1er octobre 1843

Mon cher Directeur,

Il y a deux ans, jour pour jour, je cherchais à Anvers une voiture qui

pût me conduire à Rotterdam, car le bateau à vapeur venait d'y emporter

mon bagage, sans ma permission, lorsque, tout à coup, au détour d'une

rue, je heurtai violemment un gros homme marchant d'un pas rapide, et si

préoccupé qu'il ne m'avait pas aperçu. Le choc fut terrible. Nous

chancelâmes d'abord tous les deux; puis, après avoir oscillé plusieurs

fois sur nos talons, nous parvînmes à reprendre notre équilibre. Nous

nous regardâmes alors; mais un cri de joie et de surprise s'échappa au

même instant de la bouche de mon _adversaire_, qui était un des plus

gros feuilletonistes de Paris (je ne parle ici que de la corpulence).

--Vous à Anvers, mon cher! s'écria-t-il en s'adressant à mon compagnon

de voyage.

--Heureux de vous y rencontrer, répliqua celui-ci, avec une politesse

calme et distinguée. Mais que vous est-il arrivé? ajouta-t-il aussitôt

d'un ton plus amical, dès qu'il eut jeté un regard sur son confrère.

En effet ce feuilleton parisien, que je ne nommerai pas, avait, au

moment de notre rencontre, une physionomie si extraordinaire, qu'il

était impossible de la contempler sans trouble et sans émotion. Une

sueur abondante couvrait son front et ses joues, un tremblement

convulsif agitait ses bras et ses jambes, et ses petits yeux perçants

exprimaient tout à la fois le mépris, l'indignation et la colère.

--Jamais vous ne pourrez le croire, répondit-il avec un accent amer et

railleur.

--Quoi? lui demanda mon ami.

--C'est une chose si étrange que vous refuserez d'y ajouter foi.

--Encore faut-il savoir...

--Ne l'avez-vous pas remarqué aussi?

--Je ne vous comprends pas, vous dis-je....

--Les sots! les misérables! Et en prononçant ces mots il s'essuyait le

front à coups de poing.

--De qui nie parlez-vous:

--Voyez-les, continua-t-il en nous désignant du doigt trois ou quatre

citoyens d'Anvers assez bien vêtus et bien nourris qui se rendaient d'un

pas lent à leurs plaisirs où à leurs affaires.--Voyez-les. Ont-il

seulement l'air de s'en douter? Et il semblait prêt à s'élancer sur eux

pour les punir de ses propres mains de cet exécrable forfait dont il les

croyait coupables et dont ils paraissaient si peu repentants. Nous le

retînmes chacun par un bras au moment on il se disposait à frapper une

de ses victimes.

--Ah çà! mon cher, lui dit mon ami, si vous voulez me prouver que vous

jouissez encore de l'usage complet de votre raison, répondez

catégoriquement cette fois à ma dernière question. De quoi ces

excellents pères de famille n'ont-ils pas l'air de se douter?

--Qu'ils possèdent une cathédrale et un musée admirable, répondit-il

d'une voie indignée et avec un sérieux qui n'avait rien de joué.

A ces mois, nous ne pûmes retenir un sourire d'incrédulité, et nous,

abandonnâmes notre infortuné confrère à ses tristes pensées, sans lui

laisser pour adieu une seule parole de consolation. Quinze jours après,

un grand journal politique de la France apprenait à ses abonnés que M.

P. S. O. M. venait de découvrir, dans une ville de la Belgique nommée

Anvers et située sur l'Escaut, à huit lieues de Bruxelles, une

magnifique cathédrale gothique que personne n'avait eu le bonheur de

voir avant lui, et des tableaux fort remarquables, sous le rapport de la

couleur, d'un peintre du dix-septième siècle, connu de certains artistes

sous le nom de Rubens. Cette grande nouvelle produisit une vive

sensation à Paris et en Europe; et depuis cette époque, des voyageurs de

tous les pays se sont rendus en pèlerinage dans cette ville curieuse,

qui devra probablement sa fortune et sa gloire à M. P. S. O. M.

