Réponse. «Il m'a chargé de demander à Votre Majesté sa parole, et m'a
ordonné, aussitôt que je l'aurais reçue, de passer dans le corps d'armée
du maréchal Davout pour suspendre son mouvement.»
Alexandre, avec un air de haute satisfaction. «Je vous la donne, et vais
de suite me préparer à exécuter ce qui a été convenu.»
Il m'adressa un mot de compliment, en me disant: «Si quelque jour des
circonstances plus heureuses vous mènent à Saint-Pétersbourg, j'espère
vous en rendre le séjour agréable.»
J'étais bien loin de croire que cela arriverait aussitôt; Alexandre m'a
bien tenu parole, comme on le verra.
Je le quittai, et revins avec M. Stutterheim repasser la Marche à
Göding; nous fûmes obligés d'attendre que l'armée russe, qui se
présentait à l'autre rive, eût repassé. Je mis pied à terre avec M.
Stutterheim pour la compter; il ne passa pas plus de vingt-six mille
hommes de toutes armes, sans canons ni caissons, beaucoup sans armes, le
plus grand nombre sans havresacs[35], un très-grand nombre blessés, mais
marchant courageusement à leur rang.
Après que l'armée russe eut défilé, on me laissa passer, et on détruisit
le pont[36].
Aussitôt que nous fûmes de l'autre côté, nous rencontrâmes le général
autrichien Meerfeld, qui nous fit conduire, quoique le jour commençât à
peine, aux avant-postes du maréchal Davout.
Je ne fus pas peu surpris de le trouver aussi près, et l'on va voir ce
qui s'était passé au corps de ce maréchal; ces détails sont de la plus
exacte vérité. L'empereur d'Autriche avait raison de me dire qu'il
n'était pas éloigné.
Je rendis d'abord au maréchal Davout tout ce qui le concernait, et
j'arrivai à propos, car il allait commencer l'attaque. À la vérité, il
n'avait plus de Russes devant lui, puisque je les avais vus repasser la
Marche, il y avait deux heures, c'est-à-dire qu'ils la repassèrent le 5
depuis deux heures du matin jusqu'à quatre. Je viens aux opérations du
maréchal Davout depuis la bataille.
Les deux divisions d'infanterie Gudin et Friant étaient réunies, ainsi
qu'une division de dragons et de cavalerie légère; le maréchal lui-même,
à la tête de tout cela, s'était approché de Göding dans la journée du 3,
et le 4 il attaqua vivement le corps autrichien, qui, plus faible que
lui, allait être obligé de lui abandonner le pont sur la Marche à
Göding, dont il n'était plus qu'à une très-petite demi-lieue, ayant
devant lui un défilé qui faisait toute la force des Autrichiens, et où
ils avaient mis leur artillerie[37]. Néanmoins le maréchal allait forcer
ce passage, lorsqu'on lui envoya un parlementaire pour avoir une
suspension d'armes: il refusa et continua son attaque; un deuxième
parlementaire arriva accompagné d'un officier russe, c'était pour faire
la même demande; mais cette fois le général Meerfeld envoyait au
maréchal Davout un billet que venait de lui écrire l'empereur Alexandre,
sans doute d'après une convention faite entre ce souverain et le général
Meerfeld. Ce billet était ainsi conçu:
«J'autorise le général Meerfeld à faire connaître au général français
que les deux empereurs d'Allemagne et de France sont en ce moment en
conférence, qu'il y a un armistice dans cette partie, et qu'il est en
conséquence inutile de sacrifier plus de braves gens.»
«Le 4 décembre.
_Signé_ ALEXANDRE.
Ce billet, qui est écrit au crayon, que j'ai lu entre les mains du
maréchal Davout, est déposé à la secrétairerie d'État en France.
Le maréchal Davout, qui n'avait pas reçu d'avis du major-général,
attribua ce retard au détour que l'on était obligé de faire par Brunn
pour venir à lui: il crut devoir déférer à l'assurance positive de
l'empereur Alexandre[38]; en conséquence, il suspendit son mouvement, et
je le trouvai à la place où il était le 5 au matin, tandis que la
veille, le maréchal Davout pouvait, en une demi-heure, être maître de
Göding et du pont de la Marche, lorsque l'armée russe était encore à
plus de deux ou trois lieues sur le chemin d'Austerlitz, en face de
Bernadotte. C'est un moment où l'empereur d'Autriche se séparait de
celui de Russie pour venir à l'entrevue, que le maréchal Davout menaça
davantage de forcer Göding, la seule retraite des Russes; l'armée russe
n'aurait jamais pu arriver à temps, et d'ailleurs les troupes de
Bernadotte, en la voyant partir, l'eussent suivie. C'est dans cette
position que l'empereur Alexandre crut devoir écrire ce billet, auquel
le maréchal Davout, par respect pour le caractère du monarque, crut, de
son côté, devoir ajouter foi, éloignant de lui l'idée d'un piége.
Mais en supposant que le maréchal Davout eût douté de la véracité du
billet, malgré la présence de l'officier russe, qui paraissait n'avoir
été joint au parlementaire que pour lui donner plus de force, et qu'il
eût encore marché une demi-heure, je demande à tout militaire ce que
serait devenue l'armée russe avec l'empereur de Russie, et ce qui serait
arrivé, si, dans la journée du 3, au lieu d'avoir été engagée mal à
propos sur la route d'Olmutz, notre cavalerie eût été de suite poussée
sur Hollitsch. On aurait attaqué l'armée russe le 3 après midi; on
l'aurait poussée sur le maréchal Davout; c'eût été une deuxième
représentation d'Ulm, parce qu'alors il n'y aurait pas eu de
parlementaire, ni de propositions d'entrevue: cela eût été rejeté comme
ridicule.
Quand je revins l'apporter cela à l'empereur à Austerlitz, je repassai à
l'avant-garde des Autrichiens, restés sur la rive gauche de la Marche.
Le prince Maurice Lichtenstein s'y trouvait, M. Stutterheim était
toujours avec moi; j'en touchai un mot à ces messieurs; le colonel du
régiment des chevau-légers d'Aurelly était présent. Ils se mirent à
sourire: je compris ce que cela signifiait. Je n'étais plus dupe, et il
m'était suffisamment démontré pourquoi l'empereur de Russie n'était pas
venu à l'entrevue, comme aussi pourquoi celui d'Autriche y était venu.
Ils s'étaient partagé les deux rôles qui devaient les tirer d'embarras,
et ils étaient loin de se douter qu'ils servaient à souhait l'empereur
Napoléon.