L'empereur s'établit à Brunn.--Gratifications aux blessés.--Départ pour
Schoenbrunn.--Traité avec M. de Haugwitz.--Le roi de Prusse ne veut pas
le reconnaître.--L'Autriche signe.--Partage des territoires.--Entrée des
Russes à Naples.--Fâcheuses nouvelles venues de Paris.--Paix signée.--La
jeune fille de Vienne.--La comtesse ***.--Départ de Vienne.--Arrivée à
Munich.--Mariage du vice-roi avec la princesse Auguste de
Bavière.--Départ pour Paris.
Lorsque j'entrai chez l'empereur, le maréchal Murat était dans son
cabinet; il le bourra d'importance pour lui avoir fait perdre, par suite
d'un faux rapport, quatre heures d'un temps précieux qu'il avait été
obligé d'employer à ramener le mouvement commencé sur la route d'Olmutz;
cet incident était le seul qui le contrariât, il était content de tout
le reste.
Le prince Jean Lichtenstein revint le soir avec le général Bubna, et
l'empereur alla s'établir à Brunn, où il leur fit dire de le suivre.
Il n'y resta que quelques jours, pendant lesquels il répartit son armée
en cantonnemens, fit constater les pertes qu'elle avait éprouvées,
envoya des aides-de-camp visiter les hôpitaux, et remettre de sa part un
napoléon à chaque soldat blessé; il envoya une gratification de 3,000
fr. à chaque officier-général blessé, et successivement 2,000, 1,500,
1,000 et 500 fr. aux officiers des différens grades au-dessous qui se
trouvaient dans le même cas. On juge aisément si ce secours leur était
nécessaire, et s'ils bénirent la main qui le leur envoyait.
L'empereur donna plusieurs ordres relatifs à l'administration, et après
avoir entretenu plusieurs fois le prince Lichtenstein, il partit pour
Schoenbrunn, afin de pousser les conférences qui avaient lieu à Vienne
pour la paix, et aussi pour voir où il en était avec la Prusse. Depuis
plusieurs jours, M. de Haugwitz était près de M. de Talleyrand, mais ne
lui disait rien; il devait s'entendre avec les envoyés des autres
puissances, dont nous venions de déranger les calculs.
L'empereur traversa Vienne à la nuit, et alla droit à Schoenbrunn; ce fut
le lendemain qu'il reçut M. de Haugwitz. Il ne lui fit d'abord aucun
reproche, mais il lui laissa clairement voir qu'il n'était pas dupe des
intentions dans lesquelles on l'avait envoyé près de lui. Il lui parla
du passage de l'armée russe à Varsovie et de son arrivée à Breslau, où
elle était encore[39]. Enfin, il lui demanda ce que signifiait cet autre
corps russe qui était en Hanovre, communiquant par la Prusse avec la
grande-armée.
L'empereur commençait à s'échauffer et à parler haut; nous l'entendions
de la pièce voisine. Il disait: «Monsieur, est-ce une conduite franche,
que celle de votre maître avec moi? Il serait plus honorable pour lui de
m'avoir loyalement fait la guerre, quoique vous n'ayez aucun motif pour
cela; vous eussiez au moins servi vos alliés, parce que j'y aurais
regardé à deux fois avant de livrer bataille. Vous voulez être les
alliés de tout le monde, cela n'est pas possible; il faut opter entre
eux et moi. Si vous voulez aller vers ces messieurs, je ne m'y oppose
pas; mais si vous restez avec moi, je veux de la sincérité, ou je me
sépare de vous. Je préfère des ennemis francs à de faux amis. Si vos
pouvoirs ne sont pas assez étendus pour traiter toutes ces questions-là,
mettez-vous en règle: moi, je vais marcher sur mes ennemis, partout où
ils se trouvent.»
Ce discours fut tenu avec beaucoup de chaleur; l'empereur traitait M. de
Haugwitz du haut de la position où l'avait placé la victoire. Il ne
doutait pas un instant que l'Autriche ne fît la paix; il voyait les
Russes partis, l'armée française pouvait, en quelques marches, tourner
toute la monarchie prussienne: il n'était donc pas à penser que les
Prussiens choisiraient ce moment pour faire la guerre. Aussi traita-t-il
M. de Haugwitz avec sévérité.
Le cabinet de Berlin n'avait pas pu prévoir la position dans laquelle se
trouvait alors son ministre: aussi M. de Haugwitz n'avait-il reçu que la
mission de déclarer l'alliance de son pays avec les Russes; mais voyant
l'état des affaires de ceux-ci, et les termes précis de l'empereur, il
prit sur lui de conclure un arrangement qu'il se flattait de faire
agréer par le roi à son retour à Berlin. L'empereur, de son coté,
sachant bien tout ce que cet arrangement avait d'éventuel, y avait fait
insérer tout ce qui pouvait convenir à la politique des deux pays,
espérant, comme M. de Haugwitz, qu'il serait ratifié d'autant mieux,
qu'il était dans l'intérêt de la Prusse. En conséquence, le traité qui
fut conclu donnait à la Prusse le Hanovre en échange des margraviats.
