Nouvelle armée réunie à Strasbourg.--Mariage du prince héréditaire de
Bade avec mademoiselle de Beauharnais.--Arrivée de l'empereur à
Paris.--Causes du discrédit public.--M. Mollien remplace M. de
Barbé-Marbois.--Compagnie des vivres.--Destitution d'agens du
trésor.--Séquestre sur les biens des membres de la compagnie des
vivres.--Leur emprisonnement.--M. Ouvrard.--Service des vivres mis en
régie.--Résultat déplorable de cette administration.
L'empereur s'arrêta un jour à Augsbourg, un autre à Stuttgard, et vint
passer deux ou trois jours à la cour de Bade. Il voyagea depuis Munich
dans la même voiture que l'impératrice. Nous apprîmes à Carlsruhe que le
mariage du prince héréditaire de Bade avec mademoiselle de Beauharnais
avait été arrêté. Dès avant l'ouverture de la campagne, l'on avait parlé
d'un projet de mariage de ce prince avec la princesse Auguste de
Bavière. L'empereur, pour savoir la vérité, avait envoyé à Bade, pendant
la saison des eaux, M. Thiars, pour être informé d'une manière précise
de ce projet, et pour le traverser; ses ordres furent exécutés avec
beaucoup d'exactitude et d'esprit.
Tout étant réglé avec la cour de Bade, l'empereur vint à Strasbourg, où
il trouva une nouvelle armée; ceci a besoin d'être expliqué.
Lorsqu'il se vit attaqué à l'improviste par une aussi forte partie, et
que la Prusse avait avec lui un langage équivoque, il craignit que la
guerre ne traînât en longueur. Il appela une conscription qui se
rassembla à Strasbourg et à Mayence; elle était déjà habillée et
équipée, et offrait des troupes de belle apparence. Outre cela, les
gardes nationales des départemens frontières avaient été réunies. Ces
corps, joints à la conscription, formaient une très-belle armée.
Cette conscription était la seconde qu'on levait depuis la rupture du
traité d'Amiens; elle était, ainsi qu'avait été la première, composée
d'hommes superbes.
L'empereur ne resta que peu de jours à Strasbourg; il arriva à Paris
vers cinq heures du soir, à la fin du mois de janvier.
Il envoya quérir tout en arrivant l'archichancelier et le ministre des
finances, dans la sagesse desquels il avait beaucoup de confiance: il
voulait être éclairé sur les causes du discrédit des effets publics; il
n'ajoutait aucune foi à tous les rapports que lui avait envoyés la
police, qui lui disait que c'était le faubourg Saint-Germain qui avait
fait circuler de mauvais bruits, et qui avait mis en doute les succès de
l'armée.
L'empereur força le ministre de s'expliquer, et de désigner les
coupables, qu'il devait connaître; M. Fouché, pour se tirer d'affaire,
fit une liste de quinze personnes du faubourg Saint-Germain, qu'il
présenta à l'empereur comme attisant l'esprit de la société. La
conséquence naturelle fut de les exiler. Ce sont les premiers qui
l'aient été, et ils le doivent au ministre de la police; l'ordre en fut
envoyé de Munich.
Le fait du discrédit public était réel; l'empereur voulut en connaître
les causes que je vais détailler: il commença par envoyer chercher le
ministre du trésor public, M. de Barbé-Marbois. Ce ministre avait peu de
choses à alléguer pour sa défense; sa probité le mettait à l'abri du
soupçon, mais il avait été tellement la dupe de quelques mauvaises
spéculations, que l'empereur ne voulut plus lui laisser la direction de
l'emploi des fonds publics: il le remplaça par M. Mollien, qui était
directeur de la caisse d'amortissement.
L'émission des 80,000,000 d'effets de receveurs-généraux avait
effectivement eu lieu; c'était une opération entreprise pour favoriser
des spéculations particulières.
La compagnie des vivres, qui avait le marché pour la fourniture du pain
aux troupes de terre et de mer dans tout l'empire, ainsi que
l'approvisionnement des grains, était composée de riches capitalistes,
habiles dans cette sorte de commerce; ils y étaient nés, et l'avaient
fait toute leur vie.
Leurs affaires étaient immenses; ils rendirent de grands services à
l'État dans des temps de disette.
Pour leurs paiemens, ils avaient affaire à deux et trois ministères,
celui de la guerre, celui de la marine et celui de l'intérieur, de sorte
que, s'ils parvenaient à être soldés exactement, ce ne pouvait être
qu'après beaucoup de lenteurs.
Pendant le séjour de la flotte espagnole à Brest, le gouvernement de
Charles IV traita avec cette compagnie pour la fourniture complète des
rations de vivres aux troupes et aux équipages qui étaient à bord de ses
vaisseaux. Cela mit ces entrepreneurs dans le cas d'envoyer l'un d'eux à
Madrid, pour régler avec le gouvernement espagnol ce qui était dû à leur
compagnie; ce fut M. Ouvrard qui fut chargé de l'opération. À Madrid, il
eut nécessairement affaire avec le prince de la Paix, qui gouvernait
toutes les branches d'administration de ce pays.
