L'armée prussienne prend position à Auerstaedt.--Arrivée de Davout et de
Bernadotte.--Rapport d'un déserteur prussien.--Position dangereuse de
Davout.--Bernadotte refuse de l'appuyer.--Bataille
d'Auerstaedt.--Rapport de l'adjudant-général Romeuf.--Paroles de
l'empereur aux Saxons.--Le général Pfuhl.--L'empereur renvoie les
prisonniers saxons.--Il part pour Weimar.--Le roi de Prusse demande un
armistice.--Capitulation d'Erfurth.--Paroles de l'empereur sur
Bernadotte.--Colonne de Rosbach.
La grande armée prussienne, sous les ordres du roi, qui marchait sur
Naumbourg, s'était arrêtée, et avait pris position au village de
Auerstaedt, en avant de Sulz (où était son quartier-général), lorsqu'il
apprit l'arrivée à Naumbourg des maréchaux Davout et Bernadotte avec une
nombreuse cavalerie.
Le même jour (14 octobre) où l'empereur avait attaqué le prince de
Hohenlohe en avant de Iéna, Davout et Bernadotte, suivant leurs
instructions, partaient de Naumbourg par la route de Weimar, sur
laquelle l'armée prussienne était à cheval.
Notre cavalerie, si ardente sur un champ de bataille, était dirigée sans
intelligence, quand il était question d'avoir des nouvelles des ennemis.
Dans cette occasion, entre autres, le maréchal Davout ne put être
informé de la marche de l'armée prussienne que par une découverte hardie
que fit un de ses aides-de-camp, le colonel Burck, aujourd'hui général
et pair de France, et il n'eut d'opinion bien fixe sur les forces qui
venaient à lui que par le rapport que lui fit un déserteur prussien des
gardes du corps, lequel avait servi autrefois en France, dans le
régiment du Roi, où il avait été sergent. Cet homme, fort intelligent,
mit le maréchal Davout au fait des moindres détails concernant l'armée
du roi de Prusse.
Le corps de Davout se trouvait à la tête de la colonne, il avait
communiqué les renseignemens qu'il venait de recevoir, au maréchal
Bernadotte, dont les troupes suivaient immédiatement les siennes.
À peine sa colonne est-elle arrivée au sommet de la montagne qu'il faut
gravir, lorsqu'on a passé le pont en pierre sur la Saale, à une lieue de
Naumbourg, qu'il découvre l'armée prussienne; il en fait prévenir
Bernadotte, et le prie de l'appuyer. Bernadotte demande à passer devant.
Davout lui dit que le hasard l'ayant mis à la tête de la colonne, il ne
serait pas juste qu'il rétrogradât, et que d'ailleurs ce mouvement les
exposerait tous deux à une destruction totale, s'ils étaient attaqués en
l'exécutant, et il lui fait observer qu'il n'y avait pas un instant à
perdre; qu'il l'en prévenait au nom du service de l'empereur; que quant
à lui, il allait déboucher, et attaquer sur le moment même. Bernadotte,
par des motifs qui n'ont jamais été bien connus, lui fit répondre qu'il
allait chercher un passage en remontant la rivière, qu'il pouvait
attaquer en toute sûreté, parce qu'il le seconderait.
Le maréchal Davout attaque avec une infériorité de un contre quatre. À
peine est-il formé, qu'il est assailli par un feu d'artillerie et de
mousqueterie d'autant plus vif, que les ennemis le regardaient comme
perdu, et il est juste de dire que, sans son grand courage et sa
constance au feu, ses troupes eussent été démoralisées; elles avaient
perdu le cinquième de leur monde avant trois heures après midi. Il ne
les retint sur le champ de bataille qu'en se montrant lui-même partout.
Ses aides-de-camp couraient de tous côtés pour prier le maréchal
Bernadotte de déboucher; cela fut inutile: en cherchant un débouché, il
passa toute la journée sur les chemins, ne le trouva nulle part, et
laissa écraser le maréchal Davout. Ce maréchal éprouva les mêmes
obstacles pour avoir de la cavalerie: en vain ses aides-de-camp
portèrent des ordres à plusieurs divisions de cavalerie, pour venir le
joindre de suite, attendu que le péril était imminent; Bernadotte les
retint et les empêcha d'aller prendre part à l'action. Il en fut de
cette cavalerie, à laquelle il n'avait pas droit de donner des ordres,
comme du corps qu'il commandait: elle ne fut utile ni à Koesen, ni à
Iéna, où elle n'arriva pas à temps.
Davout dut à sa grande valeur et à l'estime qu'il avait inspirée à ses
troupes la gloire de cette journée, une des plus honorables qu'un
officier-général puisse compter dans sa carrière. Malgré les pertes
qu'il éprouva, il prit aux ennemis soixante-dix pièces de canon, et les
força à la retraite. S'il avait eu un corps de cavalerie, il aurait fait
un nombre considérable de prisonniers; mais il dut s'estimer heureux de
coucher sur le champ de bataille. Cette journée lui a justement valu
l'admiration de toute l'armée.
