Écoutez maintenant la ruse du renard et le détour qu'il prit pour cacher
ses méfaits et nuire à autrui. Il inventa un abîme de mensonges, insulta à
la mémoire de son père, accusa par une atroce calomnie le blaireau, son
ami le plus honnête, qui l'avait constamment servi; il se permit tout cela
pour donner créance à son récit et se venger de ses accusateurs.
«Mon père, se mit-il à dire, avait été assez heureux pour découvrir dans
le temps, par des moyens mystérieux, le trésor du roi Eimery le Puissant;
mais cette trouvaille ne lui porta pas bonheur; car sa grande fortune lui
fit perdre la tête; il ne vit plus que quatre de ses pareils et se mit
{~REPLACEMENT CHARACTER~} mépriser ses compagnons: il chercha plus haut
ses amis. Il envoya Hinzé le chat dans les Ardennes pour chercher Brun
l'ours. Il était chargé de lui promettre fidélité, de l'inviter à venir
en Flandre et à se faire proclamer roi. Lorsque Brun eut lu cette
missive, il s'en réjouit de tout son coeur et, sans rien craindre, il se
hâta de venir en Flandre; car il y avait longtemps qu'il avait pareille
pensée en tête. Il y trouva mon père, qui le reçut avec joie et envoya
chercher sur-le-champ Isengrin et le sage Grimbert; et tous quatre se
mirent à traiter l'affaire; mais j'oublie qu'il y eut un cinquième:
c'était Hinzé le chat. Il y a tout près de là un petit village qui
s'appelle Ifte, et ce fut justement là, entre Ifte et Gand, qu'ils se
réunirent. Une nuit longue et obscure cacha l'assemblée; ils n'étaient
pas avec Dieu! c'était le diable; c'était mon père qui les possédait
avec son or. Ils résolurent la mort du roi; ils se jurèrent entre eux
une fidèle et éternelle alliance, et tous les cinq promirent également
par serment, la main étendue sur la tête d'Isengrin, de choisir pour roi
Brun l'ours et de lui donner solennellement l'investiture {~REPLACEMENT
CHARACTER~} Aix-la-Chapelle, avec la couronne d'or et le trône impérial.
Si quelques amis, quelques parents du roi, voulaient s'y opposer, mon
père était chargé de les persuader, de les corrompre, et, s'il ne
réussissait pas, de les exiler aussitôt. Je vins à connaître ce secret,
voici comment: Grimbert s'était grisé un beau matin et s'était mis à
bavarder; l'imbécile raconta toute la scène à sa femme en lui
recommandant le silence; il croyait que cela suffisait. Celle-ci
rencontra ma femme, qui dut jurer solennellement par le nom des rois
mages, et s'engagea sur l'honneur, coûte que coûte, à n'en pas souffler
un mot, et à qui elle découvrit tout. Ma femme ne tint pas mieux sa
parole; car à peine m'eut-elle trouvé, qu'elle me raconta ce qu'elle
venait d'entendre et me donna un moyen sûr de reconnaître la vérité de
l'histoire; mais je n'en étais pas plus à mon aise pour autant. Je me
rappelais les grenouilles dont le croassement était enfin monté
jusqu'aux oreilles de Dieu. Elles réclamaient un roi et voulaient vivre
sous son autorité après avoir joui de la liberté. Dieu les exauça: il
leur envoya la cigogne, qui les poursuit constamment, les déteste et ne
leur laisse pas de paix. Elle les traite sans merci; les insensées se
plaignent maintenant. Mais il est trop tard; car le roi les met à la
raison.»