Le prince de la Paix, non seulement régla les comptes de cette
compagnie, mais lui proposa de se charger pour l'Espagne du service
qu'elle faisait en France, c'est-à-dire des approvisionnemens de blé,
ainsi que de la fourniture des vivres aux armées de terre et de mer. La
compagnie accepta, moyennant que le gouvernement espagnol se chargerait
d'obtenir du gouvernement français la sortie des grains dont elle aurait
infailliblement besoin pour faire son service. Cette demande fut
négociée officiellement et obtenue. Quant aux paiemens, le prince de la
Paix déclara à M. Ouvrard qu'il ne pouvait lui donner que des valeurs en
inscriptions sur le Mexique, qu'il fallait qu'il se chargeât de les
négocier et d'aller les faire toucher sur les lieux. M. Ouvrard non
seulement accepta les valeurs qui pourraient être dues à sa compagnie
pour paiement de ses fournitures, mais, de plus, se chargea de faire
venir en Europe le montant de tout ce que le gouvernement espagnol
pourrait avoir de valeurs à faire escompter par année au Mexique.
C'était assurément le plus grand service que l'on pût rendre au
gouvernement espagnol; aussi l'accepta-t-il d'autant plus volontiers,
que M. Ouvrard, par son opération, faisait hausser le cours de ces
valeurs. L'opération était immense, et tout-à-fait étrangère à la
compagnie des vivres.
Dans son projet, M. Ouvrard faisait aborder des navires américains à la
Vera-Cruz, pour y transporter ce que les colonies espagnoles étaient
dans l'usage de recevoir chaque année de leur métropole. Ces mêmes
navires faisaient escompter les valeurs aux caisses du roi, et
revenaient en Amérique.
Le montant en était employé en denrées, ou même était envoyé en espèces
à Londres, d'où il était expédié de la même manière à Amsterdam et
Paris.
Jamais on n'avait vu d'entreprise menée de si loin avec autant de
hardiesse et d'habileté. M. Ouvrard avait une chaîne de correspondans et
d'agens depuis Madrid, Paris, Amsterdam et Londres jusqu'à Philadelphie,
Vera-Cruz et Mexico. Rien ne s'opposait plus à la réussite de cette
vaste opération, lorsque l'affaire de M. de Barbé-Marbois vint la faire
échouer.
Pendant que M. Ouvrard s'occupait de régler tout ce qui assurait le
succès de cette seconde entreprise, ses co-associés se mettaient en
mesure de faire face aux besoins du service qu'ils avaient à faire en
Espagne. La première chose dont ils eurent besoin fut des capitaux; les
leurs étaient employés à faire le service des vivres en France, il
fallut en créer de nouveaux pour celui d'Espagne.
La seconde opération de M. Ouvrard devait en procurer d'énormes, mais
encore fallait-il le temps d'atteindre l'Amérique et d'en revenir; son
opération devait, toutes compensations de commerce faites et frais
déduits, rapporter un bénéfice net de plus de 20,000,000 de francs par
année. Il était encore en Espagne pour cet objet, lorsque ses
co-associés imaginèrent, pour se créer des capitaux, d'intéresser dans
leur affaire le secrétaire-général de M. de Barbé-Marbois; ils la lui
exposèrent et agirent si bien, qu'il leur donna tout l'appui qu'ils
sollicitaient. Il leur fit signer par son ministre 80,000,000 d'effets
sur l'exercice de 1806.
Malheureusement, dans un pays dont le gouvernement est en mouvement
continuel, les opérations du trésor et les mouvemens d'argent sont le
sujet constant de toutes les observations. Aussitôt qu'une opération
sort de l'ordre accoutumé, les conjectures commencent, et la méfiance
les suit.
Malgré les précautions qu'avait prises le secrétaire-général, l'affaire
transpira, parce que l'on avait mis en négociation une partie de ces
80,000,000 de papiers pour en faire les capitaux dont on avait besoin.
On prit l'alarme, chacun voulut être remboursé; la banque ne put faire
face aux demandes, et le désordre fut à son comble. L'empereur, qui
avait son carnet de distribution, avait d'abord attribué à quelque
erreur la différence qu'il présentait. Il avait fait faire des
recherches, s'était assuré que l'émission était véritable, et avait vu
avec effroi la cruelle situation où il se fût trouvé si la fortune lui
eût été contraire. Battu au fond de la Moravie, privé par une imprudence
inconcevable des ressources sur lesquelles il devait compter, il eût été
hors d'état de réparer ses pertes, et sa ruine était consommée dès cette
époque.
La méprise était trop grave. Le ministre persistait cependant à la
défendre; l'empereur lui retira, comme je l'ai dit, le portefeuille, et
destitua tous les agens du trésor public qui, ayant eu part à cette
affaire, avaient contribué à tromper la religion de leur chef.
