Situation de l'armée prussienne.--Dispositions de l'empereur.--Embarras
de l'artillerie.--Conduite de l'empereur dans cette
circonstance.--Bataille d'Iéna.--Napoléon visite le champ de
bataille.--Sa sollicitude pour les blessés.--Il revient à
Iéna.--Nouvelles du maréchal Davout.
L'empereur m'avait détaché de Géra, avec le 1er régiment de hussards,
pour aller aux nouvelles vers Iéna. Il m'avait recommandé de prendre
avec moi M. Eugène Montesquiou, un de ses officiers d'ordonnance, qu'il
rendit porteur d'une lettre pour le roi de Prusse, et de l'accompagner
jusqu'à ce que je rencontrasse les Prussiens, ce qui eut lieu dans la
vallée de la Saale à une lieue au-dessus d'Iéna[48].
En entrant à Iéna, nous eûmes des nouvelles positives de l'armée
prussienne: elle avait quitté Weimar en deux grands corps d'armée; l'un,
le plus considérable, sous les ordres immédiats du roi de Prusse et du
duc de Brunswick, avait pris la route de Weimar à Naumbourg; l'autre,
sous les ordres du prince de Hohenlohe, s'était dirigé sur Iéna.
Effectivement, les premières compagnies de chasseurs qui débouchèrent en
haut de la montagne qui domine Iéna, découvrirent la ligne ennemie, dont
la gauche venait s'appuyer en face du point par lequel nous débouchions.
L'empereur alla la reconnaître lui-même, seul et à portée de fusil. Le
soleil n'était pas couché; il mit pied à terre et s'approcha jusqu'à ce
qu'on lui eût tiré quelques coups de fusil. Il revint presser la marche
de ses colonnes, mena lui-même les généraux à la position qu'il voulait
qu'ils occupassent pendant la nuit, et leur recommanda de ne la prendre
que lorsqu'ils ne pourraient plus être aperçus de la ligne ennemie.
Il coucha au bivouac au milieu de ses troupes, et il fit souper avec lui
tous les généraux qui étaient là. Avant de se coucher, il descendit à
pied la montagne d'Iéna, pour s'assurer qu'aucune voiture de munitions
n'était restée en bas; c'est là qu'il trouva toute l'artillerie du
maréchal Lannes engagée dans une ravine que l'obscurité lui avait fait
prendre pour un chemin, et qui était tellement resserrée, que les fusées
des essieux portaient des deux côtés sur le rocher. Dans cette position,
elle ne pouvait ni avancer ni reculer, parce qu'il y avait deux cents
voitures à la suite l'une de l'autre dans ce défilé. Cette artillerie
était celle qui devait servir la première; celle des autres corps était
derrière elle.
L'empereur entra dans une colère qui se fit remarquer par un silence
froid. Il demanda beaucoup le général commandant l'artillerie de
l'armée, qu'il fut fort étonné de ne pas trouver là; et, sans se
répandre en reproches, il fit lui-même l'officier d'artillerie, réunit
les canonniers, et après leur avoir fait prendre les outils du parc et
allumer des falots, il en tint un lui-même à la main, dont il éclaira
les canonniers qui travaillaient sous sa direction à élargir la ravine
jusqu'à ce que les fusées des essieux ne portassent plus sur le roc.
J'ai toujours présent devant les yeux ce qui se passait sur la figure de
ces canonniers en voyant l'empereur éclairer lui-même, un falot à la
main, les coups redoublés dont ils frappaient le rocher. Tous étaient
épuisés de fatigue, et pas un ne proféra une plainte, sentant bien
l'importance du service qu'ils rendaient, et ne se gênant pas pour
témoigner leur surprise de ce qu'il fallait que ce fût l'empereur
lui-même qui donnât cet exemple à ses officiers. L'empereur ne se retira
que lorsque la première voiture fut passée, ce qui n'eut lieu que fort
avant dans la nuit. Il revint ensuite à son bivouac, d'où il envoya
encore quelques ordres avant de prendre du repos.
C'était la nuit du 13 au 14 octobre; nous eûmes une gelée blanche,
accompagnée d'un brouillard semblable à celui que nous avions eu à
Austerlitz; mais il nous fut plus favorable, en ce que toute notre armée
était sur un petit plateau extrêmement resserré, ce qui avait obligé de
former les troupes en grosses masses qui se touchaient presque, afin
d'être plus facilement déployées le lendemain matin; ce petit plateau
n'était pas à plus de deux cent cinquante toises de la position
qu'occupait la gauche des Prussiens. Sans ce brouillard, nos feux leur
auraient servi de direction, et leur artillerie n'eût pas manqué de nous
faire beaucoup de mal, en ce que tous les coups auraient porté. La
fortune nous servit à merveille, car le brouillard dura jusqu'au
lendemain à huit heures du matin.
Nous prîmes les armes à la pointe du jour; la brume était si épaisse,
que nous ne pûmes pas nous diriger sur la ligne ennemie. Il y avait, à
côté du bois où était appuyée sa gauche, un large terrain par lequel
nous pouvions passer (on l'avait reconnu la veille), et en le cherchant
dans le brouillard, nous donnâmes sur le bois qui était occupé par les
ennemis. Le combat s'y engagea, et fournit aux Prussiens un point de
direction. On reconnut alors son chemin en obliquant un peu à gauche, et
on y conduisit l'infanterie serrée en colonnes. La ligne prussienne, se
voyant attaquée et entendant un grand mouvement en avant d'elle,
commença à manoeuvrer pour prendre une position plus rapprochée de la
masse de ses troupes. Il était neuf heures du matin; à peine avions-nous
tiré quelques coups de canon, et hormis le 17e régiment d'infanterie
légère, qui avait attaqué le bois, aucun n'avait encore été engagé. Le
soleil avait tout-à-fait éclairci l'atmosphère; nous étions en présence
des Prussiens; la canonnade commença au centre: elle était plus vive de
la part des ennemis que de la nôtre.
