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Le Japon
par
Le Comte Charles de Montblanc
PARIS
IMPRIMERIE DE J. CLAYE
1865
TABLE.
I. Considérations générales
II. Aspect de la question occidentale au Japon de 1854 à 1865
III. Le daïri ou mikado
IV. Le shiogoune ou taïkoune
V. Les grands feudataires
VI. Le peuple japonais
VII. Le Japon par rapport à l'Europe
LE JAPON
I.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
Le Japon prend peu de place dans les préoccupations politiques de
l'Europe, et cependant les événements qui se passent dans ce pays
présentent, à tous les points de vue, un intérêt considérable, soit
qu'on envisage la question en elle-même, soit qu'on l'examine dans ses
rapports avec l'Occident.
C'est la présence des étrangers qui fit naître ces crises qui
bouleversent aujourd'hui l'empire du Soleil Naissant, et par eux
l'élément de la civilisation occidentale est venue se choquer contre
l'autorité du passé et de la tradition. Pour chacun de ces deux
principes s'armèrent des partisans dont les intérêts étaient depuis
longtemps séparés. Au nom du respect de la tradition, la noblesse
féodale vint se grouper autour du mikado, souverain incontesté du pays.
Au nom de la pression des circonstances, le taïkoune présente, dès le
commencement de la lutte, des observations à son souverain, en lui
refusant son puissant concours contre les étrangers, non parce qu'il les
aime et désire servir leurs intérêts, mais parce qu'il est obligé de
reconnaître leur puissance, et de tenir compte des canons qui garnissent
leurs vaisseaux.
Tel est encore aujourd'hui l'aspect japonais des deux camps. En réalité,
la position réciproque est bien plus tranchée: le mikado et la vieille
noblesse ont tout à perdre en laissant s'effacer le respect du passé,
tandis que le taïkoune, en centralisant tout pouvoir civil et militaire
en son propre nom, a tout à gagner.
Ce qui, à nos yeux, donne un intérêt immense à la question, c'est qu'il
ne s'agit pas ici d'un peuple confondu dans l'immobilité orientale, mais
d'un peuple jeune, actif, intelligent et courageux, qui seul présente,
dans ces lointaines contrées, des éléments d'avenir capables de hautes
destinées.
Le progrès dont le peuple japonais est susceptible s'affirmera
évidemment d'une façon plus ou moins nette, suivant la netteté de la
politique intérieure et internationale qu'adoptera le taïkoune, mais il
dépendra aussi de la position que prendront les puissances étrangères à
l'égard du Japon et particulièrement à l'égard du pouvoir résidant à
Yedo. Celles-ci ont traité avec le taïkoune, comme avec l'autorité
suprême de l'archipel. Si elles acceptent les conséquences rigoureuses
de ce point de départ, elles confondront en un seul tout, le pays entier
avec le gouvernement reconnu par les traités, et regarderont comme
trahison ou mauvaise foi, toute hésitation du taïkoune, dans
l'accomplissement des engagements qu'il a pris. C'est l'aspect moral
qu'une politique étroite voudrait donner à la question. C'est en
définitive compliquer la position en se privant du seul appui intéressé,
par conséquent réel, sur lequel il est permis de compter. Si l'on
envisage, au contraire l'aspect véritable du Japon, avec ses pouvoirs
divers, il ne sera pas permis de confondre les actes et les intentions
du taïkoune avec les actes et intentions des autres pouvoirs existant en
dehors de lui; il ne sera plus permis de rendre le taïkoune solidaire de
l'action de ces pouvoirs qui se manifestent aujourd'hui contre les
étrangers et contre les intérêts personnels du taïkoune.
Hâtons-nous d'ajouter que la conduite tenue, d'accord avec le
gouvernement de Yedo, contre le prince de Nagato isolément, est l'indice
d'une politique éclairée, qui devra se continuer sous toutes les formes
pour amener d'heureux et de prompts résultats. Le taïkoune a pris dans
ces événements une part personnelle, comme allié de l'étranger. A la
suite de plusieurs rencontres où ses troupes ont été engagées, pendant
que l'Europe agissait dans le détroit de Simo-no-Saki, les provinces de
Nagato-no-Kami ont été définitivement annexées au domaine impérial.
Cette action du taïkoune contre un parti hostile aux étrangers montre,
sans ambiguïté, la direction par lui prise, en conformité de ses
intérêts. A côté de cela des contradictions évidentes semblent appeler
la méfiance: ainsi le ministère du taïkoune fit arrêter la dernière
ambassade japonaise à son arrivée à Yedo. Cette hostilité contre les
membres de l'ambassade avait pour double raison la non-réussite en
Europe de la mission d'exclusion dont ils avaient été chargés et le
droit qu'ils s'étaient arrogé de traiter avec le gouvernement français;
en promettant l'appui du taïkoune contre le prince de Nagato. Ce double
grief pouvait être considéré comme un crime, car sans respect pour la
constitution du pays et l'initiative de l'assemblée féodale, ils
avaient, non-seulement manqué à la mission confiée, mais encore avaient
réalisé un acte en opposition directe avec cette mission. Ils étaient du
reste sans excuse, car ils avouaient leurs sympathies pour un plan de
politique qui réunissait dans un même faisceau la civilisation de leur
pays et l'alliance intime avec l'étranger.
La cour de Yedo, en adoptant ces considérations, présente une
contradiction réelle dans le fait, mais apparente seulement, par rapport
au taïkoune. L'explication de cette nouvelle confusion est simple: c'est
que le taïkoune, comme mandataire du mikado, n'a pas un gouvernement
composé de ses seules créatures, mais aussi des agents du pouvoir
central que la constitution politique introduit dans ses conseils. Il en
résulte que le mauvais accueil, fait à l'ambassade japonaise, n'est
nullement une condamnation de l'alliance occidentale par le taïkoune,
mais simplement une preuve que le mikado et sa politique ont de
puissants adhérents qui, chaque jour, devront s'affaiblir devant une
union franche des puissances étrangères avec le taïkoune du Japon.
II.
ASPECT DE LA QUESTION OCCIDENTALE AU JAPON DE 1854 A 1865.