Reineke parlait à haute voix à toute l'assemblée; tous les animaux
l'entendaient, et il continua ainsi son discours: «Voilà ce que je
craignais pour nous tous; et il en eût été ainsi. Sire, je craignais pour
vous, et j'en espérais une meilleure récompense. Je connais les menées de
Brun, sa nature artificieuse et plusieurs de ses crimes; je craignais le
père. S'il devenait le maître, nous aurions tous péri. Notre roi est de
race noble, il est puissant et miséricordieux, me disais-je à part moi; ce
serait un triste échange que d'élever sur le trône un ours et un lourdaud
de vaurien. Pendant quelques semaines je méditai là-dessus et cherchai les
moyens d'arrêter leurs projets. Avant tout, je comprenais bien que tant
que mon père posséderait son trésor, il gagnerait des adhérents, il
réussirait à coup sûr et que nous perdrions le roi. Je concentrai toute
mon attention sur les moyens de découvrir le lieu où se trouvait le trésor
pour l'enlever secrètement. Mon père allait-il en campagne, le vieux rusé
allait-il au bois de jour ou de nuit, par le froid ou par le chaud, par la
pluie ou le temps sec, j'étais aussitôt derrière lui et j'épiais ses
démarches. Un jour, j'étais caché dans une tanière, plein de tristesse et
pensant toujours à découvrir le trésor dont je connaissais toute
l'importance, quand tout à coup je vis mon père sortir d'une crevasse, et
glisser entre les parois du rocher comme s'il venait d'un trou profond. Je
restai coi et caché où j'étais; il se crut seul, regarda de tous côtés,
et, ne voyant personne, de près ou de loin, il se livra à la manoeuvre
que je vais vous dire. Il se mit à boucher le trou avec du sable et sut
très-adroitement le rendre semblable au reste du terrain. Impossible de le
reconnaître à moins de l'avoir vu comme moi. Avant de partir, il balaya
très-adroitement avec sa queue l'endroit où il avait posé ses pattes et
effaça la piste avec son museau. Voilà ce que j'appris ce jour-là de mon
père, qui était expert en fait de ruses, d'intrigues et de tours. Il
partit et s'en alla à ses affaires. Je me demandai si le trésor n'était
pas là. Je me mis vite à l'oeuvre; en peu de temps, j'eus découvert la
crevasse avec mes pattes, J'y entrai avidement. Là, je trouvai de l'or, de
l'argent et mille autres choses précieuses en quantité. En vérité, même
les plus âgés d'entre vous, n'ont jamais rien vu de pareil. Je me mis
{~REPLACEMENT CHARACTER~} l'ouvrage avec ma femme; nuit et jour, nous
fûmes occupés à porter et {~REPLACEMENT CHARACTER~} traîner; brouettes
et voitures nous manquaient; nous eûmes mille peines et mille fatigues,
ma femme Ermeline les supporta courageusement. C'est ainsi que nous
avons enfin transporté les joyaux dans une place qui nous parut plus
convenable. Cependant mon père se réunissait chaque jour avec ceux qui
trahissaient le roi. Je vous apprendrai ce qu'ils avaient résolu et vous
en frémirez. Brun et Isengrin avaient envoyé tout d'abord des lettres
franches dans plusieurs provinces pour recruter des mercenaires: ils
devaient arriver en grand nombre sans retard, Brun devait les prendre
{~REPLACEMENT CHARACTER~} son service et même leur promettait
gracieusement de leur payer leur solde d'avance. Mon père parcourait la
contrée en montrant des lettres de change probablement tirées sur son
trésor, qu'il croyait toujours en sûreté; mais c'en était fait; il
aurait eu beau se livrer à toutes les recherches avec ses complices, il
n'aurait pas trouvé un liard. Il n'épargna aucune fatigue; c'est ainsi
qu'il parcourut tous les pays entre l'Elbe et le Rhin et avait raccolé
maints mercenaires. L'argent devait donner force poids {~REPLACEMENT
CHARACTER~} ses belles paroles. L'été arriva; mon père revint auprès des
conjurés. Il leur raconta toutes ses peines, tous ses périls et surtout
la détresse où il se trouva en Saxe devant les châteaux forts où il
manqua perdre la vie; car là, tous les jours, il fut poursuivi par des
chasseurs à cheval et des meutes; si bien qu'il eut toutes les peines du
monde à s'en tirer sain et sauf. Ensuite, il montra aux quatre perfides
conjurés la liste des compagnons qu'il avait gagnés par ses promesses et
par son or. La nouvelle réjouit Brun. Tous les cinq se mirent à
parcourir la liste ensemble; il y était dit: «Douze cents parents
d'Isengrin, tous gens sans peur, viendront la gueule ouverte et les
dents aiguisées; de plus, les chats et les ours sont tous dévoués à
Brun; tous les blaireaux de la Saxe et de la Thuringe se présenteront,
mais à condition de toucher un mois de solde d'avance; en revanche, ils
s'engagent à être prêts en masse à la première réquisition.» Dieu soit
loué de m'avoir permis de déjouer leurs plans! car, lorsque tout fut
arrangé, mon père se hâta de les quitter pour aller voir son trésor. Son
chagrin allait commencer. Il fouilla et chercha; mais il eut beau
fouiller et chercher, il ne trouva plus rien. Sa peine fut inutile et
son désespoir aussi; car le trésor était loin et il ne put le découvrir
nulle part. Alors (comme ce souvenir me torture nuit et jour!) mon père
se pendit de douleur et de honte. Voilà tout ce que j'ai fait pour
arrêter la conjuration. J'en suis puni maintenant; pourtant je ne m'en
repens pas. Mais Isengrin et Brun, ces deux insatiables, siègent dans le
conseil {~REPLACEMENT CHARACTER~} la droite du roi. Et toi, Reineke,
quelle est maintenant ta récompense, pauvre malheureux, pour avoir
abandonné ton propre père, afin de sauver le roi? Où en trouverez-vous
d'autres qui se perdent eux-mêmes pour prolonger vos jours?»
