Le carabinier.--On se prépare à livrer bataille.--Dispositions.--Attaque
générale.--Bataille d'Austerlitz.--Les Russes sont culbutés sur tous les
points.--Sollicitude de l'empereur pour les blessés.
Napoléon congédia le prince Dolgorouki; je restai en arrière pour dire
adieu à celui-ci, et lui demander s'il avait besoin de quelque chose
pour regagner les avant-postes russes; je le fis accompagner par
l'officier de notre grand'garde jusqu'à la communication avec les
vedettes russes.
Il me dit en nous séparant: «On veut la guerre chez vous, nous la ferons
en braves gens.» Je lui répondis que je craignais qu'il n'eût à se
reprocher d'avoir changé des dispositions que je savais excellentes; que
cela serait malheureux, parce que non seulement l'armée russe serait
battue, mais détruite, et qu'il aurait dû faire attention que c'était
son maître qui la commandait en personne. Il répliqua: «Je n'ai dit que
ce qu'il m'a ordonné de dire...; après cela il faut bien parler.--Alors,
lui dis-je, nous ne tarderons pas à avoir de la tablature;» et je le
quittai.
L'empereur me faisait déjà rappeler pour lui répéter à satiété tout ce
que je lui avais dit; il s'en allait disant: «Mais il faut que ces
gens-là soient fous de me demander d'évacuer l'Italie, lorsqu'ils sont
dans l'impossibilité de m'arracher Vienne. Quels projets avaient-ils
donc, et qu'auraient-ils fait de la France, si j'avais été battu? Par ma
foi, il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu, mais avant quarante-huit
heures je la leur aurai donné bonne.»
Tout en parlant ainsi, il revint à pied jusqu'au premier poste
d'infanterie de son armée; c'étaient des carabiniers du dix-septième
léger. L'empereur était irrité, et il témoignait sa mauvaise humeur en
frappant de sa cravache les mottes de terre qui étaient sur la route. La
sentinelle, vieux soldat, l'écoutait, et s'étant mis à l'aise, il
bourrait sa pipe, ayant son fusil entre ses jambes. Napoléon, en passant
près de lui, dit en le regardant: «Ces b...-là croient qu'il n'y a plus
qu'à nous avaler!» Le vieux soldat se mit aussitôt de la conversation:
«Oh! oh! répliqua-t-il, ça n'ira pas comme ça, nous nous mettrons en
travers.»
Ce bon mot fit rire l'empereur, et reprenant un air serein, il monta à
cheval, et rejoignit le quartier-général.
Il ne s'occupa plus que des dispositions préparatoires de la bataille,
qu'il ne voulut plus différer. Bernadotte venait de le joindre avec deux
divisions d'infanterie; Soult en avait trois; le maréchal Lannes en
avait deux; les grenadiers réunis, une forte; la garde à pied, une. Le
maréchal Davout en avait une à portée; l'empereur avait, outre sa
cavalerie légère, trois divisions de dragons, deux de cuirassiers, les
deux régimens de carabiniers avec la garde à cheval.
Il fit apporter sur le terrain en abondance toute espèce de subsistances
et de munitions de guerre, tirées des magasins de Brunn.
Nous étions au dernier jour de novembre 1805; le lendemain, 1er
décembre, il plaça lui-même toutes les divisions de son armée; il
connaissait son terrain aussi bien que les environs de Paris.
Le maréchal Davout[33] était à l'extrême droite, en échelons, sur la
communication de Brunn à Vienne, par Nicolsbourg. Sa division de droite
était commandée par le général Friant; c'était celle-là qui agissait
avec nous.
Le maréchal Davout était séparé du corps du maréchal Soult par des
étangs qui présentaient de longs défilés étroits, et d'une difficile
communication.
Le maréchal Soult avait aussi la droite de la partie de l'armée qui
était opposée à l'armée russe.
Sa division de droite était celle du général Legrand, qui joignait juste
les étangs qui le séparaient du général Friant. À la gauche du général
Legrand, était la division Saint-Hilaire, et à la gauche de celui-ci,
celle du général Vandamme.
En deuxième ligne, derrière le maréchal Soult, était d'abord la division
des grenadiers réunis, et à leur gauche les deux divisions du maréchal
Bernadotte.
À gauche du maréchal Soult, sur une configuration de terrain un peu plus
avancé, était le corps du maréchal Lannes, ayant sa première division
(celle du général Caffarelli) à la droite du chemin d'Olmutz à Brunn, et
sa deuxième division (celle du général Suchet) appuyée par sa droite au
même chemin, et de sa gauche au centon.
L'infanterie de la garde était la réserve naturelle du maréchal Lannes.
Comme le terrain à notre gauche paraissait offrir un grand
développement, on jugea convenable de ne pas en éloigner la cavalerie;
on mit d'abord la cavalerie légère à la droite du maréchal Lannes; elle
n'y incommodait nullement le corps du maréchal Soult, qui se trouvait
sur un vaste plateau, un peu en arrière et à droite.
