SIXIÈME CHANT.

C'est ainsi que Reineke rentra en grâce auprès du roi. Et le roi

s'avança dans un endroit élevé, et, du haut d'une pierre, commanda le

silence à tous les animaux assemblés; il les fit asseoir sur l'herbe

d'après leur rang et leur naissance; Reineke était debout à côté de la

reine, et le roi, après s'être recueilli, prit la parole en ces termes:

«Écoutez-moi en silence, vous tous, animaux et oiseaux, pauvres et

riches, grands et petits, mes barons et vous qui habitez ma cour et ma

maison! Reineke est en mon pouvoir; il y a peu d'instants, on songeait

{~REPLACEMENT CHARACTER~} le pendre; mais il m'a révélé des secrets

d'État si importants, que, tout bien considéré, je lui rends ma

confiance et mes bonnes grâces. La reine, mon épouse, a, de plus,

intercédé pour lui; je me suis laissé émouvoir en sa faveur; je lui

pardonne entièrement, et je lui rends la vie et ses biens; désormais, la

paix que j'ai proclamée le couvre et le protège. Je vous ordonne donc à

tous, sous peine de mort, de traiter désormais avec honneur Reineke, sa

femme et ses enfants, partout où vous les rencontrerez, la nuit comme le

jour. En outre, que je n'entende plus aucune plainte à son sujet; s'il a

mal agi, c'est dans le passé; il veut s'amender et il le fera

certainement. Car, demain, de bonne heure, le bâton à la main et la

besace au dos, il partira pour Rome en pieux pèlerin, et, de là, il

passera la mer; il ne reviendra que lorsqu'il aura obtenu l'absolution

complète de tous ses péchés.»

Là-dessus Hinzé se tourna avec colère vers Brun et Isengrin: «Maintenant,

peine et travail, tout est perdu; oh! je voudrais être bien loin; une fois

rentré en grâce, Reineke mettra tout en oeuvre pour nous perdre tous les

trois. J'ai déjà perdu un oeil, gare à l'autre!--Le cas est difficile, dit

Brun, je le vois.» Isengrin ajouta: «C'est par trop singulier! Parlons au

roi sur-le-champ!» Il alla effectivement, avec Brun, se présenter, d'un

air sombre, devant le roi et la reine; il parla contre Reineke longuement

et vivement. Le roi leur dit: «Ne l'avez-vous donc pas entendu? Il est

rentré en grâce!» Le roi se fâcha, et sur l'heure les fit prendre,

enchaîner et jeter en prison, car il se rappelait ce que Reineke lui avait

dit de leur trahison.

Voilà comment les affaires de Reineke prirent une face toute nouvelle. Il

se sauva, et ses accusateurs furent confondus. Il sut même s'arranger si

adroitement, que l'on coupa à l'ours un morceau de sa peau, de la largeur

d'un pied, dont on lui fit une besace pour le voyage; son costume de

pèlerin fut presque au complet. Il pria la reine de lui procurer des

souliers en lui disant: «Puisque Votre Majesté daigne me reconnaître pour

son pèlerin, qu'elle veuille bien m'aider à accomplir ce voyage. Isengrin

a quatre fameux souliers; ne serait-il pas raisonnable qu'il m'en cédât

une paire pour ma route? Madame, faites-les-moi donner par le roi.

Girmonde pourrait bien se passer aussi d'une paire des siens, car une

femme de ménage reste presque toujours à la maison.»

