CHAPITRE XXIV.

Mission secrète de Duroc près du roi de Prusse.--L'empereur arrive à

Wittemberg.--Rencontre singulière de l'empereur dans une

forêt.--Reddition de Spandau.--L'empereur à Potsdam.--Il visite

Sans-Souci et l'appartement du grand Frédéric.--Découverte d'un mémoire

de Dumouriez.--L'empereur fait son entrée à Berlin.--Un parlementaire du

prince de Hohenlohe.--Capitulation de Prentzlau.

Nous ne rencontrâmes entre Dessau et Wittemberg que le maréchal Duroc,

qui revenait en calèche rendre compte d'une mission dont il avait été

chargé; l'empereur le fit monter à cheval, et ayant fait marcher tout le

monde en avant, pour ne pas être entendu, il chemina seul avec lui.

Nous ne sûmes que long-temps après que Duroc avait été envoyé de Weimar

chez le roi de Prusse; il était si discret, que nous ne nous aperçûmes

qu'à son absence qu'il était parti. Il ne nous dit jamais où il avait

été; mais comme des bruits de paix circulèrent dès notre arrivée à

Berlin, nous jugeâmes qu'il avait été chargé de la négocier, comme on le

verra par la suite.

À peine arrivé à Wittemberg, l'empereur fit le tour de la place, et fit

ajouter quelques ouvrages à ceux qu'il y avait déjà; il y resta deux

jours, pour donner le temps à toute l'armée de passer l'Elbe. Elle

effectua cette opération avant l'armée prussienne, et se trouva ainsi

avoir encore sur elle l'initiative des mouvemens ultérieurs. Il chargea

le maréchal Ney du blocus de Magdebourg; ce maréchal entoura la place du

mieux qu'il put, bien entendu après que les Prussiens eurent repassé

l'Elbe.

L'empereur, avec le reste de l'armée, s'approcha de Berlin par la route

de Potsdam, afin de disputer encore à l'ennemi le passage de la Sprée.

Toute l'armée était en avant, à une ou deux marches, lorsqu'il partit de

Wittemberg. Il était environ une heure après midi, le temps était à

l'orage et le soleil obscurci; nous traversions le faubourg de

Wittemberg, lorsque la grêle commença à tomber.

L'empereur mit pied à terre pour laisser passer l'orage, pendant lequel

il entra dans la maison du capitaine ou surveillant des forêts de

l'électeur dans cet arrondissement. Il s'imaginait que personne ne

l'avait reconnu, et n'attribua qu'aux usages reçus l'empressement et

l'étonnement dont furent saisies deux jeunes femmes qu'il trouva dans

l'appartement. Elles se levèrent et restèrent debout, ainsi que les

enfans qui étaient avec elles; le rouge couvrit leur visage, lorsque la

plus jolie des deux s'écria à demi-voix: «Ah! mon Dieu! c'est

l'empereur.»

L'empereur ne l'entendit pas, mais je comprenais un peu l'allemand. Il

demanda à cette dame: «Êtes-vous mariée, Madame? Elle répondit: «Non,

sire, je suis veuve.» L'empereur parut surpris, et lui demanda: «De quoi

est mort votre mari?» La dame répondit: «À la guerre, au service de

Votre Majesté.--Mais vous me connaissez donc?--Oui, sire, vous n'êtes

pas changé; je vous ai bien reconnu, ainsi que le général Bertrand et le

général Savary.--Mais où m'avez-vous connu?--Sire, en Égypte.»

L'empereur, plus surpris encore: «Comment, vous étiez en Égypte?

contez-moi donc cela.»

«--Sire, je suis Suisse. J'avais épousé M. de ..., médecin de l'armée;

il est mort à Alexandrie de la peste. Me trouvant sans enfans, j'ai

épousé en secondes noces un chef de bataillon du 2e régiment

d'infanterie légère qui a été tué à la bataille d'Aboukir; il m'a laissé

un fils que j'élève. Revenue en France avec l'armée, je n'ai pu obtenir

aucune pension; fatiguée d'être repoussée, je suis retournée en Suisse,

d'où j'ai été appelée par madame que vous voyez, pour élever ses

enfans.»

L'empereur. «Étiez-vous bien mariée avec le chef de bataillon, ou bien

n'était-ce qu'un arrangement que votre position vous avait forcée

d'accepter?

«--Sire, mon contrat de mariage est là-haut dans ma chambre (elle court

le chercher). Vous voyez que mon fils est né d'un mariage légitime.»