L'armée prussienne qui était devant lui éprouva de grandes pertes, parmi
lesquelles il faut compter celle du duc de Brunswick, qui alla mourir de
ses blessures à Altona; elle apprit ce qui était arrivé au prince, et
fit un mouvement par son flanc gauche pour regagner l'Oder et rallier le
corps qui de Iéna se retirait sur Weimar et Erfurth.
Le maréchal Davout ne put suivre la marche de l'armée du roi de Prusse,
faute de cavalerie, de sorte que le mouvement de retraite de ce monarque
ne fut point inquiété.
L'adjudant-général Romeuf, qui vint apporter cette nouvelle à l'empereur
à Iéna, ne lui parlait point de l'inaction de la cavalerie, ni du refus
que Bernadotte avait fait de prendre part à la bataille. L'empereur le
laissa aller jusqu'à la fin de sa narration, et lui demanda alors ce que
ces corps avaient fait pendant l'action; Romeuf fut obligé de dire que
ni l'un ni l'autre ne s'y étaient trouvés, et eut l'air d'en ignorer les
motifs. L'empereur vit qu'on lui cachait quelque chose; il n'insista
pas, mais il se mordit les lèvres, et il n'en fut que plus impatient de
découvrir la vérité.
Toute la nuit, on avait ramené à Iéna des prisonniers, et
particulièrement la presque totalité de l'infanterie saxonne avec
plusieurs généraux de cette nation; l'empereur fit réunir ces généraux,
ainsi que tous les officiers saxons dans une salle du bâtiment de
l'université, et comme aucun d'eux ne parlait le français, il se fit
suivre de M. Demoustier, employé aux relations extérieures, qui lui
servit d'interprète. L'empereur leur parla ainsi:
«Messieurs les Saxons, je ne suis point votre ennemi, ni celui de votre
électeur; je sais qu'il a été obligé de suivre et de servir les projets
de la Prusse; néanmoins vous avez combattu, et la mauvaise fortune vous
a fait perdre votre liberté. Si vous vous êtes mis franchement dans les
intérêts des Prussiens, il faut suivre les mêmes destinées qu'eux; mais
si vous pouvez m'assurer que votre souverain a été contraint à s'armer
contre moi, et qu'il saisira cette occasion de reprendre sa politique
naturelle, je ne ferai aucune attention au passé, je vivrai en loyal ami
avec lui.»
Un officier-général saxon, M. Pfuhl, qui était particulièrement attaché
à l'électeur de Saxe, prit la parole et répondit à l'empereur qu'il se
faisait fort, en deux jours, d'aller à Dresde, porter cette proposition
généreuse à son souverain, et de rapporter sa réponse, parce qu'il était
persuadé que non seulement elle serait conforme à ses propres sentimens,
mais que l'électeur serait pénétré de reconnaissance de la générosité de
l'empereur.
Puis-je vous croire? lui dit l'empereur.--Oui, sire, répondit M.
Pfuhl.--Eh bien! reprit l'empereur, partez, et dites à l'électeur que je
lui renvoie ses troupes, et que je le prie de donner ordre à celles qui
sont encore dans l'armée prussienne de la quitter.
On envoya par Leipzig les prisonniers saxons. Ils se mirent en route
sur-le-champ.
L'empereur partit immédiatement après pour Weimar; il fit ce petit
trajet en calèche ouverte. Arrivé en haut de la montagne appelée
vulgairement le Colimaçon, nous vîmes arriver à nous un officier
prussien, conduit par un officier de notre avant-garde. C'était un
aide-de-camp du roi de Prusse, qui apportait à l'empereur une lettre du
roi, par laquelle il lui proposait un armistice; l'empereur m'ordonna de
dire à cet officier de le suivre à Weimar, que là il lui donnerait sa
réponse.
Il fit accélérer un peu sa marche, et avant de recevoir l'officier, il
prit quelques dispositions, qui me firent penser que, soit par la date
de la lettre du roi, soit par d'autres avis, il avait su où se trouvait
la principale armée prussienne.
Il envoya ordre au maréchal Bernadotte de marcher de suite à Halle par
Mersbourg, et de forcer les deux passages de l'Elster qui étaient
défendus par le corps du prince Frédéric de Wurtemberg.
Le corps du maréchal Lannes avait marché sur Erfurth. Le reste fut
dirigé sur l'Elbe, partie par Mersbourg et partie par Leipzig.