La reine trouva cette demande raisonnable: «Ils peuvent effectivement se

passer chacun d'une paire de souliers», dit-elle gracieusement. Reinecke

la remercia et dit en s'inclinant avec joie: «Avec ces quatre souliers,

je ne resterai pas en chemin. Tout ce que j'accomplirai de bonnes actions

en qualité de pèlerin, vous en prendrez votre part, vous et mon gracieux

souverain. Nous sommes astreints à prier pendant tout le pèlerinage pour

tous ceux qui nous sont venus en aide. Dieu vous récompense de votre

bonté!» Ainsi, Isengrin perdit les souliers de ses pattes de devant, et

sa femme Girmonde dut fournir ceux des pattes de derrière. Tous deux y

perdirent la peau et les griffes de leurs pattes; couchés misérablement

près de Brun, ils croyaient toucher à leur dernière heure, tandis que

l'hypocrite avait su gagner des souliers et une besace. Il alla près d'eux

et railla encore la louve par-dessus le marché: «Chère amie, lui dit-il,

voyez donc comme vos souliers me vont bien! j'espère qu'ils dureront; vous

vous êtes donné bien de la peine pour me perdre, mais j'en ai pris autant

pour me défendre; j'ai réussi. Si vous vous êtes réjouie, c'est à mon

tour maintenant; c'est le train du monde, il faut savoir s'y faire. Dans

mon voyage, je songerai tous les jours avec reconnaissance à mes chers

parents: vous avez eu la complaisance de me donner ces souliers, vous

n'aurez pas à vous en repentir; ce que je gagnerai d'indulgences, je le

partagerai avec vous; je vais les chercher à Rome et par delà la mer.»

Dame Girmonde était accablée de douleur, elle pouvait à peine parler; mais

elle prit sur elle et dit en soupirant: «C'est pour punir nos péchés que

Dieu vous laisse ainsi réussir.» Pour Isengrin, il se tut, et Brun aussi;

tous deux étaient bien malheureux: prisonniers, blessés et raillés par

leur ennemi, il ne manquait plus que le chat Hinzé; Reineke aurait bien

voulu lui jouer un pareil tour.

Le lendemain matin, l'hypocrite s'occupa à graisser les souliers qu'il

avait pris à ses parents, s'empressa de se présenter devant le roi,

et lui dit: «Votre serviteur est prêt à commencer son pieux voyage;

faites-moi la grâce de commander à votre aumônier de me bénir, afin que

je parte d'ici avec l'assurance que tout mes pas soient bénis.» Le roi

avait pour chapelain le bélier; il était chargé de toutes les affaires

ecclésiastiques et servait de secrétaire au roi; on l'appelait Bellyn.

Il le fit appeler, et lui dit: «Lisez-moi sur-le-champ quelques paroles

sacrées sur Reineke pour bénir le voyage qu'il va entreprendre; il va

{~REPLACEMENT CHARACTER~} Rome et passera la mer. Suspendez-lui la

besace, et mettez-lui le bâton à la main.»

Bellyn répondit: «Sire, vous avez appris, je crois, que Reineke n'est

pas relevé de son excommunication; je m'attirerais des désagréments de la

part de mon évêque, si j'agissais suivant votre désir. Il l'apprendrait,

sûrement, et il a le droit de me punir. Je ne ferai rien à Reineke

{~REPLACEMENT CHARACTER~} tort et à travers. Si l'on pouvait arranger

l'affaire et me garantir de tout reproche de mon évêque le seigneur

_Sansraison_, et que le prieur _Lasefund_ ne s'en fâchât pas, ou bien le

doyen _Rapiamus_, je le bénirais bien volontiers selon votre

commandement.»

Le roi répliqua: «Que signifie tout ce bavardage? Vous avez dit beaucoup

de paroles pour ne rien dire. Que vous bénissiez Reineke à tort et

{~REPLACEMENT CHARACTER~} travers, que diable cela me fait-il? Que

m'importent votre évêque et son chapitre? Reineke va en pèlerinage à

Rome et vous voudriez l'empêcher?» Bellyn se grattait derrière l'oreille

avec angoisse; il redoutait la colère de son roi. Il se mit aussitôt à

lire dans son livre pour le pèlerin, qui n'y tenait pas du tout, et cela

ne lui servit pas {~REPLACEMENT CHARACTER~} grand'chose, comme bien vous

pensez.

