L'empereur d'Autriche demande une entrevue.--Motifs de Napoléon pour
l'accepter.--Entrevue.--Mission dont je suis chargé près de l'empereur
d'Autriche.--Ce souverain m'envoie au quartier-général de l'empereur de
Russie.--Convention avec l'empereur Alexandre.--Opération du maréchal
Davout après la bataille d'Austerlitz.
Nous étions au 3 décembre, lendemain de la bataille; il était déjà assez
tard, lorsque le prince Jean de Lichtenstein arriva au château
d'Austerlitz, chargé d'une commission de son maître pour l'empereur. Il
fut assez long-temps avec lui, et s'en retourna; nous sûmes le soir qu'il
était venu témoigner le désir d'une entrevue, que l'empereur avait
acceptée.
Les empereurs d'Autriche et de Russie étaient dans une position délicate
par la direction de retraite que les événemens de la journée du 2 les
avaient forcés de faire prendre à leur armée. Ils n'avaient de point de
passage sur leur marche que le pont de Göding à Hollitsch. Le corps du
maréchal Davout se trouvait plus près de ce point que les débris des
armées russe et autrichienne qui devaient s'y retirer, et les alliés
croyaient le maréchal Davout beaucoup plus fort qu'il n'était
réellement, en sorte qu'il ne leur restait de moyen de salut que
l'entrevue qu'ils demandaient.
D'un autre côté, Davout ignorait encore les résultats de la journée du
2, et par conséquent l'état réel dans lequel les ennemis se trouvaient;
néanmoins il faisait ses dispositions d'attaque, et essaya même de
forcer les défilés qui le séparaient de Göding.
L'empereur Napoléon, qui était le seul qui connût l'état des choses,
n'était pas sans inquiétude sur le résultat de l'attaque dont il avait
chargé Davout, parce qu'il voyait bien qu'il était inférieur en force
aux ennemis. Il ne regarda plus la retraite de ceux-ci comme impossible;
dès-lors il considéra que les Prussiens étaient pressés d'entrer en
lice, et qu'ils avaient une armée réunie à un corps russe à Breslau; en
outre il avait su, par les dépêches interceptées de M. de Stadion, que
l'archiduc Charles était arrivé sur le Danube, tandis que l'armée
d'Italie, commandée par Masséna, était encore fort loin au-delà des
_Alpes-Juliennes_: il n'était donc pas impossible que toutes ces armées
réunies ne combinassent un mouvement, qui l'aurait obligé à courir de
nouvelles chances qui pouvaient compromettre les succès d'Austerlitz.
Dans cette situation, il accepta ce que la fortune lui présentait. Les
alliés lui proposèrent une entrevue pour gagner du temps; dans le fait,
l'empereur faisait un meilleur marché.
On peut ajouter qu'il n'y a nul doute que, si les empereurs de Russie et
d'Autriche eussent reçu les dépêches de M. de Stadion, ils n'auraient
pas demandé l'entrevue.
Le prince Jean revint le lendemain dans la matinée prendre les ordres de
l'empereur, qui s'en rapporta à tout ce qu'il réglerait. Le 4, à neuf
heures du matin, nous partîmes tous avec l'empereur et la garde à
cheval, pour aller par la grande route d'Hollitsch à un moulin qui était
devant les avant-postes de Bernadotte, à environ trois lieues
d'Austerlitz: nous y arrivâmes les premiers; l'empereur fit faire des
feux, et attendit. La garde à cheval se tint en bataille à deux cents
pas en arrière.
L'on ne tarda pas à annoncer l'empereur d'Autriche, qui arriva en
calèche, accompagné des princes Jean Lichtenstein, Maurice Lichtenstein,
de Wurtemberg, de Schwartzemberg, et des généraux Kienmayer, Bubna et
Stutterheim, ainsi que de deux officiers supérieurs de hulans. Il y
avait avec l'empereur d'Autriche une escorte de cavalerie hongroise qui
resta, ainsi que l'avait fait la nôtre, à environ deux cents pas du lieu
où l'on se voyait.
L'empereur Napoléon, qui était à pied, alla à la rencontre de l'empereur
d'Autriche, depuis le lieu où était le feu jusqu'à la calèche, et
l'embrassa en l'abordant. Le prince Jean Lichtenstein descendit de la
même voiture, et suivit l'empereur d'Autriche auprès du feu de
l'empereur; il y resta pendant toute l'entrevue, comme le maréchal
Berthier resta auprès de l'empereur. Toutes les autres personnes de la
suite des deux souverains étaient ensemble près d'un même feu, qui
n'était séparé de celui des empereurs que par le grand chemin. J'étais à
ce feu; notre conversation ne roula que sur les événemens de la
bataille, nous nous étudiâmes à ne rien dire qui pût choquer pour ces
messieurs.
Je ne sais pas ce qui se dit au feu des empereurs, nous étions aussi
curieux de l'apprendre que les Autrichiens qui étaient au même feu que
nous; nous ne pûmes le pénétrer ni les uns ni les autres. Toutefois il
nous parut qu'on y était d'une belle humeur; on y riait, ce qui nous
parut à tous d'un bon augure. Effectivement, au bout d'une ou deux
heures, les deux souverains se séparèrent en s'embrassant. Chacun de
nous courut à son devoir, et j'entendis, en m'approchant, que l'empereur
Napoléon disait à celui d'Autriche: «J'y consens, mais Votre Majesté me
promet de ne plus me faire la guerre.--Non, je vous le jure, répondit
l'empereur d'Autriche; et je tiendrai ma parole.»
Je ne sais à quelle occasion cela se disait; mais je l'ai entendu, et je
le répète, parce que l'empereur me l'a souvent raconté depuis.
