Occupation du royaume de Naples.--Distribution de faveurs.--Mariage du
prince de Bade.--Joseph roi de Naples.--Louis roi de Hollande.--Le
général Sébastiani envoyé à Constantinople.--Mort de Pitt; Fox lui
succède.--Ouvertures faites à l'Angleterre.--Arrivée de lord Lauderdale
à Paris.--Mouvemens des autres ministres étrangers.--Nouvelles
discussions avec la Prusse.--Lucchesini.--Situation respective de la
Prusse et de la France.--Le grand-duc de Berg.--Armemens de la
Prusse.--M. de Talleyrand poursuit les négociations avec l'Angleterre.
M. Chaptal[43] avait été, long-temps avant la campagne, remplacé au
ministère de l'intérieur par M. de Champagny, qui était notre
ambassadeur à Vienne. Après la paix de Lunéville, M. de Talleyrand ne
tarda pas à arriver de Vienne.
Peu après le retour de l'empereur, on apprit l'occupation du royaume de
Naples par nos troupes. Le reste de l'hiver se passa en fêtes et en
plaisirs.
L'empereur donna au maréchal Murat l'investiture du grand duché de Berg,
que la Bavière cédait à la France moyennant d'autres pays. Il donna à M.
de Talleyrand la principauté de Bénévent dans le royaume de Naples, et
au maréchal Bernadotte celle de Ponte-Corvo dans le même pays; ce qui
surprit un peu: on ne croyait pas qu'il fût disposé à commencer la
distribution des faveurs par ce maréchal.
Le prince de Bade vint à Paris contracter son mariage, qui fut célébré
dans la chapelle des Tuileries. Le prince héréditaire de Bavière était
aussi à Paris depuis le 10 février. Il y eut à cette occasion des fêtes
magnifiques données dans l'intérieur du château des Tuileries. Les dames
de la cour y exécutèrent des danses de caractère; elles étaient pour la
plupart fort jeunes et fort belles, de sorte que les fêtes avaient,
indépendamment de leur éclat, toute l'élégance et la grâce d'un
spectacle enchanté. Ce même hiver, l'empereur se décida à poser la
couronne de Naples sur la tête de son frère Joseph. Une députation de
douze sénateurs alla lui en porter l'investiture; il s'était rendu à la
tête de l'armée qui avait marché contre ce pays et venait de l'occuper.
L'empereur se détermina aussi à faire changer en Hollande la forme du
gouvernement électif contre la forme monarchique, et le choix des
notables du pays (qui, je crois, étaient à nous) se porta sur le prince
Louis, frère de l'empereur, à qui on offrit la couronne.
Il est exactement vrai que le prince Louis ne s'en souciait pas le moins
du monde; on fut obligé de faire violence à ses goûts de retraite, pour
la lui faire accepter.
Ainsi la bataille d'Austerlitz avait mis trois rois de plus en Europe et
avait renversé la dynastie de Naples.
Vers le printemps de 1806, la position politique extérieure était encore
en expectative: les Russes n'avaient rien fait dire; l'Autriche avait
mal exécuté les conditions stipulées à Vienne, comme on le verra plus
bas; la position vis-à-vis de l'Angleterre était toujours la même.
L'empereur prévit dès-lors tout ce qu'il aurait incessamment à faire, et
il songea à prendre une position forte à Constantinople. Il y envoya,
comme son ambassadeur, le général Sébastiani, qui venait d'arriver à
Paris, à peine guéri d'une blessure grave qu'il avait reçue à la
glorieuse journée d'Austerlitz, à la tête d'une brigade de dragons.
Ce général joignait à son caractère public une instruction particulière
de l'empereur pour des cas que ce prince prévoyait déjà devoir arriver.
Sébastiani ne tarda pas à justifier le choix que l'empereur avait fait
de lui.
Au mois d'avril suivant, tous les personnages illustres qui avaient
passé une partie de l'hiver à Paris s'en retournèrent chez eux.
Le roi de Hollande alla également prendre possession de ses États. Plus
solitaire qu'il ne l'avait été jusqu'alors, l'empereur ne vivait presque
plus que dans son cabinet. Il songeait sérieusement aux moyens de faire
sa paix avec l'Angleterre. M. de Talleyrand ne négligeait rien pour y
parvenir; c'était un des hommes qui le désiraient le plus; il crut avoir
trouvé une circonstance favorable à ce projet.
La mort de M. Pitt avait fait arriver M. Fox au ministère. L'empereur le
connaissait personnellement; il avait puisé une grande estime pour lui
dans les longs et fréquens entretiens qu'ils avaient eus ensemble,
lorsque ce grand homme d'État était venu sur le continent.
