CHAPITRE XIX.

Nouvelle armée réunie à Strasbourg.--Mariage du prince héréditaire de

Bade avec mademoiselle de Beauharnais.--Arrivée de l'empereur à

Paris.--Causes du discrédit public.--M. Mollien remplace M. de

Barbé-Marbois.--Compagnie des vivres.--Destitution d'agens du

trésor.--Séquestre sur les biens des membres de la compagnie des

vivres.--Leur emprisonnement.--M. Ouvrard.--Service des vivres mis en

régie.--Résultat déplorable de cette administration.

L'empereur s'arrêta un jour à Augsbourg, un autre à Stuttgard, et vint

passer deux ou trois jours à la cour de Bade. Il voyagea depuis Munich

dans la même voiture que l'impératrice. Nous apprîmes à Carlsruhe que le

mariage du prince héréditaire de Bade avec mademoiselle de Beauharnais

avait été arrêté. Dès avant l'ouverture de la campagne, l'on avait parlé

d'un projet de mariage de ce prince avec la princesse Auguste de

Bavière. L'empereur, pour savoir la vérité, avait envoyé à Bade, pendant

la saison des eaux, M. Thiars, pour être informé d'une manière précise

de ce projet, et pour le traverser; ses ordres furent exécutés avec

beaucoup d'exactitude et d'esprit.

Tout étant réglé avec la cour de Bade, l'empereur vint à Strasbourg, où

il trouva une nouvelle armée; ceci a besoin d'être expliqué.

Lorsqu'il se vit attaqué à l'improviste par une aussi forte partie, et

que la Prusse avait avec lui un langage équivoque, il craignit que la

guerre ne traînât en longueur. Il appela une conscription qui se

rassembla à Strasbourg et à Mayence; elle était déjà habillée et

équipée, et offrait des troupes de belle apparence. Outre cela, les

gardes nationales des départemens frontières avaient été réunies. Ces

corps, joints à la conscription, formaient une très-belle armée.

Cette conscription était la seconde qu'on levait depuis la rupture du

traité d'Amiens; elle était, ainsi qu'avait été la première, composée

d'hommes superbes.

L'empereur ne resta que peu de jours à Strasbourg; il arriva à Paris

vers cinq heures du soir, à la fin du mois de janvier.

Il envoya quérir tout en arrivant l'archichancelier et le ministre des

finances, dans la sagesse desquels il avait beaucoup de confiance: il

voulait être éclairé sur les causes du discrédit des effets publics; il

n'ajoutait aucune foi à tous les rapports que lui avait envoyés la

police, qui lui disait que c'était le faubourg Saint-Germain qui avait

fait circuler de mauvais bruits, et qui avait mis en doute les succès de

l'armée.

L'empereur força le ministre de s'expliquer, et de désigner les

coupables, qu'il devait connaître; M. Fouché, pour se tirer d'affaire,

fit une liste de quinze personnes du faubourg Saint-Germain, qu'il

présenta à l'empereur comme attisant l'esprit de la société. La

conséquence naturelle fut de les exiler. Ce sont les premiers qui

l'aient été, et ils le doivent au ministre de la police; l'ordre en fut

envoyé de Munich.

Le fait du discrédit public était réel; l'empereur voulut en connaître

les causes que je vais détailler: il commença par envoyer chercher le

ministre du trésor public, M. de Barbé-Marbois. Ce ministre avait peu de

choses à alléguer pour sa défense; sa probité le mettait à l'abri du

soupçon, mais il avait été tellement la dupe de quelques mauvaises

spéculations, que l'empereur ne voulut plus lui laisser la direction de

l'emploi des fonds publics: il le remplaça par M. Mollien, qui était

directeur de la caisse d'amortissement.

L'émission des 80,000,000 d'effets de receveurs-généraux avait

effectivement eu lieu; c'était une opération entreprise pour favoriser

des spéculations particulières.

La compagnie des vivres, qui avait le marché pour la fourniture du pain

aux troupes de terre et de mer dans tout l'empire, ainsi que

l'approvisionnement des grains, était composée de riches capitalistes,

habiles dans cette sorte de commerce; ils y étaient nés, et l'avaient

fait toute leur vie.

Leurs affaires étaient immenses; ils rendirent de grands services à

l'État dans des temps de disette.

Pour leurs paiemens, ils avaient affaire à deux et trois ministères,

celui de la guerre, celui de la marine et celui de l'intérieur, de sorte

que, s'ils parvenaient à être soldés exactement, ce ne pouvait être

qu'après beaucoup de lenteurs.

Pendant le séjour de la flotte espagnole à Brest, le gouvernement de

Charles IV traita avec cette compagnie pour la fourniture complète des

rations de vivres aux troupes et aux équipages qui étaient à bord de ses

vaisseaux. Cela mit ces entrepreneurs dans le cas d'envoyer l'un d'eux à

Madrid, pour régler avec le gouvernement espagnol ce qui était dû à leur

compagnie; ce fut M. Ouvrard qui fut chargé de l'opération. À Madrid, il

eut nécessairement affaire avec le prince de la Paix, qui gouvernait

toutes les branches d'administration de ce pays.