L'expression des différents intérêts qui sont aujourd'hui en lutte se
traduit d'une manière fort claire dans l'examen des événements qui
forment au Japon l'histoire des nouvelles relations étrangères. En
effet, dans cette courte histoire, on assiste à un réveil graduel de
passions rivales qui d'abord hésitent en face des circonstances
nouvelles amenées par l'étranger, puis se reconnaissent et veulent
enfin, au détriment les unes des autres, se servir de ces circonstances.
Deux cents années s'étaient passées dans un isolement presque absolu. Il
ne restait d'autre souvenir des Européens que la complication apportée,
dans une époque lointaine de troubles intérieurs, par leur présence,
l'influence de leurs doctrines religieuses, et leur activité
commerciale. Les étrangers représentaient donc, pour les pouvoirs
établis, un péril commun, en dehors de tout parti. Ils n'avaient été
l'ennemi d'aucun, mais pouvaient l'être de tous. Leur présence était en
suspicion comme dissolvant des moeurs et habitudes japonaises. Aussi,
dès l'origine, lorsque la question occidentale fut de nouveau posée au
Japon, nous voyons les hésitations d'un gouvernement, qui, depuis 1638,
se complaisait dans sa politique d'isolement.
L'attention ne fut pas vainement provoquée. La prudence et la curiosité
plaidèrent en faveur de l'étranger. Cependant, au début de la question,
un parti puissant s'éleva, pour combattre toute innovation et rappeler
les Japonais au respect du passé. Ce parti était peu nombreux, mais il
avait à sa tête le puissant gosanké Mito dono, dont les violences ne
purent empêcher l'admission étrangère, qui eut lieu en 1854.
Cette admission éveilla des pensées tout à fait nouvelles. Les Japonais
furent frappés du progrès de l'occident dans les sciences, l'industrie,
l'organisation militaire, la puissance de la navigation à vapeur. En
face de ce développement supérieur d'une civilisation scientifique,
industrielle et commerciale, sous la sanction d'un gouvernement unique
par nation, les Japonais, trop actifs et trop intelligents pour admirer
simplement, voulurent savoir, voulurent posséder les mêmes forces, et,
sans tarder, se mirent au travail.
Alors se manifesta dans tout l'empire japonais un mouvement inconnu. La
curiosité scientifique, le travail industriel et la discipline des
armées cherchèrent des guides nouveaux auprès de l'étranger. La Hollande
profita de ses anciennes relations pour se rapprocher davantage. Un
rapport intéressant du ministre des colonies des Pays-Bas, en date du 12
février 1855 et inséré dans les Annales du commerce extérieur, constate
ce mouvement pacifique et le rôle qu'y prenait la Hollande. Elle se fit
institutrice des officiers, fonctionnaires, mécaniciens et marins
japonais, dans l'étude de la construction navale, des arts mécaniques,
du maniement du fusil et du canon, du travail des forges et de
différents autres travaux. Elle établit, pour les Japonais, des cours de
sciences naturelles, de chimie, de mécanique. Dans toutes ces études les
Japonais se faisaient remarquer par leur intelligence, leur facilité à
comprendre, et leur ardente curiosité.
Ce cordial rapprochement ne dura guère qu'un an. Il se calma au milieu
de nouvelles préoccupations et finit par se confondre dans les rapports
plus réservés du Japon avec les étrangers en général. Ce fut alors que
se manifesta une phase nouvelle dans laquelle s'affirmèrent des intérêts
opposés, parmi les grands pouvoirs du Japon. La cour de Yedo comprit
tout le parti qu'elle pouvait tirer du nouvel élément qui s'imposait à
elle. S'en rendre maîtresse, c'était posséder une source de puissance
pour elle et d'affaiblissement graduel pour ses rivaux en féodalité.
Traitée en souveraine par les étrangers, elle en conservait le rôle à
leurs yeux, et répondait en souveraine aux Japonais eux-mêmes dans leurs
rapports avec les hommes de l'occident. Les ports ouverts, faisant
partie du domaine de la couronne, semblaient poser la question étrangère
comme un monopole impérial. Par contre, les seigneurs, ayant des
intérêts opposés à ceux du taïkoune, sentirent le danger qui résultait
pour eux de l'entente cordiale des occidentaux avec la cour taïkounale.
Ils comprirent les espérances de Yedo, et formèrent autour du mikado un
parti qui chaque jour s'affirma plus nettement dans sa politique de
résistance contre le taïkoune aussi bien que contre les étrangers.
Le Japon fut ainsi divisé en deux camps nettement caractérisés: d'un
côté, le taïkoune l'esprit d'innovation, et les sympathies populaires
acquises à l'Europe; de l'autre, la vieille constitution et la féodalité
rangée pour la défendre autour du souverain le mikado.
Le camp de la féodalité n'avait pas, au commencement, adopté un plan
d'hostilité ouverte, car recherchant dans un sens favorable à ses
intérêts, les conséquences possibles, de la présence désormais
inévitable des étrangers, il espérait voir l'Europe se poser comme une
puissance en contradiction avec le pouvoir du taïkoune. Tous ses efforts
tendirent dès lors à rompre l'entente taïkounale, et se caractérisèrent
surtout par l'emploi de deux moyens opposés: le premier consistait à
semer de la défiance entre l'Europe et la cour de Yedo. Cette méfiance
pouvait amener la guerre de l'étranger contre le taïkoune; celui-ci
rentrerait ainsi forcément dans leur parti, et se verrait obligé de se
soumettre à leurs conditions. Ensemble ils espéraient alors refouler les
étrangers. C'est en vue d'inspirer cette méfiance de l'occident contre
le taïkoune que le parti du passé entrave d'obstacles la réalisation
complète des traités conclus, et qu'il ne cesse d'exciter contre les
étrangers des hommes d'armes déclassés, connus sous le nom de Ionines.
De là des insultes, des assassinats et tout un cortége d'embarras, de
méfiances et d'hostilités, pour la cour de Yedo, seul pouvoir reconnu
par la colonie étrangère. Dans l'emploi de ce premier moyen se retrouve
ainsi l'explication de plusieurs meurtres, qui ont en effet failli en
1859, 60 et 61, produire les résultats qu'en attendaient leurs
instigateurs.