Le roi et la reine avaient tous deux la plus grande envie de posséder le
trésor; ils firent quelques pas à l'écart, appelèrent Reineke, pour lui
parler en particulier, et lui dirent vivement: «Parlez, où est le trésor?
Nous voudrions le savoir.»
Reineke leur répondit: «À quoi cela me servirait-il de montrer toutes
ces richesses au roi qui vient de me condamner? Il en croit plutôt mes
ennemis, des voleurs et des assassins, qui veulent m'ôter la vie à force
de mensonges.
--Non, repartit la reine, non, il n'en sera pas ainsi; mon seigneur vous
laissera vivre; il oubliera le passé, il domptera sa colère. Mais,
{~REPLACEMENT CHARACTER~} l'avenir, soyez plus sage et restez fidèle et
dévoué au roi.»
Reineke dit: «Madame, obtenez du roi qu'il me promette devant vous
qu'il me fera grâce, qu'il oubliera entièrement toutes mes fautes,
tous mes crimes et tout l'ennui que je lui ai malheureusement causé, et
certainement il n'y aura pas un souverain qui possédera de nos jours
une richesse égale à celle que lui procurera ma fidélité; le trésor est
immense; je vous montrerai la place: vous serez stupéfaits.
--Ne le croyez pas, répliqua le roi; mais, lorsqu'il parle de vols, de
brigandages et de mensonges, vous pouvez y ajouter foi sans crainte; car
vraiment il n'y a jamais eu de plus grand menteur.»
La reine dit: «Il est vrai que jusqu'ici il a mérité peu de confiance;
mais songez maintenant que, cette fois, il accuse son oncle le blaireau
et son propre père et qu'il dévoile leurs forfaits. Il ne dépendait que
de lui de les ménager et de mettre ses histoires sur le compte d'autres
animaux; il ne mentirait pas si follement.
--Si vous pensez, répondit le roi, que cela vaudrait mieux et qu'il n'en
résultera pas un plus grand mal, je ferai comme il vous plaît; je prendrai
sur moi les crimes de Reineke et sa cause. Encore une fois, mais une
dernière, je me fierai à lui! qu'il y songe bien, car j'en jure par ma
couronne, si jamais, à l'avenir, il se livre au mensonge et au crime, il
s'en repentira éternellement. Tous ses parents quels qu'ils soient, même
au dixième degré, payeront pour lui. Nul ne m'échappera et ils périront
tous dans les procès, la honte et la misère!»
Lorsque Reineke vit comment les pensées du roi prenaient un autre cours,
il reprit courage et dit: «Serais-je donc assez fou, sire, pour vous
raconter des histoires dont la vérité ne serait pas démontrée dans
quelques jours?» Et le roi crut à ses paroles et lui pardonna tout, la
trahison de son père, puis ses propres méfaits. La joie de Reineke fui
immense: il échappait à temps à la fureur de ses ennemis et à la mort.
«Noble roi, très-gracieux seigneur! dit-il, puisse Dieu vous rendre,
à vous et à votre épouse, tout ce que vous avez fait pour votre
serviteur indigne; je ne l'oublierai jamais et je vous en garderai une
reconnaissance éternelle. Certes, il n'y a nulle part sous le soleil
quelqu'un à qui j'aimerais mieux donner ce magnifique trésor qu'à vous
deux. De quelles grâces ne m'avez-vous pas comblé! C'est pourquoi je vous
donne bien volontiers le trésor du roi Eimery tel qu'il l'a possédé. Je
vais vous dire maintenant où il est, et en toute vérité. Écoutez! dans
l'est des Flandres, il y a un désert au milieu duquel il y a un bouquet de
bois, il s'appelle Husterlo, retenez bien le nom! puis il y a une fontaine
qui s'appelle Krekelborn, vous comprenez, qui n'est pas loin du petit
bois. Dans toute l'année, il ne passe pas un homme ni une femme dans ce
pays-là; il n'est hanté que par la chouette et le hibou. C'est là que
j'ai enfoui le trésor. L'endroit s'appelle Krekelborn, remarquez-le bien!
