Hinzé le chat avait déjà fait un bout de chemin, quand il aperçut de loin
un merle: «Noble oiseau, lui cria-t-il, je te salue. Oh! dirige tes ailes
vers moi et viens voler à ma droite!» L'oiseau vola et vint chanter sur
un arbre à la gauche du chat. Hinzé en fut tout contrit; il y voyait un
présage du malheur. Mais il se donna du courage comme on fait d'ordinaire.
Il continua son chemin vers Malpertuis, où il trouva Reineke assis devant
la maison; il le salua et lui dit: «Que Dieu vous accorde une heureuse
soirée! Le roi vous menace de la peine capitale si vous refusez de
m'accompagner à la cour; de plus, il vous fait dire de répondre à vos
accusateurs, sous peine de voir toute votre famille en pâtir.» Reineke
lui dit: «Soyez le bienvenu ici, mon très-cher neveu! Que le Seigneur vous
bénisse selon mes souhaits!» Mais le traître n'en pensait pas un mot dans
son coeur; il tramait de nouvelles ruses et songeait à renvoyer encore ce
messager honteusement bafoué à la cour. Il appelait le chat toujours son
neveu et lui disait: «Mon neveu, quelle nourriture préférez-vous? On dort
mieux après dîner, je suis l'hôte aujourd'hui; demain matin, nous irons
{~REPLACEMENT CHARACTER~} la cour tous les deux, cela s'arrange bien
ainsi. Je ne connais aucun de mes pareils en qui j'aie plus de confiance
que vous. Car ce glouton d'ours est venu à moi avec un air plein de
morgue; il est fort et irritable, et pour beaucoup je n'aurais pas
risqué le voyage avec lui. Mais maintenant, cela va sans dire, je suis
heureux d'aller avec vous. Demain matin, nous partirons de bonne heure;
je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire.»
Hinzé repartit: «Il vaudrait mieux partir tout de suite pendant que nous y
sommes. La lune brille sur la bruyère et les chemins sont secs. Reineke
dit: «Il est dangereux de voyager de nuit. Il y a des gens qui vous
saluent amicalement de jour, et, si l'on venait à les rencontrer dans les
ténèbres, on s'en trouverait peut-être fort mal.» Alors Hinzé répliqua:
«Mais apprenez-moi donc, mon neveu, ce que nous mangerons, si je reste
ici?» Reineke dit: «Nous vivons pauvrement; mais, si vous restez, je vous
offrirai des rayons de miel frais, je choisirai les plus dorés.--Je n'en
mange jamais, répliqua le chat en grognant. Si vous n'avez rien à la
maison, donnez-moi une souris! avec cela je suis parfaitement traité et
vous pouvez garder votre miel pour les autres.--Aimez-vous donc tant
les souris? dit Reineke. Si vous parlez sérieusement, je puis vous en
procurer. Mon voisin le curé a dans sa cour une grange où il y a tant de
souris, qu'on en remplirait des voitures; j'ai entendu le curé se plaindre
d'en être ennuyé nuit et jour.» Sans y songer le chat s'écria: «Faites-moi
le plaisir de me conduire où il y a tant de souris: car je les préfère
à tout le gibier du monde.» Reineke dit: «Eh bien, vraiment, vous allez
faire un fameux souper! Maintenant que je sais votre goût, ne perdons pas
un instant.»
Hinzé le crut et le suivit; ils arrivèrent à la grange du curé. La
muraille était de bauge; la veille, Reineke y avait fait un trou, et
avait pris, pendant le sommeil du curé, le plus beau de ses poulets.
Martinet, le neveu chéri du bon prêtre voulait en tirer vengeance; il
avait adroitement préparé un noeud coulant devant l'ouverture. De cette
façon il espérait se venger de la perte de son poulet sur le voleur, qui
ne pouvait manquer de revenir. Reineke, qui s'était aperçu du manège,
dit au chat: «Mon cher neveu, entrez hardiment par cette ouverture; je
monterai la garde au dehors, pendant que vous chasserez aux souris; dans
l'obscurité, vous en prendrez par douzaines. Ah! écoutez comme elles
sifflent gaiement! comme elles babillent! Quand vous en aurez assez,
vous n'avez qu'à revenir; vous me trouverez là. Il ne faut pas nous
séparer ce soir; car, demain, nous partirons de bonne heure et nous
abrégerons le chemin par de joyeux propos.--Croyez-vous, dit le chat,
qu'on puisse entrer là en toute sûreté? car parfois les prêtres ont de
la malice en tête.»