L'empereur, avec joie: «Par Dieu! je ne me serais pas attendu à cette

rencontre.» Il ordonna à Bertrand de prendre note des noms de la mère et

de l'enfant.

L'orage était déjà passé depuis une demi-heure, lorsqu'il dit: «Eh bien!

Madame, pour que vous conserviez souvenir de ce jour, je vous donne une

pension annuelle de 1,200 fr., réversible sur votre fils.»

Il remonta à cheval pour continuer sa marche, et il signa le même soir,

avant de se coucher, le décret de cette donation.

Il passa cette nuit à une petite marche de Potsdam; le lendemain matin,

nous rencontrâmes de la cavalerie saxonne qui quittait l'armée

prussienne pour retourner en Saxe. Elle nous apprit que l'armée

prussienne avait repassé l'Elbe et faisait le plus de diligence possible

pour gagner l'Oder vers Stettin.

L'empereur envoya ordre au maréchal Soult, ainsi qu'au maréchal

Bernadotte, qui étaient sur la rive droite de l'Elbe, de serrer le plus

près possible les ennemis, qui étaient harassés de fatigue, et

éprouvaient de grandes privations.

Le maréchal Ney resta sur la rive gauche de l'Elbe, dans le double but

d'observer Magdebourg et de s'opposer à un passage de ce fleuve par

l'armée prussienne, si, se trouvant trop pressée par les deux corps des

maréchaux Soult et Bernadotte, elle tentait de repasser sur la rive

gauche pour se jeter en Allemagne et entraîner l'armée française loin de

la Prusse.

Le corps du maréchal Lannes fut dirigé sur Spandau, qui se rendit à la

première sommation, de sorte que ce même corps d'armée se trouva

disponible de suite, et fut porté derrière le Havel, au-delà de la

Sprée.

L'empereur arriva à Potsdam et fut loger au château; il était grand jour

lorsqu'il y arriva. Il alla aussitôt visiter les châteaux du grand et

petit Sans-Souci; il remarqua la beauté du premier, et ne fit des

réflexions que sur la nature du terrain sur lequel cette belle

habitation est construite, et qui est si peu propre à la végétation, que

les arbres n'y peuvent parvenir à une grande hauteur.

Le petit Sans-Souci l'intéressa beaucoup; il examina l'appartement du

grand Frédéric, qui est religieusement respecté; aucun de ses meubles

n'a été déplacé, et certes ce n'est pas à leur magnificence qu'ils

doivent leur prix, car il n'y a guère de magasin de friperie à Paris où

l'on puisse trouver un meuble plus simple et plus commun.

Sa table à écrire me parut être de la même espèce que celles que l'on

voit encore chez nos vieux notaires en France. Son encrier avec ses

plumes étaient toujours là.

L'empereur ouvrit plusieurs des ouvrages qu'il savait que ce grand roi

lisait de préférence, et il remarquait les notes qu'il avait mises de sa

propre main à la marge, lorsqu'il avait fait quelques réflexions. Il y

en avait qui respiraient la mauvaise humeur. L'empereur se fit ouvrir la

porte par laquelle Frédéric descendait sur la terrasse du côté du

jardin, ainsi que celle par laquelle il sortait lorsqu'il allait passer

des revues sur cette grande plaine de sable, qui est voisine du château

du côté opposé au jardin.

L'empereur revint à Potsdam et y passa la nuit. Il fut fort content de

la beauté des appartemens du roi de Prusse; il défendit que les

appartemens particuliers de la reine fussent occupés par qui que ce fût.

Il donna le même ordre à Berlin, au sujet d'un petit hôtel où cette

princesse avait fait soigner des appartemens qu'elle aimait à habiter.

Le 20 octobre, son quartier-général était à Charlottembourg. Des

curieux, en visitant l'appartement de la reine, trouvèrent, dans le

tiroir d'un des meubles, un mémoire de Dumouriez, sur les moyens de

détruire la puissance de la France. On l'apporta à l'empereur, qui ne

put contenir un mouvement d'indignation.

Le lendemain 21 octobre, un mois après son départ de Paris, et n'ayant

pas pris le plus court chemin, il fit son entrée dans Berlin. Il était à

cheval, accompagné de la garde, de deux divisions de cuirassiers, de la

garde à pied, et de tout le corps du maréchal Davout, auquel il avait

réservé l'honneur d'entrer le premier dans la capitale de la Prusse. Il

faisait un temps magnifique. Toute la population de la ville était

dehors, et toutes les femmes aux fenêtres.

