Théâtres

[Illustration: Théâtre de la Gaieté--_Paméla Giraud_, 4e acte.--Le

général Verby, Saint-Mar; Dupré, Joseph; Rousseau, Édouard; Binet,

Francisque; Paméla, madame Saint-Albin; madame Rousseau, madame

Stéphanie; madame du Brocard, Mélanie.]

_L'École des Princes_, comédie en cinq actes, et en vers de M. LOUIS

LEFÈVRE. (SECOND-THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Paméla Giraud_, drame de M. DE

BALZAC; (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).--_Les Bohémiens de Paris_ (THÉÂTRE DE

L'AMBIGU-COMIQUE).

Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses

portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette

première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due:

sans M. Ponsard en effet, et sans _Lucrèce_, le Second-Théâtre-Français

serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur

succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la

subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le

passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est

fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et

madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier

succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et

M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de

l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le

rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins. _Lucrèce_

est donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où

sont d'ailleurs les succès éternels?

[Illustration: Théâtre de l'Ambigu-Comique:--les bohémiens de Paris, 4e

acte.--Crèvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.]

Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la

marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq

actes et en vers.

L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté

qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet

en quelques mots.

Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de

toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme

dit l'Alceste de Molière:

.......... Un endroit écarté,

Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

Là Feldmann nourrit dans la solitude sa rancune contre le genre humain.

Mais il n'est pas si fort enfoncé dans le désert qu'un prince

d'Oldenbourg, qui chassait à travers bois, ne tombe chez lui. Le

philosophe et le prince se mettent à causer ensemble; le prince traite

gaiement le philosophe, et le philosophe gronde le prince et le prêche:

«Que faites-vous, altesse? Vous opprimez, votre peuple, et vous êtes la

dupe des intrigants et des pervers!--Allons donc! s'écrie le

prince.--Sur mon âme, c'est la vérité, réplique le philosophe.--Eh bien!

philosophe mon ami, venez avec moi; vous me donnerez des leçons, vous me

corrigerez, et nous ferons, de compagnie, le bonheur de mes honorables

sujets.»

Aussitôt dit, aussitôt fait: voilà Feldmann à la cour du duc

d'Oldenbourg. Qu'y trouve-t-il? De méchants ministres qui sucent le

meilleur de l'impôt et s'en engraissent, une comtesse ambitieuse, qui

veut s'emparer de l'esprit du prince et mener les affaires à sa

fantaisie. Ce n'est pas tout: le prince a une passion dans le coeur, et

convoite la fille de son premier ministre; la belle résiste, et en aime

un autre; ce dédain jette monseigneur dans des emportements, et des abus

de pouvoir qui vont jusqu'à faire arrêter le père de cette beauté

récalcitrante. Précisément Budner est le seul honnête homme du

ministère; c'est avoir la main malheureuse.

Vous voyez d'ici la tâche de Feldmann: il combat l'intrigue, il fait

face à l'ambition de la comtesse, il protège la jeune fille et son

honnête homme de père contre l'amour et la rancune du prince, et

morigène suit altesse le mieux qu'il peut. Après un semblant de

résistance, le philosophe triomphe, le prince reconnaît ses torts,

chasse les intrigants, congédie la comtesse, réhabilite le vertueux

ministre, et marie la fille persécutée à l'amant préféré. L'excellent

prince! et que le philosophe est heureux d'avoir rencontré, pour

achalander son école, un si docile écolier!

Le grand malheur de M. Louis Lefèvre est d'avoir fait une déclamation

plutôt qu'une comédie; personne n'agit, dans cette thèse à l'usage des

princes et des courtisans; et vraiment, Feldmann trouve, dans ses

adversaires, si peu de présence d'esprit et de savoir-faire, qu'il n'y a

pas grand mérite de sa part, à être le plus fort contre eux, et à les

vaincre.

Le style ne manque pas d'énergie, mais il est souvent incorrect et rude,

et ne sert, la plupart du temps, qu'à faire des enveloppes de rimes pour

quelque gros lieu commun.--Le succès a été pareil à l'ouvrage, très-lent

à venir et très-froid.

Paméla Giraud, à l'exemple de la fille du premier ministre du duc

d'Oldenbourg, a grand besoin d'être protégée. Heureusement, elle trouve

aussi un protecteur; celui-là est, comme Feldmann, quelque peu

philosophe, mais particulièrement avocat. Voici à quelle occasion il

vient en aide à Paméla Giraud.

Paméla est aimée par le fils d'un très-riche banquier nommé Rousseau;

non-seulement le jeune Ernest Rousseau est amoureux, mais il conspire.

Être carbonaro et épris de mademoiselle Paméla Giraud, c'est bien de

l'occupation à la fois.

S'il est au mieux avec Paméla, le jeune homme est fort mal avec la

police; les gendarmes et le commissaire sont à sa piste; il presse

Paméla de s'enfuir avec lui; mais Paméla a de la vertu; aimer

honnêtement, soit; mais une fuite, jamais. Tandis qu'elle délibère ainsi

et hésite entre l'amour et le devoir, le gendarme met la main sur Ernest

Rousseau. Voilà Paméla au désespoir. Si elle avait consenti à fuir, les

sbires seraient arrivés trop lard, et Rousseau serait libre. Ce sont ses

scrupules qui l'ont perdu.

Remarquez, qu'il s'agit de la Cour d'assises et d'une accusation

capitale: conspiration contre le prince et la sûreté de l'État!

