Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé
galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le
salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la
vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant
dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille
tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle
avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants
recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un
regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin
elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un
désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son
de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en
contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle
entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de
Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses
littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il
connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un
grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une
manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un
attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait
silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et
coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans
cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois,
Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en
était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter
l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins,
elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle
sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée,
Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle
lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus
occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un
strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble,
instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il
aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.