Quand on eut fini de lire les prières, on lui remit la besace et le bâton;

le pèlerin fut complet; c'est ainsi qu'il simula le pèlerinage. De fausses

larmes coulèrent le long des joues du scélérat et mouillèrent sa barbe

comme s'il ressentait le repentir le plus douloureux. Il avait de fait

un chagrin, c'était de ne pas avoir fait le malheur de tous à la fois

et de n'en avoir humilié que trois. Cependant il se releva et supplia

l'assistance de vouloir bien prier fidèlement pour lui autant que

possible. Maintenant, il se prépara à partir rapidement, il se sentait

coupable et il avait tout à craindre. «Reineke, lui dit le roi, vous êtes

bien pressé; pourquoi cela?--Celui qui entreprend une bonne action ne doit

jamais tarder, répliqua Reineke. Veuillez me donner congé; l'heure est

arrivée; daignez me laisser partir.--Partez-donc,» dit le roi. Et il

ordonna à tous les seigneurs de sa cour de suivre et d'accompagner un bout

de route le faux pèlerin. Pendant ce temps-là, Brun et Isengrin, tous deux

prisonniers, étaient dans les larmes et la douleur.

Voilà comment Reineke sut regagner entièrement l'amour du roi et quitta

la cour avec de grands honneurs; il avait l'air d'aller en terre sainte

avec son bâton et sa besace, mais il n'avait pas plus à y faire qu'un

arbre de mai à Aix-la-Chapelle. Il avait bien d'autres projets en tête.

Pour le moment, il avait réussi à se jouer de son roi et à se faire

suivre à son départ et accompagner avec force honneurs par tous ceux qui

l'avaient accusé. Et, ne pouvant renoncer à la ruse, il dit encore en

partant: «Sire, veillez bien à ce que les deux traîtres ne vous

échappent pas. Une fois libres, ils ne renonceraient pas à leurs affreux

attentats. Votre vie est menacée, sire songez-y!»

Il partit dans une attitude calme, religieuse, avec un air plein de

candeur, comme s'il n'avait jamais fait autre chose. Le roi retourna

alors à son palais, suivi de tous les animaux qui, par son ordre, avaient

d'abord accompagné Reineke un bout de chemin; et le coquin avait pris

des mines si tristes, si désolées, qu'il avait ému la pitié de plus d'un

bon coeur. Lampe était surtout très-ému: «Pourquoi, disait le scélérat,

pourquoi, mon cher Lampe, faut-il nous quitter? Si vous étiez assez bon,

vous et Bellyn, le bélier, pour m'accompagner encore plus loin, votre

société me serait un grand bienfait. Vous êtes d'agréable compagnie et

d'honnêtes gens, chacun dit du bien de vous, cela me ferait honneur; vous

êtes ecclésiastiques et de moeurs saintes; vous vivez justement comme j'ai

vécu dans mon ermitage; des herbes vous suffisent, et vous apaisez votre

faim avec des feuilles et du gazon et vous ne demandez jamais du pain ou

de la viande ou d'autres aliments plus recherchés.» C'est pas ces paroles

louangeuses qu'il ensorcelait ces deux caractères faibles; tous deux

l'accompagnèrent jusqu'à sa demeure. Lorsqu'ils virent le donjon de

Malépart, Reineke dit au bélier: «Restez ici, Bellyn, et mangez à loisir

ce gazon et ces plantes; ces montagnes produisent des herbes d'un goût

excellent. J'emmène Lampe avec moi; priez-le de consoler ma femme, qui est

déjà bien affligée et qui tombera dans le désespoir lorsqu'elle apprendra

que je vais en pèlerinage à Rome.»

Le renard se servait de ces douces paroles pour les tromper tous les

deux. Il fit entrer Lampe; ils trouvèrent dame Renard bien triste,

couchée auprès de ses enfants, vaincue par l'affliction; car elle

n'espérait plus voir Reineke revenir de la cour. Quand elle l'aperçut,

avec sa besace et son bâton, elle s'en étonna fort, et dit: «Mon cher

Reineke, dites-moi comment cela s'est-il passé? Que vous est-il arrivé?»

Et il dit: «J'étais déjà condamné, prisonnier, enchaîné, lorsque le roi

me fit grâce et me délivra, et je m'en vais en pèlerinage; Brun et

Isengrin restent en otages; puis le roi m'a donné Lampe pour le punir et

nous en ferons ce que bon nous semblera. Car c'est le roi qui m'a dit

{~REPLACEMENT CHARACTER~} la fin et en connaissance de cause: «C'est

Lampe qui t'a trahi.» Il a donc mérité un grand châtiment; c'est lui qui

me payera tout.» Lorsque Lampe entendit ces paroles menaçantes, il eut

peur, il perdit la tête; il voulut se sauver et chercha à s'enfuir.