Le jour finissait, lorsque les deux empereurs se séparèrent et reprirent
chacun le chemin de leurs armées respectives; nous suivîmes l'empereur,
qui s'en allait au petit pas de son cheval, pensant à ce qu'il venait de
dire et à ce qu'il voulait faire.
Il m'appela, et, sans me parler des antécédens, il me dit: «Courez après
l'empereur d'Autriche; dites-lui que je vous ai chargé d'aller attendre
à son quartier-général l'adhésion de l'empereur de Russie, en ce qui le
concerne, à tout ce qui vient d'être conclu entre nous. Lorsque vous
aurez cette adhésion, vous vous rendrez au corps d'armée du maréchal
Davout, et vous arrêterez son mouvement en lui disant ce qui s'est
passé.»
Ceci est trop important pour n'être pas bien circonstancié.
Je courus après l'empereur d'Autriche, et dès que je lui eus fait
connaître ma mission, il me permit de l'accompagner à son
quartier-général, qui était placé à peu de distance de là, dans un
domaine à lui. Nous ne tardâmes pas à y arriver, et quoiqu'il ne fît pas
encore très-nuit, je n'aperçus presque point de troupes, ce qui m'étonna
beaucoup.
L'empereur soupa, et donna des ordres pour que je ne manquasse de rien;
j'entendais parler dans la maison d'une affaire qui avait eu lieu le
matin (ce ne pouvait être qu'avec le maréchal Davout). On avait été un
moment inquiet de l'issue qu'elle pouvait avoir; mais on ajoutait
qu'aussitôt que le général français (Davout) avait reçu la lettre de
l'empereur Alexandre, il avait cessé l'attaque.
Tout cela était une énigme pour moi; et l'empereur Napoléon n'en savait
pas davantage. Lorsqu'il était venu à l'entrevue qu'on lui avait
demandée, il se doutait bien que le maréchal Davout attaquerait, mais
comme l'on passait encore par Brunn pour communiquer avec lui, on ne
pouvait pas en avoir de nouvelles si tôt.
Après le souper, l'empereur d'Autriche fit appeler le général
Stutterheim, et lui donna ses ordres; puis me faisant introduire, il me
dit d'accompagner ce général, qu'il envoyait à l'empereur de Russie; que
je connaîtrais bien mieux la réponse qu'il ferait aux propositions dont
il chargeait le général de Stutterheim de lui donner connaissance, et
que de là je serais plus à portée de passer dans le corps d'armée du
maréchal Davout, qui était très rapproché.
Je pris congé, et partis avec le général Stutterheim; nous allâmes à
Göding, où tout était dans l'émoi et la confusion; les troupes russes
pliaient bagage. Nous trouvâmes des sapeurs russes qui déjà détruisaient
le pont; leurs troupes étaient encore sur la rive droite, le général
Stutterheim fut obligé de les renvoyer. De Göding à Hollitsch il n'y a
qu'une demi-lieue au plus: l'empereur de Russie y était arrivé la veille
au soir, et quoiqu'il ne fût que quatre ou cinq heures du matin, il
était déjà debout. Il était logé au château et avait avec lui le prince
Czartorinski.
Il reçut d'abord le général Stutterheim, qui l'informa de tout ce qu'il
avait vu, et s'acquitta de la mission qu'il avait reçue de l'empereur
d'Autriche.
Je me rappelle que j'éprouvais un mouvement de méfiance en attendant au
château d'Hollitsch le moment de voir l'empereur Alexandre. Je ne
pouvais comprendre pourquoi l'empereur de Russie n'avait pas été à
l'entrevue avec l'empereur d'Autriche; je me rappelais qu'il n'avait pas
accepté celle que l'empereur lui avait proposée avant la bataille,
prétextant, entre autres choses, que l'empereur d'Autriche était trop
éloigné pour communiquer avec lui avant de se rendre à cette entrevue.
Là ils étaient ensemble, lorsque l'empereur d'Autriche était venu voir
l'empereur Napoléon; il avait de plus besoin de connaître ce qui aurait
été conclu entre eux: s'il m'avait dit vrai, il désirait ardemment
aplanir les difficultés, terminer tous les différends, et avec tout cela
il n'était pas venu à l'entrevue. Il y avait laissé aller l'empereur
d'Autriche tout seul.
J'en cherchai la cause et ne tardai pas long-temps à la trouver; je vais
la dire tout à l'heure.
Le général de Stutterheim sortit du cabinet de l'empereur Alexandre; je
fus introduit; il était à peine jour, et nous conversâmes à la bougie.
Alexandre parla le premier, et me dit: «Je suis bien aise de vous revoir
dans une occasion aussi glorieuse pour vous: cette journée ne gâtera
rien à toutes celles de la carrière militaire de votre maître. C'est la
première bataille où je me trouve, et j'avoue que la rapidité de ses
manoeuvres n'a jamais laissé le temps de secourir aucun des points qu'il
a successivement attaqués; partout vous étiez deux fois autant de monde
que nous.»
Réponse. «Sire, Votre Majesté a été mal informée; car, en totalité,
votre armée avait une supériorité numérique d'au moins vingt-cinq mille
hommes sur la nôtre: en outre, nous avons trois divisions d'infanterie
qui n'ont pas pris part à la bataille, nous n'en avons employé bien
vivement que six d'infanterie. À la vérité, nous avons beaucoup
manoeuvré; la même division a combattu successivement dans différentes
directions: c'est ce qui nous a multipliés pendant toute la journée.
C'est l'art de la guerre: l'empereur, qui est à sa quarantième bataille,
ne manque jamais à cela. Il pourrait encore, avec les troupes qui n'ont
pas été engagées, faire une armée aussi forte que celle qui a donné
avant-hier, et marcher contre l'archiduc Charles, si tout n'était pas
terminé: du moins cela dépend de Votre Majesté.»