Alors le rusé renard répliqua: «Qui peut le savoir! Avez-vous peur? Alors
nous nous en retournerons; ma femme vous recevra honorablement, elle vous
fera un dîner agréable, et, si ce ne sont pas des souris, nous ne le
mangerons pas moins de bon coeur.»
À ces mots ironiques de Reineke, Hinzé le chat sauta dans le trou et tomba
dans le piège. Telle fut l'hospitalité que Reineke offrit à son hôte.
Lorsque Hinzé se sentit la corde au cou, il tressaillit; la peur le
saisit; il se démena et bondit avec force: alors le noeud se rétrécit. Il
appela Reineke d'une voix lamentable; mais lui l'écoutait à l'autre côté
du trou et se réjouissait malignement; il lui glissa ces paroles dans
l'ouverture: «Hinzé, comment trouvez-vous les souris? Elles sont
engraissées, je crois. Si Martinet savait seulement que vous mangez de
ce gibier, certainement il vous apporterait de la moutarde; c'est un
enfant plein d'attentions. Est-ce que l'on chante ainsi à la cour
pendant le dîner? Je n'aime pas cette musique. Si seulement Isengrin
était dans ce trou pris au piège comme vous, il me payerait tout le mal
qu'il m'a fait!» Et Reineke s'en alla.
Mais il ne s'en alla pas pour se livrer à ses voleries ordinaires; pour
lui, l'adultère, le vol, le meurtre et la trahison n'étaient pas des
péchés; et il s'était mis en tête une autre aventure. Il voulait visiter
la belle Girmonde, dans une double intention. D'abord, il espérait
apprendre d'elle ce dont Isengrin l'accusait; puis le scélérat voulait
renouveler ses vieux péchés. Isengrin était parti pour la cour et il
voulait en profiter; car qui en doute? la passion de la louve pour
l'infâme renard avait allumé la colère du loup. Reineke entra dans
l'appartement de la dame; elle n'était pas à la maison. «Bonjour, petits
bâtards,» dit-il, ni plus ni moins, aux enfants en les saluant, et il s'en
alla à ses affaires.
Lorsque dame Girmonde rentra le matin, elle dit: «Est-ce que personne
n'est venu me demander?--Notre parrain Reineke vient de sortir à
l'instant; il avait à vous parler. Tous, tant que nous sommes ici, il
nous a appelés ses petits bâtards--Il me le payera!» s'écria Girmonde.
Et vite elle courut se venger de cette injure à l'instant même. Elle
savait où le trouver; elle l'atteignit et l'apostropha ainsi en colère:
«Qu'avez-vous dit? quelles sont ces paroles injurieuses que vous avez
prononcées effrontément devant mes enfants? Vous me le payerez!» Telles
furent ses paroles. Elle lui montre un visage enflammé de colère, elle
le prend par la barbe; il sent la vigueur de ses dents, se sauve et
cherche à lui échapper; elle s'élance rapidement sur ses pas. Or, voici
ce qui en advint. Il y avait dans le voisinage un château en ruine: ils
y entrèrent tous les deux en courant; le mur d'une des tours était
crevassé de vieillesse. Reineke s'y glissa; mais ce ne fut pas sans
peine, car la crevasse était étroite. La louve s'y précipita aussi la
tête la première; grande et forte, comme elle était, elle entra, poussa,
tira, voulut poursuivre, s'enfonça toujours plus avant, si bien qu'à un
moment elle ne pouvait plus ni avancer ni reculer. Ce que voyant
Reineke, il courut par un détour de l'autre côté, revint près d'elle et
lui donna de la besogne. Mais elle ne se fit pas faute de paroles
d'injures: «Tu te conduis comme un filou!» Et Reineke répondait: «Si
l'on n'a jamais vu pareille chose, eh bien, on la voit maintenant.»
