CHAPITRE XXI.

Mort de Fox.--Les conférences sont rompues.--Lord Lauderdale est

rappelé.--Ultimatum du cabinet de Berlin.--L'empereur quitte

Paris.--Dispositions de guerre.--Le maréchal Lannes culbute le prince

Louis de Prusse.--L'empereur porte son quartier-général à Auma.--Son

arrivée à Iéna.

L'empereur eût néanmoins tout oublié pour faire une paix générale,

lorsqu'un événement survint, qui l'obligea d'abandonner cet espoir.

Le ministre anglais, M. Fox, était malade depuis assez long-temps; sa

maladie prit tout à coup un caractère plus inquiétant, et bientôt il fut

en danger.

Nous ne comptions guère que sur lui pour terminer nos éternels

différends avec l'Angleterre, et à chaque avis que l'on recevait sur

l'état de sa santé, on pressait les négociations le plus que l'on

pouvait, parce que l'on espérait que la paix une fois conclue, on

trouverait quelques moyens de la faire durer, même dans le cas où M. Fox

viendrait à succomber.

Le sort en avait décidé autrement; le ministre anglais mourut, et son

successeur rappela lord Lauderdale; les conférences furent donc rompues.

Nous accusâmes tacitement lord Lauderdale de n'avoir pas mis autant de

zèle que nous à aplanir les difficultés qui s'opposaient à la conclusion

de la paix, et nous crûmes même qu'ayant jugé l'état de M. Fox

incurable, il s'était plus occupé des sentimens de son successeur que de

ceux de celui qui n'avait plus que quelques jours à vivre[46].

Voilà donc, d'une part, la guerre qui continue avec l'Angleterre, et de

l'autre une rupture qui va éclater avec la Prusse. On ne peut s'empêcher

ici d'appeler le blâme sur ceux qui ont apporté tant d'obstacles à une

réconciliation si facile.

L'aigreur de la Prusse avait pris sa source dans sa crainte de perdre le

Hanovre. La rupture des conférences de Paris devait la rassurer; il ne

restait donc plus que des satisfactions à donner sur des tracasseries

particulières, des manques d'égards, et d'autres bagatelles qui se

seraient arrangées avec des tabatières.

L'empereur y était tout disposé; la chose arrangée, il lui était encore

possible de ramener son armée à Boulogne. Sa flottille était intacte. À

la vérité, sa flotte de guerre avait été détruite; mais il aurait trouvé

moyen d'y suppléer.

Il comptait si bien sur la paix, qu'il s'occupait sérieusement de tenir

à l'armée la parole qu'il lui avait donnée dans sa proclamation de

Vienne, avant de la quitter; il y disait qu'il voulait la réunir, tout

entière à Paris, avant de la ramener à Boulogne, afin de lui faire

goûter tout le bonheur qu'on éprouve à avoir bien servi sa patrie; il

lui répétait que son plus grand plaisir serait de voir chacun de ceux

qui la composaient réunis autour du palais, et de se rappeler chaque

jour le courage et l'attachement dont ils lui avaient donné tant de

preuves.

Il fit, dans beaucoup de branches d'administration, réserver une

quantité de petites places, et successivement de plus considérables,

afin de pouvoir satisfaire aux demandes que les soldats lui faisaient à

chaque revue pour quelque membre de leur famille, comme leur père, leurs

frères ou autres parens. Pendant tout le temps que j'ai servi

l'empereur, je ne l'ai jamais vu refuser une demande à un soldat,

surtout lorsqu'il sollicitait pour un autre. Le plus sûr moyen de perdre

sa bienveillance était de maltraiter ou de repousser un militaire de

grade subalterne. Il avait déjà entretenu plusieurs personnes de son

projet de réunir l'armée d'Austerlitz, lorsque le génie du mal vint l'en

empêcher.

Le grand-duc de Berg et plusieurs autres étaient enchantés que les

conférences avec l'Angleterre fussent rompues, et la moindre conséquence

qu'ils en tiraient, c'est qu'il fallait bien vite tomber sur la Prusse,

et l'accabler pendant qu'elle n'était occupée que des marches et des

contremarches qu'elle faisait faire à ses troupes. L'_ultimatum_ du

cabinet de Berlin vint au secours de son impatience. Cette pièce, par le

ton et les termes dans lesquels elle était conçue, était plutôt un défi

choquant qu'une exposition de griefs; aussi donna-t-elle de l'humeur au

cabinet des Tuileries.

D'un autre côté, le maréchal Berthier écrivait de Munich, où il avait

son quartier-général, de se hâter; qu'il commençait à craindre que les

Prussiens n'ouvrissent les hostilités, sans faire de communications

(cela avait eu lieu en 1805), et qu'on ne pouvait trop se presser.

L'empereur quitta Paris le 21 septembre 1806; il n'y était de retour que

depuis le 26 janvier de la même année. L'impératrice l'accompagna

jusqu'à Mayence. La garde impériale était à peine en marche; elle était

revenue à Paris après la campagne d'Austerlitz. Il ne s'arrêta à Metz

que pour visiter l'arsenal, voir l'école d'artillerie, et reconnaître en

quel état était la place. Il alla rapidement de Metz à Mayence, où il

séjourna deux ou trois jours. Divers courriers qu'il y reçut lui firent

hâter ses dispositions; on donna ordre à Metz de mettre les troupes en

poste, à mesure qu'elles arriveraient. On envoya également ordre à

Strasbourg de faire embarquer sur le Rhin tout ce qui devait partir tant

de cette place que des villes situées sur le bord du fleuve. Un officier

fut expédié au roi de Hollande, pour que, sans différer, l'armée

hollandaise entrât sur le territoire de Munster et s'approchât du Weser.