Le parti du passé cherche également à faire suspecter à la cour de Kioto
la politique du taïkoune comme rebelle à son souverain, ambitieuse et
antinationale. Ce parti se pose comme le défenseur quand même des droits
du mikado, comme le gardien de la tradition, et de la hiérarchie
politique dont il voudrait remettre en honneur le respect en relevant le
vieux pouvoir du mikado. En agissant ainsi, il s'entoure d'un semblant
de légalité qui voile ses préoccupations personnelles et qui lui permet
d'exercer au nom du souverain une pression légitime, dans le sens de ses
idées, sur le gouvernement de Yedo. L'emploi de ce second moyen explique
la situation embarrassée du taïkoune et les apparentes contradictions
qui déterminèrent la dernière ambassade japonaise avec la mission
d'exclusion dont elle était chargée.
Cette ambassade était pour ainsi dire une transaction entre les désirs
du taïkoune et la pression du mikado. Sa mission se résumait ainsi: la
cour de Yedo a de plus en plus le désir de cultiver l'alliance
étrangère, en resserrant les rapports d'amitié, qui déjà relie le Japon
à plusieurs nations; mais des embarras de politique intérieure se
compliqueraient encore pour son gouvernement, comme pour les étrangers
si elle était obligée d'ouvrir actuellement, suivant la lettre des
traités, les ports de Nigata, Yedo, Shiogo et Osaka. Le taïkoune doit
compter avec le mikado résidant à Kioto et avec les princes, gosankés,
gokshis et daïmios qui regardent la présence des étrangers comme une
violation des lois du Japon, et qui rendent le gouvernement de Yedo
responsable de cet outrage aux lois. La conclusion était une restriction
des priviléges accordés aux étrangers.
Les ambassadeurs porteurs de cette mission étaient des serviteurs du
taïkoune, attachés à sa fortune. Cette position adoucissait forcément
leur mission par les sympathies contraires qui se glissaient auprès
d'eux, et qui finirent par les dominer complétement. Ils ne se
dissimulaient pas l'intérêt qu'avait le taïkoune à ne pas pousser à bout
l'irritation de la noblesse rangée autour du Mikado. Ils désiraient en
conséquence, sans restreindre les priviléges des étrangers, ne pas les
étendre pour le moment et conserver le _statu quo_. Par contre, les
avantages particuliers du gouvernement d'Yedo dans l'alliance étrangère
ne se dissimulaient pas à leurs yeux. Les ambassadeurs prévoyaient les
résultats possibles d'avenir, et se trouvaient entièrement dominés par
ces idées, lorsqu'ils quittèrent la France, après avoir directement
apprécié les merveilles de l'industrie et les moyens formidables dont
disposait l'armée, par sa discipline, la régularité de ses manoeuvres
et la puissance de ses armes. C'est alors qu'ils purent comprendre que
l'assimilation de toutes ces forces par le taïkoune devait lui permettre
de triompher un jour à l'intérieur, et d'être à la tête de la
civilisation du Japon.
Tel est actuellement l'état de la question.
La politique de l'Europe n'est pas de compliquer cette position par son
impatience à revendiquer la plus large et la plus minutieuse acception
de la lettre des traités. Cette politique doit avoir pour guide
indispensable la connaissance de l'état social et des divers intérêts
qui s'agitent sur le sol japonais. Malheureusement ce que l'on en peut
arracher à la jalouse surveillance du gouvernement indigène est fort
limité.
Sans m'étendre sur ce sujet, je résumerai quelques notions acquises dans
mes rapports avec les Japonais pendant mon séjour dans leur pays. Je
ferai remarquer que dans le cours du récit, je choisirai, pour
l'orthographe des noms et des dignités, celle qui reproduira la
prononciation que j'entendais émettre: les bases des écritures
japonaises rendent fantastique tout essai d'orthographe par traduction
littérale.
III.
LE DAIRI OU MIKADO.
Le peuple japonais se divise en plusieurs classes, à la tête desquelles
se trouve celle des kougués ou caste impériale d'origine divine. Elle
forme la maison impériale rangée autour du souverain, le mikado ou
daïri. Sous cette première autorité viennent les boukés, ou nobles
guerriers présidés par le shiogoune ou taïkoune. Les prêtres des
différentes sectes religieuses forment une classe dont l'action isolée
n'emporte aucune influence réelle. Les savants et médecins, gagsha et
ischa, se rattachent à la classe dont leurs travaux prennent le
caractère. Puis viennent les agriculteurs, shiakshios, les constructeurs
et industriels, shiokounines, les marchands, akinedos. Au-dessous d'eux
se trouve la classe impure des hittas qui versent le sang des animaux et
travaillent le cuir. Les mendiants, disent les Japonais, sont encore
inférieurs aux hittas, car ceux-ci, malgré leur impureté, vivent de leur
travail, tandis que les mendiants vivent du travail des autres. Chacune
de ces classes est pour ainsi dire libre dans ses arrangements
intérieurs, sans avoir pour limite un cercle infranchissable; les
moeurs sociales admettent surtout le mouvement ascensionnel. Nous le
verrons dans la suite.
* * * * *
Le mikado, nommé aussi daïri, est le souverain du Japon. Il réside à
Kioto, qui par ce fait est la capitale du pays. Miako signifiant palais
et capitale, on désigne quelquefois la ville de Kioto sous le nom de
Kioto-Miako, ou simplement Miako. Cette dernière expression employée
seule est ambiguë, car on dit aussi Yedo-Miako. Le mikado est le
descendant des dieux créateurs du Japon.
Ces dieux, issus d'un premier principe mystérieux, mais actif comme
centre divin et primordial, ont dès le commencement des choses créé et
organisé le monde terrestre. De ces dieux sont nées des divinités, qui
chacune ont régné plusieurs centaines de mille ans sur la terre
japonaise. Toute la famille ou classe des kougués descend de ces
divinités, et le mikado ou daïri est le chef de la famille souveraine du
Japon comme descendant des dieux souverains. Cette généalogie explique
suffisamment sa position, et rend compte de cette malencontreuse
épithète de souverain spirituel qui lui a été donnée en dehors de son
pays. Cette épithète est d'autant plus impropre qu'on oppose le
souverain prétendu spirituel à une autre personnalité décorée du titre
de souverain temporel. On peut très-certainement nommer le taïkoune un
souverain; il est même très-probable que l'avenir verra cette
souveraineté se dégager de plus en plus; mais en réalité légale, le
titre de souverain désigne aujourd'hui encore exclusivement le mikado,
dont le caractère religieux s'explique par sa fabuleuse origine. De même
que chez les peuples idolâtres, les dieux président à l'invention des
arts, des sciences, de l'industrie, au développement moral et matériel
de l'homme et de la société, au culte, à l'expression de la formule
religieuse, de même le mikado préside au développement social sous
l'influence de l'idée morale, religieuse, artistique et scientifique.
