IV.

Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut,

elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume,

et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette

admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi

d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des

expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle

tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon,

mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous

là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton

demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant

malicieusement à son tour.--Mais non, s'écria Démosthène avec

étonnement: Lamartine! _le lac!_ oh! _le Lac_, c'est mon morceau favori;

que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse,

il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui,

accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et

recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse.

C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua

au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt

elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que

Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils

étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes

jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il

pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi?

poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la

déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit

à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers

inaltérablement beaux.

Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait.

Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes;

elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui _découvrit_

alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif,

original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une

intelligence de _placage_.

Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de

pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les

avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée,

passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà

réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est

charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je

le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus

belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous

étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est

surprenant, répliqua Démosthène.--Plusieurs riches partis se sont déjà

présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé

et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils

entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous

faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre

aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui

s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame

Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers;

elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je

l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes

goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame

Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se

nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour

qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours,

répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un

regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène:

Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les

femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit

Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse

d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir

d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la

jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus

belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans,

on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune

coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de

supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la

veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il

revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté

de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.

D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus

disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de

Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante

réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation

d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en

vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son

appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du

malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite

bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris.

Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène

empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle

de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et

supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui

s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et

laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette

voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!

L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 · 第 14 / 32 题