrer[3]».

Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus

instruits et les plus méditatifs de l’Europe, ne méritent pas qu’on

accorde un moment d’attention à leur littérature et à leur philosophie.

On oppose à l’une qu’elle n’est pas de bon goût, et à l’autre qu’elle

est pleine de folies. Il se pourrait qu’une littérature ne fût pas

conforme à notre législation du bon goût, et qu’elle contînt des idées

nouvelles dont nous puissions nous enrichir en les modifiant à notre

manière. C’est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare

plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature

est menacée ferait croire que l’esprit français lui-même a besoin

maintenant d’être renouvelé par une sève plus vigoureuse; et comme

l’élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes,

il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.

Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on

croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la

raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu’il est toujours

agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se

persuader que des écrivains d’une érudition immense, et qui connaissent

tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s’occupent depuis

vingt années de pures absurdités?

Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles

d’impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement

de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l’inquisition

pour avoir dit que la terre tournait; et dans le dix-huitième,

quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot

fanatique. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il

soit, scandalisent toujours le vulgaire: l’étude et l’examen peuvent

seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est

impossible d’acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même

celles qu’on a; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme

à des vérités, mais comme au pouvoir; et c’est ainsi que la raison

humaine s’habitue à la servitude, dans le champ même de la littérature

et de la philosophie.

DE L’ALLEMAGNE

PREMIÈRE PARTIE

DE L’ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS.

CHAPITRE PREMIER

_De l’aspect de l’Allemagne._

La multitude et l’étendue des forêts indiquent une civilisation encore

nouvelle: le vieux sol du Midi ne conserve presque plus d’arbres, et le

soleil tombe à plomb sur la terre dépouillée par les hommes. L’Allemagne

offre encore quelques traces d’une nature non habitée. Depuis les Alpes

jusqu’à la mer, entre le Rhin et le Danube, vous voyez un pays couvert

de chênes et de sapins, traversé par des fleuves d’une imposante beauté,

et coupé par des montagnes dont l’aspect est très pittoresque; mais de

vastes bruyères, des sables, des routes souvent négligées, un climat

sévère, remplissent d’abord l’âme de tristesse; et ce n’est qu’à la

longue qu’on découvre ce qui peut attacher à ce séjour.

Le midi de l’Allemagne est très bien cultivé; cependant il y a toujours

dans les plus belles contrées de ce pays quelque chose de sérieux, qui

fait plutôt penser au travail qu’aux plaisirs, aux vertus des habitants

qu’aux charmes de la nature.

Les débris des châteaux forts, qu’on aperçoit sur le haut des montagnes,

les maisons bâties de terre, les fenêtres étroites, les neiges qui,

pendant l’hiver, couvrent des plaines à perte de vue, causent une

impression pénible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et

dans les hommes, resserre d’abord le cœur. Il semble que le temps marche

là plus lentement qu’ailleurs, que la végétation ne se presse pas plus

dans le sol que les idées dans la tête des hommes, et que les sillons

réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre pesante.

Néanmoins, quand on a surmonté ces sensations irréfléchies, le pays et

les habitants offrent à l’observation quelque chose d’intéressant et de

poétique: vous sentez que des âmes et des imaginations douces ont

embelli ces campagnes. Les grands chemins sont plantés d’arbres

fruitiers, placés là pour rafraîchir le voyageur. Les paysages dont le

Rhin est entouré sont superbes presque partout; on dirait que ce fleuve

est le génie tutélaire de l’Allemagne; ses flots sont purs, rapides et

majestueux comme la vie d’un ancien héros: le Danube se divise en

plusieurs branches; les ondes de l’Elbe et de la Sprée se troublent

facilement par l’orage; le Rhin seul est presque inaltérable. Les

contrées qu’il traverse paraissent tout à la fois si sérieuses et si

variées, si fertiles et si solitaires, qu’on serait tenté de croire que

c’est lui-même qui les a cultivées, et que les hommes d’à présent n’y

sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant, les hauts faits des temps

jadis, et l’ombre d’Arminius semble errer encore sur ces rivages

escarpés.

Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Allemagne; ces

monuments rappellent les siècles de la chevalerie; dans presque toutes

les villes, les musées publics conservent des restes de ces temps-là. On

dirait que les habitants du Nord, vainqueurs du monde, en partant de la

Germanie, y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes, et que le

pays tout entier ressemble au séjour d’un grand peuple qui depuis

longtemps l’a quitté. Il y a dans la plupart des arsenaux des villes

allemandes, des figures de chevaliers en bois peint, revêtus de leur

armure; le casque, le bouclier, les cuissards, les éperons, tout est

selon l’ancien usage, et l’on se promène au milieu de ces morts debout,

dont les bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires, qui

tiennent aussi de même leurs lances en arrêt. Cette image immobile

d’actions jadis si vives cause une impression pénible. C’est ainsi

qu’après les tremblements de terre on a retrouvé des hommes engloutis

qui avaient gardé pendant longtemps encore le dernier geste de leur

dernière pensée.