On gagne peu à oublier sa femme avec celles des autres, ainsi que faisait
Reineke. Mais tout était bon à ce scélérat. Quand la louve put se dégager
de la crevasse, Reineke était déjà bien loin et courait à ses affaires.
C'est ainsi que la louve, qui songeait à se faire justice elle-même, pour
défendre son honneur, le perdit doublement.
Mais retournons auprès de Hinzé. Le pauvre diable, quand il se sentit
pris, se mit à geindre à la façon des chats d'une manière lamentable.
Martinet l'entendit et sauta hors du lit. «Dieu soit loué, dit-il, j'ai
dressé mon piège à temps; le voleur est pris, je pense; il faut qu'il
paye pour le poulet.» Martinet, plein de joie, allume vite une chandelle
(tout le monde dormait à la maison), éveille son père, sa mère et tous
les domestiques en criant: «Le renard est pris, son affaire est claire.»
Tous, grands et petits, arrivèrent; le curé lui-même se leva et
s'enveloppa d'un manteau; la cuisinière le précédait avec deux
lanternes; et Martinet, qui était armé d'un bâton, se jeta sur le chat
et le bâtonna si bien, qu'il lui creva un oeil. Tous se ruèrent aussitôt
sur lui; le curé, armé d'une fourche, se précipita sur Hinzé, qu'il
croyait le voleur. Hinzé, pensant mourir, s'élança d'un bond désespéré
entre les cuisses du prêtre, mordit, égratigna, maltraita horriblement
le pauvre curé et vengea ainsi cruellement la perte de son oeil. Le curé
jeta les hauts cris et tomba à terre sans connaissance. La cuisinière,
sans y songer, se désolait, en disant que c'était pour lui jouer un tour
à elle-même que le diable avait mis le curé dans cet état. Elle jura
deux et trois fois qu'elle eût mieux aimé perdre tout son petit bien
plutôt que de voir un pareil malheur à son maître. «Oui, disait-elle
avec force serments, j'aurais mieux aimé perdre tout un trésor, si je
l'avais eu, et je l'aurais perdu sans regrets.» C'est ainsi qu'elle
déplore le malheur de son maître et ses graves blessures. Enfin, ils le
portent en gémissant sur son lit, laissant Hinzé avec sa corde au cou,
car ils l'avaient oublié.
Lorsque le chat, dans sa détresse, se vit tout seul, roué de coups,
grièvement blessé et si près de la mort, l'amour de la vie l'emporta;
il se jeta sur la corde et se mit à la ronger. «Pourrai-je m'en tirer
jamais?» se disait-il; et il réussit à couper la corde. Jugez de son
bonheur! Il se hâta de fuir la place où il avait tant souffert. Il se
précipita hors du trou et se dirigea rapidement vers la cour du roi, où il
arriva de grand matin. Il se faisait d'amers reproches. «C'est donc ainsi
que le diable s'est joué de toi par la ruse du perfide Reineke! il faut
donc que tu reviennes ainsi couvert de honte, borgne et roué de coups!
Tu devrais te cacher!»
La colère du roi fut terrible. Il jura de faire périr ce traître de
Reineke sans miséricorde. Il fit convoquer son conseil; ses barons, ses
ministres se rendirent auprès de lui; et il leur demanda comment il
fallait s'y prendre pour réduire enfin le rebelle couvert de tant de
crimes. Comme les accusations pleuvaient de plus belle sur Reineke,
Grimbert le blaireau prit la parole: «Il se peut qu'il y ait dans cette
assemblée plusieurs seigneurs qui aient à se plaindre de Reineke; mais il
ne se trouvera personne qui veuille oublier les privilèges de tout homme
libre. Il faut le citer une troisième fois. Alors, s'il ne vient pas, la
loi pourra le frapper.» Le roi répondit: «Je crains bien de ne pas trouver
de messager pour porter la troisième injonction à ce rusé coquin. Qui
est-ce qui a un oeil de trop? qui est-ce qui est assez téméraire pour
risquer sa vie auprès de cet architraître et, en fin de compte, pour ne
pas l'amener? Personne, du moins je le suppose.»