Le mikado appartient donc à l'idée religieuse, non comme ministre d'un
culte, mais comme descendant des dieux et comme divinité lui-même. Il
n'est pas le chef d'une religion spéciale, mais il domine toutes les
religions qui existent ou peuvent exister au Japon, en se subordonnant à
sa suprématie. C'est dans cette acception supérieure qu'il protége les
divers clergés bouddhistes, quoiqu'il fasse pour ainsi dire partie de la
révélation divine du sineto ou religion des kamis, car tout en présidant
à l'idée religieuse en général, un lien spécial rattache sa personnalité
au sineto, qui confond sa révélation religieuse avec l'expression des
droits divins du souverain.
Le sineto se résume en un monothéisme obscur, d'où sortent les dieux
dont la succession et les actes appartiennent à la genèse aussi bien
qu'à l'histoire de famille du mikado. Le sineto enseigne encore que
la divinité se manifeste dans les grandes personnalités de génie ou de
vertu. De même que ces hommes dominent leur époque pendant leur vie, la
religion leur attribue, après leur mort, une influence dans l'avenir des
destinées de leur pays. De ces croyances remarquables il résulte pour
les populations un caractère pratique qui ne se sépare pas d'un idéal
constant, et qui ne s'y perd jamais.
Malgré le lien qui existe entre le sineto et la personnalité du mikado,
celui-ci protége les autres cultes qui reconnaissent son autorité. Il
trouve même dans ces cultes des positions pour ses enfants. Ainsi, parmi
les fils du souverain, les uns reçoivent des emplois de cour, d'autres
prennent place comme grands prêtres du sineto ou comme bonzes
bouddhistes. Les grands prêtres du sineto forment un collége supérieur
sous le nom de Sineto-no-Kashira. Ils se marient, tandis que les prêtres
de Boudha se vouent au célibat et portent au Japon le nom de bouppo,
suivant la prononciation koïé, et otoké, suivant la prononciation konh.
Les filles du mikado sont recherchées en mariage par les grands daïmios,
le taïkoune, les prêtres supérieurs du sineto, ou bien encore occupent
comme prêtresses des dignités religieuses. La descendance du daïri peut
être considérable, car outre douze épouses légitimes, il peut avoir sept
fois plus de femmes d'un rang inférieur.
Quoiqu'un grand nombre de sectes religieuses ou philosophiques règnent
au Japon, le sineto et le bouddhisme réunissent la grande majorité des
Japonais. Ces deux religions, loin de se combattre, exercent
simultanément leur influence vis-à-vis des mêmes individus. Les prières,
les intercessions, les fêtes religieuses rapprochent les populations des
mias, ou yashiros, qui sont les temples du sineto, tandis que les
cérémonies funèbres réclament les bonzes bouddhistes auprès des défunts
et remplissent leurs temples qui se nomment téra. La coexistence des
deux cultes est si complète, que le mikado lui-même est livré après sa
mort aux prêtres de Bouddha.
A ce propos, il est curieux de remarquer que souvent un daïri se retire
après avoir choisi son successeur. Il prend alors dans le culte sineto
une position ecclésiastique sous un nouveau nom. Quelques-uns se sont
même, dans ces circonstances, fait consacrer prêtres de Bouddha, ce qui
se nomme devenir fo-ouo.
La divinité du mikado a nécessairement provoqué quelques mots sur la
religion. La reconnaissance de cette divinité se complète à la mort du
daïri par son apothéose que prononce son successeur. C'est à son
caractère divin aussi bien qu'à sa dignité souveraine que se rattachent
les honneurs, les hommages et le cérémonial minutieux dont il est
entouré, et qui s'étendent même aux objets dont il se sert: ainsi la
vaisselle en bois laqué dans laquelle il mange doit être brisée et
brûlée, et ne doit lui servir qu'une seule fois; il en est de même de
ses vêtements et de tout ce qui est à son usage.
Le mikado, comme souverain, a près de lui un conseil d'État et huit
ministères qui transmettent ses ordres au shiogoune ou taïkoune, général
de ses armées et gouverneur des provinces impériales. Ces ministères
sont ceux de la maison impériale, de la direction centrale, de
l'instruction publique et de la législation, de l'intérieur, de la
police, de la guerre, de la justice et du trésor. C'est par son
entourage immédiat que se révèle le mikado. Cet entourage apprend à la
nation la mort et le nom d'un souverain, en même temps que l'avénement
de son successeur. Tout mikado, à son avénement au trône, perd le nom
qu'il portait jusqu'alors pour prendre la désignation anonyme
«d'empereur régnant». Son nom impérial n'est connu qu'à sa mort. C'est
ordinairement une épithète caractéristique, ou le nom spécial dont il a
décoré son palais. Les kougués rédigent alors les annales de son règne.
Son successeur semble être choisi dans la famille souveraine, plutôt par
suite de circonstances arbitraires que par suite d'une règle d'hérédité
invariable: des femmes ont régné, des ascendants ont succédé à des
princes plus jeunes, des cadets à leurs aînés. Le plus souvent c'est
l'empereur régnant qui désigne son successeur. Le choix se fait du reste
en famille, et comme la cour du mikado et son entourage font tous partie
de la classe divine et souveraine, ce qui est fait est bien fait, et
l'acte de la famille qui détermine son chef devient pour la nation un
acte social qui détermine son souverain.