L’architecture moderne, en Allemagne, n’offre rien qui mérite d’être

cité; mais les villes sont en général bien bâties, et les propriétaires

les embellissent avec une sorte de soin plein de bonhomie. Les maisons,

dans plusieurs villes, sont peintes en dehors de diverses couleurs: on y

voit des figures de saints, des ornements de tout genre, dont le goût

n’est assurément pas parfait, mais qui varient l’aspect des habitations

et semblent indiquer un désir bienveillant de plaire à ses concitoyens

et aux étrangers. L’éclat et la splendeur d’un palais servent à

l’amour-propre de celui qui le possède; mais la décoration soignée, la

parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque chose

d’hospitalier.

Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties de

l’Allemagne qu’en Angleterre; le luxe des jardins suppose toujours qu’on

aime la nature. En Angleterre, des maisons très simples sont bâties au

milieu des parcs les plus magnifiques; le propriétaire néglige sa

demeure et pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette

simplicité réunies n’existent sûrement pas au même degré en Allemagne;

cependant, à travers le manque de fortune et l’orgueil féodal, on

aperçoit en tout un certain amour du beau qui, tôt ou tard, doit donner

du goût et de la grâce, puisqu’il en est la véritable source. Souvent,

au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des

harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent

transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble.

L’imagination des habitants du Nord tâche ainsi de se composer une

nature d’Italie; et pendant les jours brillants d’un été rapide, l’on

parvient quelquefois à s’y tromper.

CHAPITRE II

_Des mœurs et du caractère des Allemands._

Quelques traits principaux peuvent seuls convenir également à toute la

nation allemande; car les diversités de ce pays sont telles, qu’on ne

sait comment réunir sous un même point de vue des religions, des

gouvernements, des climats, des peuples mêmes si différents. L’Allemagne

du Midi est, à beaucoup d’égards, tout autre que celle du Nord; les

villes de commerce ne ressemblent point aux villes célèbres par leurs

universités; les petits États diffèrent sensiblement des deux grandes

monarchies, la Prusse et l’Autriche. L’Allemagne était une fédération

aristocratique; cet empire n’avait point un centre commun de lumières et

d’esprit public; il ne formait pas une nation compacte, et le lien

manquait au faisceau. Cette division de l’Allemagne, funeste à sa force

politique, était cependant très favorable aux essais de tout genre que

pouvait tenter le génie et l’imagination. Il y avait une sorte

d’anarchie douce et paisible, en fait d’opinions littéraires et

métaphysiques, qui permettait à chaque homme le développement entier de

sa manière de voir individuelle.

Comme il n’existe point de capitale où se rassemble la bonne compagnie

de toute l’Allemagne, l’esprit de société y exerce peu de pouvoir;

l’empire du goût et l’arme du ridicule y sont sans influence. La plupart

des écrivains et des penseurs travaillent dans la solitude, ou seulement

entourés d’un petit cercle qu’ils dominent. Ils se laissent aller,

chacun séparément, à tout ce que leur inspire une imagination sans

contrainte; et si l’on peut apercevoir quelques traces de l’ascendant de

la mode en Allemagne, c’est par le désir que chacun éprouve de se

montrer tout à fait différent des autres. En France, au contraire,

chacun aspire à mériter ce que Montesquieu disait de Voltaire: _Il a

plus que personne l’esprit que tout le monde a_. Les écrivains allemands

imiteraient plus volontiers encore les étrangers que leurs compatriotes.

En littérature, comme en politique, les Allemands ont trop de

considération pour les étrangers, et pas assez de préjugés nationaux.

C’est une qualité dans les individus que l’abnégation de soi-même et

l’estime des autres; mais le patriotisme des nations doit être égoïste.

La fierté des Anglais sert puissamment à leur existence politique; la

bonne opinion que les Français ont d’eux-mêmes a toujours beaucoup

contribué à leur ascendant sur l’Europe; le noble orgueil des Espagnols

les a rendus jadis souverains d’une portion du monde. Les Allemands sont

Saxons, Prussiens, Bavarois, Autrichiens; mais le caractère germanique,

sur lequel devrait se fonder la force de tous, est morcelé comme la

terre même qui a tant de différents maîtres.