Le maréchal Ney, qui était placé à la droite du maréchal Lannes, attaqua
l'extrême gauche des Prussiens. Il enleva un village auquel elle était
appuyée, en fut repoussé, le reprit de nouveau et en fut encore chassé.
Vraisemblablement il y aurait perdu beaucoup de monde sans une des
divisions du maréchal Soult, qui arriva par notre extrême droite, et
qu'on fit marcher, malgré son extrême lassitude, de manière à déborder
entièrement le point que le maréchal Ney s'entêtait à garder, quoiqu'il
fût hors de notre position naturelle.
Le mouvement de la division du maréchal Soult fit évacuer le village, et
si on avait eu une demi-heure de patience avant d'attaquer, on aurait
épargné la vie à bien de braves gens.
L'empereur fut très mécontent de cette opiniâtreté du maréchal Ney; il
lui en dit quelques mots, mais avec ménagement. Ce mouvement
d'occupation du point où était appuyée l'extrême gauche des Prussiens
fut secondé d'une attaque vigoureuse, exécutée sur leur centre par le
maréchal Lannes, qui cherchait à les joindre à la mousqueterie. La
hardiesse de sa marche fit faire à l'armée prussienne un changement de
front sur son aile droite, l'aile gauche en arrière; cela nous obligea à
faire le mouvement opposé, c'est-à-dire à changer de front sur notre
aile gauche, l'aile droite en avant. Le combat s'engagea de nouveau sur
tout le front, lorsqu'un heureux incident vint décider de la victoire.
L'empereur avait laissé à Mayence le maréchal Augereau pour qu'il se
formât un corps avec les régimens qui, après la paix d'Austerlitz,
avaient été renvoyés en France, et qui avaient reçu ordre de se rendre
en poste à Mayence. Ce maréchal avait mis tant de diligence dans sa
marche, qu'il arriva à Iéna même comme nous engagions le combat. Il ne
s'y arrêta pas, et il arriva sur le champ de bataille au moment où l'on
attaquait la ligne prussienne dans la position dont je viens de parler.
On dirigea la colonne du maréchal Augereau à travers un jeune bois de
sapins, de manière qu'il déboucha derrière la droite de l'armée
prussienne. Le 14e régiment de ligne avait la tête de la colonne; il
attaqua de suite à la mousqueterie, sans donner le temps aux Prussiens
de venir le reconnaître. Il fut vivement soutenu, et détermina un
mouvement rétrograde à la droite des Prussiens, qui donna du flottement
à toute leur ligne.
L'empereur avait avec lui très-peu de cavalerie. Celle qu'il avait
envoyé chercher vers Naumbourg n'était pas arrivée, de sorte que sur le
champ de bataille nous n'avions qu'une brigade de cavalerie légère,
commandée par le général Durosnel, une autre, commandée par le général
Auguste de Colbert, plus le 1er, le 9e et le 11e régiment de hussards.
On les réunit tous au centre, et au moment où on remarqua le mouvement
d'oscillation dans la ligne prussienne, on les fit charger à outrance.
La charge réussit, le désordre et la déroute commencèrent chez les
Prussiens. Ils essayèrent de nous opposer leur cavalerie; elle contint
bien un instant la nôtre, qui était plus faible, mais cela ne rallia pas
leur armée, qui était à la débandade. La tête de la cavalerie du
grand-duc de Berg arriva sur le terrain en ce moment, et, réunie avec
celle dont je viens de parler, elle prit la route de Weimar, par
laquelle se retiraient les fuyards.
L'empereur voyait, du point où il était, l'armée prussienne en fuite, et
notre cavalerie la prenant par milliers. La nuit commençait à
s'approcher; il fit, comme à Austerlitz, le tour de son champ de
bataille. Il descendit plusieurs fois de cheval pour faire boire de
l'eau-de-vie à des blessés, et je l'ai vu plusieurs fois mettre lui-même
sa main dans la poitrine d'un soldat renversé, pour s'assurer si son
coeur palpitait encore, lorsqu'il croyait avoir reconnu à un reste de
coloris sur son visage qu'il n'était pas mort. S'il trouvait un peu plus
de morts sur un terrain que sur un autre, il mettait encore pied à
terre, regardait au numéro des boutons quel était le régiment auquel ils
appartenaient, et il était rare qu'à la première revue où il apercevait
ce régiment, il ne fît pas quelques questions sur l'ordre dans lequel il
avait attaqué, ou bien l'avait été lui-même, afin de se rendre raison
des pertes qu'il avait remarquées.
Je l'ai vu deux ou trois fois, en cherchant ainsi sur le champ de
bataille, retrouver des hommes qui vivaient encore; il en était d'une
joie qu'on ne pourrait rendre, mais la tristesse venait aussitôt
s'emparer de son esprit, par la pensée qu'il devait s'en trouver ainsi
beaucoup qui n'avaient pas le bonheur d'être rencontrés.
Ce soir-là, il fut assez content: l'administration avait fait son
devoir; les blessés avaient été exactement relevés et soignés partout.
Il revint coucher à Iéna, où il reçut les docteurs de l'université. Il
fit un cadeau de bienveillance au curé de cette ville, qui se donnait
beaucoup de peine pour le soulagement des blessés et des prisonniers.
Il prit du repos à Iéna, et reçut, pendant la nuit, des nouvelles bien
satisfaisantes du corps du maréchal Davout.