Pendant que M. de Haugwitz signait ce traité à Vienne avec l'empereur,
M. de Hardenberg, qui était à Berlin, et qui ignorait les événemens
d'Austerlitz, à plus forte raison la mission qu'avait prise sur lui M.
de Haugwitz, en signait un autre à Berlin avec l'ambassadeur
d'Angleterre.
Il envoya le colonel Pfuhl à Vienne porter à M. de Haugwitz la nouvelle
de ce traité. En se rendant à Vienne, celui-ci rencontra en Silésie M.
de Haugwitz, qui se rendait à Berlin avec le traité conclu à Vienne,
qu'il portait à la ratification du roi. Il emmena le colonel Pfuhl avec
lui, pensant bien que, si le traité n'était pas ratifié, le roi de
Prusse serait toujours à temps d'envoyer à Napoléon les nouvelles
stipulations.
En arrivant à Berlin, les espérances de M. de Haugwitz furent déçues: le
roi de Prusse lui témoigna hautement son mécontentement de ce qu'il
avait fait.
Il assembla un conseil; jamais position n'avait été plus délicate. Il y
aurait eu de la déraison à faire la guerre, dans l'état où étaient les
armées victorieuses, comme je viens de l'indiquer plus haut, et il ne
pouvait pas abandonner ses alliés, avec lesquels il venait de
contracter. La discussion s'échauffa, et on ne voulait pas accepter le
Hanovre sans la ratification de l'Angleterre: on crut avoir trouvé un
moyen terme en l'acceptant, et le faisant occuper comme dépôt jusqu'à la
paix. Voilà ce qui se passait à Berlin avant que l'empereur eût quitté
Vienne pour retourner à Paris.
Les Russes étant partis, et n'ayant point de rapports avec nous, les
Autrichiens restèrent seuls chargés de leurs propres intérêts; ils
firent une paix analogue à la mauvaise situation de leurs affaires. Ils
perdirent les anciens États vénitiens, qui furent réunis au royaume
d'Italie. Ils durent céder à la Bavière le Tyrol et le pays de
Salzbourg, avec quelques autres pays en Souabe, entre autres les biens
de l'ordre Teutonique, Guntzbourg, etc.
La maison d'Autriche perdit en outre le Brisgaw, qu'avait eu le
grand-duc de Toscane dans des transactions antérieures; mais comme
l'empereur Napoléon affectionnait particulièrement ce prince, il lui fit
céder par la Bavière le pays de Wurtzbourg.
Il y eut également des compensations de territoire entre la Bavière, le
Wurtemberg et le pays de Baden, qui acquirent tous une étendue de
puissance égale à la moitié de celle qu'ils avaient auparavant.
L'empereur fit reconnaître, par le même traité de paix, les électeurs de
Bavière et de Wurtemberg comme rois, et le margrave de Baden comme
grand-duc.
Malgré la répugnance de l'Autriche, il fallut signer ce traité de paix
désastreux.
L'empereur n'avait plus rien à faire à Vienne; il avait espéré traiter
avec les Russes: pour cela, il avait écrit de Brunn, après la bataille,
à l'empereur de Russie. Ce fut le général Junot[40] qu'il envoya porter
sa lettre; mais quand Junot arriva à l'armée russe, l'empereur Alexandre
était parti pour Saint-Pétersbourg; le général ne jugea pas qu'il dût
courir après lui, et revint rapporter sa lettre à l'empereur, qui était
déjà de retour à Vienne. Il y a lieu de croire que, s'il avait osé aller
jusqu'à Saint-Pétersbourg, la paix se serait faite cette année.
Peut-être que l'Angleterre l'eût faite aussi, ne voyant plus de moyen de
nous susciter la guerre; on peut au moins, le penser, et alors que de
maux on eût évités! Le destin en avait ordonné autrement. L'empereur
reçut, avant de partir de Vienne, la nouvelle de l'entrée des Russes à
Naples, conjointement avec quelques Anglais.
Il fit sur-le-champ des dispositions pour y faire marcher des troupes.
Il avait une ancienne haine contre la reine de Naples; il avait eu
maintes fois l'occasion de se plaindre d'elle, et en recevant cette
nouvelle, il nous dit: «Ah! pour celle-là, cela ne m'étonne pas; mais
aussi, gare si j'entre à Naples: elle n'y mettra plus les pieds.»