Il faut dire ici, à la louange de ces dames, qu'il y avait beaucoup de

curiosité dans leur fait, mais aussi une profonde tristesse sur leur

visage. La plupart même l'avaient mouillé de larmes; elles étaient en

général fort belles. Cette sensibilité patriotique, en excitant notre

intérêt, les rendit l'objet de nos respects, et inspira à chacun de nous

un vif désir de les consoler.

L'empereur descendit au palais du roi et s'y établit. Les troupes furent

placées sur les routes de Custrin et de Stettin. La garde fut logée dans

Berlin.

L'empereur m'envoya cette nuit avec un détachement de cent dragons à la

découverte[50]. Il n'avait pas autant de nouvelles des ennemis qu'il en

désirait, et il avait un tact incroyable pour sentir quand un événement

approchait.

Je pris ma direction sur Nauen, et fis, tout en partant, une très-grande

diligence, de manière qu'avant le jour, j'étais établi en embuscade à la

poste, entre Nauen et Spandau, où je me doutais que quelque détachement

prussien égaré chercherait à se réfugier, parce que la reddition de

cette place n'était pas encore connue. Effectivement, à la pointe du

jour, je vis arriver des bagages et quantité de chevaux de main. Des

fuyards de tous les régimens prussiens les accompagnaient. Je les

laissai bien s'engager dans le défilé où je m'étais placé, et lorsqu'ils

le furent autant que je le voulais, je les fis aborder en leur parlant;

aucun ne pensa à fuir, hormis ceux de la queue, qui m'échappèrent; je

fis courir après vainement.

Ma prise était bonne, mes hommes y butinèrent passablement; mais je

n'eus pas de bien grandes nouvelles, parce que dans tout ce monde, qui

avait quitté l'armée depuis long-temps, il n'y avait pas un homme qui

eût assez d'intelligence pour me satisfaire. J'envoyai la colonne à

Spandau; je ne m'étais pas trompé, ils ignoraient que cette place était

prise. Environ deux heures après, un homme à cheval, marchant devant les

équipages du prince d'Orange, arriva: celui-là valait mieux que les

premiers. Il venait de Rattenaw, où il avait laissé le prince de

Hohenlohe; toutes les troupes prussiennes étaient dans les environs, et

allaient partir pour marcher par Alt-Rupin sur Prentzlau. J'envoyai de

suite ce renseignement à l'empereur.

Un instant après arrivèrent les équipages du prince. Son intendant était

intelligent; il me donna des détails qui me satisfirent: aussi je

respectai les équipages, sauf une caisse de vin de Bordeaux, qui était

une chose précieuse en Prusse.

Je marchais de Nauen sur Fehrbellin, lorsque je rencontrai un

parlementaire prussien; il était envoyé par le prince de Hohenlohe, et

n'avait ordre que de remettre sa dépêche et de s'en retourner. Je ne fus

pas sa dupe; le prince de Hohenlohe voulait, pour hâter ou retarder sa

marche, savoir au juste où nous étions. Je fis bander les yeux à ce

parlementaire, et l'envoyai lui-même en poste à l'empereur à Berlin.

Je fis bien, car il nous déclara qu'il avait laissé le prince de

Hohenlohe à Neu-Rupin, partant pour Prentzlau, et, sur ce rapport,

l'empereur fit marcher à grandes journées les dragons et le corps du

maréchal Lannes sur Prentzlau, en remontant le Havel. Ils arrivèrent au

pont de Prentzlau très-peu d'heures avant la tête de la colonne

prussienne qui se présenta à l'autre bord.

Des deux côtés, on était rendu de fatigue, de sorte que l'on pourparla.

La troupe prussienne qui était en tête était le régiment des gendarmes

de la garde du roi, qui, jugeant tout perdu, ne demandait pas mieux que

de revenir à Berlin. On parla d'arrangement, et il fut en effet conclu

sur-le-champ.

Le prince de Hohenlohe se rendit avec toutes les troupes qui étaient là;

ce qui était assez considérable[51], et il remit au général Blücher le

commandement des troupes qui étaient trop éloignées pour être comprises

dans la capitulation.

Nous vîmes ramener à Berlin le régiment des gendarmes, ainsi que tous

les drapeaux et étendards des troupes qui composaient le corps du prince

de Hohenlohe.

Cet événement fit plaisir à l'empereur, qui pressa de nouveau les

maréchaux Soult et Bernadotte de ne pas laisser un moment de relâche au

général Blücher. Il me fit partir de nouveau de Berlin avec deux

régimens de cavalerie légère, pour aller à la poursuite de tout ce que

ce général pourrait détacher de son armée, dans le dessein de donner le

change aux maréchaux qui le poursuivaient.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 33 / 47 题