Ainsi va le monde! on imite plus volontiers et plus facilement le mal

que le bien. Depuis que M. Alexandre Dumas a eu l'esprit d'inventer la

Méditerranée, tous les gens de lettres adultes ou imberbes, inconnus ou

célèbres, qui ont franchi le mur d'enceinte de Paris, se sont crus

obligés de faire des découvertes géographiques du genre de celles de M.

P. S. O. M. Celui-ci nous apprend que Boulogne est un port de mer;

celui-là révèle à l'univers étonné l'existence des Alpes ou du Vésuve.

Ce n'est pas tout encore; leur érudition leur semblant insuffisante, ces

grands _découvreurs_ éprouvent tous, dans leurs voyages des

_impressions_ plus ou moins bizarre au besoin même ils en fabriquent ou

plutôt ils se font complaisamment les héros de toutes les aventures

qu'ils ont lues dans des recueils d'ana ou entendu raconter dans le

monde. Que l'humanité compatissante apprête ses larmes, M. I. Z. U. a eu

l'affreux malheur de coucher dans un lit trop dur et trop étroit! Que

tous les lecteurs malheureux ou mélancoliques oublient leur tristesse

pour partager la joie que la vue d'un passant ridicule a causée à M. E.

R. V... Et comme ces livres si émouvants, si comiques, sont en outre

instructifs! quel jour éclatant et nouveau ils jettent pour la plupart

sur les points les plus obscurs de l'histoire! Pour peu qu'un homme de

lettres ait de tact et de facilité, et alors même qu'il ne mettrait pas

le public dans la confidence de ses émotions intimes, une simple course

en diligence de Paris à Bruxelles lui fournira au moins la matière de

deux volumes in-8 de 340 pages. Il racontera:

--A la barrière de la Villette, l'héroïque résistance d'une partie de la

population de Paris contre les alliés:

--A Ermenonville, l'histoire de Jean-Jacques Rousseau:

--A Péronne, l'arrestation de Louis XI par Charles le Téméraire;

--A Cambrai, la vie de Fénelon et le long voyage de Télémaque à la

recherche de son père Ulysse, sous la conduite de Minerve, déguisée en

Mentor;

--A Valenciennes, l'éboulement du beffroi;

--A Bruxelles, la mort du comte d'Egmont, l'abdication de Charles-Quint,

et la bataille de Waterloo;

Grands événements historiques; dont l'humanité aurait infailliblement

perdu le souvenir si MM. E. U. X. et mademoiselle A. C. K. ne s'étaient

pas décidés à en intercaler le récit dans les annales immortelles de

leur voyage en Belgique.

Ma rencontre avec le gros feuilletoniste, à Anvers,--m'est-il permis

d'ajouter, une petite dose de bon sens dont m'a doué la Providence--et

la lecture d'un livre que j'avais emporté avec moi dans la

diligence,--me préserveront cette fois encore, Dieu merci, d'un pareil

ridicule. Ce livre, c'était le cinquième volume du voyage au pole-sud et

dans l'Océanie, sous le commandement de J. Dumont-d'Urville. En allant

de Paris à Bruxelles je visitai successivement les îles Viti, Bancks,

Niendi, Solomon, Bogolen, Gouaham, Umata, Ternate, etc.... Quel est le

touriste européen qui oserait raconter ses impressions, après avoir lu

celles de l'infortuné commandant de _l'Astrolabe_? et de ses braves

compagnons de péril et de gloire? Ses plus audacieuses intentions

égaleraient-elles jamais en intérêt leurs récits si simples et si vrais?