Après avoir reçu la visite des princes de Bade, de Darmstadt et de

Nassau, et avoir arrêté le plan définitif de la tête de pont du Rhin, il

se rendit à Aschaffembourg. Il dîna chez le prince primat, et continua

sa route par Wurtzbourg, où il arriva le soir même du jour de son départ

de Mayence. Le grand-duc lui fit une très-belle réception; il séjourna

chez ce prince pour lequel il avait beaucoup d'estime, et y attendit des

nouvelles de l'ennemi.

C'est à Wurtzbourg qu'il détermina la base de ses opérations, et qu'il

résolut de prendre pour premier point de départ la ville de Bamberg[47].

Les corps d'armée occupaient les pays de Bayreuth, les bords du Mein, et

s'approchaient jusqu'aux frontières des petites principautés de Saxe;

les uns et les autres s'étaient réunis à leurs quartiers-généraux,

depuis que l'armée prussienne était venue se placer à Erfurt et Weimar.

Elle eut le tort très-grand de rester dans cette position jusqu'au

moment où notre réunion fut opérée, et notre mouvement déterminé. Comme

elle avait été réunie avant nous, il lui aurait été possible d'agir sur

un ou plusieurs de nos corps d'armée avant leur rassemblement. Une

entreprise de cette espèce eût du moins justifié l'inconcevable

prétention de pouvoir à elle seule faire tête à nos colonnes. Ou bien

si, voulant être prudens, les Prussiens eussent jeté une bonne garnison

bien commandée dans Erfurt, et fussent venus de suite avec toutes leurs

forces nous disputer les passages de l'Oder, et ensuite celui de l'Elbe,

la fortune eût pu leur présenter quelque chance favorable dans la série

des mouvemens et des manoeuvres que nous aurions été obligés de faire par

suite des leurs. Mais non, ils restèrent paisiblement dans leur

position, et nous laissèrent déboucher par Saalfeld, où le maréchal

Lannes culbuta le corps du prince Louis de Prusse, qui fut tué dans

cette action. L'empereur marcha de sa personne par la vallée du Mein,

ayant avec lui le corps de Bernadotte, celui de Ney, et flanqué à sa

droite par les corps des maréchaux Soult et Davout, qui, partant de

Bayreuth, s'avançaient sur Hoff. Pendant ce temps, l'empereur déboucha

enfin de Cronach, passa la Saale à Saalbourg, et arriva à Schleitz, où

l'on rencontra un petit corps prussien, que l'on poursuivit dans la

direction de Géra.

Ce mouvement devait avoir fait prendre un parti à l'armée prussienne.

Elle était rassemblée, une opération offensive lui était facile; la

prudence lui conseillait de se resserrer.

L'empereur resta un jour derrière la Saale; il y fut rejoint par la

garde à pied, et pendant ce temps-là, les corps de droite, aux ordres de

Soult et de Davout, suivis de toute la cavalerie, aux ordres du

grand-duc de Berg, prenaient de l'avance sur les bords de l'Elster.

Le lendemain de ce séjour, l'empereur porta son quartier-général à Auma,

où il reçut par le maréchal Lannes avis de la marche des ennemis, qui

avaient pris le parti de quitter leur position d'Erfurt pour se

rapprocher de la Saale.

Il envoya sur-le-champ ordre au maréchal Bernadotte et au maréchal

Davout de se porter sur Naumbourg, au maréchal Soult de marcher sur

Géra, et il manda au maréchal Lannes de se tenir en communication avec

lui. Ces dispositions faites, l'empereur partit de suite pour Géra,

précédé de toute la cavalerie, et suivi de la garde à pied et du corps

du maréchal Ney.

À Géra, on s'empara d'un petit convoi saxon, qui avait ordre de se

rendre par Zeitz à Naumbourg; on profita de cette indication, et toute

la cavalerie prit la route qu'il devait suivre.

De plus, on saisit à Géra la poste qui venait d'arriver, et l'on

s'assura que l'armée prussienne était encore à Weimar. Alors l'empereur

prit son parti; il envoya ordre au maréchal Lannes, ainsi qu'au maréchal

Ney, de marcher sur Iéna. Il s'y transporta lui-même, et fit prendre

cette direction au maréchal Soult; le reste continua son mouvement sur

Naumbourg, et eut ordre de marcher à l'ennemi, que nous croyions être à

Weimar. Par ce mouvement, l'empereur tournait entièrement l'armée

prussienne; car, de cette manière, nous arrivions par le chemin que les

Prussiens auraient dû prendre pour venir de Prusse à notre rencontre, et

eux venaient forcer le passage de la Saale par un chemin qui aurait dû

être le nôtre, s'ils avaient bien manoeuvré. Dans cette position, il

était difficile qu'un événement de guerre n'eût pas lieu, et qu'il ne

fût pas décisif.

Le 13 octobre, au déclin du soleil, l'empereur arriva à Iéna avec le

maréchal Lannes et la garde à pied; il était en communication avec les

maréchaux Soult et Ney, auxquels il envoya ordre de venir le joindre.

Bernadotte, Davout et le grand-duc de Berg, de leur côté, étaient aussi

arrivés à Naumbourg.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 30 / 47 题