Le prince de la Paix, non seulement régla les comptes de cette

compagnie, mais lui proposa de se charger pour l'Espagne du service

qu'elle faisait en France, c'est-à-dire des approvisionnemens de blé,

ainsi que de la fourniture des vivres aux armées de terre et de mer. La

compagnie accepta, moyennant que le gouvernement espagnol se chargerait

d'obtenir du gouvernement français la sortie des grains dont elle aurait

infailliblement besoin pour faire son service. Cette demande fut

négociée officiellement et obtenue. Quant aux paiemens, le prince de la

Paix déclara à M. Ouvrard qu'il ne pouvait lui donner que des valeurs en

inscriptions sur le Mexique, qu'il fallait qu'il se chargeât de les

négocier et d'aller les faire toucher sur les lieux. M. Ouvrard non

seulement accepta les valeurs qui pourraient être dues à sa compagnie

pour paiement de ses fournitures, mais, de plus, se chargea de faire

venir en Europe le montant de tout ce que le gouvernement espagnol

pourrait avoir de valeurs à faire escompter par année au Mexique.

C'était assurément le plus grand service que l'on pût rendre au

gouvernement espagnol; aussi l'accepta-t-il d'autant plus volontiers,

que M. Ouvrard, par son opération, faisait hausser le cours de ces

valeurs. L'opération était immense, et tout-à-fait étrangère à la

compagnie des vivres.

Dans son projet, M. Ouvrard faisait aborder des navires américains à la

Vera-Cruz, pour y transporter ce que les colonies espagnoles étaient

dans l'usage de recevoir chaque année de leur métropole. Ces mêmes

navires faisaient escompter les valeurs aux caisses du roi, et

revenaient en Amérique.

Le montant en était employé en denrées, ou même était envoyé en espèces

à Londres, d'où il était expédié de la même manière à Amsterdam et

Paris.

Jamais on n'avait vu d'entreprise menée de si loin avec autant de

hardiesse et d'habileté. M. Ouvrard avait une chaîne de correspondans et

d'agens depuis Madrid, Paris, Amsterdam et Londres jusqu'à Philadelphie,

Vera-Cruz et Mexico. Rien ne s'opposait plus à la réussite de cette

vaste opération, lorsque l'affaire de M. de Barbé-Marbois vint la faire

échouer.

Pendant que M. Ouvrard s'occupait de régler tout ce qui assurait le

succès de cette seconde entreprise, ses co-associés se mettaient en

mesure de faire face aux besoins du service qu'ils avaient à faire en

Espagne. La première chose dont ils eurent besoin fut des capitaux; les

leurs étaient employés à faire le service des vivres en France, il

fallut en créer de nouveaux pour celui d'Espagne.

La seconde opération de M. Ouvrard devait en procurer d'énormes, mais

encore fallait-il le temps d'atteindre l'Amérique et d'en revenir; son

opération devait, toutes compensations de commerce faites et frais

déduits, rapporter un bénéfice net de plus de 20,000,000 de francs par

année. Il était encore en Espagne pour cet objet, lorsque ses

co-associés imaginèrent, pour se créer des capitaux, d'intéresser dans

leur affaire le secrétaire-général de M. de Barbé-Marbois; ils la lui

exposèrent et agirent si bien, qu'il leur donna tout l'appui qu'ils

sollicitaient. Il leur fit signer par son ministre 80,000,000 d'effets

sur l'exercice de 1806.

Malheureusement, dans un pays dont le gouvernement est en mouvement

continuel, les opérations du trésor et les mouvemens d'argent sont le

sujet constant de toutes les observations. Aussitôt qu'une opération

sort de l'ordre accoutumé, les conjectures commencent, et la méfiance

les suit.

Malgré les précautions qu'avait prises le secrétaire-général, l'affaire

transpira, parce que l'on avait mis en négociation une partie de ces

80,000,000 de papiers pour en faire les capitaux dont on avait besoin.

On prit l'alarme, chacun voulut être remboursé; la banque ne put faire

face aux demandes, et le désordre fut à son comble. L'empereur, qui

avait son carnet de distribution, avait d'abord attribué à quelque

erreur la différence qu'il présentait. Il avait fait faire des

recherches, s'était assuré que l'émission était véritable, et avait vu

avec effroi la cruelle situation où il se fût trouvé si la fortune lui

eût été contraire. Battu au fond de la Moravie, privé par une imprudence

inconcevable des ressources sur lesquelles il devait compter, il eût été

hors d'état de réparer ses pertes, et sa ruine était consommée dès cette

époque.

La méprise était trop grave. Le ministre persistait cependant à la

défendre; l'empereur lui retira, comme je l'ai dit, le portefeuille, et

destitua tous les agens du trésor public qui, ayant eu part à cette

affaire, avaient contribué à tromper la religion de leur chef.