Il envoya de l'état-major de la grande armée de quoi composer celui de
l'armée qui allait se réunir aux frontières de Naples, et donna ordre au
prince Joseph, son frère[41], qu'il avait laissé à Paris, d'aller se
mettre à la tête de cette armée. Il reçut aussi à Vienne une nouvelle
fâcheuse de Paris, laquelle était sans doute exagérée; mais, quand bien
même elle l'eût été, c'était toujours quelque chose de fort mauvais.
Le bulletin de la bataille d'Austerlitz, qui avait été lu dans toute
l'Allemagne avec une extrême avidité, semblait devoir produire le même
effet en France. Effectivement il y excita l'enthousiasme; cependant il
s'était manifesté à Paris une grande inquiétude sur le sort de la
banque, et dans très-peu de temps la peur se communiqua si rapidement,
que l'on se porta en foule au change des billets; elle ne put satisfaire
tout ce qui se présentait à la fois. On crut qu'elle éprouvait des
embarras d'argent, et la foule devint encore plus grande. L'agiotage
s'en mêla; on vendit les billets comme les autres effets publics, et ils
perdirent jusqu'à 70 francs pour 1,000.
Les fonds publics se ressentirent un peu de cet état de choses, qui
donna de l'inquiétude à l'empereur. À cela se joignit un autre incident
dont je vais rendre compte.
Un officieux de Paris écrivit à quelqu'un qui avait la facilité de voir
souvent l'empereur, et lui dénonça une fraude du trésor public, qui
avait déjà souscrit pour 80,000,000 de rescriptions des
receveurs-généraux, à prélever sur les revenus de 1806; or, nous étions
au mois de décembre 1805.
On en conclut que l'empereur dépensait les revenus de l'État par
anticipation; cela contribua encore à faire baisser les effets publics.
Toutes ces nouvelles lui donnaient de l'humeur et lui faisaient désirer
ardemment de terminer à Vienne, pour aller voir à Paris la cause de ce
désordre.
Il pressa tant pour la paix, qui ne tenait plus qu'à quelques
difficultés de contributions, qu'enfin elle fut signée; il la ratifia le
même soir, et partit le lendemain.
Avant de quitter Vienne, il se passa une anecdote que je dois raconter
ici.
On a beaucoup parlé d'un goût décidé de l'empereur pour les femmes: il
n'était pas dominant chez lui. Il les aimait, mais savait les respecter,
et j'ai été témoin de la délicatesse de ses rapports avec elles, lorsque
ses longues absences le mettaient dans le cas où étaient tous les
officiers de son armée.
Pendant le séjour qu'il fit à Vienne, entre la bataille d'Austerlitz et
la signature de la paix, il eut occasion de remarquer une jeune personne
qui lui plut. Le hasard fit qu'elle-même s'était monté la tête pour
l'empereur, et qu'elle accepta la proposition qui lui fut faite, d'aller
un soir au château de Schoenbrunn. Elle ne parlait qu'allemand et
italien; mais l'empereur parlait lui-même cette dernière langue, la
connaissance marcha rapidement. Il fut fort étonné d'apprendre de cette
jeune personne qu'elle appartenait à des parens respectables, et qu'en
venant le voir, elle était dominée par une admiration qui avait fait
naître dans son coeur un sentiment qu'elle n'avait jamais connu ni
éprouvé pour qui que ce fût. Le fait, quoique rare, fut reconnu exact;
l'empereur respecta l'innocence de cette jeune demoiselle, la fit
reconduire chez elle, fit prendre soin de son établissement et la dota.
Il aimait beaucoup la conversation d'une femme spirituelle; il la
préférait à tous les genres de délassemens. Peu de jours après
l'aventure que je viens de citer, arriva celle-ci:
Un agent français, qui habitait Vienne, avait eu occasion d'y distinguer
une certaine comtesse à laquelle, disait-on, un ambassadeur d'Angleterre
(lord Paget) avait adressé des hommages. Il était difficile de
rencontrer une femme plus séduisante que cette comtesse, qui, du reste,
portait l'amour de son pays jusqu'à l'exaltation. L'agent se mit dans la
tête de la décider à aller voir l'empereur, en lui faisant insinuer que
la proposition lui en était faite par l'ordre de ce souverain lui-même,
qui cependant n'y pensait pas.
Un officier de la cavalerie de police de la ville de Vienne, qui
connaissait cette comtesse, fut chargé de lui parler. Celle-ci écouta la
proposition qui lui était faite un matin pour avoir son exécution le
soir; elle ne se décida pas d'abord, et demanda la journée pour
réfléchir, ajoutant qu'elle voulait être assurée si c'était bien par
l'ordre de l'empereur qu'on était venu lui faire cette ouverture.
