P. HULLIN.

P. DAUTANCOURT, capitaine-rapporteur.

MOLIN, capitaine-greffier.

§ VIII.

Lettre de M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures, à M. le

baron d'Edelsheim, ministre d'État, à Carlsruhe.

Paris, le 20 ventôse an XII (11 mars 1804).

Monsieur le baron, je vous avais envoyé une note[65] dont le contenu

tendait à requérir l'arrestation du comité d'émigrés français siégeant à

Offembourg, lorsque le premier consul, par l'arrestation successive des

brigands envoyés en France par le gouvernement anglais, comme par la

marche et le résultat des procès qui sont instruits ici, reçut

connaissance de toute la part que les agens anglais à Offembourg avaient

aux terribles complots tramés contre sa personne et contre la sûreté de

la France. Il a appris de même que le duc d'Enghien et le général

Dumouriez se trouvaient à Ettenheim, et, comme il est impossible qu'ils

se trouvent en cette ville sans la permission de Son Altesse Électorale,

le premier consul n'a pu voir, sans la plus profonde douleur, qu'un

prince auquel il lui avait plu de faire éprouver les effets les plus

signalés de son amitié avec la France, pût donner un asile à ses ennemis

les plus cruels, et laissât ourdir tranquillement des conspirations

aussi évidentes.

En cette occasion si extraordinaire, le premier consul a cru devoir

donner à deux petits détachemens l'ordre de se rendre à Offembourg et à

Ettenheim, pour y saisir les instigateurs d'un crime qui, par sa nature,

met hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part.

C'est le général Caulaincourt qui, à cet égard, est chargé des ordres du

premier consul. Vous ne pouvez pas douter qu'en les exécutant, il

n'observe tous les égards que Son Altesse peut désirer. Il aura

l'honneur de remettre à Votre Excellence la lettre que je suis chargé de

lui écrire.

Recevez, monsieur le baron, l'assurance de ma haute estime.

_Signé_, CH.-M. TALLEYRAND.

Le lendemain 12 mars (correspondant au 21 ventôse), le général

Caulaincourt reçut la lettre du ministre de la guerre rapportée plus

haut.

Le duc d'Enghien fut enlevé dans la nuit du 14 au 15 mars (du 23 au 24

ventôse).

L'électeur fit publier le décret suivant, daté de Carlsruhe, le 16 mars

1804[66]:

«Immédiatement après le rétablissement de l'état de paix entre l'empire

d'Allemagne et la république française, S. A. S. et Électorale a donné

le 14 mai 1798, dans ses anciens États, l'ordre précis et sévère de ne

plus permettre aux émigrés déportés français la continuation de leur

séjour sur son territoire.

«La guerre, qui s'est dans la suite rallumée, ayant donné à ces

personnes différens motifs de rentrer dans ses États, S. A. S. et

Électorale a saisi le premier moment favorable, le 20 juin 1799, pour

ordonner leur renvoi.

«La paix ayant eu de nouveau lieu, et plusieurs individus attachés à

l'armée de Condé s'avisant de se rendre dans ces environs, S. A. S. et

Électorale a cru devoir donner les ordres suivans, qui sont les

derniers, les plus nouveaux, et ceux qui sont suivis encore aujourd'hui.