Un de ses parens, lord Yarmouth, se trouvait à Paris au mois de mai
1806; il aimait le monde et les plaisirs. Au milieu des divertissemens,
il rencontra une personne dont se servit M. de Talleyrand pour savoir
s'il serait disposé à se charger d'ouvertures pacifiques entre les deux
gouvernemens. Après quelques explications, il consentit à se charger de
la négociation, et reçut un passe-port pour Londres. Sa démarche, non
seulement n'y déplut pas, mais elle y fut accueillie. On le renvoya avec
une sorte d'office pour commencer une négociation qui devait avoir
plusieurs antécédens avant de prendre une forme régulière. Bientôt les
conférences s'ouvrirent; l'empereur jugea à propos d'y faire assister M.
de Champagny et le général Clarke[44].
Le ministère anglais envoya à Paris, comme son chargé d'affaires pour
cet objet, lord Lauderdale, et dès-lors il fut reconnu que l'on traitait
ouvertement avec l'Angleterre. Il n'y a nul doute que l'opposition à la
paix ne serait pas venue de l'empereur. Il la voulait d'autant plus
sincèrement, qu'elle aurait fixé irrévocablement sa position envers les
puissances du continent. Tout ce qui l'entourait la désirait aussi; son
ministère l'aurait achetée par beaucoup de sacrifices: cependant elle
n'eut pas lieu. Lorsque les différens ministres étrangers qui étaient à
Paris surent que la France et l'Angleterre traitaient directement et
seules de leurs intérêts réciproques, ils firent tout au monde pour être
informés dans les moindres détails de ce qui se passait dans les
conférences.
Quelque heureux qu'eussent été pour nous les résultats de la campagne de
1805, ils n'avaient pas fait perdre l'espérance aux alliés naturels des
Anglais. Les ministres de ces puissances à Paris eurent donc assez
facilement les moyens de connaître de ces conférences ce qui pouvait
intéresser leurs cours. Quelques-uns d'entre eux affectaient de paraître
bien informés, pour tâcher d'apprendre quelque chose de plus, plaidant
le faux pour savoir le vrai.
On employait tout: femmes, intrigues, rien n'était négligé.
Les ministres des puissances dont les Anglais avaient envahi les
colonies étaient bien aises de savoir aussi ce qui serait stipulé pour
elles. C'est par toutes ces menées que l'on apprenait par-ci par-là ce
qu'on devait tantôt craindre et tantôt espérer de l'issue des
négociations.
La Prusse était dans une situation toute particulière. Honteuse
d'accepter la dépouille d'un prince avec lequel elle venait de s'unir
contre nous, mais impatiente de s'emparer du Hanovre, elle avait imaginé
de recevoir ce pays en dépôt jusqu'à ce que l'acquiescement de
l'Angleterre lui permît de l'agréger définitivement à ses domaines. Elle
voulait, sur tous les autres points, rester sur le pied où elle se
trouvait avec la France jusqu'à la paix. Napoléon repoussa des
stipulations qui annulaient le traité conclu à Vienne. On négocia de
nouveau, et le cabinet de Berlin, qui n'avait pas voulu le Hanovre avec
un territoire assez étendu que devait lui céder la Bavière, l'accepta
sans compensation. Il s'en irrita, cria au manque de foi; mais les
ratifications avaient été échangées, il ne lui restait qu'à subir les
conséquences de l'aveuglement qui lui avait fait repousser l'oeuvre
d'Haugwitz, lorsqu'un nouvel incident vint ajouter à l'irritation des
esprits. Murat, qui venait d'être fait grand-duc de Berg, se disposait à
prendre possession des trois Abbayes[45]; les Prussiens voulaient les
conserver; on contesta, on récrimina, et enfin on se présenta de part et
d'autre pour les occuper. On échangea même quelques coups de fusil, à la
suite desquels Blucher se retira.
Le grand-duc, de son côté, se laissa égarer par l'ambition; il rêvait
déjà l'agrandissement de la puissance qu'il venait d'acquérir, et ne se
contentait pas d'un lot qui aurait comblé les voeux d'un prince né de
roi.
