La cour devint alors un lieu de plaisir et de magnificence; maint
chevalier s'y rendit; à tous les animaux rassemblés vinrent se joindre
d'innombrables oiseaux, et tous ensemble comblèrent de respect Brun et
Isengrin, qui oublièrent leurs souffrances, en se voyant fêtés par la
meilleure compagnie qui ait jamais été réunie. Les trompettes et les
timbales résonnaient, et l'on se livrait à la danse avec ces belles
manières qu'on ne trouve qu'à la cour; tout avait été prodigué de ce que
l'on pouvait désirer. On envoya messagers sur messagers pour porter des
invitations; oiseaux et quadrupèdes se mirent en route. On les voyait,
paire par paire, voyager de jour et de nuit et se hâter d'arriver. Pour
Reineke, le faux pèlerin, il était aux aguets dans sa maison; il ne
songeait guère à aller à la cour; il n'y comptait pas sur un bon accueil.
Suivant sa coutume, ce que le drôle préférait, c'était de jouer ses tours.
Et la cour résonnait des chants les plus mélodieux; on offrait sans
relâche à boire et à manger aux invités. On se livrait aux jeux du tournoi
et de l'escrime. Chacun s'était réuni à ses pareils; on dansait, on
chantait au son des pipeaux et des chalumeaux. Le roi regardait avec
affabilité du haut de son estrade; cette grande réunion lui plaisait, et
il voyait cette foule avec joie.
Huit jours étaient déjà écoulés; le roi venait de se mettre à table avec
ses premiers barons; la reine était à ses côtés, lorsque le lapin parut
devant le roi, tout couvert de sang, et dit avec tristesse:
«Sire, et vous tous, prenez pitié de moi! car rarement vous aurez entendu
le récit d'une trahison plus perfide et plus meurtrière que celle dont
Reineke vient de me faire la victime. Hier matin, il pouvait être six
heures, je le trouvai assis devant sa porte: je descendais le chemin qui
passe devant Malpertuis; je pensais m'en aller en paix. Il était habillé
comme un pèlerin, dans l'attitude d'un homme qui lirait ses prières. Je
voulus passer rapidement pour me rendre à votre cour. Quand il me vit,
il se leva soudain et vint au-devant de moi; je pensais que c'était pour
me saluer: mais il me saisit avec ses pattes comme pour m'étrangler; je
sentis ses griffes derrière mes oreilles. Je crus vraiment que j'étais un
homme mort; car elles sont longues et dignes, ses griffes. Il me jeta par
terre. Par bonheur, je me dégageai, et, grâce à la légèreté de ma course,
je pus me sauver. Il me poursuivit en grondant et jura de me retrouver. Je
me tus et m'enfuis; mais, hélas! je lui ai laissé une de mes oreilles et
j'arrive la tête en sang; regardez! j'y ai quatre trous. Songez donc!
il m'a frappé avec tant d'impétuosité, que je suis presque resté sur
le coup. Maintenant, voyez ma détresse, voyez le cas qu'il fait de vos
saufs-conduits! Qui peut voyager? qui peut se rendre à votre cour, lorsque
le brigand tient la grand'route et attaque tout le monde?»
Il finissait à peine, lorsque la bavarde corneille Merknau se mit à dire:
«Sire, je vous apporte une triste nouvelle; je ne suis guère en état
de parler, tant j'ai de peur et de chagrin! je crains que cela ne me
brise encore le coeur; oyez le déplorable malheur qui vient d'arriver
aujourd'hui. Sharfenebbe, ma femme, et moi, nous étions partis aujourd'hui
de grand matin, quand nous vîmes Reineke étendu mort sur la bruyère,
les yeux roulés de travers, la gueule ouverte et la langue pendante.
De frayeur, je me mis à pousser les hauts cris. Il ne bougea pas; je criai
et me lamentai: «Hélas! quel malheur!» Je redoublai mes gémissements:
«Hélas! il est mort! que je le regrette! que j'en suis désolée!» Ma femme
s'affligeait aussi; nous pleurions ensemble. Je lui tâtai le ventre et
la tête; ma femme s'approcha aussi et s'assura si sa respiration ne
trahissait pas un reste de vie; mais elle écouta en vain; nous eussions
juré tous les deux qu'il était mort. Écoutez maintenant le malheur! tandis
que dans sa tristesse, et sans y prendre garde, elle avait rapproché son
bec de la gueule du vaurien, le cruel le remarqua et lui happa la tête
d'un coup. Je ne vous dirai pas quel fut mon effroi. «Ô malheur! malheur
à moi!» m'écriai-je. Reineke se leva alors, se jeta sur moi; je m'envolai
éperdu de frayeur. Si je n'avais pas été si prompt, je serais devenu sa
proie également; c'est à grand'peine que j'ai échappé aux griffes de
l'assassin; je me perchai sur un arbre. Oh! pourquoi ai-je sauvé ma triste
vie! J'ai vu ma femme dans les pattes du scélérat; hélas! il eût bientôt
fait de manger cette tendre amie. Il me parut avoir si faim, qu'il eût été
d'humeur à en manger plusieurs autres; il n'a rien laissé, pas une patte,
pas un petit os. Pourquoi ai-je assisté à un pareil spectacle! Il s'en
alla; mais, moi, je ne pouvais m'en aller; le coeur navré, je volai à la
place funèbre; là, je ne trouvai que du sang et quelques plumes de ma
femme. Les voici, je les apporte comme une preuve du crime. Ah! sire,
prenez pitié! car, si vous épargnez ce traître encore cette fois, si vous
tardez à en tirer une juste vengeance, si vous ne donnez pas force de loi
à votre paix et à votre sauf-conduit, on trouverait à dire bien des choses
qui pourraient vous déplaire. Car le proverbe a raison: il est coupable du
crime, celui qui a le pouvoir de punir et qui ne punit pas; alors chacun
tranche du grand seigneur. Cela touche de près à votre dignité, veuillez
le considérer.»