J’examinerai séparément l’Allemagne du Midi et celle du Nord: mais je me

bornerai maintenant aux réflexions qui conviennent à la nation entière.

Les Allemands ont en général de la sincérité et de la fidélité; ils ne

manquent presque jamais à leur parole, et la tromperie leur est

étrangère. Si ce défaut s’introduisait jamais en Allemagne, ce ne

pourrait être que par l’envie d’imiter les étrangers, de se montrer

aussi habile qu’eux, et surtout de n’être pas leur dupe; mais le bon

sens et le bon cœur ramèneraient bientôt les Allemands à sentir qu’on

n’est fort que par sa propre nature, et que l’habitude de l’honnêteté

rend tout à fait incapable, même quand on le veut, de se servir de la

ruse. Il faut, pour tirer parti de l’immoralité, être armé tout à fait à

la légère, et ne pas porter en soi-même une conscience et des scrupules

qui vous arrêtent à moitié chemin, et vous font éprouver d’autant plus

vivement le regret d’avoir quitté l’ancienne route, qu’il vous est

impossible d’avancer hardiment dans la nouvelle.

Il est aisé, je le crois, de démontrer que, sans la morale, tout est

hasard et ténèbres. Néanmoins on a vu souvent chez les nations latines

une politique singulièrement adroite dans l’art de s’affranchir de tous

les devoirs; mais on peut le dire à la gloire de la nation allemande,

elle a presque l’incapacité de cette souplesse hardie qui fait plier

toutes les vérités pour tous les intérêts, et sacrifie tous les

engagements à tous les calculs. Ses défauts, comme ses qualités, la

soumettent à l’honorable nécessité de la justice.

La puissance du travail et de la réflexion est aussi l’un des traits

distinctifs de la nation allemande. Elle est naturellement littéraire et

philosophique; toutefois la séparation des classes, qui est plus

prononcée en Allemagne que partout ailleurs, parce que la société n’en

adoucit pas les nuances, nuit à quelques égards à l’esprit proprement

dit. Les nobles y ont trop peu d’idées, et les gens de lettres trop peu

d’habitude des affaires. L’esprit est un mélange de la connaissance des

choses et des hommes; et la société où l’on agit sans but, et pourtant

avec intérêt, est précisément ce qui développe le mieux les facultés les

plus opposées. C’est l’imagination, plus que l’esprit, qui caractérise

les Allemands. J.-P. Richter, l’un de leurs écrivains les plus

distingués, a dit que _l’empire de la mer était aux Anglais, celui de la

terre aux Français, et celui de l’air aux Allemands_: en effet, on

aurait besoin, en Allemagne, de donner un centre et des bornes à cette

éminente faculté de penser, qui s’élève et se perd dans le vague,

pénètre et disparaît dans la profondeur, s’anéantit à force

d’impartialité, se confond à force d’analyse, enfin manque de certains

défauts qui puissent servir de circonscription à ses qualités.

On a beaucoup de peine à s’accoutumer, en sortant de France, à la

lenteur et à l’inertie du peuple allemand; il ne se presse jamais, il

trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne _c’est

impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est question

d’agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les difficultés; et leur

respect pour la puissance vient plus encore de ce qu’elle ressemble à la

destinée, que d’aucun motif intéressé. Les gens du peuple ont des formes

assez grossières, surtout quand on veut heurter leur manière d’être

habituelle; ils auraient naturellement, plus que les nobles, cette

sainte antipathie pour les mœurs, les coutumes et les langues

étrangères, qui fortifie dans tous les pays le lien national. L’argent

qu’on leur offre ne dérange pas leur façon d’agir, la peur ne les en

détourne pas; ils sont très capables enfin de cette fixité en toutes

choses, qui est une excellente donnée pour la morale; car l’homme que la

crainte et plus encore l’espérance mettent sans cesse en mouvement,

passe aisément d’une opinion à l’autre, quand son intérêt l’exige.