On ne peut deviner ce qui l'avait ébloui, mais la paix lui paraissait
odieuse. Il ne négligeait aucune des nombreuses occasions que sa
nouvelle dignité lui procurait pour porter l'empereur à la guerre. Il
lui inspira de la méfiance pour M. de Talleyrand et pour tout ce qui lui
parlait de paix. Il alla plus loin; il fit donner l'alarme au ministre
de Prusse sur la perte prochaine du Hanovre, en même temps qu'il
entretenait l'empereur des inquiétudes de la Prusse, qui n'attendait que
l'assurance d'être appuyée pour éclater. Un autre malheur aussi fut que
la grande-duchesse de Berg, douée de grâce, de beauté et de tout ce qui
attache à une jeune princesse, aimait le pouvoir. Elle savait le faire
trouver enchanteur à ceux qui devaient en supporter les caprices. Mais
comme elle ne pouvait l'exercer sous la puissance d'un mari, elle
souriait à tous les projets qui, tout en rapportant de la gloire à
celui-ci, lui assuraient à elle-même le doux plaisir de régner sans
partage, et de voir chacun courir au-devant de ses volontés. Elle poussa
donc le grand-duc au lieu de le retenir, et bientôt nous vîmes une
troupe de jeunes adorateurs impatiens de voler sur de nouveaux champs de
bataille.
Malgré cela, les conférences suivaient leur marche ordinaire, et
l'empereur croyait toucher à la paix, quand, à son grand déplaisir, il
se vit forcé d'y renoncer.
Le ministre de Prusse à Paris (c'était M. de Lucchesini, le même qui
avait été plénipotentiaire au célèbre congrès de Sistow, sous
Frédéric-le-Grand) avait quitté Paris le 16 février, et y était revenu
le 3 mai. Il avait été frappé de terreur par les résultats de la
campagne d'Austerlitz, ne pouvant se dissimuler que le changement subit
de la politique de sa cour, et sa conduite équivoque dans les derniers
momens de la campagne de 1805, avaient fait changer les sentimens de la
France pour son pays. Il était fort en peine de savoir ce qui allait
résulter, pour la Prusse, des conférences entre lord Lauderdale et les
ministres de France. Allant aux écoutes de tous les côtés, et n'ouvrant
la bouche que pour s'informer du sort du Hanovre, il était en
observation continuelle autour du grand-duc de Berg, et n'y voyait rien
de propre à le rassurer: aussi entretenait-il son cabinet dans de
continuelles alarmes.
Une autre circonstance contribuait à accroître les inquiétudes de M. de
Haugwitz, qui était venu négocier à Paris le traité du 15 février; il
avait été remplacé, comme ministre extraordinaire, par M. de
Knobelsdorf. L'empereur faisait un cas particulier de ce diplomate, et
lui témoignait beaucoup d'égards: cette préférence blessa M. de
Lucchesini, et ne contribua pas peu à le rendre inquiet et ombrageux.
Il était difficile que le roi de Prusse ne conçût pas d'inquiétudes de
tout ce qu'on ne manquait pas de lui écrire de France sur les
dispositions de l'empereur à l'égard de la Prusse. D'autre part, on
l'encourageait en Allemagne: on lui disait que le rôle de libérateur de
la Germanie lui était réservé; on lui citait sans cesse l'exemple du
grand Frédéric; on ne parlait autour de lui que de la bataille de
Rosbach.
Dans cette situation d'esprit, il commença à prendre des précautions;
peu à peu, ces précautions devinrent des mesures menaçantes. Comme
l'arrivée de chaque courrier de Paris augmentait les alarmes, on eut
recours à un armement, surtout lorsqu'on vit à Berlin, par les
communications du roi d'Angleterre au parlement, qu'on lui avait offert
la restitution du Hanovre. Au lieu de ne voir dans cette proposition
qu'un acheminement à la paix, qui aurait été suivie d'une indemnité pour
elle, la Prusse se crut jouée. Sa mauvaise étoile l'entraîna. Elle arma,
et elle s'en imposa à elle-même sur les suites de ses armemens.
Je reviens aux conférences. M. de Talleyrand les poussait avec activité:
rien ne lui eût coûté pour faire conclure la paix avec l'Angleterre. Il
disait, à qui voulait l'entendre, que, sans elle, tout était problème
pour l'empereur; qu'il n'y aurait qu'une suite de batailles heureuses
qui le consoliderait, et que cela se réduisait à une série dont le
premier terme était A, et dont le dernier pouvait être Y ou zéro. Il
entrait en fureur quand il s'apercevait des petites intrigues des
ambitieux qui amenaient la guerre, en parlant des armemens de la Prusse,
qu'eux-mêmes provoquaient tous les jours par leur jactance et leurs
menaces. On faisait alors circuler avec affectation des lettres, vraies
ou fausses, de Berlin, qui étaient remplies d'invectives contre les
Français; on y disait que la cavalerie prussienne allait aiguiser ses
sabres sous les fenêtres de l'ambassadeur de France. La jeunesse de
Berlin avait, en effet, jeté des pierres dans ses fenêtres; il n'y avait
pas d'outrages, d'allusion offensante qu'on ne lui prodiguât.