Le mérite réel est toujours modeste. Ces hommes courageux qui exposent

leur vie pour enrichir la science de quelques faits nouveaux, ou pour

étendre ou consolider, dans des mers lointaines, l'influence de leur

patrie, ne se vantent et ne mentent jamais. Ils ne cherchent même pas à

donner à la réalité l'apparence séduisante du mensonge. Et pourtant,

quel parti le moins inhabile de tous les feuilletonistes n'eût-il pas

tiré d'une excursion semblable à celle que tirent, le 21 novembre 1838,

MM. Ducorps, Boyer, Gervaize et Desgras, sur l'île Isabelle, une des

îles Solomon?--Ils étaient seuls, presque sans armes, loin de leur

navire, au milieu d'une population nombreuse, perfide, cruelle,

anthropophage. «Nos demandes réitérées, pour savoir s'ils mangent leurs

ennemis, sont pleinement satisfaites par leurs gestes expressifs, dit M.

Desgras; ils mordent leurs bras en faisant semblant de mâcher. Cette

démonstration est trop claire pour qu'elle puisse laisser le moindre

doute; il serait d'ailleurs extraordinaire qu'ils fissent exception,

lorsque cette coutume est générale dans l'Océan Pacifique. Mafi, qui

s'est familiarisé avec leur langage, leur exprime tant bien que mal son

aversion pour cette action. Sae, auquel il a accordé le titre pompeux de

Tayo, le regarde avec surprise et semble lui demander si, nous aussi,

nous ne mangions pas nos ennemis. Mali, qui probablement n'a pris cette

grande horreur du cannibalisme dont il fait parade que depuis son séjour

à bord, profite de la circonstance pour faire un beau discours; ses

auditeurs ont l'air de se dire: Comment un homme si grand, si robuste,

peut-il ne pas manger ses ennemis? S'il le voulait, sa table serait

toujours bien servie. Et comme s'ils ne comprenaient pas les motifs

d'une pareille conduite, ils regardent attentivement les gestes de

l'orateur un peu moins sauvage qu'eux.»--Que sont encore les biftecks

d'ours, comparés à ces biftecks d'hommes?

Je ne vous aurais donc, mon cher directeur, adressé aucune lettre

pendant mon voyage, si je n'avais à vous parler d'un merveilleux travail

que j'ai eu le bonheur, je ne dirai pas de découvrir, mais d'admirer un

des premiers, le chemin de fer de Liège à Verviers. Une fois achevé, ce

chemin sera, sans contredit, une des principales curiosités de la

Belgique. Jamais peut-être l'homme n'avait eu à soutenir une pareille

lutte contre la nature, jamais il n'avait remporté sur sa redoutable

adversaire un plus complet et plus éclatant triomphe. La route de terre

qui reliait Verviers à Liège suivait modestement les nombreux détours

que fait, entre des collines boisées, avant de se jeter dans la Meuse,

la charmante rivière de la Vesdre. Plus hardi et plus fier, le chemin de

fer a tracé sa courbe sans s'inquiéter des obstacles qui pouvaient

l'arrêter. La rivière, il la franchit; la vallée, il la comble; les

montagnes, il les perce. C'est une suite non interrompue de viaducs, de

ponts et de tunnels. Vous sortez des ténèbres les plus profondes et vous

entrez tout à coup, sans transition, dans un délicieux petit vallon. Des

bouquets de bois couronnent ses coteaux couverts d'une douce verdure,

une eau rapide et transparente l'arrose, un soleil éclatant l'éclaire. A

peine avez-vous eu le temps de contempler ce ravisant tableau, déjà le

convoi qui vous porte s'enfonce sous une autre voûte non moins sombre

que la précédente. Est-ce un rêve que vous avez fait? Mais non, un

château gothique, de construction moderne, s'offre à vos regards

charmés. Quelle obscurité profonde! vous écriez-vous. Comme ces ruines

sont pittoresques! vous repond votre voisin en vous montrant du doigt un

vieux château du Moyen-Age, perché au sommet d'un rocher. Vous courez

ainsi, à une vitesse de huit lieues à l'heure, de surprise en surprise,

depuis Liège jusqu'à Verviers, ne sachant ce que vous devez admirer le

plus, des gracieuses beautés de cette petite vallée de la Vesdre, ou des

magnifiques et solides travaux qu'ont eu la gloire de faire exécuter les

ingénieurs de la Belgique.