Le blaireau répliqua à haute voix: «Sire, si vous l'exigez, je me
chargerai du message, quoi qu'il arrive. Voulez-vous m'envoyer
officiellement? ou bien dois-je partir comme si je venais de mon propre
mouvement? Vous n'avez qu'à ordonner.» Alors le roi le congédia en lui
disant: «Partez donc! vous avez entendu tous les griefs; mettez-vous à
l'oeuvre avec prudence; car vous avez affaire à un homme dangereux.» Et
Grimbert dit: «Je veux pourtant l'essayer; j'espère réussir à vous le
ramener.»
C'est ainsi qu'il partit pour le château de Malpertuis; il y trouva
Reineke avec sa femme et ses enfants; et il lui dit: «Mon oncle Reineke,
je vous salue! Vous êtes un homme savant, sage, prudent: et nous sommes
tous étonnés de vous voir mépriser, je dirai même bafouer l'injonction
du roi. Ne vous semble-t-il pas qu'il est temps d'en finir? Les plaintes
et les mauvais bruits ne font que grandir de tous côtés. Je vous le
conseille, venez à la cour avec moi, sans plus de délais. Beaucoup,
beaucoup de griefs ont été portés devant le roi; aujourd'hui, l'on vous
invite à paraître pour la troisième fois; si vous ne venez pas, vous
serez condamné. Alors, le roi, à la tête de ses vassaux, viendra vous
assiéger dans votre fort de Malpertuis; et vous périrez, corps et biens,
vous, votre femme et vos enfants. Vous n'échapperez pas au roi; c'est
pourquoi, faites ce qu'il y a de mieux à faire, venez avec moi à la
cour! Vous ne manquerez pas de détours pleins de ruses; ils sont déjà
prêts et vous vous sauverez; car déjà plus d'une fois, aux assises de la
justice, vous avez eu à passer par des épreuves plus difficiles et
toujours vous vous en êtes tiré heureusement en confondant vos ennemis.»
Tel fut le discours de Grimbert, et telle fut la réponse de Reineke:
«Mon neveu, vous avez raison de me conseiller de me rendre à la cour
pour me défendre moi-même. J'espère que le roi m'accordera ma grâce; il
sait combien je lui suis utile; mais il sait aussi combien je suis
détesté des autres par cela même. Sans moi, la cour ne peut pas exister.
Et, quand j'aurais fait dix fois plus de mal, je sais très-bien
qu'aussitôt que je puis regarder le roi entre les yeux et lui parler,
toute sa colère s'évanouira. Car il y en a beaucoup qui accompagnent le
roi et viennent s'asseoir dans son conseil, mais cela le touche
médiocrement: à eux tous, ils ne font rien qui vaille; tandis que
partout où je suis, à quelque cour que ce soit, c'est mon avis qui
l'emporte; car, lorsque le roi et les seigneurs se rassemblent pour
trouver un expédient habile dans les affaires épineuses, c'est toujours
Reineke qui doit le trouver. C'est ce que beaucoup d'entre eux ne
peuvent me pardonner; ce sont ceux-là que j'ai à redouter: car ils ont
juré ma mort, et justement les plus acharnés sont à la cour maintenant.
Il y en a plus de dix et des plus puissants. Comment pourrais-je leur
résister, seul? Voilà la cause de mon retard. N'importe! je trouve qu'il
vaut mieux aller à la cour avec vous pour me défendre; cela me fera plus
d'honneur que de précipiter ma femme et mes enfants dans un abîme de
maux par tous ces délais; nous serions tous perdus. Car le roi est trop
puissant pour moi, et, quoi qu'il arrive, il me faut obéir quand il
l'ordonne... Peut-être pourrons-nous essayer d'entrer en arrangement
avec nos ennemis.»