Reineke lui barra rapidement le chemin de la porte et saisit par le cou

le pauvre diable, qui se mit à crier de toutes ses forces: «Au secours!

au secours! Bellyn, je suis perdu! le pèlerin m'égorge!» Mais il ne cria

pas longtemps, car Reineke eut bientôt fait de lui couper la gorge.

Voilà comme il traita son hôte. «Venez, dit-il, et mangeons vite, car le

lièvre est gras et d'un goût parfait. C'est vraiment la première fois

qu'il sert à quelque chose, le nigaud! Il y a longtemps que je le lui

avais promis; mais maintenant, c'en est fait. Que le traître aille donc

m'accuser encore!»

Reineke se mit à la besogne avec sa femme et ses enfants. Ils écorchèrent

le lièvre sans plus tarder et le mangèrent de bon appétit. Dame Renard le

trouva délicieux et s'écria plus d'une fois: «Mille fois merci au roi et

{~REPLACEMENT CHARACTER~} la reine; grâce à eux, nous avons fait un

festin magnifique; que Dieu les en récompense!

--Mangez toujours, disait Reineke; cela suffit pour aujourd'hui, mais

notre appétit ne chômera pas, car je compte vous approvisionner encore; il

faudra bien, en fin de compte, que tous ceux qui s'attaquent à moi et me

veulent du mal payent l'écot.»

Dame Ermeline dit: «Oserais-je vous demander comment vous vous êtes tiré

d'affaire?--Il me faudrait bien des heures, répondit-il, si je voulais

raconter avec quelle adresse j'ai enlacé le roi et l'ai trompé, lui et la

reine. Oui, je ne vous le cache pas: l'amitié qui règne entre le roi et

moi ne tient qu'à un fil et ne durera pas longtemps. Quand il saura la

vérité, il se mettra dans une terrible colère. Si je retombe jamais en

son pouvoir, ni or ni argent ne pourront me sauver; il me poursuivra et

cherchera à me prendre. Je ne dois pas attendre de merci, je le sais

parfaitement; il ne me lâchera pas que je ne sois pendu, il faut nous

sauver. Fuyons en Souabe! Là, personne ne nous connaît; nous y vivrons

suivant la coutume du pays! Vive Dieu! on fait là bonne chère et tout s'y

trouve en abondance: des poulets, des oies, des lièvres, des lapins, du

sucre, des dattes, des figues, des raisins de caisse et des oiseaux de

toutes sortes; et l'on y fait le pain avec du beurre et des oeufs. L'eau

est pure et limpide, l'air est doux et serein. Il y a des poissons en

quantité, les uns s'appellent gallines, et les autres pullus, gallus et

anas; qui sait tous leurs noms! Voilà les poissons que j'aime, je n'ai pas

besoin de plonger profondément sous l'eau; je m'en suis toujours nourri

lorsque je vivais en ermite. Oui, ma petite femme, si nous voulons

enfin goûter la paix, il nous faut aller là; vous viendrez avec moi.

Entendez-moi bien! le roi m'a laissé échapper cette fois parce que je lui

ai fait un conte sur des choses fantastiques. J'ai promis de lui livrer le

trésor du roi Eimery; je lui ai décrit la place où il doit se trouver près

de Krekelborn. Quand ils viendront pour le chercher, ils ne trouveront pas

un fétu; ils fouilleront en vain, et, quand le roi se verra ainsi trompé,

il se mettra dans une colère épouvantable. Car vous pouvez vous faire une

idée de tous les mensonges que j'ai dû inventer avant d'échapper. Il est

vrai qu'il s'agissait de la potence; jamais je n'ai été dans une plus

grande détresse, dans une angoisse plus affreuse. Non, je ne souhaite pas

de me revoir en pareil danger. Bref, il m'arrivera ce qu'il voudra, jamais

je ne me laisserai persuader de retourner à la cour pour me mettre encore

au pouvoir du roi; il faudrait vraiment la plus grande habileté du monde

pour retirer seulement mon petit doigt de sa gueule.»