Dès que l’on s’élève un peu au-dessus de la dernière classe du peuple

en Allemagne, on s’aperçoit aisément de cette vie intime, de cette

poésie de l’âme qui caractérise les Allemands. Les habitants des villes

et des campagnes, les soldats et les laboureurs, savent presque tous la

musique; il m’est arrivé d’entrer dans de pauvres maisons noircies par

la fumée de tabac, et d’entendre tout à coup non seulement la maîtresse,

mais le maître du logis, improviser sur le clavecin, comme les Italiens

improvisent en vers. L’on a soin, presque partout, que, les jours de

marché, il y ait des joueurs d’instruments à vent sur le balcon de

l’hôtel-de-ville qui domine la place publique: les paysans des environs

participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. Les

écoliers se promènent dans les rues, le dimanche, en chantant les

psaumes en chœur. On raconte que Luther fit souvent partie de ce chœur,

dans sa première jeunesse. J’étais à Eisenach, petite ville de Saxe, un

jour d’hiver si froid, que les rues mêmes étaient encombrées de neige;

je vis une longue suite de jeunes gens en manteau noir, qui traversaient

la ville en célébrant les louanges de Dieu. Il n’y avait qu’eux dans la

rue, car la rigueur des frimas en écartait tout le monde, et ces voix,

presque aussi harmonieuses que celles du midi, en se faisant entendre au

milieu d’une nature si sévère, causaient d’autant plus

d’attendrissement. Les habitants de la ville n’osaient, par ce froid

terrible, ouvrir leurs fenêtres; mais on apercevait, derrière les

vitraux, des visages tristes ou sereins, jeunes ou vieux, qui recevaient

avec joie les consolations religieuses que leur offrait cette douce

mélodie.

Les pauvres Bohèmes, alors qu’ils voyagent, suivis de leurs femmes et de

leurs enfants, portent sur leur dos une mauvaise harpe, d’un bois

grossier, dont ils tirent des sons harmonieux. Ils en jouent quand ils

se reposent au pied d’un arbre, sur les grands chemins, ou lorsque

auprès des maisons de poste ils tâchent d’intéresser les voyageurs par

le concert ambulant de leur famille errante. Les troupeaux, en Autriche,

sont gardés par des bergers qui jouent des airs charmants sur des

instruments simples et sonores. Ces airs s’accordent parfaitement avec

l’impression douce et rêveuse que produit la campagne.

La musique instrumentale est aussi généralement cultivée en Allemagne

que la musique vocale en Italie; la nature a plus fait à cet égard,

comme à tant d’autres, pour l’Italie que pour l’Allemagne; il faut du

travail pour la musique instrumentale, tandis que le ciel du Midi suffit

pour rendre les voix belles: mais néanmoins les hommes de la classe

laborieuse ne pourraient jamais donner à la musique le temps qu’il faut

pour l’apprendre, s’ils n’étaient organisés pour la savoir. Les peuples

naturellement musiciens reçoivent, par l’harmonie, des sensations et des

idées que leur situation rétrécie et leurs occupations vulgaires ne leur

permettraient pas de connaître autrement.

Les paysannes et les servantes, qui n’ont pas assez d’argent pour se

parer, ornent leur tête et leurs bras de quelques fleurs, pour qu’au

moins l’imagination ait sa part dans leur vêtement: d’autres un peu plus

riches mettent les jours de fête un bonnet d’étoffe d’or d’assez mauvais

goût, et qui contraste avec la simplicité du reste de leur costume; mais

ce bonnet, que leur mères ont aussi porté, rappelle les anciennes mœurs;

et la parure cérémonieuse avec laquelle les femmes du peuple honorent le

dimanche a quelque chose de grave qui intéresse en leur faveur.

Il faut aussi savoir gré aux Allemands de la bonne volonté qu’ils

témoignent par les révérences respectueuses et la politesse remplie de

formalités que les étrangers ont si souvent tournées en ridicule. Ils

auraient aisément pu remplacer, par des manières froides et

indifférentes, la grâce et l’élégance qu’on les accusait de ne pouvoir

atteindre: le dédain impose toujours silence à la moquerie; car c’est

surtout aux efforts inutiles qu’elle s’attache; mais les caractères

bienveillants aiment mieux s’exposer à la plaisanterie que de s’en

préserver par l’air hautain et contenu qu’il est si facile à tout le

monde de se donner.

On est frappé sans cesse, en Allemagne, du contraste qui existe entre

les sentiments et les habitudes, entre les talents et les goûts: la

civilisation et la nature semblent ne s’être pas encore bien amalgamées

ensemble. Quelquefois les hommes très vrais sont affectés dans leurs

expressions et dans leur physionomie, comme s’ils avaient quelque chose

à cacher: quelquefois au contraire la douceur de l’âme n’empêche pas la

rudesse dans les manières: souvent même cette opposition va plus loin

encore, et la faiblesse du caractère se fait voir à travers un langage

et des formes dures. L’enthousiasme pour les arts et la poésie se réunit

à des habitudes assez vulgaires dans la vie sociale. Il n’est point de

pays où les hommes de lettres, où les jeunes gens qui étudient dans les

universités, connaissent mieux les langues anciennes de l’antiquité;

mais il n’en est point toutefois où les usages surannés subsistent plus

généralement encore. Les souvenirs de la Grèce, le goût des beaux-arts,

semblent y être arrivés par correspondance; mais les institutions

féodales, les vieilles coutumes des Germains y sont toujours en honneur,

quoique, malheureusement pour la puissance militaire du pays, elles n’y

aient plus la même force.

