Mort de Fox.--Les conférences sont rompues.--Lord Lauderdale est
rappelé.--Ultimatum du cabinet de Berlin.--L'empereur quitte
Paris.--Dispositions de guerre.--Le maréchal Lannes culbute le prince
Louis de Prusse.--L'empereur porte son quartier-général à Auma.--Son
arrivée à Iéna.
L'empereur eût néanmoins tout oublié pour faire une paix générale,
lorsqu'un événement survint, qui l'obligea d'abandonner cet espoir.
Le ministre anglais, M. Fox, était malade depuis assez long-temps; sa
maladie prit tout à coup un caractère plus inquiétant, et bientôt il fut
en danger.
Nous ne comptions guère que sur lui pour terminer nos éternels
différends avec l'Angleterre, et à chaque avis que l'on recevait sur
l'état de sa santé, on pressait les négociations le plus que l'on
pouvait, parce que l'on espérait que la paix une fois conclue, on
trouverait quelques moyens de la faire durer, même dans le cas où M. Fox
viendrait à succomber.
Le sort en avait décidé autrement; le ministre anglais mourut, et son
successeur rappela lord Lauderdale; les conférences furent donc rompues.
Nous accusâmes tacitement lord Lauderdale de n'avoir pas mis autant de
zèle que nous à aplanir les difficultés qui s'opposaient à la conclusion
de la paix, et nous crûmes même qu'ayant jugé l'état de M. Fox
incurable, il s'était plus occupé des sentimens de son successeur que de
ceux de celui qui n'avait plus que quelques jours à vivre[46].
Voilà donc, d'une part, la guerre qui continue avec l'Angleterre, et de
l'autre une rupture qui va éclater avec la Prusse. On ne peut s'empêcher
ici d'appeler le blâme sur ceux qui ont apporté tant d'obstacles à une
réconciliation si facile.
L'aigreur de la Prusse avait pris sa source dans sa crainte de perdre le
Hanovre. La rupture des conférences de Paris devait la rassurer; il ne
restait donc plus que des satisfactions à donner sur des tracasseries
particulières, des manques d'égards, et d'autres bagatelles qui se
seraient arrangées avec des tabatières.
L'empereur y était tout disposé; la chose arrangée, il lui était encore
possible de ramener son armée à Boulogne. Sa flottille était intacte. À
la vérité, sa flotte de guerre avait été détruite; mais il aurait trouvé
moyen d'y suppléer.
Il comptait si bien sur la paix, qu'il s'occupait sérieusement de tenir
à l'armée la parole qu'il lui avait donnée dans sa proclamation de
Vienne, avant de la quitter; il y disait qu'il voulait la réunir, tout
entière à Paris, avant de la ramener à Boulogne, afin de lui faire
goûter tout le bonheur qu'on éprouve à avoir bien servi sa patrie; il
lui répétait que son plus grand plaisir serait de voir chacun de ceux
qui la composaient réunis autour du palais, et de se rappeler chaque
jour le courage et l'attachement dont ils lui avaient donné tant de
preuves.
Il fit, dans beaucoup de branches d'administration, réserver une
quantité de petites places, et successivement de plus considérables,
afin de pouvoir satisfaire aux demandes que les soldats lui faisaient à
chaque revue pour quelque membre de leur famille, comme leur père, leurs
frères ou autres parens. Pendant tout le temps que j'ai servi
l'empereur, je ne l'ai jamais vu refuser une demande à un soldat,
surtout lorsqu'il sollicitait pour un autre. Le plus sûr moyen de perdre
sa bienveillance était de maltraiter ou de repousser un militaire de
grade subalterne. Il avait déjà entretenu plusieurs personnes de son
projet de réunir l'armée d'Austerlitz, lorsque le génie du mal vint l'en
empêcher.
Le grand-duc de Berg et plusieurs autres étaient enchantés que les
conférences avec l'Angleterre fussent rompues, et la moindre conséquence
qu'ils en tiraient, c'est qu'il fallait bien vite tomber sur la Prusse,
et l'accabler pendant qu'elle n'était occupée que des marches et des
contremarches qu'elle faisait faire à ses troupes. L'_ultimatum_ du
cabinet de Berlin vint au secours de son impatience. Cette pièce, par le
ton et les termes dans lesquels elle était conçue, était plutôt un défi
choquant qu'une exposition de griefs; aussi donna-t-elle de l'humeur au
cabinet des Tuileries.
D'un autre côté, le maréchal Berthier écrivait de Munich, où il avait
son quartier-général, de se hâter; qu'il commençait à craindre que les
Prussiens n'ouvrissent les hostilités, sans faire de communications
(cela avait eu lieu en 1805), et qu'on ne pouvait trop se presser.
L'empereur quitta Paris le 21 septembre 1806; il n'y était de retour que
depuis le 26 janvier de la même année. L'impératrice l'accompagna
jusqu'à Mayence. La garde impériale était à peine en marche; elle était
revenue à Paris après la campagne d'Austerlitz. Il ne s'arrêta à Metz
que pour visiter l'arsenal, voir l'école d'artillerie, et reconnaître en
quel état était la place. Il alla rapidement de Metz à Mayence, où il
séjourna deux ou trois jours. Divers courriers qu'il y reçut lui firent
hâter ses dispositions; on donna ordre à Metz de mettre les troupes en
poste, à mesure qu'elles arriveraient. On envoya également ordre à
Strasbourg de faire embarquer sur le Rhin tout ce qui devait partir tant
de cette place que des villes situées sur le bord du fleuve. Un officier
fut expédié au roi de Hollande, pour que, sans différer, l'armée
hollandaise entrât sur le territoire de Munster et s'approchât du Weser.