Dame Ermeline dit avec tristesse: «Qu'allons-nous devenir? Nous serons

pauvres et étrangers dans tout autre pays; ici, rien ne nous manque.

Vous êtes toujours le seigneur de vos paysans. Est-il donc nécessaire de

chercher aventure ailleurs? Vraiment, quitter le certain pour l'incertain

n'est guère prudent ni louable. Ne sommes-nous donc pas en sûreté ici?

Notre château est si fort! Quand même le roi nous assiégerait avec son

armée et couvrirait la route de ses troupes, nous avons tant de portes

secrètes, tant de sentiers inconnus, que nous échapperions toujours. Vous

le savez mieux que moi, qu'est-il besoin de vous le dire? Il faut bien des

choses pour que nous tombions par force dans ses mains. Ce n'est pas cela

qui m'inquiète. Mais ce qui m'attriste, c'est que vous ayez promis de

passer la mer. Je puis à peine me calmer; que pourrait-il en advenir!

--Ma chère femme, ne vous tourmentez pas, répondit Reineke, écoutez-moi

et faites attention: il vaut mieux donner sa parole que sa vie. C'est ce

que m'a dit autrefois un saint homme dans le confessionnal; une promesse

forcée ne signifie rien. Cela ne m'empêchera pas de continuer à faire des

miennes. Mais il en sera comme vous avez dit: je reste ici. Dans le fait,

j'ai peu de chose à aller chercher à Rome, et, quand j'aurais fait dix

voeux, je ne tiens pas à voir Jérusalem. Je resterai près de vous; la vie

sera plus facile; partout ailleurs je ne serai pas mieux qu'ici. Si le roi

veut me faire du souci, eh bien, je l'attendrai; il est plus fort et plus

puissant que moi; mais il peut m'arriver de l'ensorceler encore et de le

coiffer encore une fois du bonnet des fous. Si Dieu me prête vie, il s'en

trouvera plus mal qu'il ne pense, je le lui promets!»

Bellyn se mit à crier à la porte avec impatience: «Lampe, ne sortirez-vous

pas? Venez donc! Il est temps de partir!» Reineke l'entendit, descendit

bien vite, et lui dit:«Mon cher, Lampe vous prie de l'excuser; il est en

train de rire avec sa cousine, il espère que vous voudrez bien le lui

permettre. Allez toujours en avant, car sa cousine Ermeline ne le laissera

pas partir de si tôt; vous ne voulez pas troubler sa joie?»

Bellyn répondit: «J'ai entendu crier; qu'était-ce donc? J'ai cru

reconnaître la voix de Lampe; il criait: «Bellyn, au secours! au secours!»

Lui avez-vous fait du mal?» Le malin renard lui dit: «Écoutez-moi bien!

Je parlais du pèlerinage que j'ai fait voeu de faire: à cette nouvelle, ma

femme tomba dans le désespoir, une frayeur mortelle la saisit; elle tomba

sans connaissance. Lampe le vit et en fut effrayé, et, dans son trouble,

il se mit à crier: «Au secours, Bellyn, Bellyn! oh! venez vite, ma cousine

n'en reviendra pas!»

--Tout ce que je sais, dit Bellyn, c'est qu'il a jeté des cris de

frayeur.--Il ne lui est pas tombé un cheveu de la tête, assura le perfide;

j'aimerais mieux qu'il m'arrivât du mal à moi-même qu'à Lampe. Savez-vous,

ajouta Reineke, qu'hier, le roi m'a prié, si je passais à la maison, de

lui dire mon avis par écrit sur certaines affaires d'importance; mon cher

neveu, vous chargez-vous de ces lettres? elles sont prêtes. Je lui dis

d'excellentes choses et lui donne les meilleurs avis. Lampe était dans

la jubilation, je l'entendais avec plaisir se rappeler, avec sa cousine,

toutes sortes de vieilles histoires. Comme il bavardait! il n'en finissait

pas! C'est pendant qu'il mangeait, buvait et s'amusait ainsi, que j'ai

écrit ces lettres.