Ne louons pas trop les Belges cependant. Certains journaux français leur

ont tant répété que leurs chemins de fer étaient, sous tous les

rapports, supérieurs à ceux de la France, qu'ils ont fini par le croire

et par s'en glorifier.--D'abord leur modestie égala leur mérite;

aujourd'hui, la vanité les égare; elle les perdra entièrement s'ils n'y

prennent garde. Autant ils se montraient, jadis, simples, obligeants,

exacts, accommodants, etc., autant ils deviennent peu à peu arrogants,

maussades, inexacts et chers. Un triste désordre règne maintenant où se

faisait encore admirer, il y a deux ans, l'ordre le plus parfait.

Avez-vous l'audace de vous plaindre;--C'est encore moins cher et mieux

administré que dans votre France, vous disent les employés supérieurs

avec un ironique dédain. Telle est du moins la réponse qu'adressa à mes

justes réclamations, le 10 septembre 1843, un des chefs principaux de

l'incommode et petit embarcadère du chemin du nord à Bruxelles.--Je le

répète donc, les chemins de fer français sont, à l'heure qu'il est,

malgré leurs imperfections, beaucoup plus confortables, plus prompts et

plus polis que les chemins de fer belges.

Messieurs des _railways_ ont, en général, le grand tort de se croire

dispensés d'avoir des attentions et des égards envers les voyageurs. Ils

se regardent comme des potentats nécessaires, que leurs sujets

obéissants doivent être trop heureux d'adorer. Dans les commencements,

le public les a autorisés en quelque sorte, par sa sotte conduite, à

concevoir d'aussi folles prétentions. Victime d'un engorgement

irréfléchi, il leur a prodigué des éloges ridicules; il s'est déclaré

hautement leur esclave, il a même tiré vanité de son imprévoyance et de

sa faiblesse. Instruit par de sévères leçons, il est actuellement plus

raisonnable. S'il se détermine à leur confier sa vie, s'il consent à

s'exposer à toutes leurs _petites misères_, il impose, en retour, aux

chemins de fer, diverses obligations, il exige qu'ils aient certaines

qualités dont ils avaient cru pouvoir impunément se priver.

Les _petites misères_ des chemins de fer! Que n'ai-je l'esprit de mon

ami Old-Nick pour vous les raconter! Je ne parle pas _des grandes_:

elles sont tellement effroyables,

Che nel pensier rinuova la paura.

Mais les _petites_, qu'elles sont nombreuses et cruelles! Si elles ne

nous font jamais mourir, comme elles nous rendent l'existence pénible!

Qu'il faut être pressé d'_arriver_ pour se déterminer à les affronter et

à les subir (1)

[Note 1: Est-il besoin d'avertir les lecteurs de l'_Illustration_

que cette boutade de notre correspondant contre les chemins de fer

n'a rien de sérieux... (_Note du Directeur_.)]

Vous voulez partir par le convoi de midi; quatre ou cinq _petites

misères_ (voir Old-Nick et Grandville) vous ont arrêté en roule; vous

êtes en retard: vous hâtez le pas, vous courez, même, au risque de vous

faire écraser par les voitures qui encombre les abords de l'embarcadère,

vous arrivez, inquiet, haletant, harassé; l'heure va sonner, le bureau

est devant vous, un mètre à peine vous en sépare; mais il vous faut

encore, avant de l'atteindre, décrire je ne sais quelle figure

disgracieuse entre deux balustrades en bois qui le protègent contre

l'empressement de la foule... Quand, votre billet à la main, vous

franchissez le seuil de la dernière porte, vous apercevez, à cent pas de

vous, le convoi s'éloigner, puis disparaître... Votre montre marque midi

une minute.--A quelle heure part le premier convoi? demandez-vous d'une

voix émue à l'un des employés de la compagnie.--A quatre heures, vous

répond cet homme d'un ton ironique et bourru! Vous avez quatre heures à

dépenser...