Peut-être est-ce à ce mode d'élection dans la famille et par la famille,
sans autre reconnaissance légale, ainsi qu'à l'anonymat du souverain,
qu'est due la persistance et la fixité de la dynastie régnante. Les
annales des empereurs japonais donnent l'an 660 avant Jésus-Christ comme
première date vraiment historique, et depuis ce temps il n'y a point eu
de changement de dynastie. Des mikados ont été mis à mort, d'autres ont
été déposés, mais jamais les shiogounes n'ont pu s'en débarrasser. Car,
en effet, comment se débarrasser d'un daïri qui renaît constamment de
ses cendres, et dont il ne reste qu'à constater la renaissance, sans
pouvoir lui opposer aucun veto légal. Ceux-là mêmes qui l'ont reconnu
forment son gouvernement, et nulle autre reconnaissance n'est nécessaire
à son élection. Contre ce fait de droit divin, l'arme la plus redoutable
que pourrait employer le taïkoune serait de favoriser la liberté des
cultes qui feraient justice des prétentions divines des kougués. Si la
cour de Yedo était assez forte pour reconnaître aussi un code politique,
civil et administratif qui assurât l'existence et les droits de la masse
nationale, sous sa souveraineté, elle aurait entre les mains une seconde
arme à opposer aux daïris; car elle créerait ainsi un pouvoir national
avec un droit supérieur de sanction morale. Or ce droit n'existant
actuellement nulle part au Japon en dehors du mikado et des kougués, il
s'ensuit qu'aujourd'hui rien n'est légal en dehors de leur assentiment
libre ou forcé. Se reposer sur la contrainte exercée, c'est se reposer
sur un danger de tous les instants.
Aux besoins du mikado et de sa cour doit subvenir le taïkoune, comme
gouverneur des provinces impériales. Il affecte spécialement à cet
entretien les revenus de la ville de Kioto, et chaque année envoie de
riches présents à son souverain. Celui-ci trouve encore une source de
revenus dans ses dignités de cour dont il décore le taïkoune et les
princes les plus puissants; ce qui donne lieu à des envois considérables
de cadeaux de toutes sortes.
Ces dignités règlent, dans les cérémonies publiques, les préséances, et
à ce titre le taïkoune, même chez lui à Yedo, est obligé de céder le pas
à plusieurs personnages de la cour de Kioto. La plus puissante de ces
dignités est celle de taïko. De tous les shiogounes un seul Hakshiba
Tsikoutzène-no-Kami fut élevé au grade de taïko. C'est pourquoi
aujourd'hui encore le désigne-t-on sous le nom de Taïko ou Taïko-Sama.
Sous cette première dignité se trouve celle de kampakou ou premier
ministre, inspecteur général. Puis sont rangés par hiérarchie les
conseillers d'État, dont les trois plus élevés portent les titres de
daïdjiodaïdjine, sadaïdjine, oudaïdjine. Après ces trois dignitaires
viennent les Nadaïdjines, daïnagons, tshounagons, et Shionagons et
plusieurs autres en descendant graduellement.
Le taïkoune actuel Tokougaoua Minamotono Hé Moutshi, fils du gosanké de
Kishiou, reçut, lors de son avénement au taïkounat, le titre de
daïnagon, comme plusieurs grands seigneurs, entre autres les gosankés
d'Owari, le gosankio de Taïasou. Plus tard, lorsque le taïkoune vint à
Kioto pour rendre hommage à son souverain, celui-ci l'éleva à la dignité
de Nadaïdjine. Ainsi le prince, auquel on donne le nom d'empereur
temporel n'est que le sixième en dignité à la cour de Kioto. Il faut
cependant ajouter que le taïkoune possède réellement la puissance qui,
dans l'origine, faisait l'objet d'un mandat révocable, et que, sa
position le rendant plus accessible à toute initiative de progrès,
l'avenir lui appartient s'il sait se servir, pour le bien de son pays,
des circonstances nouvelles créées par l'admission des étrangers au
Japon.
IV.
LE SHIOGOUNE OU TAIKOUNE.
Le shiogoune ou taïkoune, résidant à Yedo, est le général en chef des
armées impériales, gouverneur des provinces de la couronne. Le premier
titre, qui est le plus ancien, désigne surtout le commandant militaire.
Les caractères idéographiques qui servent à le désigner par l'écriture
signifient général en chef. Le second titre est de date plus récente, et
semble s'appliquer au shiogoune considéré dans les fonctions de
gouverneur politique, administratif, judiciaire et financier. Le
principe de la distinction et séparation des pouvoirs paraît inconnu au
Japon, et c'est là qu'il faut rechercher la raison de la grandeur des
taïkounes et de la décadence des mikados. Ce double mouvement s'est pour
ainsi dire affirmé sans rémission le jour où l'hérédité des fonctions
taïkounales a été imposée au souverain. Cependant le principe de la
souveraineté de la cour de Kioto subsiste, et le taïkoune se reconnaît
vassal et mandataire du mikado, chargé par lui de gouverner, et de
maintenir entre tous les seigneurs le lien féodal qui les groupe autour
du souverain. On comprend mieux l'état du pouvoir actuel en suivant les
principales phases du taïkounat depuis son origine.
Le mikado Tsoui-tsine-téne-O, qui régna soixante-sept ans et mourut en
l'an 30 av. J.-C., créa, pour la première fois, quatre shiogounes, qui
devaient se partager le commandement militaire par régions impériales.
Jusque dans la seconde moitié du XIIe siècle, cette position est
oubliée ou reste relativement très-effacée et très-secondaire; mais
alors commença une époque agitée dans laquelle le noble Yori-Tomo
s'éleva en puissance. Il fut créé shiogoune en 1181 par le mikado
Taka-Koura. Les grands services qu'il rendit centralisèrent entre ses
mains un pouvoir qu'il légua à ses successeurs. De lui datent
l'abaissement des daïris et l'indépendance croissante des shiogounes.
Cette indépendance ne parvint cependant à s'affirmer réellement que dans
la fin du XVIe siècle. Ce fut surtout l'ouvrage de trois taïkounes
remarquables: Novnaga, Hakshiba, Héas.