Reineke ajouta ensuite: «Dame Ermeline, prenez soin des enfants; je vous
les recommande: surtout le plus jeune, Reinhart; il a les dents si bien
rangées dans sa petite gueule! ce sera tout le portrait de son père, et
Rossel, le petit coquin, que j'aime autant que l'autre. Oh! régalez bien
les enfants pendant mon absence, je vous saurai gré à mon retour, s'il est
heureux, d'avoir suivi mes recommandations.»
C'est ainsi qu'il partit, accompagné de Grimbert, laissant dame Ermeline
avec ses deux fils sans autre adieu. Dame Renard en fut affligée.
Ils avaient déjà fait un bout de chemin, lorsque Reineke dit à Grimbert:
«Mon très-cher neveu et très-digne ami, je dois vous avouer que je
tremble d'effroi! Je ne puis me soustraire à l'horrible pensée que je
marche réellement à la mort! Je vois devant moi tous les péchés que j'ai
commis. Ah! vous ne sauriez croire toute l'inquiétude que j'en ressens.
Confessez-moi, il n'y a pas d'autre prêtre dans le voisinage; quand
j'aurai soulagé mon coeur, je paraîtrai plus facilement devant mon roi.»
Grimbert dit: «Renoncez d'abord au vol, au brigandage, à la trahison, à
vos ruses habituelles; sans cela, la confession ne vous servira de
rien.--Je le sais, répliqua Reineke; maintenant, commençons et
écoutez-moi avez recueillement _Confiteor tibi, pater et mater_, que
j'ai fait bien des tours à la loutre, au chat et à maint autre; je le
confesse et j'en ferai pénitence.--Parlez français, dit le blaireau, si
vous voulez que je vous comprenne.» Reineke dit: «J'ai péché, comment
pourrais-je le nier? contre toutes les bêtes vivantes. Mon oncle l'ours,
je l'ai pris dans un arbre; il y a laissé sa peau; il a été assommé de
coups. Hinzé, je l'ai mené à la chasse aux souris; mais, pris au piège,
il eut grandement à souffrir, et il y a perdu un oeil. Henning se plaint
avec raison de ce que je lui ai volé ses enfants, grands et petits, et
que j'ai pris plaisir à les dévorer. Je n'ai pas même épargné le roi, et
j'ai eu l'audace de lui jouer plus d'un tour, à lui et à la reine
elle-même; elle le découvrira plus tard. Je dois confesser, en outre,
que j'ai déshonoré bien volontairement Isengrin le loup; je n'aurais pas
le temps de tout dire. C'est ainsi que je l'ai toujours nommé mon oncle,
en badinant, et nous ne sommes nullement parents. Une fois, il y a de
cela bientôt six ans, il vint me voir au couvent d'Elkmar, où je
demeurais. Il venait me demander ma protection, car il songeait à se
faire moine. Il pensait que ce serait un bon métier pour lui. Il se mit
à tirer la cloche; le carillon le ravit; en conséquence, je lui liai les
pattes de devant avec la corde de la cloche; il se laissa faire et,
debout, se mit à tirer la corde avec bonheur: on eût dit un apprenti
sonneur. Mais cet art devait peu lui réussir; il continua ainsi à sonner
à tort et à travers. Les gens se précipitèrent de tous côtés vers le
couvent, croyant qu'un grand malheur était arrivé; ils trouvèrent en
arrivant le loup dans sa posture, et, avant qu'il eût pu leur expliquer
qu'il voulait embrasser l'état ecclésiastique, il fut presque assommé
par la foule. Cependant l'imbécile n'abandonna pas son projet. Il me
pria de lui faire une tonsure convenable; et je lui brûlai si bien les
poils sur la tête, que toute la peau ne fut plus qu'une croûte. C'est
ainsi que maintes fois je l'ai exposé aux coups et aux bourrades avec
force infamies.»