Hélas! oui. Un écrivain fort spirituel, dont le nom m'est inconnu, a eu

raison de le dire, «les hommes attendent, les chevaux attendent,

quelquefois même, si vous êtes jeune et beau, vieux et riche, ou fort

aimable, les femmes vous attendent; mais jamais une _steam-engine_, ou

une machine à vapeur n'a attendu personne, et il est impossible de

courir après elle et de la rejoindre.»

Quatre heures à dépenser! Amère dérision! Sais-tu bien, malheureux! ce

qu'elles lui couleront, à ce voyageur dont tu te moques si

impitoyablement, ces quatre heures?... quelle influence, à jamais

déplorable, une telle perte de temps peut avoir sur son existence? Dans

le pays où il se rendait vit une jeune fille qu'il aime et qui partage

son affection. Pressée par ses parents de consentir à un mariage odieux,

elle l'attend pour prendre, de concert avec lui, un parti décisif. Il

lui a promis d'être auprès d'elle tel jour, à telle heure. Quelque

argent qu'il dépensât maintenant, il ne saurait tenir sa parole. Si

celle qui l'attend, ne le voyant pas arriver, le croit infidèle, si le

dépit et la jalousie l'égarent, peut-être se déterminera-t-elle à céder

aux prières de son rival. Sans cette fatale barrière, il fût parti, et

au lieu d'être éternellement malheureux, ces deux êtres, créés tout

exprès l'un pour l'autre, eussent, comme on disait au siècle dernier,

Filé jusqu'à la mort des jours d'or et de soie.

Vous n'êtes pas seul, vous n'entrepreniez pas un voyage à la recherche

d'une épouse: vous alliez, avec quelques amis, passer une journée de

repos à la campagne, vous êtes arrivé à l'embarcadère un quart d'heure

avant l'heure fixée... Tout semble vous sourire: l'air est pur, le ciel

sans nuages, la journée sera magnifique, la société seule de vos

compagnons ou compagnes de plaisir suffirait pour vous rendre heureux.

Tout à coup un sifflet a retenti: c'est un signal du départ. Le chemin

de fer traite les hommes comme les hommes traitent les animaux: il ne

leur fait pas l'honneur de leur adresser la parole; c'est par un coup de

sifflet qu'il leur exprime ses suprêmes volontés. A ce signal, les

portes s'ouvrent avec fracas, et la foule se précipite vers les voitures

destinées à la contenir. Entraîné par des flots d'hommes, de femmes et

d'enfants, vous êtes porté malgré vous dans l'intérieur d'une voilure

où, à votre grand désespoir, vous vous trouvez, seul en compagnie de

sept manants aussi désagréables à voir qu'à entendre et à sentir. Nous

appelez vos amis; deux on trois voix, parties de deux ou trois côtés

différents, répondent à vos cris... Vous voulez sortir: un conducteur

vous le défend sous peine de la vie; vos voisins se plaignent avec

amertume de votre insupportable agitation; l'un deux même jette sur vous

des regards menaçants, et s'apprête à vous proposer un duel pour le

lendemain. En vain vous protestez contre cette odieuse tyrannie. «Votre

billet, monsieur? vous demande votre geôlier, furieux de vos

plaintes.--Mon billet?--Oui, monsieur, faut-il vous le répéter?--Je l'ai

donné à un homme qui l'a déchiré.--Et qui vous l'a rendu?--Oui.--Où

est-il alors?--Je l'ignore.» Vous le cherchez vainement, vous ne le

trouvez pas, vous l'avez perdu dans la bagarre. Au moment même où le

conducteur vous annonce l'agréable nouvelle qu'à l'arrivée il vous

contraindra à payer une seconde fois votre place, un autre coup de

sifflet se fait entendre, et la machine vous emporte sur les rails, en

vomissant des tourbillons de flamme et de fumée, et en poussant les plus

atroces gémissements qui aient jamais déchiré une oreille humaine!