En 1558, Oki-Matshi-No-Ine monta sur le trône des mikados. Dès la
première année de son règne, des révoltes eurent lieu contre lui; les
liens de vasselage se brisèrent, et des troubles éclatèrent de tous
côtés. Du sein de ce désordre se fit remarquer l'infatigable prince
Novnaga, seigneur de la province d'Owari. Il triomphait partout de ses
adversaires, et, sans se montrer hostile à son souverain, faisait la
guerre pour son propre compte. Le mikado, privé de ressources, inhabile
à rassembler les éléments épars de sa puissance, et incapable d'agir par
lui-même, eut la faiblesse de légitimer les actes de Novnaga, et le créa
shiogoune. C'était abandonner le pouvoir au plus audacieux, en résignant
toute initiative entre les mains du général. Novnaga, après avoir
bataillé durant toute sa vie, périt en 1582, sous la révolte d'un de ses
lieutenants, le prince Akéti Shiouga-no-Kami.
A la fortune de Novnaga s'était attaché celui que les annales des Daïris
appellent Fidé-Yosi, en se taisant sur son origine, car le grand rôle
qu'il a joué ne permet pas de rappeler officiellement sa basse
extraction. Je crois intéressant de donner sur ce sujet la version
populaire qui m'a été racontée par un Japonais instruit. Il
m'avertissait que plusieurs versions existaient, que la suivante était
la véritable, quoique non autorisée par le gouvernement, et il
restituait au héros son nom primitif de Tokoutshi.
Or Tokoutshi, fils d'un cultivateur, naquit vers le milieu du XVIe
siècle. Son caractère remuant l'empêcha de cultiver tranquillement le
champ de son père. Il se mit au service de plusieurs maîtres, d'où sa
mauvaise conduite le fit constamment chasser. Pendant quelques jours, il
vécut d'aumônes, et s'accroupit un soir, accablé de misère, au coin du
pont d'Okasaki, dans la province de Mikaoua. Un voleur de profession, du
nom de Hatshiska-Kohati, vint à passer, l'engagea à le suivre, et,
ensemble, ils allèrent dévaliser la maison d'un riche agriculteur. Ayant
reçu sa part de butin, il se sépara de son complice, qui devint
kaïsokou, c'est-à-dire pirate, acheta des habits convenables, des armes,
et se fit admettre au service du prince Imagaoua-Ioshi-Moto, seigneur de
la province de Sourouga, alors en guerre avec le prince Novnaga.
Tokoutshi ne tarda pas à apprécier les positions respectives; se
rangeant prudemment du parti le plus fort, il abandonna son nouveau
maître pour se mettre au service de son adversaire. La victoire et
l'avenir justifièrent les prévisions de Tokoutshi, qui se montra
intelligent et courageux, se fit remarquer et monta en grade. Bientôt
Novnaga le rapprocha de sa personne, lui confia des troupes et des
expéditions dont il se tira avec honneur. Enfin, en 1577, son protecteur
lui donna la province de Harima avec le château de Shimési. Tokoutshi se
rendit à Kioto pour en recevoir l'investiture du mikado, qui le reconnut
noble daïmio sous le nom de Hakshiba-Tsikoutzéne-no-Kami.
Hakshiba était dans la province de Bitshiou quand il apprit la mort de
Novnaga. Il opéra sa jonction avec un fils du général, et ensemble
livrèrent bataille à Akéti, qui fut défait à Yama-Saki, et qui périt
dans sa retraite. Après avoir ainsi puni l'assassin de Novnaga, Hakshiba
se réunit aux grands officiers de son ancien maître, et s'entendit avec
eux pour faire nommer shiogoune le petit-fils de Novnaga. Ce dévouement
ne l'empêcha pas d'agir comme un protecteur tout-puissant, c'est-à-dire
comme un maître qui n'a d'autre volonté à consulter que la sienne, ne
relevant que de lui-même. En effet, la puissance qu'il avait su
conquérir s'imposait au mikado, qui lui donna le titre important de
kampakou, et peu de temps après celui de taïko, titre le plus élevé que
puisse porter un sujet du mikado. Toute ambition possible était alors
satisfaite; les instincts guerriers du général ne trouvant plus à
s'exercer au Japon, car tous les grands seigneurs féodaux
reconnaissaient sa suprématie, Hakshiba tourna les yeux vers la Corée, y
envoya une puissante armée, et mourut en 1598, entouré de gloire, au
château de Foushimé, qu'il s'était fait construire près de Kioto.
Fidé-Yori, fils de Hakshiba, succéda à son père, et Minamoto-no-Héas,
alors bouïo de Kanto, fut, sous le titre de daïfou-sama, le chef du
ministère qui inaugura l'administration du prince.
Héas prit les rênes du gouvernement sans compter avec Fidé-Yori.
Celui-ci voulut résister aux empiétements de son ministre, qui,
soutenant ses prétentions à main armée, fut vainqueur dans la bataille
de Sékigahara, dans la province d'Omi. Cette victoire ayant été saluée
par l'adhésion de la noblesse, le mikado créa Héas shiogoune, en même
temps qu'il donnait à Fidé-Yori les fonctions et dignités de nadaïdjine.
Tokougaoua-Minamoto-no-Héas, fondateur de la dynastie actuelle des
taïkounes, s'empressa de reconnaître les services de ses partisans par
des récompenses générales et des honneurs. Il créa trois cent
quarante-quatre kovdaï-daïmios ou nobles vassaux auxquels il donna des
fiefs, et quatre-vingt mille hattamotos ou guerriers nobles. Par cette
création, il s'assura le pouvoir. Les conventions qu'il fit ensuite avec
les seigneurs japonais, dont il reconnut les pouvoirs au détriment des
mikados, et dont il régla les rapports hiérarchiques, en les groupant
autour de lui, complétèrent son oeuvre. Le nouveau shiogoune fixa sa
résidence à Yedo. Il soumit tous les princes à l'obligation
d'abandonner, une année sur deux, leurs domaines, pour venir résider
dans sa capitale. En retournant dans leurs provinces, ils devaient
laisser leur famille, comme un otage, entre ses mains. Héas, après
avoir fortifié son pouvoir de tout ce qu'il avait enlevé à l'autorité
des mikados, mourut en 1616, et fut déifié sous le nom de Gonguéne-Sama.
Il laissa un fils légitime, Shidé-Tada, qui fut son successeur direct,
et huit fils de rang secondaire, qui furent l'origine des Gokamongkés.
