DALBERG.

§ X.

Lettre du même au même.

Paris, le 21 mars 1804.

On assure que le duc d'Enghien est Cette assertion est pitoyable de

arrivé hier à cinq heures, escorté de la part d'un homme qui, dès le 19

cinquante gendarmes; tout le monde se (comme il le dit dans sa lettre du

demande: Qu'en veut-on faire? 20), savait les arrestations

d'Ettenheim.

Le gouvernement a cru un moment que le Comment! le duc d'Enghien avait

duc de Berri et M. de Montpensier été fusillé le matin à six heures

étaient ici; aussi depuis quinze jours devant dix-huit cents hommes de

tout Paris est emprisonné. Une personne troupes qui passèrent sous vos

près du premier consul m'a dit qu'on fenêtres pour rentrer à leurs

avait assez de documens pour prouver quartiers; votre portière savait

aux personnes arrêtées le projet sans doute l'événement; et ce

d'assassinat; que le premier consul jour-là, à quatre heures du soir

ferait grâce aux uns, et exécuter les (heure du départ de la poste à

autres; que quant aux princes, on les cette époque), vous marquez à

tiendrait en prison, et qu'on votre cour que l'on se demande ce

déclarerait aux puissances qu'ils que l'on veut faire du duc

répondraient d'un nouvel attentat. d'Enghien!

Depuis la découverte de cette C'est ce langage-là qui vous a été

conjuration, le premier consul n'écoute insinué, qui a endormi votre

plus une parole de paix ou de vigilance, et donné aux meneurs le

composition avec l'Angleterre. Il est temps de couronner leurs crimes.

décidé à faire une guerre à mort à

cette puissance. Je suis persuadé qu'un Vous étiez le seul qui étiez

changement de ministère à Londres, dont fondé à faire éclater de justes

on parle, ne changera rien au système plaintes, et par conséquence aussi

politique anglais. celui qu'il importait le plus

d'abuser.

DALBERG.

§ XI.

Lettre du même au même.

Paris, le 22 mars 1804.

Le _Moniteur_ ci-joint, dont j'ai Comment! c'est le _Moniteur_ qui

l'honneur de vous faire passer un vous l'a appris? Quoi! ces sources

exemplaire, annonce aujourd'hui la où vous puisiez des informations

sentence de mort par commission contre l'ambition et les violences

spéciale contre le malheureux duc du premier consul ne vous avaient

d'Enghien, emmené mardi passé à Paris. rien appris avant le _Moniteur_ du

22 mars?

La sentence a été, _à ce que l'on a su Somme tout, dans cette affaire sur

hier matin_, exécutée au château de laquelle vous paraissez

de Vincennes, la nuit du mardi au aujourd'hui vous élever avec

mercredi, à deux heures du matin. autant de force, vous avez écrit

deux lettres.

L'exécution atroce du malheureux duc

d'Enghien a produit une sensation La première, le 20, quand tout

difficile à rendre. Tout Paris est était fini à Ettenheim, et la

consterné, la France le sera, l'Europe seconde, le 21, quand tout l'était

entière doit frémir. Nous approchons de à Paris.

la crise la plus terrible; Bonaparte ne

connaît plus de frein à son ambition; Et d'ailleurs cet _hier matin_

rien ne lui est sacré, il sacrifiera était le 21 mars, jour où vous

tout à ses passions. écriviez, à quatre heures du soir,

à votre cour qu'on se demandait ce

La noble réputation de S. A. S. E. que l'on voulait faire du duc

exige que les cours connaissent qu'il d'Enghien. L'heure du départ du

n'a point partagé l'enlèvement du courrier est ordinairement de

malheureux prince, et je crois qu'il ne quatre à six heures du soir, vous

peut se refuser d'instruire l'empereur avouez donc que vous saviez tout

de Russie des circonstances de cet dès le matin.

événement. La voie qui compromettrait

le moins serait celle de madame la Qu'y avait-il à compromettre,

margrave. puisque l'électeur était étranger

à l'événement? Pourquoi employer

La mort du duc d'Enghien a été

déterminée par trois raisons: 1° le des voies indirectes, et ne pas au

danger de le garder en France; 2° le contraire s'élever de toutes ses

besoin d'imprimer la terreur dans tous forces et par tous ses moyens

les esprits; 3° la crainte d'une contre cette violation de son

intervention des cours. Démarche sur territoire?

laquelle MM. de Lucchesini, de

Cobentzel et Oubrill se concertaient, Il fallait donc faire agir le

voulant faire sentir l'offense qu'on corps diplomatique avant la

ferait de nouveau à tous les catastrophe, lorsque le 19 vous

souverains. Je ne puis vous rendre avez connu l'enlèvement. Comment

combien je suis navré de douleur, et ne l'avez-vous pas fait avec les

combien mon esprit est alarmé de opinions que vous émettez sur le

l'avenir. Je regrette de me voir dans caractère personnel du premier

ce moment à Paris. consul?

Il y en a bien peu parmi nous qui ne

partagent ce sentiment.

On parle d'une nouvelle conscription

militaire, ce qui prouverait la

crainte ou la volonté de la guerre

continentale, que j'ai toujours crue

immanquable.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 43 / 47 题