Mission secrète de Duroc près du roi de Prusse.--L'empereur arrive à
Wittemberg.--Rencontre singulière de l'empereur dans une
forêt.--Reddition de Spandau.--L'empereur à Potsdam.--Il visite
Sans-Souci et l'appartement du grand Frédéric.--Découverte d'un mémoire
de Dumouriez.--L'empereur fait son entrée à Berlin.--Un parlementaire du
prince de Hohenlohe.--Capitulation de Prentzlau.
Nous ne rencontrâmes entre Dessau et Wittemberg que le maréchal Duroc,
qui revenait en calèche rendre compte d'une mission dont il avait été
chargé; l'empereur le fit monter à cheval, et ayant fait marcher tout le
monde en avant, pour ne pas être entendu, il chemina seul avec lui.
Nous ne sûmes que long-temps après que Duroc avait été envoyé de Weimar
chez le roi de Prusse; il était si discret, que nous ne nous aperçûmes
qu'à son absence qu'il était parti. Il ne nous dit jamais où il avait
été; mais comme des bruits de paix circulèrent dès notre arrivée à
Berlin, nous jugeâmes qu'il avait été chargé de la négocier, comme on le
verra par la suite.
À peine arrivé à Wittemberg, l'empereur fit le tour de la place, et fit
ajouter quelques ouvrages à ceux qu'il y avait déjà; il y resta deux
jours, pour donner le temps à toute l'armée de passer l'Elbe. Elle
effectua cette opération avant l'armée prussienne, et se trouva ainsi
avoir encore sur elle l'initiative des mouvemens ultérieurs. Il chargea
le maréchal Ney du blocus de Magdebourg; ce maréchal entoura la place du
mieux qu'il put, bien entendu après que les Prussiens eurent repassé
l'Elbe.
L'empereur, avec le reste de l'armée, s'approcha de Berlin par la route
de Potsdam, afin de disputer encore à l'ennemi le passage de la Sprée.
Toute l'armée était en avant, à une ou deux marches, lorsqu'il partit de
Wittemberg. Il était environ une heure après midi, le temps était à
l'orage et le soleil obscurci; nous traversions le faubourg de
Wittemberg, lorsque la grêle commença à tomber.
L'empereur mit pied à terre pour laisser passer l'orage, pendant lequel
il entra dans la maison du capitaine ou surveillant des forêts de
l'électeur dans cet arrondissement. Il s'imaginait que personne ne
l'avait reconnu, et n'attribua qu'aux usages reçus l'empressement et
l'étonnement dont furent saisies deux jeunes femmes qu'il trouva dans
l'appartement. Elles se levèrent et restèrent debout, ainsi que les
enfans qui étaient avec elles; le rouge couvrit leur visage, lorsque la
plus jolie des deux s'écria à demi-voix: «Ah! mon Dieu! c'est
l'empereur.»
L'empereur ne l'entendit pas, mais je comprenais un peu l'allemand. Il
demanda à cette dame: «Êtes-vous mariée, Madame? Elle répondit: «Non,
sire, je suis veuve.» L'empereur parut surpris, et lui demanda: «De quoi
est mort votre mari?» La dame répondit: «À la guerre, au service de
Votre Majesté.--Mais vous me connaissez donc?--Oui, sire, vous n'êtes
pas changé; je vous ai bien reconnu, ainsi que le général Bertrand et le
général Savary.--Mais où m'avez-vous connu?--Sire, en Égypte.»
L'empereur, plus surpris encore: «Comment, vous étiez en Égypte?
contez-moi donc cela.»
«--Sire, je suis Suisse. J'avais épousé M. de ..., médecin de l'armée;
il est mort à Alexandrie de la peste. Me trouvant sans enfans, j'ai
épousé en secondes noces un chef de bataillon du 2e régiment
d'infanterie légère qui a été tué à la bataille d'Aboukir; il m'a laissé
un fils que j'élève. Revenue en France avec l'armée, je n'ai pu obtenir
aucune pension; fatiguée d'être repoussée, je suis retournée en Suisse,
d'où j'ai été appelée par madame que vous voyez, pour élever ses
enfans.»
L'empereur. «Étiez-vous bien mariée avec le chef de bataillon, ou bien
n'était-ce qu'un arrangement que votre position vous avait forcée
d'accepter?
«--Sire, mon contrat de mariage est là-haut dans ma chambre (elle court
le chercher). Vous voyez que mon fils est né d'un mariage légitime.»
L'empereur, avec joie: «Par Dieu! je ne me serais pas attendu à cette
rencontre.» Il ordonna à Bertrand de prendre note des noms de la mère et
de l'enfant.