Shidé-Tada eut lui-même quatre fils, dont l'aîné, Hé-Mits, fut taïkoune,
et dont les trois autres donnèrent naissance aux trois puissantes
familles de Gosankés. Depuis Hé-Mits, douze shiogounes se sont succédé,
y compris le taïkoune actuel, Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Moutshi, fils du
Gosanké de Kishiou.
Ce fut sous le gouvernement d'Héas que le seigneur de Satsouma s'empara
des îles Liou-Tshou, qui font, aujourd'hui encore, partie des domaines
de ce fief. Peu d'années avant l'administration taïkounale de Novnaga,
les Portugais pénétrèrent pour la première fois au Japon. Dans ces
époques de troubles, sous Novnaga, Hakshiba, Héas, se développa le
christianisme, qui fut proscrit sous Tokougaoua-Minamoto-no-Hé-Mits,
petit-fils d'Héas. Ce fait eu lieu en 1638, à la suite de la rébellion
chrétienne d'Arima et de Sima-Bara. Alors commença pour le Japon cette
politique d'isolement qui dura jusqu'en 1854. Les Hollandais furent
relégués à Décima, au milieu des restrictions de toutes sortes, et les
Chinois à Nangasaki.
Afin de se rendre compte de la puissance relative du territoire confié
directement au gouverneur des taïkounes, il faut savoir que le Japon se
divise en soixante-douze provinces, dont cinquante dans l'île de
Nippoune, neuf dans l'île de Kioushiou, et quatre dans l'île de Sikokou.
Les îles suivantes: Yesso, Iki, Tsoushima, Sado, Oki, Aouadji,
Hatidjiou, forment chacune une province avec quelques annexes d'îles
inférieures. Sur le nombre total des provinces, trente-sept relèvent de
l'empereur avec plusieurs enclaves dans des provinces appartenant à des
seigneurs féodaux.
A la couronne appartiennent entièrement les deux grandes contrées de
Kanto et de Gokinaï. Toutes les deux font partie de l'île de Nippoune.
La première de ces contrées se compose de huit provinces, et la seconde
de cinq. L'empire possède en outre dans l'île de Nippoune dix-sept
provinces et six enclaves, sans compter les deux provinces de Tshio-Shio
et Nagato, dernièrement annexées au détriment du prince de Nagato. Dans
l'île de Sikokou, la couronne ne possède entièrement que la province de
Sanoki et une partie de celle de Rio. Dans l'île de Kioushiou, elle
possède la province de Bonzène, la partie sud de Shizène, dans laquelle
se trouve Nangasaki, et une partie de Shiouga, dans le nord. De son
pouvoir relèvent directement les îles de Sado, de Iki, de Hatidjiou et
de Oki. Il y a peu d'années, sous prétexte de protéger contre les
prétentions russes l'île de Yesso, qui appartenait au prince de Matsmaï,
le taïkoune annexa l'île aux domaines impériaux, donna en échange, au
prince Matsmaï, un fief dans le nord de Nippoune, et ne lui laissa qu'un
petit territoire dans le sud de ses premières possessions.
Sur l'étendue du domaine impérial se trouvent de grands vassaux relevant
immédiatement du taïkoune et portant le nom de kovdaï daïmio, avec le
titre de kami. Ce sont des chefs militaires plus ou moins importants,
qui transmettent leur pouvoir à leur descendance, avec l'assentiment du
taïkoune. Ils ont reçu en apanage des terres et des châteaux, mais leur
résidence peut être mobile. Ils changent alors de garnison, et se
transportent avec leurs hommes suivant les ordres que leur transmet le
gouvernement de Yedo. Dans la hiérarchie civile, les kovdaï-daïmios
forment une pépinière d'hommes d'État, destinés au gouvernement
supérieur. C'est principalement parmi eux que le taïkoune choisit ses
ministres, en les rapprochant successivement de sa personne par
plusieurs grades hiérarchiques. De commandants de place sur les domaines
impériaux ils peuvent devenir oshosia: ils occupent alors un poste dans
la résidence même du taïkoune, veillent à sa sûreté, et l'accompagnent
dans ses voyages. Le taïkoune a constamment plusieurs kovdaïs de service
autour de lui. Ces princes commandants, servent pendant vingt-quatre
heures, sont relevés le jour suivant par un nombre égal, et tous les
deux jours reprennent leur service, jusqu'à changement de garnison
notifié par le ministère. A la suite des fonctions d'oshosia, le kovdaï
daïmio peut être promu au grade de kioto-shoshidaï, c'est-à-dire
ambassadeur du taïkoune auprès du mikado, ou comme rang analogue, il
peut être nommé wakadoshiiori, ou directeur supérieur des grandes
fonctions. Ces derniers grades conduisent au ministère de Yedo.
Tous les hommes qui suivent ces kovdaï-daïmios appartiennent à la classe
noble des guerriers. Ils peuvent s'élever aux plus hautes fonctions,
dont chacune embrasse confusément toutes sortes d'attributions.
C'est à la suite de cette confusion des pouvoirs que se sont produits
les empiétements des shiogounes, dont les capacités politiques,
judiciaires, administratives et financières semblent subordonnées à la
capacité militaire. La hiérarchie se compose de trois classes: gokanine,
hattamoto et daïmio. Chacune de ces classes compte plusieurs degrés.
C'est dans la seconde classe que sont rangées les fonctions de
gaïkokou-bouïo ou gouverneur d'une des trois villes ouvertes aux
étrangers. A partir de ce grade les fonctionnaires acquièrent le titre
de kami. Les gaïkokou-bouïos ne sont jamais isolément en fonctions.
L'esprit de défiance administrative a introduit l'usage de l'action
simultanée de plusieurs fonctionnaires occupant le même poste. C'est
ainsi qu'un même district peut posséder cinq ou six gaïkokou-bouïo, qui
se relèvent, se succèdent ou se contrôlent alternativement. Au-dessus du
grade précédent, se trouve le gokandjo-bouïo, receveur général,
trésorier et juge supérieur, dont les fonctions offrent un rang analogue
à celui des gouverneurs de Yedo, Kioto ou Osaka, (matshi-bouïo). Ils
reçoivent, comme les gaïkokou-bouïos, des appointements de deux mille
kokous de riz, sans compter des revenus éventuels qui peuvent être
très-importants. Le kokou est une mesure d'une capacité de 174 litres.