Le soir, la voiture étant prête au lieu du rendez-vous où l'officier
viennois devait prendre la comtesse pour la remettre à quelqu'un qui
devait l'accompagner à Schoenbrunn, il alla la voir; elle lui dit qu'elle
n'avait pu se décider pour ce jour-là, mais qu'elle engageait sa parole
de ne pas y manquer le lendemain, et que, dans l'après-midi, il pouvait
venir chercher sa réponse, quelle avait pris son parti.
La voiture fut recommandée pour le lendemain à la même heure. L'officier
viennois, qui craignait un autre caprice, ne manqua pas le lendemain de
se rendre chez la belle. Il la trouva toute résolue, elle avait mis
ordre à ses affaires comme pour faire un long voyage, et elle lui dit
d'un air décidé en le tutoyant: «Tu peux venir me chercher ce soir,
j'irai le voir, tu peux y compter. Hier j'avais des affaires à régler,
maintenant je suis prête. Si tu es bon Autrichien, je le verrai; tu sais
combien il a fait de mal à notre pays! Eh bien! ce soir, je le vengerai;
ne manque pas de venir me chercher.»
Une pareille confidence effraya l'officier, qui ne voulut pas en courir
la responsabilité; il vint de suite en faire part: on le récompensa. On
n'envoya point la voiture au lieu du rendez-vous, et la comtesse évita
l'occasion d'acquérir une célébrité qui aurait sans doute flétri sa
réputation de femme gracieuse.
Cette aventure eut lieu la veille du jour où l'empereur partit de
Schoenbrunn pour Paris.
Les Autrichiens, pour premier paiement des contributions, furent obligés
de nous céder le montant des subsides qu'ils devaient recevoir
d'Angleterre; ils les attendaient justement dans le moment, ils
donnèrent ordre à Hambourg que, quand ils arriveraient, on les passât à
l'ordre du ministre de France. C'était alors M. Bourienne, que
l'empereur avait consenti à réemployer: il reçut les subsides anglais
destinés à l'Autriche, et les envoya à Paris.
Quelques jours avant de partir de Vienne, l'archiduc Charles avait
demandé à l'empereur une entrevue. Je ne sais pourquoi l'archiduc ne
vint pas à Schoenbrunn, mais l'entrevue eut lieu à un rendez-vous de
chasse appelé la Vénerie, sur la route de Vienne à Bukersdorf.
L'empereur y était allé comme pour chasser; l'archiduc y vint avec deux
officiers seulement; ils s'entretinrent long-temps seuls dans une
chambre du pavillon de chasse. Nous revînmes assez tard à Schoenbrunn.
L'empereur faisait un cas particulier de l'archiduc Charles; il
l'estimait beaucoup et lui était attaché.
L'empereur partit de Vienne; pour arriver à Munich, il passa par
Scharding et Passau, où il rencontra le général Lauriston, qui revenait
de Cadix; il l'envoya comme gouverneur à Venise. Il arriva à Munich
pendant la nuit, quelques jours avant le nouvel an de 1806.
L'impératrice y était arrivée par son ordre depuis quinze jours; elle
était auparavant à Strasbourg[42].
La princesse Caroline y était aussi. Il y eut à la cour de Bavière,
comme on le peut croire, une belle joie; non seulement le pays avait été
sauvé, mais presque doublé, et les troupes bavaroises n'avaient pas été
engagées, c'est-à-dire qu'elles n'avaient éprouvé que de légères pertes:
aussi nous témoigna-t-on un grand plaisir de nous voir, et nous y fit-on
toute espèce de bon accueil.
C'est à Munich que nous commençâmes à apercevoir ce dont nous n'avions
encore entendu parler que vaguement.
On envoya par le Tyrol un courrier qui porta l'ordre au vice-roi
d'Italie de venir de suite à Munich; effectivement cinq jours après il
arriva. On ne dissimula plus alors son mariage avec la princesse Auguste
de Bavière, née de la première femme du roi de Bavière, lorsqu'il
n'était encore que prince des Deux-Ponts. L'on aimait beaucoup le
vice-roi, et l'on témoigna le plus sensible plaisir de le voir unir sa
destinée à celle d'une princesse qui était aussi bonne et aussi belle
que l'était la princesse Auguste.
La cérémonie religieuse fut faite par le prince primat d'Allemagne,
ancien électeur de Mayence.
Le mariage fut célébré à Munich; il y eut à cette occasion les fêtes
d'usage; elles durèrent une semaine entière, après quoi l'empereur
revint à Paris. Le vice-roi passa encore quelque temps à Munich, puis
s'en retourna à Milan.