A ce bruit, vous avez frémi malgré vous; car il vous a semblé entendre

la trompette fatale de l'Ange exterminateur annonçant aux hommes l'heure

du jugement dernier. Malgré vous aussi, vous vous rappelez alors toutes

les fautes que vous avez pu commettre pendant votre vie, comme si vous

deviez bientôt comparaître devant votre Juge suprême, et votre mémoire

évoque le funèbre souvenir de la catastrophe du 8 mai...

Mais chassons ces tristes pensées, et oublions un instant que tout

voyageur qui se sent emporté par une machine à vapeur sur des rails de

fer, doit nécessairement recommander son âme à Dieu; supposons même

qu'aucune autre petite misère ne viendra vous assaillir. Où sont les

petits bonheurs de la route de terre, les beaux chevaux qui obéissent

avec tant d'intelligence à la voix de leur maître, les détours gracieux

de la route qui serpente au travers d'une prairie ou d'une forêt, les

jeunes filles qui vous offrent des fleurs ou des fruits, les promenades

à pied dans les passage difficiles avec une aimable voisine, à laquelle

on offre son bras, et tant d'autres qu'il est inutile d'énumérer?--Le

chemin de fer suit une ligne droite ou légèrement courbée; s'il

s'arrête, c'est pour ranimer ses forces abattues, pour prendre ou pour

déposer des passagers; mais jamais il ne songerait à procurer aux

voyageurs qu'il conduit et leur destination ni distractions ni repos;

qu'il traverse une lande inculte et désolée, un frais vallon, une belle

forêt, il court toujours avec la même vitesse, sans se préoccuper des

beautés de la nature; il tourmente de ses horribles cris les nerfs les

moins sensibles; il aveugle, avec sa poussière noire, toutes celles de

ses malheureuses victimes qui se hasardent à ouvrir les yeux; il les

étouffe avec les odeurs infernales qu'il exhale à chaque soupir. Qu'un

malade soit tout à coup saisi par une de ces douleurs violentes

auxquelles une courte halte est absolument nécessaire, en vain, ne

voulant sacrifier ni sa réputation ni sa vie, il le supplie de ralentir

sa marche; sourd à ses prières comme il serait sourd à ses menaces, son

impitoyable bourreau ne lui répond que par un coup de sifflet tellement

effroyable, que l'émotion qu'il éprouve redouble encore la violence de

son mal.....

Cependant le chemin de fer traverse un pays peu peuplé; il a fait à la

dernière station une ample provision d'eau et de charbon; depuis une

heure déjà il vous entraîne sans reprendre haleine, avec une vitesse de

plus en plus grande... Aveuglé, suffoqué, étourdi, malade peut-être,

vous sentez le besoin de respirer, ne fût-ce qu'une minute.--Vain désir!

Au lieu de diminuer, la vitesse redouble... Les arbres et les maisons

passent si rapidement devant vous, qu'ils ne vous paraissent plus

séparés par aucune solution de continuité... Vous fermez les yeux; mais

si vous cessez de voir la vitesse, vous la sentez encore. D'abord la

monotonie de ce mouvement vous donne le mal de mer; puis le sang vous

monte à la tête, mille pensées confuses se pressent en désordre dans

votre cerveau, vous éprouvez ce mal étrange qu'on appelle le vertige.

Entraîné par une force irrésistible, vous allez ouvrir la portière et

vous précipiter sur les talus du chemin pour vous soustraire à cette

insupportable souffrance... Heureusement, au moment où vous tourniez le

bouton, le convoi commence à ralentir sa marche... Vos yeux se rouvrent,

votre coeur se dilate, votre tête se débarrasse, vous respirez, vous

vivez, vous êtes arrivé.