Le kokou de riz représente une valeur de 25 francs. En s'élevant
graduellement dans la série administrative, on rencontre les ométskés,
inspecteurs, contrôleurs des grands fonctionnaires, ou sur le même
rang, les orosouïs, officiers des rapports féodaux et secrétaires
généraux pour l'état civil des daïmios. Ces dignitaires sont inférieurs
aux osobas ou chambellans du taïkoune qui forment l'échelon le plus
élevé de la classe des hattamotos. La charge d'osoba est rétribuée cinq
mille kokous de riz; étant exercée pendant dix ans, elle donne le rang
et le titre de daïmio, de même que l'élévation aux grades supérieurs:
discha-bouïo, inspecteurs, contrôleurs des religieux et fonctionnaires
du culte; wakadoshi-iori, directeur, immédiats des grands
fonctionnaires. Ils sont cinq en fonction simultanée et reçoivent dix
mille kokous de riz. Les gorodjios, ou ministres, au nombre de cinq,
terminent cette série. Lorsque le taïkoune est mineur, le ministère est
dominé par le gotaïro ou régent. Comme dignitaire, la famille
taïkounale, gokamongké, gosankio et gosanké, prend rang entre le
ministère et le taïkoune, dont l'organisation administrative se retrouve
à peu près chez les grands seigneurs féodaux, sauf les fonctions de
centralisation féodale, comme la charge d'orosouï. Les emplois
prennent auprès du taïkoune une grande importance par suite de la
puissance toute spéciale de la cour d'Yedo.
Il est inutile de faire ressortir les vices d'une organisation qui, par
la confusion des pouvoirs, le défaut d'un code écrit et le respect de
l'autorité dégénéré en délation, laisse place à tous les abus et
remplace la loi par la personnalité des fonctions.
V.
LES GRANDS FEUDATAIRES.
Le taïkoune ne gouverne pas seulement avec les gorodjios. Trois fois par
mois, elle réunit sous sa présidence la grande assemblée du Toujo, et
porte devant elle les affaires qui intéressent le Japon. Toute
innovation au pacte social doit être approuvée par le toujo, puis
ensuite par le mikado. Cette assemblée réunit la grande noblesse du
Japon, qui se trouve ainsi avoir autorité et pouvoir légal sur les
décisions du taïkoune.
Dans cette assemblée, les chefs des familles issues d'Héas sont placés
immédiatement derrière le taïkoune, à la droite et à la gauche duquel
se rangent les gorodjios. A une distance relativement grande, sont
placés par ordre les représentants de la noblesse, kokshi et toudama,
puis les grands kovdaïs, vassaux de la couronne. Entre le trône et
l'assemblée, un hérault choisi parmi les seigneurs de la famille
taïkounale répète les paroles échangées des deux côtés.
Du toujo est tiré un comité national nommé tshioguiakou dont l'autorité
est supérieure à celle du ministère du taïkoune. Dans le gorodjio se
trouve plus naturellement l'élément taïkounal, tandis que dans le
tshioguiakou l'élément féodal est surtout représenté.
A la tête de la noblesse sont placées les trois familles des gosankés
issues de trois frères du taïkoune, Shidé-Tada fils et successeur
d'Héas. Les chefs de ces familles portent le titre de dono. Ce sont:
Owari dono, seigneur de la province d'Owari, Ki dono, seigneur de la
province de Kishiou, Mito dono, seigneur de la province de Mito. Ces
trois provinces sont situées dans l'île de Nippoune, et représentent une
grande puissance par l'étendue, la richesse et la population de ces
domaines, sur lesquels vivent les vassaux respectifs de ces trois
princes.
Après les gosankés viennent deux familles de gosankio, dont les chefs
portent également le titre de dono. Leur origine remonte à trois frères
de Hé-tsua-ioshi, cinquième taïkoune de la famille d'Héas. Ces trois
gosankios sont: Stouts-bashi dono, Taïasou dono, Shimidsou dono. Ce
dernier fief est rentré par extinction dans les domaines de la couronne.
Le premier fief stouts-bashi, dont la famille seigneuriale s'était
également éteinte, a été relevé en faveur d'un cadet d'un gosanké de
Mito.
Enfin sous les gosankios viennent, par ordre hiérarchique, huit
familles, aujourd'hui réduites à sept, de daïmios gokamonkés, descendant
de huit fils des concubines d'Héas. Ces princes portent le titre de
kami. Le plus puissant des gokamonkés est le prince Itshisène, qui
désirait partir en ambassade en Europe. Il en avait reçu l'autorisation
du taïkoune, mais cette permission ne fut pas ratifiée par le mikado.
Cette triple hiérarchie de familles princières forme, autour du
taïkoune, un puissant parti. Elles sont issues du même auteur et
conservent les mêmes intérêts vis-à-vis des tiers. Mais entre elles se
manifestent parfois de vives luttes, par suite de la rivalité qui
souvent les divise. Lorsqu'un taïkoune meurt sans enfants, on choisit
jusqu'à présent son successeur parmi les trois gosankés, et chacun
cherche à se faire des partisans dans le conseil supérieur de l'empire,
afin d'agir sur le mikado. Le dernier taïkoune, actuellement au pouvoir,
est fils du gosanké de Kishiou, comme déjà son second prédécesseur.
En regard de cette puissance, dont Héas est le point de départ, se
trouvent les dix-huit grands seigneurs féodaux appelés kokshi et décorés
du titre de kami, à l'exception du seigneur de Kaga, qui porte le titre
de dono. Comme il est intéressant, dans l'état actuel de la question, de
noter ces dix-huit seigneurs, leurs noms et leurs seigneuries suivent
par ordre hiérarchique:
Kagadono, seigneur de Kaga, Noto, Itshiou, et d'une partie de Shida
(dans l'île de Nippoune).
Satsouma no Kami, seigneur de Satsouma, Osmi, Shiouda (dans Kioushiou)
et seigneur des îles Lioutshou.
Sendaï ou Mouts no Kami, seigneur de Mouts (Nippoune).
Fosokaoua no Kami, seigneur de Shigo (Kioushiou).