--Mon cher renard, dit Bellyn, il faut bien envelopper ces lettres; il

faudrait une poche pour les porter. Si le cachet venait à se briser, je

m'en trouverais mal.» Reineke lui dit: «Je vais y pourvoir, la besace que

l'on m'a faite avec la peau de l'ours fera parfaitement l'affaire, je

suppose; elle est épaisse et forte; je vais y mettre les lettres. Je suis

sûr qu'en revanche le roi vous donnera force éloges; il vous recevra avec

honneur, vous serez trois fois le bienvenu.»

Le bélier crut tout cela. L'autre se dépêcha de rentrer, prit la besace,

y fourra la tête de Lampe et pensa au moyen d'empêcher le pauvre Bellyn

d'ouvrir la poche; il lui dit en revenant: «Passez la besace autour de

votre cou, mon neveu, et ne vous laissez pas entraîner par la curiosité à

regarder ces lettres. Ce serait une curiosité dangereuse; elles sont bien

empaquetées; laissez-les ainsi. N'ouvrez même pas la besace! J'ai fait

un noeud particulier, comme il est d'usage entre le roi et moi dans

les affaires d'importance; et, si le roi trouve le noeud convenu, vous

mériterez des grâces et des présents en votre qualité de fidèle messager.

Même quand vous aborderez le roi, si vous voulez vous mettre plus avant

dans ses faveurs, vous lui ferez remarquer que vous avez conseillé ces

lettres après mûre réflexion, que vous avez même aidé à les écrire; cela

vous rapportera profit et honneur.»

Bellyn fut ravi, se mit à gambader çà et là avec joie, et dit: «Reineke,

mon neveu et mon maître, je vois maintenant combien vous m'aimez et voulez

m'honorer; je serai très-flatté d'apporter ainsi devant tous les seigneurs

de la cour d'aussi bonnes pensées, des paroles aussi belles et aussi

élégantes. Car, certes, je ne sais pas écrire aussi bien que vous; mais

ils seront obligés de le penser, et c'est à vous que je le devrai. C'est

pour mon plus grand bonheur que je vous ai suivi jusqu'ici. Dites-moi,

maintenant, n'avez-vous plus rien à me commander? Lampe ne part-il pas

d'ici en même temps que moi?

--Non, comprenez bien, dit le rusé Reineke, cela n'est pas possible. Allez

toujours en avant tout doucement, il vous suivra aussitôt que je lui aurai

confié certaines affaires assez graves!--Dieu soit avec vous, dit Bellyn,

je vais donc partir.» Et il s'en alla rapidement. À midi, il était à la

cour.

Lorsque le roi l'aperçut, il reconnut sur-le-champ la besace, et dit:

«Eh bien, Bellyn, d'où venez-vous, et où avez-vous laissé Reineke? Vous

portez sa besace; qu'est-ce que cela signifie?» Bellyn repartit: «Sire,

il m'a prié de vous porter ces deux lettres. Nous les avons rédigées à

nous deux. Vous y trouverez des choses de la dernière importance

subtilement traitées, et c'est moi qui en ai conseillé le contenu. Les

voici dans la besace; c'est lui qui a fait le noeud.»

Le roi fit venir sur-le-champ le castor qui était notaire et secrétaire

du roi: il se nommait Bokert; il avait pour fonction de lire au roi les

lettres les plus difficiles et les plus importantes; car il connaissait

plusieurs langues. Le roi fit aussi mander Hinzé. Lorsque Bokert eut, avec

l'aide de Hinzé son compagnon, défait le noeud de la besace, il en tira

avec étonnement la tête du pauvre lièvre: «Voilà d'étranges lettres!

s'écria-t-il. Qui les a écrites? Qui l'expliquera? C'est la tête de Lampe;

tout le monde peut le reconnaître.»

Le roi et la reine reculèrent d'horreur. Mais le roi baissa la tête, et

dit: «Ô Reineke, si je te tiens jamais!» Le roi et la reine s'affligèrent

extrêmement. «Comme Reineke m'a trompé, dit le roi, oh! si je n'avais pas

ajouté foi à ses infâmes mensonges!» Il était tout troublé, et tous les

animaux comme lui. Mais Léopard, le plus proche parent du roi, prit la

parole: «Vraiment, je ne vois pas pourquoi vous êtes si affligé et la

reine aussi. Chassez ces pensées; prenez courage. Un tel abattement devant

tout le monde ne peut que vous déshonorer. N'êtes-vous pas maître et

seigneur? Tous ceux qui sont ici n'ont qu'à vous obéir!