«Il ne sera accordé à aucun individu revenant de l'armée de Condé, ainsi

qu'en général à aucun émigré français, à moins qu'il n'en ait obtenu la

permission avant la paix, d'autre séjour que celui qu'on permet aux

voyageurs. S. A. S. et Électorale, par sa résolution expresse, n'a

excepté de cette ordonnance qu'individuellement les personnes qui

pourraient faire preuve d'avoir obtenu ou d'avoir à espérer sous peu

leur radiation de la liste des émigrés, et qui auraient par là une

raison suffisante de préférer le séjour dans le voisinage de la France à

tout autre, et de ne pas être regardées comme suspectes au gouvernement

français. Le séjour de ces personnes n'ayant eu jusqu'aujourd'hui aucune

suite fâcheuse ou désavantageuse pour le gouvernement français, et le

chargé d'affaires de la France résidant ici n'ayant jamais demandé plus

de rigueur, S. A. S. et Électorale a jugé à propos, au mois de décembre

1802, à l'époque de son entrée en possession de ses nouveaux États,

d'accorder aux émigrés français, ainsi qu'à tous les autres étrangers

qui s'y trouvaient, à l'égard de leur séjour, la même indulgence dont

ils jouissaient en quelques endroits sous le gouvernement précédent,

sans cependant les assurer d'une nouvelle protection, mais toujours dans

la ferme résolution de leur retirer cette indulgence dès que S. A. S. et

Électorale aurait la connaissance certaine, et qu'on lui exposerait que

le séjour sur les frontières du Rhin de tel ou tel individu, étant

devenu suspect au gouvernement français, menaçait de troubler le repos

de l'empire.

«Ce gouvernement venant de requérir l'arrestation de certains émigrés

dénommés, impliqués dans le complot tramé contre la constitution, et une

patrouille militaire venant de faire l'arrestation des personnes

comprises dans cette classe, le moment est venu où S. A. S. et

Électorale est obligée de voir que le séjour des émigrés dans ses États

est préjudiciable au repos de l'empire et suspect au gouvernement

français. Par conséquent, elle juge indispensable de renouveler en toute

rigueur la défense faite aux émigrés français de séjourner dans ses

États, tant anciens que nouveaux, et en révoquant toutes les permissions

limitées ou illimitées données par le gouvernement précédent ou actuel;

ordonnant en outre que tous ceux qui ne sauraient justifier sur-le-champ

de leur radiation ou de leur soumission au gouvernement français soient

renvoyés, et que, s'ils ne partent pas de gré dans le terme de trois

fois vingt-quatre heures, ils soient conduits au-delà des frontières.

Quant à ceux qui, de cette manière, croiront pouvoir se justifier à

l'effet d'obtenir la permission d'un séjour qui ne porte aucun

préjudice, il est ordonné d'en envoyer la liste, avec copie de leurs

titres, à S. A. S. et Électorale, en attendant la résolution, s'il y a

lieu, de leur permettre ou de leur refuser la continuation du séjour.

«Tous les officiers des grands bailliages, ainsi que les préposés des

communes et les officiers de police, sont personnellement responsables

de l'exacte exécution de cette ordonnance, et déclarés tenus de tout

dommage résultant de quelque délai.»

§ IX.

Lettre de M. de Dalberg, ministre plénipotentiaire de Baden à Paris, à

M. le baron d'Edelsheim, ministre des affaires étrangères.

Paris, le 20 mars 1804.

Monsieur le baron,

Les arrestations qui viennent d'avoir Je prie le lecteur de comparer le

lieu dans le pays de Baden doivent langage du préambule de cette

avoir été une source des plus grands lettre avec la lettre du 11 de

embarras pour la cour. Il n'y pas eu M. de Talleyrand, au premier

moyen de vous prévenir de ce qui se ministre, à Baden. Il y a dans

passait, tout s'étant fait avec trop toutes les deux une coïncidence

de secret et de précipitation. telle, que celle-ci est à peu près

la répétition de l'autre, et

Les dispositions ayant compromis les cependant M. de Dalberg soutient

émigrés à Ettenheim et à Offembourg, qu'à cette époque-là, il se tenait

le premier consul ordonna à M. de fort éloigné du ministère

Caulaincourt de partir sur-le-champ français.

et de porter l'ordre de l'arrestation,

telle qu'elle a été faite. Il n'eut Cette lettre-ci est celle d'un

que le temps de voir sa mère. Il homme qui, n'ayant pas pu se

partit dimanche 11. Lundi au soir 12, dispenser de rendre compte à sa

j'appris qu'il était allé à cour, a pris son temps, pour que

Strasbourg, et on se disait qu'il tout en mettant sa responsabilité

s'agissait de l'arrestation de à couvert, il ne pût pas

Dumouriez; on ne nomma pas encore dans compromettre la sûreté de

le public le duc d'Enghien. Je l'exécution de la mesure.

calculai qu'ayant dû arriver mardi 13,

ma lettre à V. E. serait trop tardive Il a été informé du départ de M.

