Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut,
elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume,
et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette
admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi
d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des
expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle
tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon,
mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous
là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton
demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant
malicieusement à son tour.--Mais non, s'écria Démosthène avec
étonnement: Lamartine! _le lac!_ oh! _le Lac_, c'est mon morceau favori;
que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse,
il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui,
accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et
recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse.
C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua
au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt
elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que
Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils
étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes
jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il
pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi?
poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la
déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit
à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers
inaltérablement beaux.
Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait.
Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes;
elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui _découvrit_
alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif,
original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une
intelligence de _placage_.
Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de
pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les
avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée,
passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà
réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est
charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je
le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus
belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous
étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est
surprenant, répliqua Démosthène.--Plusieurs riches partis se sont déjà
présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé
et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils
entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous
faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre
aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui
s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame
Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers;
elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je
l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes
goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame
Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se
nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour
qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours,
répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un
regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène:
Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les
femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit
Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse
d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir
d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la
jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus
belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans,
on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune
coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de
supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la
veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il
revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté
de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.
D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus
disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de
Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante
réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation
d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en
vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son
appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du
malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite
bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris.
Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène
empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle
de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et
supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui
s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et
laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette
voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!