--C'est pour cela même, répondit le roi, qu'il ne faut pas vous étonner

si j'ai le coeur si contrit. Par malheur, je me suis laissé égarer. Car

le traître, par une ruse infâme, m'a induit à punir mes amis. Brun et

Isengrin sont tous deux humiliés et prisonniers; ne dois-je pas m'en

repentir du fond de mon coeur? Cela me rapporte peu d'honneur de maltraiter

ainsi les premiers barons de ma cour, d'avoir ajouté tant de foi aux

artifices de ce menteur; en un mot, d'avoir agi sans prudence. J'ai suivi

trop vite le conseil de ma femme; elle s'est laissée séduire; elle m'a

prié et supplié pour lui. Oh! que n'ai-je été plus ferme! Maintenant le

remords est tardif et tout conseil est superflu.»

Léopard dit: «Sire, écoutez ma prière, ne vous livrez pas plus longtemps

à la douleur! Le mal fait peut se réparer. Livrez le bélier en expiation

à l'ours, au loup et à la louve; car Bellyn a avoué hautement et

audacieusement qu'il avait conseillé la mort de Lampe; qu'il expie donc

maintenant! après cela, nous courrons sus à Reineke; nous le prendrons,

s'il plaît à Dieu; on le pendra sur l'heure; si on le laisse parler, il

s'en tirera avec de belles paroles et ne sera pas pendu. Quant aux deux

prisonniers, je suis sûr qu'ils accepteront une réconciliation.»

Ce conseil plut au roi qui dit à Léopard: «Votre avis me plaît. Allez-moi

chercher les deux barons; qu'ils reprennent avec honneur leurs places dans

mon conseil. Convoquons tous les animaux qui font partie de la cour; il

faut qu'ils apprennent les infâmes mensonges de Reineke, comment il a pu

échapper, et comment, avec Bellyn, il a mis Lampe à mort. Que tout le

monde traite le loup et l'ours avec respect; comme gage de réconciliation,

je leur livre, suivant votre avis, le traître Bellyn et tous ses parents à

perpétuité.»

Léopard courut trouver les deux prisonniers, Brun et Isengrin. On leur

enleva leurs liens; puis il leur dit: «Consolez-vous, je vous apporte de

la part du roi la paix et la liberté. Écoutez-moi, messeigneurs: si le roi

vous a fait du mal, il en est fâché; il vous le fait dire et désire que

cela vous soit une satisfaction; pour expiation, il vous livre Bellyn,

sa famille et tous ses parents à perpétuité. Sans autre forme de procès,

jetez-vous sur eux; que vous les trouviez aux champs ou dans les bois,

n'importe, ils sont à vous. De plus, notre gracieux maître vous permet

encore de nuire par tous les moyens à Reineke, qui vous a trahis; lui, sa

femme, ses enfants et tous ses parents vous appartiennent; vous pouvez les

poursuivre partout où vous les trouverez, personne ne vous en empêchera.

C'est au nom du roi que je vous apporte cette liberté et ces privilèges.

Le roi et tous ses successeurs vous les maintiendront. Oubliez donc les

désagréments de ces derniers jours, jurez-lui fidélité et respect, vous le

pouvez en tout honneur. Jamais il ne vous blessera plus. Je vous conseille

d'accepter ces propositions.»

C'est ainsi que la paix fut faite; le bélier la paya de sa tête, et tous

ses parents sont encore aujourd'hui poursuivis par la puissante famille

d'Isengrin. Voilà l'origine de cette haine éternelle. Maintenant les

loups, sans honte et sans remords, continuent à dévorer les brebis et les

agneaux; ils croient avoir le droit de leur côté; leur fureur n'en épargne

pas un; jamais ils ne se réconcilieront.

En l'honneur de Brun et d'Isengrin, le roi prolongea la cour de douze

jours; il voulait montrer publiquement combien il avait à coeur de faire

la paix avec ces seigneurs.

Le renard · 第 8 / 16 题