Il fit rentrer au trésor celles des traites qui étaient encore dans les

mains des fournisseurs, et comme il y en avait déjà une bonne partie en

circulation, on mit le séquestre sur leurs biens; on suspendit les

paiemens qu'ils poursuivaient dans les différens ministères; enfin on

apposa le séquestre sur leurs approvisionnemens. Ces mesures jetèrent

l'alarme parmi les bailleurs de fonds. Ils vinrent reprendre leurs

capitaux, le discrédit augmenta, et la compagnie fut obligée de se

constituer en faillite.

Les fournisseurs ne purent faire face aux réclamations du gouvernement;

on les incarcéra, et on n'en eut pas beaucoup davantage. Quelques-uns se

saignèrent; mais la plupart souffrirent sans vouloir payer.

M. Ouvrard arriva d'Espagne sur ces entrefaites. L'empereur le fit

questionner sur son entreprise; il le manda: M. Ouvrard la lui expliqua

et en fut durement traité. Ainsi constituée en faillite, la compagnie ne

put donner suite à son opération. Il était fâcheux qu'elle n'eût pu la

mener à fin sans enlacer le trésor dans ses piéges; car l'entreprise en

elle-même était dans l'intérêt public. Nous gagnions à voir cesser le

dépérissement où était l'Espagne faute d'argent, et non seulement la

France n'y perdait rien, mais les immenses bénéfices quelle devait

produire étaient acquis par des capitalistes français, indépendamment de

tous ceux qu'auraient faits une foule de gens d'affaires, qui auraient

pris part au mouvement que cette singulière entreprise aurait

occasionné. Mais conçue sur une surprise comme elle l'était, elle fut

fatale à l'État qu'elle pouvait conduire à sa perte, et auquel elle

coûta du temps, des négociations et des sommes considérables. Encore ne

parvint-il qu'avec peine à réaliser les valeurs qu'il avait été obligé

de prendre pour couvrir les traites qui avaient été mises en

circulation.

La compagnie des vivres une fois culbutée, il fallut lui substituer un

autre mode d'approvisionnement; on proposa à l'empereur de mettre le

service en régie, en gardant tous les employés de la compagnie avec ses

établissemens. C'était lestement décider une question qui se débattra

encore long-temps. Ainsi on démontra à l'empereur qu'en mettant un

conseiller d'État avec des auditeurs à la tête de la régie, cette

administration allait marcher toute seule, et que de plus on ferait de

grands bénéfices. On tomba dans une lourde erreur. Le conseiller d'État

qui succéda à la compagnie des vivres fut M. Maret, frère du ministre:

c'était un homme fort probe, extrêmement zélé; mais nous allons voir le

résultat de son administration.

Tant que durèrent les approvisionnemens de la compagnie, cela marcha

naturellement bien; il y eut même quelques broutilles d'économie sur les

cuissons, le chauffage et les consommations; on crut avoir fait des

miracles.

Mais arriva la fin des approvisionnemens: comment les remplacer? Il

fallut de l'argent. M. Maret, comme agent du gouvernement, ne put pas

avoir de crédit, il n'était pas saisissable; il fallut donc recourir à

l'empereur, qui, avant de donner de l'argent, voulut savoir en quelles

mains il tomberait. On ne se servait plus que d'auditeurs; on en avait

pourvu les administrations. Voilà donc les auditeurs partis pour tous

les grands marchés de grains. En les voyant arriver sur le marché, tout

le monde les devinait; on savait bien que ces messieurs n'étaient pas

marchands de blé, et que c'était pour le gouvernement qu'ils achetaient;

alors on les faisait payer en conséquence.

Tel de ces messieurs, qui n'avait étudié qu'en droit public, ne savait

pas ce que c'était qu'un moulin ni du blé, et cependant on crut que ces

jeunes gens soigneraient mieux les intérêts de l'administration, et

économiseraient mieux l'argent du gouvernement, dont leur intérêt

particulier était tout-à-fait détaché, que les agens de la compagnie des

vivres ne soignaient des affaires qui étaient uniquement les leurs, et

économisaient un argent qui leur appartenait.

L'empereur ne tarda pas à soupçonner qu'on lui avait fait faire une

faute, surtout lorsque le résultat de l'administration de la régie fut

qu'à la fin de l'année, il lui en avait coûté jusqu'à 10,000,000 de plus

que ne dépensait la compagnie, quoiqu'il eût été obligé de fournir les

fonds d'avance à la régie. Lors de la disette de 1811, cette régie

manqua de nous devenir funeste, et l'on fut obligé d'avoir recours à

l'habileté de quelques anciens membres de la compagnie; aussi l'empereur

allait-il la renvoyer et recréer la compagnie des vivres, lorsqu'il fut

obligé de porter ses soins ailleurs.

Tels sont à peu près tous les changemens notables qui eurent lieu dans

l'administration.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 28 / 47 题