§ XII.
Lettre du même au même.
Paris, le 27 mars 1804.
J'ai reçu hier au soir la dépêche n° 17
que V. E. m'a fait l'honneur de
m'adresser pour m'instruire de tout ce
qui concerne l'arrestation faite dans
nos pays. Dans une affaire d'une aussi
haute importance, et qui produit si
généralement la plus vive sensation, il
importait sans doute de m'instruire de
la vérité, et je vous offre ma
reconnaissance de m'avoir fait passer
sans retard ce qui pouvait l'éclairer.
Il m'aurait cependant paru désirable
que S. A. S. E. employât son ministre
pour remettre une réponse contre des
inculpations assez injustes, et qu'un
courrier, par conséquent, m'eût apporté
la lettre que V. E. répond à M. de
Talleyrand, en me donnant l'ordre
d'exposer verbalement tout ce qui
pouvait se dire dans cette occasion.
Les copies des autres informations que
V. E. me fait passer suffisent, en
attendant, pour me prescrire ce que
j'ai à dire, et fixent l'opinion qu'il
importe d'établir sur cette affaire.
J'avais déjà eu l'honneur de vous
prévenir que, vu l'impossibilité de
vous instruire de cette expédition
(impossibilité assez prouvée par les
deux _lettres de M. de Talleyrand, qui Ces deux lettres doivent être
lui-même parut ignorer jusqu'au dernier curieuses, mais comment avez-vous
moment la résolution prise_), osé dire qu'il avait paru ignorer
j'attendais, pour vous en parler, que tout jusqu'au dernier moment?
la chose fût éclaircie, et je ne Vous pensiez bien que cela était
voulais pas, par des renseignemens qui un mensonge dont vous aviez la
pouvaient être faux ou des avis preuve.
précipités, influer sur les résolutions
qu'il a plu à S. A. S. E. de prendre.
L'exposé historique, tracé dans Voilà le mystère expliqué: vous
l'intention de constater les faits tels avez eu peur d'être trop informé,
qu'ils se passèrent, remplit et par suite vous avez laissé
parfaitement son but, et prouve aller les choses; de cette
suffisamment que S. A. S. E. n'a été manière, le duc d'Enghien ne
instruite du but de l'expédition pouvait pas échapper.
militaire que trente-six heures après
qu'elle avait été entreprise. Le décret du 16 de la cour de
Baden, qui parle des arrestations
de la veille, prouve donc qu'elle
avait été avertie plus tôt que
vous ne le dites.
Si d'un côté il faut rendre justice et Niaiseries que tout cela; tout
se convaincre combien il importait à la avait été arrangé par les meneurs
France de connaître à fond ce qui se à Paris, et il n'est jamais entré
tramait contre son repos, l'illégalité dans la pensée de personne
des moyens employés pour cet effet, et d'accuser l'électeur de Baden.
la violence d'arrêter militairement, et Mais il n'en est pas de même de
contre tous les usages et tous les celui qui devait l'avertir.
droits, sur un territoire étranger, que
S. A. S. E. fasse connaître au public Plus on était mystérieux à Paris
combien peu elle a pu connaître des (et certes on ne l'était pas),
machinations que la France même plus vous aviez mauvaise opinion
ignorait malgré sa police et ses agens, du caractère privé du premier
et l'instruire que ce n'est pas de son consul, ainsi que vous le dites,
consentement que des troupes étrangères moins vous deviez dormir, puisque
se sont portées sur les terres de vous étiez la sentinelle avancée,
l'empire. sur la vigilance de laquelle tout
reposait. Une seule démarche de
Il importe donc d'exposer les vous aurait tout prévenu.
circonstances qui accompagnèrent le
séjour du duc d'Enghien, et la
permission qui lui avait été tacitement
accordée par droit d'hospitalité et au
su de la France.
Il n'est pas moins infiniment
convenable, comme S. A. S. E. en a pris
la résolution, de communiquer aux
membres du collège électoral tout ce
qui concerne cette affaire; je serais
cependant d'avis de le faire non
verbalement, mais en communiquant à
chacun l'exposé historique avec les
copies y annexées.
Pour remplir ici les intentions de la
cour, je ne puis, dans la position
infiniment difficile et délicate où je
me trouve, faire autre chose que
d'exposer simplement aux ministres des
cours avec lesquelles nous sommes plus
particulièrement en relation les
circonstances telles qu'elles se sont
passées.
Je l'ai fait à l'égard des légations de
Russie, de Suède, de Prusse et
d'Autriche, et elles sont de l'avis que,
comme cette affaire avait passé
directement à Carlsruhe, sans qu'on m'en
ait parlé, je devais ne taire aucune
démarche, à moins que je n'en reçusse
l'ordre positif.
Je n'en trouve point dans la dépêche de
V. E. Je suis donc décidé à ne parler de
rien, à moins que l'on ne me provoque.
Il est facile de se convaincre qu'on ne
fera pas la moindre démarche vis-à-vis
de moi, et que je ne serai, par
conséquent, pas à même d'en parler et
d'appuyer sur tout ce que V. E. a
exposé dans sa lettre.
Comme les jugemens et les opinions du
public sont très-précipités dans ce
pays-ci, il est naturel que beaucoup de
personnes viennent me questionner pour
rectifier des faits qu'impunément
chacun avance selon qu'il est animé par
des sentimens souvent très-opposés.
Les feuilles publiques s'efforcent de
faire croire que l'arrestation, telle
qu'elle s'est faite, s'est exécutée du
consentement de l'électeur; je me borne,
à cet égard, à dire tout simplement que
j'étais autorisé à le contredire, et
qu'en effet S. A. S. E. n'en avait été
instruite officiellement que trente-six
heures après l'enlèvement.
Agréez, etc.