Il fit rentrer au trésor celles des traites qui étaient encore dans les
mains des fournisseurs, et comme il y en avait déjà une bonne partie en
circulation, on mit le séquestre sur leurs biens; on suspendit les
paiemens qu'ils poursuivaient dans les différens ministères; enfin on
apposa le séquestre sur leurs approvisionnemens. Ces mesures jetèrent
l'alarme parmi les bailleurs de fonds. Ils vinrent reprendre leurs
capitaux, le discrédit augmenta, et la compagnie fut obligée de se
constituer en faillite.
Les fournisseurs ne purent faire face aux réclamations du gouvernement;
on les incarcéra, et on n'en eut pas beaucoup davantage. Quelques-uns se
saignèrent; mais la plupart souffrirent sans vouloir payer.
M. Ouvrard arriva d'Espagne sur ces entrefaites. L'empereur le fit
questionner sur son entreprise; il le manda: M. Ouvrard la lui expliqua
et en fut durement traité. Ainsi constituée en faillite, la compagnie ne
put donner suite à son opération. Il était fâcheux qu'elle n'eût pu la
mener à fin sans enlacer le trésor dans ses piéges; car l'entreprise en
elle-même était dans l'intérêt public. Nous gagnions à voir cesser le
dépérissement où était l'Espagne faute d'argent, et non seulement la
France n'y perdait rien, mais les immenses bénéfices quelle devait
produire étaient acquis par des capitalistes français, indépendamment de
tous ceux qu'auraient faits une foule de gens d'affaires, qui auraient
pris part au mouvement que cette singulière entreprise aurait
occasionné. Mais conçue sur une surprise comme elle l'était, elle fut
fatale à l'État qu'elle pouvait conduire à sa perte, et auquel elle
coûta du temps, des négociations et des sommes considérables. Encore ne
parvint-il qu'avec peine à réaliser les valeurs qu'il avait été obligé
de prendre pour couvrir les traites qui avaient été mises en
circulation.
La compagnie des vivres une fois culbutée, il fallut lui substituer un
autre mode d'approvisionnement; on proposa à l'empereur de mettre le
service en régie, en gardant tous les employés de la compagnie avec ses
établissemens. C'était lestement décider une question qui se débattra
encore long-temps. Ainsi on démontra à l'empereur qu'en mettant un
conseiller d'État avec des auditeurs à la tête de la régie, cette
administration allait marcher toute seule, et que de plus on ferait de
grands bénéfices. On tomba dans une lourde erreur. Le conseiller d'État
qui succéda à la compagnie des vivres fut M. Maret, frère du ministre:
c'était un homme fort probe, extrêmement zélé; mais nous allons voir le
résultat de son administration.
Tant que durèrent les approvisionnemens de la compagnie, cela marcha
naturellement bien; il y eut même quelques broutilles d'économie sur les
cuissons, le chauffage et les consommations; on crut avoir fait des
miracles.
Mais arriva la fin des approvisionnemens: comment les remplacer? Il
fallut de l'argent. M. Maret, comme agent du gouvernement, ne put pas
avoir de crédit, il n'était pas saisissable; il fallut donc recourir à
l'empereur, qui, avant de donner de l'argent, voulut savoir en quelles
mains il tomberait. On ne se servait plus que d'auditeurs; on en avait
pourvu les administrations. Voilà donc les auditeurs partis pour tous
les grands marchés de grains. En les voyant arriver sur le marché, tout
le monde les devinait; on savait bien que ces messieurs n'étaient pas
marchands de blé, et que c'était pour le gouvernement qu'ils achetaient;
alors on les faisait payer en conséquence.
Tel de ces messieurs, qui n'avait étudié qu'en droit public, ne savait
pas ce que c'était qu'un moulin ni du blé, et cependant on crut que ces
jeunes gens soigneraient mieux les intérêts de l'administration, et
économiseraient mieux l'argent du gouvernement, dont leur intérêt
particulier était tout-à-fait détaché, que les agens de la compagnie des
vivres ne soignaient des affaires qui étaient uniquement les leurs, et
économisaient un argent qui leur appartenait.
L'empereur ne tarda pas à soupçonner qu'on lui avait fait faire une
faute, surtout lorsque le résultat de l'administration de la régie fut
qu'à la fin de l'année, il lui en avait coûté jusqu'à 10,000,000 de plus
que ne dépensait la compagnie, quoiqu'il eût été obligé de fournir les
fonds d'avance à la régie. Lors de la disette de 1811, cette régie
manqua de nous devenir funeste, et l'on fut obligé d'avoir recours à
l'habileté de quelques anciens membres de la compagnie; aussi l'empereur
allait-il la renvoyer et recréer la compagnie des vivres, lorsqu'il fut
obligé de porter ses soins ailleurs.
Tels sont à peu près tous les changemens notables qui eurent lieu dans
l'administration.