L'orage était déjà passé depuis une demi-heure, lorsqu'il dit: «Eh bien!
Madame, pour que vous conserviez souvenir de ce jour, je vous donne une
pension annuelle de 1,200 fr., réversible sur votre fils.»
Il remonta à cheval pour continuer sa marche, et il signa le même soir,
avant de se coucher, le décret de cette donation.
Il passa cette nuit à une petite marche de Potsdam; le lendemain matin,
nous rencontrâmes de la cavalerie saxonne qui quittait l'armée
prussienne pour retourner en Saxe. Elle nous apprit que l'armée
prussienne avait repassé l'Elbe et faisait le plus de diligence possible
pour gagner l'Oder vers Stettin.
L'empereur envoya ordre au maréchal Soult, ainsi qu'au maréchal
Bernadotte, qui étaient sur la rive droite de l'Elbe, de serrer le plus
près possible les ennemis, qui étaient harassés de fatigue, et
éprouvaient de grandes privations.
Le maréchal Ney resta sur la rive gauche de l'Elbe, dans le double but
d'observer Magdebourg et de s'opposer à un passage de ce fleuve par
l'armée prussienne, si, se trouvant trop pressée par les deux corps des
maréchaux Soult et Bernadotte, elle tentait de repasser sur la rive
gauche pour se jeter en Allemagne et entraîner l'armée française loin de
la Prusse.
Le corps du maréchal Lannes fut dirigé sur Spandau, qui se rendit à la
première sommation, de sorte que ce même corps d'armée se trouva
disponible de suite, et fut porté derrière le Havel, au-delà de la
Sprée.
L'empereur arriva à Potsdam et fut loger au château; il était grand jour
lorsqu'il y arriva. Il alla aussitôt visiter les châteaux du grand et
petit Sans-Souci; il remarqua la beauté du premier, et ne fit des
réflexions que sur la nature du terrain sur lequel cette belle
habitation est construite, et qui est si peu propre à la végétation, que
les arbres n'y peuvent parvenir à une grande hauteur.
Le petit Sans-Souci l'intéressa beaucoup; il examina l'appartement du
grand Frédéric, qui est religieusement respecté; aucun de ses meubles
n'a été déplacé, et certes ce n'est pas à leur magnificence qu'ils
doivent leur prix, car il n'y a guère de magasin de friperie à Paris où
l'on puisse trouver un meuble plus simple et plus commun.
Sa table à écrire me parut être de la même espèce que celles que l'on
voit encore chez nos vieux notaires en France. Son encrier avec ses
plumes étaient toujours là.
L'empereur ouvrit plusieurs des ouvrages qu'il savait que ce grand roi
lisait de préférence, et il remarquait les notes qu'il avait mises de sa
propre main à la marge, lorsqu'il avait fait quelques réflexions. Il y
en avait qui respiraient la mauvaise humeur. L'empereur se fit ouvrir la
porte par laquelle Frédéric descendait sur la terrasse du côté du
jardin, ainsi que celle par laquelle il sortait lorsqu'il allait passer
des revues sur cette grande plaine de sable, qui est voisine du château
du côté opposé au jardin.
L'empereur revint à Potsdam et y passa la nuit. Il fut fort content de
la beauté des appartemens du roi de Prusse; il défendit que les
appartemens particuliers de la reine fussent occupés par qui que ce fût.
Il donna le même ordre à Berlin, au sujet d'un petit hôtel où cette
princesse avait fait soigner des appartemens qu'elle aimait à habiter.
Le 20 octobre, son quartier-général était à Charlottembourg. Des
curieux, en visitant l'appartement de la reine, trouvèrent, dans le
tiroir d'un des meubles, un mémoire de Dumouriez, sur les moyens de
détruire la puissance de la France. On l'apporta à l'empereur, qui ne
put contenir un mouvement d'indignation.
Le lendemain 21 octobre, un mois après son départ de Paris, et n'ayant
pas pris le plus court chemin, il fit son entrée dans Berlin. Il était à
cheval, accompagné de la garde, de deux divisions de cuirassiers, de la
garde à pied, et de tout le corps du maréchal Davout, auquel il avait
réservé l'honneur d'entrer le premier dans la capitale de la Prusse. Il
faisait un temps magnifique. Toute la population de la ville était
dehors, et toutes les femmes aux fenêtres.