Voilà dans quels termes la cour entendit la plainte du lapin et de la
corneille noble. Le roi s'écria en colère: «Je le jure par ma fidélité
conjugale! je punirai ce crime de telle façon, qu'on ne l'oubliera
de longtemps! Braver ainsi mon sauf-conduit et mes ordres! je ne le
souffrirai pas. Trop légèrement j'ai cru ce coquin et l'ai laissé
échapper. Moi-même, je l'ai équipé en pèlerin et lui ai donné congé, comme
s'il partait pour Rome. Que ne nous a-t-il pas fait accroire, ce menteur!
Avec quelle facilité n'a-t-il pas su gagner l'intérêt de la reine! Elle
m'a persuadé et maintenant il s'est échappé; mais je ne serai pas le
dernier qui se repentira amèrement d'avoir suivi un conseil de femme. Si
nous laissons le scélérat plus longtemps sans punition, c'est une honte.
Il a toujours été un coquin et le restera toujours. Songez-donc tous,
messeigneurs, au moyen de le prendre et de le juger. Si nous nous y
mettons sérieusement, nous sommes sûrs du succès.»
Le discours du roi plut fort à Brun et à Isengrin. «Nous serons donc
vengés à la fin!» pensèrent-ils tous les deux. Mais ils n'osèrent pas
parler, voyant que le roi était de mauvaise humeur et excessivement en
colère.
La reine dit enfin: «Mon gracieux seigneur, vous ne devriez pas vous
mettre en d'aussi violentes colères et faire un serment si à la légère;
votre dignité en souffre, ainsi que l'autorité de votre parole. Car
nous ne voyons encore nullement la vérité au grand jour; il faut encore
entendre l'accusé. Et, s'il était présent, plus d'un se tairait qui parle
maintenant contre Reineke. Il faut toujours entendre les deux parties; car
plus d'un criminel accuse les autres pour cacher ses propres méfaits. J'ai
toujours regardé Reineke comme un homme sage et intelligent, je n'y voyais
pas de mal; je n'ai jamais eu que votre bien en vue, quoi qu'il en soit
arrivé autrement. Car son avis est toujours bon à suivre, quoique, à vrai
dire, sa vie mérite plus d'un blâme. De plus, il faut songer aux grandes
alliances de sa famille. Les affaires ne gagnent pas à être précipitées,
et ce que vous aurez résolu, vous l'exécuterez toujours à la fin, puisque
vous êtes notre maître et seigneur.»
Et Léopard ajouta: «Puisque vous écoutez tout le monde, écoutez donc aussi
Reineke. Qu'il se présente et on exécutera sur-le-champ votre résolution.
C'est probablement l'avis de tous ces seigneurs et celui de votre noble
épouse.»
Là-dessus, Isengrin se mit à dire: «Que chacun conseille pour le mieux!
Seigneur Léopard, écoutez-moi! Quand même Reineke viendrait à l'instant
ici et se blanchirait de la double accusation de la corneille et du lapin,
il ne m'en serait pas moins très-facile de prouver qu'il a mérité la mort.
Mais je me tais jusqu'à ce que nous le tenions. Avez-vous donc oublié
comme il en a menti au roi avec son trésor? Ne devait-il pas le trouver à
Husterlo, près de Krekelborn, et tout le reste de ce grossier mensonge?
Il nous a tous trompés; et, moi et Brun, il nous a déshonorés; mais j'en
mettrais ma vie en gage, je parie que ce perfide mène sur la bruyère la
vie qu'on vient de nous dire; il rôde ça et là, il pille, il tue; si le
roi et les seigneurs le trouvent bon, on procédera comme ils le veulent.
Mais, s'il voulait venir sérieusement à la cour, il y serait déjà depuis
longtemps. Les messagers du roi ont parcouru tout le pays pour inviter aux
fêtes de la cour, et il est resté chez lui.»
Le roi dit alors: «À quoi bon l'attendre si longtemps? Préparez-vous tous
(telle est ma volonté) à me suivre dans six jours; car vraiment je veux
voir la fin de ces démêlés. Qu'en dites-vous, messeigneurs? ne sera-t-il
pas capable à la fin de ruiner tout un pays? Tenez-vous prêts, en aussi
bon état que possible, et venez en harnais avec des arcs, des lances
et d'autres armes; comportez-vous bravement et vaillamment! Que chacun
porte son nom avec honneur; car j'armerai des chevaliers sur le champ de
bataille. Nous allons assiéger la forteresse de Malpertuis; nous verrons
ce qu'il a dans son château.»