L'empereur resta deux jours à Weimar, pour voir à quoi les ennemis se
décideraient. Pendant ce court intervalle de temps, la ville d'Erfurth,
où commandait le prince d'Orange, capitula. On y fit dix-huit mille
prisonniers; cet événement donna la possibilité de faire passer la ligne
d'opérations de l'armée par cette place, ce qui fut un grand avantage,
en ce que cela diminuait de beaucoup le trajet qu'on avait à faire pour
venir de Mayence à l'armée.
Après avoir renvoyé au roi de Prusse son aide-de-camp, l'empereur reçut
le général prussien Schmettau, ancien aide-de-camp du grand Frédéric, et
célèbre sous d'autres rapports; il avait été blessé à la bataille, et
était resté au château de Weimar, où il mourut peu de temps après.
L'empereur n'accorda point l'armistice demandé par le roi de Prusse,
parce que notre armée n'était encore qu'en mouvement; si on l'eût
arrêtée, nous eussions foulé nos alliés pour la faire vivre, et
d'ailleurs il nous fallait prendre une position militaire.
Le roi de Prusse n'avait évidemment en vue que de préserver ses États du
fléau que nous voulions écarter de ceux de nos alliés: c'est pourquoi
nous marchâmes en avant.
L'empereur partit de Weimar et vint coucher à Naumbourg, où était le
maréchal Davout avec son corps. Il témoigna à ce maréchal toute sa
satisfaction, et il apprit la vérité tout entière, tant sur la conduite
du maréchal Bernadotte que sur celle de la cavalerie à la journée du
14[49]. Il se recueillit un moment, et puis, éclatant en reproches, il
ajouta: «Cela est si odieux, que si je le mets à un conseil de guerre,
c'est comme si je le faisais fusiller; il vaut mieux ne lui en pas
parler. Je lui crois assez d'honneur pour qu'il reconnaisse lui-même
qu'il a fait une action honteuse, sur laquelle je ne lui déguiserai pas
ma façon de penser.»
Nous partîmes de Naumbourg le lendemain pour venir à Mersbourg et Halle;
c'est dans cette marche que nous traversâmes le champ de bataille de
Rosbach. L'empereur avait tellement dans la tête les dispositions de
l'armée de Frédéric, et celles de la nôtre, qu'arrivé dans Rosbach même,
il me dit: «Galoppez dans cette direction (il me l'indiquait); vous
devez trouver à une demi-lieue d'ici la colonne que les Prussiens ont
élevée en mémoire de cet événement.»
Si la moisson n'eût pas été faite, je ne l'aurais pas trouvée, car cette
colonne, placée au milieu d'une plaine immense, n'était pas beaucoup
plus haute qu'une double borne semblable à celles qu'on met le long des
quais et des ports pour fixer les bateaux.
Lorsque je l'eus trouvée, je mis mon mouchoir en l'air pour servir de
direction à l'empereur, qui s'était écarté de son chemin pour parcourir
le champ de bataille, et il vint effectivement la voir. Toutes les
inscriptions étaient en partie effacées; on avait de la peine à les
lire.
L'empereur, voyant dans le lointain passer la division du général
Suchet, lui envoya dire de faire enlever cette colonne, parce qu'il
voulait la faire transporter à Paris. Le général Suchet y employa sa
compagnie de sapeurs, qui, en un instant, mit la colonne sur trois ou
quatre voitures.
Toute l'armée s'approchait de l'Elbe. L'empereur venait de recevoir
l'avis que le pont de Dessau avait été brûlé par le prince de Wurtemberg
que le maréchal Bernadotte chassait devant lui, mais que celui de
Wittemberg avait été sauvé.
Le mouvement était commencé sur Dessau; on n'eût rien gagné à le
contremander pour le diriger sur Wittemberg. D'ailleurs on espérait, par
le moyen de nos sapeurs, raccommoder le pont de Dessau, de sorte que
l'on continua à suivre cette direction. Si le prince de Wurtemberg ne
l'eût pas brûlé, on ne peut pas dire ce que serait devenue l'armée
prussienne, qui, après avoir combattu à Iéna et à Auerstaedt, n'eut de
passage sur l'Elbe qu'à Magdebourg. Nous avions une énorme avance sur
elle; elle n'aurait pas pu éviter un deuxième engagement pour déboucher
de cette place, et l'issue n'en pouvait être que funeste pour elle, à
moins que le roi de Prusse n'eût suivi d'autres plans.
Arrivé à Dessau, chez le prince d'Anhalt, ancien aide-de-camp de
Frédéric, l'empereur alla lui-même reconnaître le pont qui était aux
deux tiers brûlé. On travaillait bien à le rétablir; mais voyant que
cette besogne serait fort longue, il préféra aller passer à Wittemberg.
Le lendemain, toutes les troupes prirent cette route et y arrivèrent le
même soir. Ce détour lui fit perdre à peu près un jour.