Allez-y vous-même avec votre épouse; personne ne serait assez sûr pour
le charger d'un tel message et il y aurait trop à perdre; je ne vous le
conseille pas. Allez-y vous-même. Vous passerez près de Krekelborn; vous
apercevrez ensuite deux jeunes bouleaux et, remarquez-le bien, l'un n'est
pas loin de la source; dirigez-vous tout droit sur les bouleaux: le trésor
est au pied. Grattez et creusez la terre; vous trouverez d'abord de la
masse entre les racines; vous découvrirez tout de suite les joyaux les
plus riches en or fin artistement travaillé; vous y trouverez aussi la
couronne d'Eimery; si la volonté de l'ours s'était réalisée, c'est lui qui
devrait la porter. Vous verrez, en outre, mainte parure et maint joyau
chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie; on n'en fait plus comme cela; qui voudrait
les payer? Quand vous verrez, sire, toutes ces richesses sous vos yeux,
oui, j'en suis sûr, vous m'honorerez dans votre souvenir. Reineke, vous
direz-vous, honnête renard, toi qui as caché si sagement tant de trésors
sous la mousse, puisses-tu être heureux partout et toujours!» C'est ainsi
que parla l'hypocrite.
Le roi repartit: «Il faut que vous m'accompagniez; car comment
trouverai-je l'endroit tout seul? J'ai bien entendu parler
d'Aix-la-Chapelle, de Lubeck, de Cologne et de Paris; mais jamais de ma
vie je n'ai entendu nommer Husterlo non plus que Krekelborn; ne dois-je
pas craindre que tu ne nous fasses de nouveaux mensonges et que tu
n'inventes tous ces noms?»
Reineke n'entendit pas avec plaisir ce soupçon de la bouche du roi;
il dit: «Je ne vous envoie pas pourtant bien loin d'ici, comme s'il
s'agissait d'aller sur les bords du Jourdain. Comment vous parais-je
suspect à présent? D'abord, je m'en tiens là, on peut tout trouver dans
les Flandres. Interrogeons quelques personnes; un autre me confirmera.
Krekelborn, Husterlo, ai-je dit, et les noms sont véritables.» Là-dessus,
il appelle Lampe, et Lampe arrive en tremblant. Reineke lui crie: «N'ayez
pas peur; le roi exige, par le serment de fidélité que vous lui avez prêté
dernièrement, que vous disiez toute la vérité; dites-nous, si toutefois
vous le savez, où se trouvent Husterlo et Krekelborn? Nous écoutons.»
Lampe dit: «Je puis vous le dire. C'est dans le désert. Krekelborn est
tout près d'Husterlo. Les gens appellent Husterlo ce petit bois où Simonet
le bancroche s'était retiré pour y fabriquer de la fausse monnaie avec ses
compagnons. J'y ai beaucoup souffert de la faim et du froid quand je m'y
réfugiai en grande détresse pour fuir le chien Ryn.»
Reineke lui dit: «Vous pouvez maintenant retourner près des autres; le
roi est suffisamment instruit.» Et le roi dit à Reineke: «Pardonnez-moi,
si j'ai été un peu vif et si j'ai douté de votre parole; mais songez
maintenant à me mener à cet endroit.»
Reineke dit: «Combien je m'estimerais heureux, s'il m'était permis
aujourd'hui de partir avec le roi et de le suivre dans les Flandres; mais
on vous l'imputerait à péché. Quelle que soit ma honte, je dois faire un
aveu que j'aurais voulu taire encore plus longtemps. Il y a quelque temps
que Isengrin fit ses voeux dans un couvent; à la vérité, ce n'était pas
pour l'amour de Dieu, mais bien pour l'amour de son estomac: il dévorait
presque tout le couvent! On lui donnait à manger pour six; tout cela était
trop peu pour lui; il se plaignit à moi de sa faim et de ses ennemis;
enfin, j'en pris pitié, quand je le vis maigre et malade; c'est mon proche
parent. Je l'aidai à prendre la clef des champs. Voilà comment j'ai
encouru l'excommunication du pape. Je voudrais donc sans retard, avec
votre consentement, veiller aux intérêts de mon âme et, demain matin, au
lever du soleil, partir en pèlerin pour Rome afin d'y chercher
l'absolution; de là, je passerai la mer. Ainsi tous mes pêchés seront
lavés; et, si je reviens au pays, je pourrai marcher à vos côtés avec
honneur. Mais, si je le faisais aujourd'hui, chacun se dirait: «Comment
le roi peut-il fréquenter encore Reineke, qu'il vient de condamner à mort
et qui, de plus, est frappé d'excommunication?» Sire, vous le voyez bien,
il ne faut plus y songer.
--C'est vrai, répliqua le roi. Je ne pouvais pas le savoir. Si tu es
excommunié, j'aurais tort de te mener avec moi. Lampe ou tout autre peut
me conduire à la source. Mais je trouve bon et utile que tu cherches
{~REPLACEMENT CHARACTER~} te relever de ton excommunication. Je te
permets de partir demain matin; je ne veux pas empêcher ton pèlerinage;
car il me semble que tu veux te convertir au bien. Dieu bénisse ton
projet et te permette d'accomplir le voyage!»