Arrivé!--J'ai bien souffert, vous dites-vous à vous-même; mais que de

temps et d'urgent j'ai économisé!--Et, jouet de cette illusion, vous

vous félicitez, d'avoir supporté courageusement des douleurs

utiles.--Erreur grossière! Récapitulons, en effet, et, tout compte fait,

il se trouve que vous avez, dépensé trois heures et dix francs de plus

par le chemin de fer que par la diligence ordinaire, sur un modeste

trajet de quatre-vingts lieues, et que vous avez eu en outre

l'inappréciable avantage de changer sept ou huit fois de voiture.

[Illustration: Vue de la fontaine de Pouhon, à Spa.]

Arrivé!--Payez une seconde fois votre place et courez, découvrir votre

bagage au milieu d'une montagne de malles, de valises, de sacoches,

d'étuis, etc. Une fouille intelligente vous a mis en possession de

l'objet cherché; tout fier encore d'en être quitte à si bon marché, de

n'avoir perdu aucun de vos membres, vous vous dirigez, votre bagage sous

le bras, vers la porte de sortie. Une dernière misère vous était

réservée. Vous avez perdu aussi le petit bulletin qui devait prouver à

l'employé de service à cette porte que vous êtes le légitime

propriétaire de vos effets... heureux si on ne vous arrête pas comme un

voleur! Que de démarches vous devez faire avant de pouvoir obtenir la

remise de tout ce qui vous appartient!--Bonne chance, ô mon infortuné

compagnon de route! Quant à moi, le sort aujourd'hui m'est favorable, et

je profite de ma liberté m'échapper de la station et courir à Spa.

Mais, j'y songe! que vous dirai-je de ce charmant pays que vous et vos

lecteurs ne sachiez déjà? Qui n'a entendu parler de ces eaux minérales,

si célèbres dans le monde entier? jamais un malade n'a demandé en vain

au _Pouhon_ et à la _Géronstère_ la sauté qu'il avait perdue. Mais sur

les dix mille étrangers qui visitent Spa chaque année, huit mille

environ se portent parfaitement bien, ou se guérissent, sinon avec les

eaux, du moins avec les plaisirs de Spa. Tous les matins, de nombreuses

et brillantes cavalcades partent dans toutes les directions. Celles-ci

vont parcourir les vastes forêts qui couronnent, à 650 mètres au-dessus

du niveau de la mer, les montagnes voisines; celles-là se rendent à la

cascade de Cou, à la grotte de Remouchamps, à la belle propriété de

Justenville. Le soir ramène tous les promeneurs au rendez-vous commun.

Souvent une même, table d'hôte, réunit trois cents convives. Après le

dîner, un orchestre de musiciens exécute des ouvertures et des

symphonies sous les magnifiques ombrages du la promenade de _Sept

heures_, ou au sommet de la montagne, d'_Annette et Lubin._ La nuit

venue, chacun se rend à la Redoute, où des divertissement variés, le

jeu, le spectacle, la lecture, la conversation, les concerts, le bal,

terminent la journée des heureux oisifs auxquels les hôtels de Spa ont

accordé une hospitalité aussi aimable que modérée. Il y a dix ans, Spa,

abandonnée pour Baden-Baden et Wiessbaden, avait beaucoup perdu de son

ancienne splendeur. Une administration intelligente et les chemins de

fer la rendront désormais ce qu'elle a déjà été cette année, la ville

d'eaux la plut agréable, et la plus fréquentée de l'Europe.

[Illustration: Source de la Géronstère à Spa.]

Adieu, mon cher directeur. Une autre fois, si vous me le permettez, je

vous ferai part de la _découverte_ de la Moselle par votre dévoué

correspondant.

L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843 · 第 8 / 32 题