Après avoir reçu la visite des princes de Bade, de Darmstadt et de
Nassau, et avoir arrêté le plan définitif de la tête de pont du Rhin, il
se rendit à Aschaffembourg. Il dîna chez le prince primat, et continua
sa route par Wurtzbourg, où il arriva le soir même du jour de son départ
de Mayence. Le grand-duc lui fit une très-belle réception; il séjourna
chez ce prince pour lequel il avait beaucoup d'estime, et y attendit des
nouvelles de l'ennemi.
C'est à Wurtzbourg qu'il détermina la base de ses opérations, et qu'il
résolut de prendre pour premier point de départ la ville de Bamberg[47].
Les corps d'armée occupaient les pays de Bayreuth, les bords du Mein, et
s'approchaient jusqu'aux frontières des petites principautés de Saxe;
les uns et les autres s'étaient réunis à leurs quartiers-généraux,
depuis que l'armée prussienne était venue se placer à Erfurt et Weimar.
Elle eut le tort très-grand de rester dans cette position jusqu'au
moment où notre réunion fut opérée, et notre mouvement déterminé. Comme
elle avait été réunie avant nous, il lui aurait été possible d'agir sur
un ou plusieurs de nos corps d'armée avant leur rassemblement. Une
entreprise de cette espèce eût du moins justifié l'inconcevable
prétention de pouvoir à elle seule faire tête à nos colonnes. Ou bien
si, voulant être prudens, les Prussiens eussent jeté une bonne garnison
bien commandée dans Erfurt, et fussent venus de suite avec toutes leurs
forces nous disputer les passages de l'Oder, et ensuite celui de l'Elbe,
la fortune eût pu leur présenter quelque chance favorable dans la série
des mouvemens et des manoeuvres que nous aurions été obligés de faire par
suite des leurs. Mais non, ils restèrent paisiblement dans leur
position, et nous laissèrent déboucher par Saalfeld, où le maréchal
Lannes culbuta le corps du prince Louis de Prusse, qui fut tué dans
cette action. L'empereur marcha de sa personne par la vallée du Mein,
ayant avec lui le corps de Bernadotte, celui de Ney, et flanqué à sa
droite par les corps des maréchaux Soult et Davout, qui, partant de
Bayreuth, s'avançaient sur Hoff. Pendant ce temps, l'empereur déboucha
enfin de Cronach, passa la Saale à Saalbourg, et arriva à Schleitz, où
l'on rencontra un petit corps prussien, que l'on poursuivit dans la
direction de Géra.
Ce mouvement devait avoir fait prendre un parti à l'armée prussienne.
Elle était rassemblée, une opération offensive lui était facile; la
prudence lui conseillait de se resserrer.
L'empereur resta un jour derrière la Saale; il y fut rejoint par la
garde à pied, et pendant ce temps-là, les corps de droite, aux ordres de
Soult et de Davout, suivis de toute la cavalerie, aux ordres du
grand-duc de Berg, prenaient de l'avance sur les bords de l'Elster.
Le lendemain de ce séjour, l'empereur porta son quartier-général à Auma,
où il reçut par le maréchal Lannes avis de la marche des ennemis, qui
avaient pris le parti de quitter leur position d'Erfurt pour se
rapprocher de la Saale.
Il envoya sur-le-champ ordre au maréchal Bernadotte et au maréchal
Davout de se porter sur Naumbourg, au maréchal Soult de marcher sur
Géra, et il manda au maréchal Lannes de se tenir en communication avec
lui. Ces dispositions faites, l'empereur partit de suite pour Géra,
précédé de toute la cavalerie, et suivi de la garde à pied et du corps
du maréchal Ney.
À Géra, on s'empara d'un petit convoi saxon, qui avait ordre de se
rendre par Zeitz à Naumbourg; on profita de cette indication, et toute
la cavalerie prit la route qu'il devait suivre.
De plus, on saisit à Géra la poste qui venait d'arriver, et l'on
s'assura que l'armée prussienne était encore à Weimar. Alors l'empereur
prit son parti; il envoya ordre au maréchal Lannes, ainsi qu'au maréchal
Ney, de marcher sur Iéna. Il s'y transporta lui-même, et fit prendre
cette direction au maréchal Soult; le reste continua son mouvement sur
Naumbourg, et eut ordre de marcher à l'ennemi, que nous croyions être à
Weimar. Par ce mouvement, l'empereur tournait entièrement l'armée
prussienne; car, de cette manière, nous arrivions par le chemin que les
Prussiens auraient dû prendre pour venir de Prusse à notre rencontre, et
eux venaient forcer le passage de la Saale par un chemin qui aurait dû
être le nôtre, s'ils avaient bien manoeuvré. Dans cette position, il
était difficile qu'un événement de guerre n'eût pas lieu, et qu'il ne
fût pas décisif.
Le 13 octobre, au déclin du soleil, l'empereur arriva à Iéna avec le
maréchal Lannes et la garde à pied; il était en communication avec les
maréchaux Soult et Ney, auxquels il envoya ordre de venir le joindre.
Bernadotte, Davout et le grand-duc de Berg, de leur côté, étaient aussi
arrivés à Naumbourg.