Il n’est point d’assemblage plus bizarre que l’aspect guerrier de

l’Allemagne entière, les soldats que l’on rencontre à chaque pas, et le

genre de vie casanier qu’on y mène. On y craint les fatigues et les

intempéries de l’air, comme si la nation n’était composée que de

négociants ou d’hommes de lettres; et toutes les institutions cependant

tendent et doivent tendre à donner à la nation des habitudes militaires.

Quand les peuples du Nord bravent les inconvénients de leur climat, ils

s’endurcissent singulièrement contre tous les genres de maux: le soldat

russe en est la preuve. Mais quand le climat n’est qu’à demi rigoureux,

et qu’il est encore possible d’échapper aux injures du ciel par des

précautions domestiques, ces précautions mêmes rendent les hommes plus

sensibles aux souffrances physiques de la guerre.

Les poêles, la bière et la fumée de tabac forment autour des gens du

peuple, en Allemagne, une sorte d’atmosphère lourde et chaude dont ils

n’aiment pas à sortir. Cette atmosphère nuit à l’activité, qui est au

moins aussi nécessaire à la guerre que le courage; les résolutions sont

lentes, le découragement est facile, parce qu’une existence d’ordinaire

assez triste ne donne pas beaucoup de confiance dans la fortune.

L’habitude d’une manière d’être paisible et réglée prépare si mal aux

chances multipliées du hasard, qu’on se soumet plus volontiers à la mort

qui vient avec méthode qu’à la vie aventureuse.

La démarcation des classes, beaucoup plus positive en Allemagne qu’elle

ne l’était en France, devait anéantir l’esprit militaire parmi les

bourgeois: cette démarcation n’a dans le fait rien d’offensant; car, je

le répète, la bonhomie se mêle à tout en Allemagne, même à l’orgueil

aristocratique; et les différences de rang se réduisent à quelques

privilèges de cour, à quelques assemblées qui ne donnent pas assez de

plaisir pour mériter de grands regrets: rien n’est amer, dans quelque

rapport que ce puisse être, lorsque la société, et par elle le ridicule,

ont peu de puissance. Les hommes ne peuvent se faire un véritable mal à

l’âme que par la fausseté ou la moquerie: dans un pays sérieux et vrai,

il y a toujours de la justice et du bonheur. Mais la barrière qui

séparait, en Allemagne, les nobles des citoyens, rendait nécessairement

la nation entière moins belliqueuse.

L’imagination, qui est la qualité dominante de l’Allemagne artiste et

littéraire, inspire la crainte du péril, si l’on ne combat pas ce

mouvement naturel par l’ascendant de l’opinion et l’exaltation de

l’honneur. En France déjà même autrefois, le goût de la guerre était

universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur vie, comme

un moyen de l’agiter, et d’en sentir moins le poids. C’est une grande

question de savoir si les affections domestiques, l’habitude de la

réflexion, la douceur même de l’âme, ne portent pas à redouter la mort;

mais si toute la force d’un État consiste dans son esprit militaire, il

importe d’examiner quelles sont les causes qui ont affaibli cet esprit

dans la nation allemande.

Trois mobiles principaux conduisent d’ordinaire les hommes au combat:

l’amour de la patrie et de la liberté, l’amour de la gloire, et le

fanatisme de la religion. Il n’y a point un grand amour pour la patrie

dans un empire divisé depuis plusieurs siècles, où les Allemands

combattaient contre les Allemands, presque toujours excités par une

impulsion étrangère: l’amour de la gloire n’a pas beaucoup de vivacité

là où il n’y a point de centre, point de capital, point de société.

L’espèce d’impartialité, luxe de la justice, qui caractérise les

Allemands, les rend beaucoup plus susceptibles de s’enflammer pour les

pensées abstraites que pour les intérêts de la vie; le général qui perd

une bataille est plus sûr d’obtenir l’indulgence que celui qui la gagne

ne l’est d’être vivement applaudi; entre les succès et les revers, il

n’y a pas assez de différence au milieu d’un tel peuple pour animer

vivement l’ambition.

De l'Allemagne; t.1 · 第 1 / 26 段