Cloda no Kami, seigneur de Tshigousène (Kioushiou).

Akino Kami, seigneur d'Aki (Nippoune).

Tshioshio no Kami, seigneur de Tshioshio et Nagato, dernièrement

annexées à la couronne.

Nabésima no Kami, seigneur de Hisène (Nippoune).

Inaba no Kami, seigneur de Inaba (Nippoune).

Ikéda no Kami, seigneur de Bizène et Bitshiou (Nippoune).

Toodo no Kami, seigneur de Isé et de Higa (Nippoune).

Awa no Kami, seigneur de Awa et Awadji (Sikokou).

Tôsa no Kami, seigneur de Tôsa (Sikokou).

Arima no Kami, seigneur de Tshikougo (Kioushiou).

Sutaké no Kami, seigneur d'Akita et Déoua (Nippoune).

Nambou no Kami, seigneur de Nambou et Mouts (Nippoune).

Ouésgui no Kami, seigneur de Iounésaoua et Déoua (Nippoune).

Tsousima no Kami, seigneur de l'île de Tsima.

Il faut remarquer que dans cette liste les noms de seigneuries répétées

indiquent une autorité sur des districts différents dans la même

province.

A côté des kokshis sont placés les toudamas daïmios, dont la puissance

s'étend sur un petit territoire, mais qui, comme les kokshis, sont

maîtres chez eux. Ils sont au nombre de quatre-vingt-deux, et portent le

titre de kami. Une grande partie de ces familles princières remontent à

des frères cadets de kokshis en faveur desquels les fiefs ont été créés

ou relevés. Les Toudamas daïmios font cause commune avec les grands

seigneurs féodaux dont ils partagent les intérêts en opposition aux

envahissements des taïkounes.

Les kokshis et même les toudamas daïmios ont sous leurs ordres des

vassaux, qui sont, comme les capitaines de leur armée respective, à la

tête d'un certain nombre d'hommes de guerre, qu'ils entretiennent sur le

domaine. Ces vassaux comptent eux-mêmes parmi la principale noblesse, et

sont connus sous le nom de baïsing daïmio. Ils sont aux kokshis et

toudamas ce que les kovdaïs sont au taïkoune, tiennent garnison sur les

domaines de leurs seigneurs, l'entourent dans ses voyages, ou font près

de lui alternativement un service de garde dans ses résidences. Plus la

puissance et les domaines d'un seigneur sont étendus, plus grand est le

nombre de ses baïsings daïmios. C'est ainsi que Satsouma-no-Kami en

compte cinquante-deux.

VI.

LE PEUPLE JAPONAIS.

A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se

continue dans le peuple par une organisation de pouvoirs en contact

immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue représente un

rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus

parmi les propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement

sur la présentation des habitants, et choisissent à leur tour, dans les

mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du gouverneur

un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même

organisation, formée dans la campagne par groupes d'habitations, se

trouve en relation administrative avec le gokandjo bouïo. Les fonctions

municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement

supérieur et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui,

dans tous les cas d'abus, possèdent un droit de dénonciation signée,

contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le taïkoune

auprès du mikado.

L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage

et de mort. Dans ces registres sont également consignés les noms des

habitants, leur position sociale, leur présence ou leur absence, par

suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est

l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève

pour son service des taxes municipales. L'impôt général est simplement

foncier; il est payé par les propriétaires d'après la superficie de leur

propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes

suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes

qui se commettent, donnent aussi lieu à l'intervention de

l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge dans

les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas

plus importants. Le gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au

ministère auquel il est toujours permis d'en appeler.

En examinant en dehors des moeurs chaque organe du corps social, on

pourrait conclure à une immobilité tout orientale qui assimilerait le

Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en est rien; l'activité domine

au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais ne

forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de

place, il est également vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée,

grâce au profond respect qu'on a au Japon pour toute personnalité, grâce

à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de

la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La

noblesse n'étant pas exclusive et restreinte à la naissance, chacun a

le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans la hiérarchie

administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux.

Ceux-ci même pourraient être légalement remplacés en temps de guerre,

mais, leur nombre étant naturellement limité par le nombre des fiefs, et

ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de paix, de

nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux.

Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le

droit entier et non motivé de reconnaissance et d'adoption. Ces deux

actes simplement exprimés déterminent une filiation nouvelle qui devient

la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit

entre des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants

et dont les autres manquent de postérité. C'est encore par l'usage de

ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme un trait

d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant,

recherche une nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption

et de reconnaissance se confondent souvent les distinctions qui

subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement

admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces

conditions deviendrait impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce

remède facile pour régulariser la position et donner gain de cause à la

liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la

hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les

familles se mêlent dans leurs éléments les plus actifs, l'horizon

s'élargit pour chaque individualité, la concorde remplace l'antagonisme

et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire,

l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par

cela même, pour la foule un type à atteindre.

Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans

le printemps de l'année 1862, offre un exemple de cette liberté

d'initiative individuelle qui forme l'expression des moeurs sociales

au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un

champ plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un

gokanine nommé Také-no-Outchi, qui lui reconnut son nom et lui facilita

l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par les grades

de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de

gaïko-kou-bouïo. Ce fut dans l'exercice de ses fonctions, étant

gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son gouvernement pour

diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi

est aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes

fonctions politiques.

Les moeurs sociales sont, plus que les institutions, l'expression

d'une société; à ce compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux

d'avenir et de progrès. Ces éléments se trouvent dans leur caractère

national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère des

abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement

fausses, comme la confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions

administratives et judiciaires. Le caractère général de féodalité

trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une

libre expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à

l'alliance de ce contraste que les Japonais doivent cette valeur

individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les

Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles

présentent, sous tous les rapports, des oppositions directes. L'étude et

la comparaison de ces pays offrent également un exemple curieux de

l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par

elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des moeurs

qui détermine en réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses

moeurs que nous devons rechercher sa véritable physionomie.

En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous

retrouvons chez les deux nations un caractère dominant. En Chine le

mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel. Cette soif du gain

représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de

satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire

pas en Chine, et l'indifférence en matière de sentiments religieux est

complète. Les Japonais possèdent également un mobile principal qui

domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment

prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas

moins un des plus nobles besoins de la nature humaine, et demeure pour

l'homme qui le possède un stimulant énergique de progrès véritable.

L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation,

lui sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un

développement général des besoins moraux, et d'une modération

matérielle, réelle, malgré des détails de moeurs, dont l'expression

isolée paraîtrait avoir une signification différente.

Si des moeurs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons

en Chine les principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à

l'organisation sociale, tandis qu'au Japon domine essentiellement le

principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les principes

de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation,

mais ces principes dégénèrent en applications arbitraires, et

disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous ce rapport, le mal

est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la

hiérarchie.

Le rapport des moeurs aux principes des institutions présente chez les

deux peuples les mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au

concours, et malgré cette entière égalité, qui paraîtrait devoir

surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu,

matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie,

non exclusive mais privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif.

Le niveau de l'individualité est donc plus élevé au Japon qu'en Chine.

Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant de

perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le

second tout développement individuel n'a lieu que sanctionné par

l'opinion générale, car le mérite réside dans la personnalité, et

celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté,

l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve

indépendante dans la classe aristocratique, et le peuple, libre dans son

activité, se modèle sur cette classe; d'un autre côté, chez les Chinois,

toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge,

et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui

aurait été possible de se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social

en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au Japon, il s'élève

constamment vers le haut.

A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale

jugées à notre point de vue moderne, on aurait attendu un résultat

différent. Cette contradiction apparente n'infirme en rien les

principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de

constitution ne suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une

société. Ce phénomène est du reste conforme aux lois de la nature

humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas

des syllogismes incarnés.

Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition

dont l'existence peut rendre compte de la dissolution sociale de la

Chine en regard de la solidarité compacte de la nation japonaise. Dans

le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la

société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à-dire

sur la famille. L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui

n'existe pas pour son voisin; de là nécessairement une série d'actes

qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de l'autre,

au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer

du caractère général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi

qu'un Chinois, après s'être élevé dans le gouvernement des affaires

publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser dans

sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet

à son enfant le respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce

sera pour le jeune Japonais une source nouvelle d'émulation, un devoir à

remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la solidarité du nom

est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de

ce sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à

son fils sa position dès que celui-ci est arrivé à l'âge viril. On

retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de l'individu.

Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur

et de dignité. Le grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de

se débarrasser dans une maison amie. Le plus court est exclusivement une

arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le garder sur

soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe

paraît au premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la

barbarie est réelle dans l'arbitraire de la loi et de la pénalité. Il

est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un

caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent

la loi. Il est pénible de songer à la cruauté d'une sentence, dont le

patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est ainsi du fait, il en

est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion,

comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes

d'un sérieux examen. Le point de départ gît dans le besoin de donner

satisfaction à des nécessités, des droits et des devoirs dont la

conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la

société a le droit de réprimer et de punir; mais il est également

évident que le coupable seul devrait être atteint dans les limites de la

répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable, prononce la

peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et

humain de ne pas l'aggraver par la torture de la honte, de la violence

et de la dégradation de l'homme en contact avec un bourreau. Enfin s'il

est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort

soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute,

au lieu d'être le sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de

l'infamie.

Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est

préservé de la honte et de la déchéance qu'entraînait son crime. En

acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en efface pour

ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son

courage et de sa dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa

faute, et par là conserve à son nom la position morale qui lui

appartenait et le respect dont il était entouré.

Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi

est trop souvent dirigé par une application exagérée d'un principe qui,

en lui-même, pourrait faire honneur à une civilisation éclairée. La

déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera

quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative

de solution d'un problème dont l'équation plus parfaite intéresse notre

civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du suicide en contact

avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si

un Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse

tirer personnellement satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et

rejette par cet acte, sur son adversaire, une déclaration de vendetta

dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent

passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les

Japonais renoncent facilement à la vie, et meurent contents s'ils

peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière physionomie du

suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un

sentiment naturel est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en

fixer la juste appréciation.

Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur

doit attacher un grand prix à l'expression de mutuelle considération.

C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se manifeste surtout

dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des

premières choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre

japonaise. Il voit les hommes de la plus basse classe se donner

réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste

constamment digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une

gravité à laquelle on reconnaît un hommage plutôt qu'un acte servile.

Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements de la

famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans

lesquels le code de la politesse fixe chaque détail. La manière dont on

s'aborde, dont on se quitte, le style épistolaire, le soin avec lequel

on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles précises

qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des

convenances, l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la

vengeance, comme à la suite d'une insulte commise. Un des signes de

l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les

femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la

loi qui leur permet de régner; en effet, les annales des empereurs nous

montrent plusieurs femmes assises sur le trône des Mikados.

A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable

dépravation qui s'étale comme la chose du monde la plus naturelle. Le

gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait subsiste à côté

des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent

facilement partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre

privilégiée du contraste. On y voit la réserve et la modestie se

confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment de

la dignité individuelle, la simplicité des moeurs sociales en accord

parfait, chez les mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie

en société avec la démocratie, la défiance administrative en paix avec

la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec

tous.

La politesse des moeurs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit,

dans l'esprit des villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté

qu'on y voit régner. Les rues larges et droites sont bordées de maisons

bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont construites

de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon,

ont imposé des lois à la construction. Les façades extérieures sont

simples. L'habitation des grands, comme les casernes, ne montrent sur la

rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est

entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre,

au-dessus desquels s'élèvent encore des remparts en talus, et derrière

s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales, également

protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de

casernes; c'est au centre que se trouve la maison principale avec les

jardins. Les étrangers ne peuvent contempler les habitudes et le luxe

intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie

populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui

n'aperçoit aucun des meubles indispensables pour lui, et qui vainement

cherche un siége, une table, un lit. Le plancher supplée à tout. Il est

garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à

entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec

ses souliers. Ainsi garni, le plancher sert de siége dans la journée. La

nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant d'une longue robe de

chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes

sous une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment

moelleux. Les Japonais savent se passer de cheminées aussi bien que de

lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu de

l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi

toute la chaleur, sans danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à

travers les châssis, se renouvelle facilement. L'emploi des vitres aux

fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce

papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit

les signes de l'écriture, mais il est encore employé comme mouchoir et

essuie-mains; on en fabrique des manteaux imperméables à l'eau;

travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace

parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes;

enfin on le colle, en guise de vitres, sur les châssis qui servent de

portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas retenus par des

charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les

retiennent en leur laissant leur mobilité.

Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves

inconvénients, qui, par le contact des étrangers, amèneront des

changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus graves sont

les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de

l'humidité impossible à éviter dans des maisons construites comme le

sont celles des Japonais, et séparées seulement du sol par une simple

planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré tout

insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi

rencontre-t-on, dans les rues, de distance en distance, des pyramides de

seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement organisé de la

part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont

l'habitude de ces accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises

sont quelquefois rendus incombustibles par l'emploi d'un béton boueux

que quelques étrangers ont adopté à Yokohama.

Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter

sont les temples enrichis de sculptures, de peintures et de laques.

Autour de ces temples s'étendent des jardins qui montrent chez les

Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se

manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la

position peut même quelquefois gêner la culture. Dans ce cas on lui

laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine qui doit

protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à

la ville, on aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la

propreté. Ce travail est poussé si loin, que, sans exagération, on ne

rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes, traversées de

routes macadamisées et bien entretenues.

Le Japon · 第 2 / 4 段