«Pour continuer ma confession, je m'accuse d'avoir souvent visité dame
Girmonde en public et en secret. J'aurais dû ne pas le faire. Plût à Dieu
que cela ne fût jamais arrivé! Car toute sa vie elle ne se lavera pas de
cette tache. Voilà toute ma confession, tout ce que je peux me rappeler et
qui pesait sur ma conscience. Donnez-moi l'absolution, je vous en prie;
j'accomplirai humblement toute pénitence, si dure qu'elle soit, que vous
m'imposerez.»
Grimbert savait ce qu'il y avait à faire en pareille circonstance:
il coupa une baguette sur le bord de la route, et dit: «Mon oncle,
frappez-vous trois fois sur le dos avec cette baguette, puis placez-la par
terre comme je vous le montrerai, et vous sauterez trois fois par-dessus;
ensuite, baisez humblement la baguette et montrez-vous obéissant. Telle
est la pénitence que je vous impose. Je vous absous de tous vos péchés,
vous exempte de tout châtiment et vous pardonne tout au nom du Seigneur,
quelque grands qu'aient été vos péchés.»
Lorsque Reineke eut accompli volontairement sa pénitence, Grimbert lui
dit: «Prouvez, par de bonnes oeuvres, mon oncle, que vous vous êtes amendé;
lisez les psaumes, fréquentez assidûment les églises et jeûnez les jours
prescrits; montrez le chemin à qui vous le demande, aimez à faire l'aumône
et promettez-moi de quitter votre mauvaise vie, de renoncer au vol, au
brigandage, à la trahison et aux embûches. De cette façon, soyez-en sûr,
vous rentrerez en grâce.»
Reineke dit: «Je le ferai; je vous le jure!» Et la confession fut finie.
Ils continuèrent leur voyage; le pieux Grimbert et son pénitent passèrent
par une riche plaine, et aperçurent bientôt sur leur droite un couvent.
Il appartenait à des nonnes qui servaient le Seigneur, soir et matin, et
nourrissaient dans leur cour force poules et poulets, avec maints beaux
chapons, qui sortaient parfois pour chercher leur nourriture hors de
l'enclos. Reineke avait l'habitude de les visiter. Il dit à Grimbert:
«Notre plus court chemin est de passer près du mur.» Mais le rusé pensait
aux poulets qui avaient pris la clef des champs. Il y conduit son
confesseur et s'approche des poulets; alors le drôle se mit à rouler des
yeux pleins de convoitise; par-dessus tout, un coq jeune et gras qui
marchait derrière les autres, lui donnait dans l'oeil: il ne le perd pas
de vue un instant, il bondit et le frappe par derrière. Les plumes volent
déjà.
Mais Grimbert, indigné, lui reproche cette rechute honteuse: «Est-ce ainsi
que vous vous conduisez, malheureux oncle? Et voulez-vous retomber dans
vos péchés pour un poulet, à peine au sortir de la confession? Voilà un
beau repentir!» Et Reineke dit: «J'ai pourtant commis ce péché en pensée,
ô mon cher neveu! Priez Dieu qu'il me le pardonne encore! Je ne le ferai
plus jamais, et j'y renonce volontiers.» Leur chemin les conduisait tout
autour du couvent; ils eurent à passer sur un petit pont, et Reineke
se retournait pour regarder encore les poulets. C'est en vain qu'il se
contraignait; si on lui avait coupé la tête, elle aurait d'elle-même volé
vers les poulets; telle était la violence de ses désirs. Grimbert le vit
et lui criait: «Malheureux oncle, où égarez-vous vos yeux? Vraiment, vous
êtes un affreux glouton!» Reineke répondit: «Vous avez tort, mon neveu; ne
vous pressez pas tant, et ne troublez pas mes prières. Laissez-moi dire un
_Pater noster_ pour l'âme des poulets et des oies que j'ai volés en si
grand nombre à ces saintes femmes de nonnes!» Grimbert se tut, et Reineke
le renard ne détourna pas les yeux des poulets aussi longtemps qu'il put
les voir. Enfin, les deux voyageurs retombèrent sur la grande route et
s'approchèrent de la cour. Mais, lorsque Reineke aperçut le donjon du roi,
il tomba dans une profonde tristesse, car il était gravement inculpé.