Il faut dire ici, à la louange de ces dames, qu'il y avait beaucoup de
curiosité dans leur fait, mais aussi une profonde tristesse sur leur
visage. La plupart même l'avaient mouillé de larmes; elles étaient en
général fort belles. Cette sensibilité patriotique, en excitant notre
intérêt, les rendit l'objet de nos respects, et inspira à chacun de nous
un vif désir de les consoler.
L'empereur descendit au palais du roi et s'y établit. Les troupes furent
placées sur les routes de Custrin et de Stettin. La garde fut logée dans
Berlin.
L'empereur m'envoya cette nuit avec un détachement de cent dragons à la
découverte[50]. Il n'avait pas autant de nouvelles des ennemis qu'il en
désirait, et il avait un tact incroyable pour sentir quand un événement
approchait.
Je pris ma direction sur Nauen, et fis, tout en partant, une très-grande
diligence, de manière qu'avant le jour, j'étais établi en embuscade à la
poste, entre Nauen et Spandau, où je me doutais que quelque détachement
prussien égaré chercherait à se réfugier, parce que la reddition de
cette place n'était pas encore connue. Effectivement, à la pointe du
jour, je vis arriver des bagages et quantité de chevaux de main. Des
fuyards de tous les régimens prussiens les accompagnaient. Je les
laissai bien s'engager dans le défilé où je m'étais placé, et lorsqu'ils
le furent autant que je le voulais, je les fis aborder en leur parlant;
aucun ne pensa à fuir, hormis ceux de la queue, qui m'échappèrent; je
fis courir après vainement.
Ma prise était bonne, mes hommes y butinèrent passablement; mais je
n'eus pas de bien grandes nouvelles, parce que dans tout ce monde, qui
avait quitté l'armée depuis long-temps, il n'y avait pas un homme qui
eût assez d'intelligence pour me satisfaire. J'envoyai la colonne à
Spandau; je ne m'étais pas trompé, ils ignoraient que cette place était
prise. Environ deux heures après, un homme à cheval, marchant devant les
équipages du prince d'Orange, arriva: celui-là valait mieux que les
premiers. Il venait de Rattenaw, où il avait laissé le prince de
Hohenlohe; toutes les troupes prussiennes étaient dans les environs, et
allaient partir pour marcher par Alt-Rupin sur Prentzlau. J'envoyai de
suite ce renseignement à l'empereur.
Un instant après arrivèrent les équipages du prince. Son intendant était
intelligent; il me donna des détails qui me satisfirent: aussi je
respectai les équipages, sauf une caisse de vin de Bordeaux, qui était
une chose précieuse en Prusse.
Je marchais de Nauen sur Fehrbellin, lorsque je rencontrai un
parlementaire prussien; il était envoyé par le prince de Hohenlohe, et
n'avait ordre que de remettre sa dépêche et de s'en retourner. Je ne fus
pas sa dupe; le prince de Hohenlohe voulait, pour hâter ou retarder sa
marche, savoir au juste où nous étions. Je fis bander les yeux à ce
parlementaire, et l'envoyai lui-même en poste à l'empereur à Berlin.
Je fis bien, car il nous déclara qu'il avait laissé le prince de
Hohenlohe à Neu-Rupin, partant pour Prentzlau, et, sur ce rapport,
l'empereur fit marcher à grandes journées les dragons et le corps du
maréchal Lannes sur Prentzlau, en remontant le Havel. Ils arrivèrent au
pont de Prentzlau très-peu d'heures avant la tête de la colonne
prussienne qui se présenta à l'autre bord.
Des deux côtés, on était rendu de fatigue, de sorte que l'on pourparla.
La troupe prussienne qui était en tête était le régiment des gendarmes
de la garde du roi, qui, jugeant tout perdu, ne demandait pas mieux que
de revenir à Berlin. On parla d'arrangement, et il fut en effet conclu
sur-le-champ.
Le prince de Hohenlohe se rendit avec toutes les troupes qui étaient là;
ce qui était assez considérable[51], et il remit au général Blücher le
commandement des troupes qui étaient trop éloignées pour être comprises
dans la capitulation.
Nous vîmes ramener à Berlin le régiment des gendarmes, ainsi que tous
les drapeaux et étendards des troupes qui composaient le corps du prince
de Hohenlohe.
Cet événement fit plaisir à l'empereur, qui pressa de nouveau les
maréchaux Soult et Bernadotte de ne pas laisser un moment de relâche au
général Blücher. Il me fit partir de nouveau de Berlin avec deux
régimens de cavalerie légère, pour aller à la poursuite de tout ce que
ce général pourrait détacher de son armée, dans le dessein de donner le
change aux maréchaux qui le poursuivaient.