La famille de Rousseau est au désespoir et fait venir un avocat; il faut

sauver notre jeune homme à tout prix! Mais comment le sauvera-t-on? «Il

n'y a qu'un moyen, dit l'avocat: que Paméla Giraud atteste que cette

nuit où on l'accuse d'avoir conspiré, Ernest l'a passée tout entière

près d'elle. De là un alibi, et de là le salut d'Ernest.

--Je ne dirai pas cela, s'écrie Paméla Giraud, car je mentirais, et puis

je serais déshonorée.»

On offre de l'or, elle refuse.

On lui dépeint Ernest, qu'elle aime, condamné et montant sur l'échafaud;

et Paméla consent enfin, sacrifiant ainsi sa réputation au salut

d'Ernest. Dans un moment d'entraînement, la famille Rousseau lui promet

de payer tant de dévouement, en lui donnant Ernest pour mari.

Le procès commence; Paméla fait la déposition convenue, et Ernest est

acquitté. Mais le danger passé, la famille Rousseau devient ingrate.

«Donner notre fils à cette petite fille, allons donc!» À cette nouvelle,

la pauvre Paméla pâlit, rougit, pousse un cri et s'évanouit.

C'est ici que la protection de l'avocat est nécessaire et devient

efficace: il se met sur la piste de ces Rousseau, il les attaque, il les

pourchasse, il les effraie par toutes sortes de ruses, de pièges et de

menaces, et les oblige enfin à tenir leur promesse et à faire le bonheur

de Paméla.

Il y a des traits piquants et de l'observation dans ce drame, et l'on

s'aperçoit que l'esprit de M. de Balzac n'a pas impunément passé par là;

mais l'action en est un peu vague et confuse.

Parlez-moi des _Bohémiens de Paris_; quel drame singulier et curieux!

des cabarets, des cavernes, des voleurs, des assassins, des noyés, des

forçats; voilà de quoi vous donner des hauts de coeur et des crises de

nerfs! On se hâterait de s'enfuir de ce monde repoussant, si, chemin

faisant, la vertu persécutée, puis récompensée, ne vous faisait prendre

le crime en patience.

Montorgueil est le chef de toute cette Bohème, c'est lui qui commande à

ces bandits d'estaminet et de bagne; ce Montorgueil est d'ailleurs un

homme de très-bonne compagnie et très-raffiné sur la mode: il a bottes

vernies, gants glacés et canne à pomme d'or; mais regardez, derrière ce

beau linge, vous trouvez un infime scélérat.

Tous les crimes de Montorgueil ont pour but de s'emparer d'un gros

héritage, ou tout au moins d'une bonne part de cet héritage. Pour

arriver à ce vol, Montorgueil persécute une pauvre jeune fille, trompe

un honnête vieillard, entraîne un jeune homme à faire un faux contrat de

mariage.--Que vous dirai-je? Montorgueil ne recule devant aucune

entreprise et aucune mauvaise action. Rencontre-t-il un homme vertueux

qui lui fasse obstacle, il l'attire dans un bouge infâme et le précipite

dans une trappe souterraine; après quoi il fait démolir la maison. Il

n'a peur de rien, il n'est arrêté par rien. Partout il a des espions,

des compères, des exécuteurs de ses hautes oeuvres; ce sont les

Bohemiens de Paris, tout ce que le désoeuvrement, la débauche et la

rapine enfantent de consciences peu scrupuleuses et de mines équivoques.

Montorgueil traîne le spectateur à la suite de cette gent effrontée,

dans tous les lieux suspects et mystérieux qui leur servent d'abri, au

cabaret, dans les jeux de billard souterrains, sous les arcades des

ponts et dans les carrières Montmartre. C'est là précisément, à

Montmartre, au Fond de ces carrières, que Montorgueil est sur le point

d'accomplir un de ses plus grands crimes: il arme le père contre la

fille, contre cette malheureuse fille dont Montorgueil a besoin de se

débarrasser à tout prix; mais, au moment de frapper, le pauvre homme,

poussé au crime par Montorgueil, reconnaît son enfant dans la victime

qu'il était près d'immoler.

Ici commence la ruine de Montorgueil, qui finira par le châtiment que le

dieu du mélodrame tient toujours suspendu sur la tête du coupable.

D'abord, c'est ce père qui l'attaque le premier, puis la fille, puis les

victimes que le scélérat croyait avoir ensevelies sous les maisons en

démolition, et qui sortent saines et sauves des décombres. Montorgueil a

beau faire, il a beau opposer à tous les événements un front audacieux,

son heure est arrivée, et le gendarme n'est pas loin, ou plutôt le voici

qui prend mon gredin au collet avec toute son armée de bohémiens. Que

voulez-vous de plus? La morale n'est-elle pas satisfaite?

Ou découvre que Montorgueil ne s'appelle pas Montorgueil, mais je ne

sais plus comment, Jacques Ferrand, peut-être, et qu'il a commis une

quantité de crimes dont le catalogue ne finirait pas.

Enfin on le tient, et Dieu soit loué!

Les décors sont curieux et pittoresques. La scélératesse de Montorgueil

aurait seule suffi au succès: que sera-ce donc avec la carrière

Montmartre et le pont des Arts, peints par MM. Séchin, Diéterle et

Gambon?

De Paris à Spa.

L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 · 第 7 / 32 题