pour vous prévenir, ne pouvant arriver de Caulaincourt le 12 (quoique

que le 16 ou 17, et je résolus probablement il l'ait su plus tôt,

d'attendre que j'eusse d'autres mais n'importe): il a calculé

informations, un courrier même ne qu'il était trop tard le 12 pour

pouvant plus devancer l'aide-de-camp envoyer un courrier, qui aurait

du premier consul. eu cependant pour lui toutes les

chances de retard de M. de

Jeudi 15 enfin, je sus positivement Caulaincout, et pour réparer cette

l'ordre que portait M. de négligence, il écrit le 20, après

Caulaincourt. La chose avait été dite qu'il a appris que tout était fini.

pour la _première fois_ par madame

Bonaparte, le matin, à une dame de Il ne pouvait y avoir que des

ses amies, avec laquelle je fus lié chances heureuses en écrivant le

et dont je le sus; elle y ajouta 11 et le 12, et en faisant passer

combien cette affaire l'affectait et le courrier directement à

augmenterait les embarras du Ettenheim; la cour de Baden

gouvernement. n'aurait pu y voir que du zèle pour

son service; mais le 11 et le 12

Comme ma lettre n'aurait alors été c'était sans inconvénient, tandis

d'aucun effet, je résolus d'attendre que le 20 cela était inutile.

que nous eussions pu recevoir des

nouvelles positives. Hier au soir Mais il y a plus: après que M. de

seulement on connut les détails de Dalberg s'est vu (du moins)

l'expédition, et comme la violation du mystifié, et qu'il était autorisé à

territoire étranger ne se laissait un éclat dans lequel il aurait été

point cacher, la sensation ici est appuyé par tout le corps

très-grande. diplomatique, on le voit attendre

d'autres informations.

Les ministres de Suède, d'Autriche, M. Qu'attendait-il pour agir? et loin

Oubrill, ont été les seuls qui ont de là, il dit lui-même qu'il a

prononcé leur opinion d'une manière choisi le ministre de Prusse, qui

très-forte. voulait le faire.

Il me semble qu'un ministre qui

n'aurait rien eu à se reprocher

aurait poussé aux informations au

lieu d'en suspendre le cours. Il y

a dans cette conduite quelque chose

d'obscur, surtout quand on remarque

que, si M. de Dalberg avait éclaté

comme il le devait, il aurait mis

la France dans la nécessité, ou de

ne pas donner de suite à

l'enlèvement ou de demander le

rappel de M. de Dalberg pour avoir

osé éclater contre la mesure de

l'enlèvement. Or, qu'a-t-on vu?

rien, si ce n'est que M. de Dalberg

est devenu presque subitement

l'objet des faveurs du gouvernement

impérial de France. Maintenant que

l'on juge.

Réunis dans le cercle diplomatique de Pourquoi (peut-on dire

lundi, on voulait savoir des détails à M. Dalberg) n'avez-vous pas dit à

de moi; j'assurai que je n'en avais ces Messieurs que M. de Talleyrand

aucun. s'était servi de vous pour donner

de la sécurité à votre cour,

Comme le gouvernement, ici, ne pendant qu'il préparait la

parvient point à saisir tous les violation du territoire de votre

prévenus, on parle de visites prince? Alors ce lundi vous deviez

domiciliaires, et si elles ont lieu, être désabusé! Et quelle excuse

on se portera décidément à la visite donnerez-vous pour votre inaction?

des maisons des ministres. C'est à cet

effet qu'on répand depuis cinq à six

jours que la police croyait qu'il y

avait quelqu'un de caché chez M. de

Cobentzel. Les barrières sont toujours

gardées; on ne sort qu'avec des

passe-ports.

M. de Beust vient de me dire qu'ayant

vu hier M. de Talleyrand, ce dernier

lui avait dit qu'on venait de donner à

tous les ministres français en

Allemagne l'ordre d'exiger qu'on

éloignât les émigrés des états des

princes, et qu'il l'invitait à

l'écrire à sa cour. M. de Saint-Genest

n'en sera donc point excepté, si M.

Massias a reçu le même ordre.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 42 / 47 题