Derrière la cavalerie légère, on plaça les dragons.
Les cuirassiers restèrent encore ce jour-là près du corps du maréchal
Soult avec la garde à cheval.
L'empereur passa sa journée entière à cheval, à voir lui-même son armée
régiment par régiment. Il parla à la troupe; il vit tous les parcs,
toutes les batteries légères; donna les instructions à tous les
officiers et canonniers. Il alla ensuite visiter les ambulances et les
moyens de transport pour les blessés.
Il revint dîner à son bivouac, et y fit appeler tous ses maréchaux: il
les entretint de tout ce qu'ils devaient faire le lendemain, et de tout
ce qu'il était possible que les ennemis entreprissent.
On aurait pu écrire un volume de tout ce qui sortit de son esprit dans
ces vingt-quatre heures.
On avait vu dans toute l'après-midi l'armée russe arriver et prendre des
positions très rapprochées de notre droite.
L'empereur était prêt dans les deux hypothèses, ou de recevoir l'attaque
de l'ennemi, ou de l'attaquer lui-même.
Le soir, c'était le 1er décembre, il s'engagea à notre extrême droite un
tiraillement qui se prolongea assez tard pour donner de l'inquiétude à
l'empereur. Il avait déjà envoyé plusieurs fois savoir d'où il
provenait; il me fit appeler et m'ordonna d'aller jusqu'à la
communication entre la division du général Legrand et celle du général
Friant, et de ne pas revenir sans connaître ce que faisaient les Russes,
ajoutant que ce tiraillement devait couvrir quelque mouvement.
Je n'eus pas bien loin à aller; car, à peine arrivé à la droite de la
division Legrand, je vis son avant-garde qui était repoussée d'un
village placé au pied de la position des Russes, qui avaient voulu s'en
emparer pour déboucher de là sur notre droite; la nature du terrain
favorisait leur mouvement, qui était déjà commencé lorsque j'arrivai.
Il faisait un beau clair de lune; cependant ils ne continuèrent pas ce
mouvement à cause de la nuit qui s'obscurcit bientôt: ils se
contentèrent de s'amonceler sur ce point, de manière à se déployer
rapidement à la pointe du jour.
Je revins à toutes jambes rapporter ce que j'avais vu; je trouvai
l'empereur couché sur la paille et dormant profondément sous une baraque
que les soldats lui avaient faite, si bien que je fus obligé de le
secouer pour le réveiller. Je lui fis mon rapport; il me fit répéter,
envoya chercher le maréchal Soult, et monta à cheval pour aller visiter
lui-même toute sa ligne et voir le mouvement des Russes sur sa droite;
il en approcha aussi près que possible. En revenant à travers les lignes
du bivouac, il fut reconnu par les soldats, qui allumèrent spontanément
des torches de paille: cela se communiqua d'un bout de l'armée à
l'autre: dans un instant, il y eut une illumination générale, et des
cris de _vive l'empereur_ qui s'élevaient jusqu'aux nues.
L'empereur rentra très-tard, et quoiqu'il continuât à prendre du repos,
il ne fut pas sans inquiétude sur ce que pourrait devenir le mouvement
de sa droite pour le lendemain.
Il était éveillé et debout à la pointe du jour, pour faire prendre en
silence les armes à toute l'armée.
Il y avait un brouillard très-épais, qui enveloppait tous nos bivouacs
au point de ne pouvoir distinguer à dix pas. Il nous fut favorable, et
nous donna le temps de nous disposer; cette armée avait été si bien
dressée au camp de Boulogne, que l'on pouvait compter sur le bon état
dans lequel chaque soldat tenait son armement et son équipage.
À mesure que le jour arrivait, le brouillard paraissait se disposer à
remonter. Le silence jusqu'à l'extrémité de l'horizon était absolu; on
n'eût jamais pensé qu'il y avait autant de monde et de foudres
enveloppés dans ce petit espace.
L'empereur me renvoya encore à l'extrême droite pour observer le
mouvement des Russes: ils commençaient à déboucher sur le général
Legrand, comme j'arrivais près de lui; mais le brouillard empêchait de
bien juger le mouvement.
Je revins en rendre compte. Il était à peu près sept heures du matin; le
brouillard était déjà assez remonté pour que je n'eusse plus besoin de
suivre la ligne des troupes pour ne pas m'égarer (on était à deux cents
toises des Russes).
L'empereur voyait toute son armée, l'infanterie et la cavalerie formées
en colonnes par divisions.
Tous les maréchaux étaient près de lui et le tourmentaient pour
commencer: il résista à leurs instances jusqu'à ce que l'attaque des
Russes se fût plus prononcée à sa droite; il avait fait dire au maréchal
Davout d'appuyer le général Legrand, qui bientôt après fut attaqué et
eut toute sa division engagée. Lorsque l'empereur jugea à la vivacité du
feu que l'attaque était sérieuse, il fit partir tous les maréchaux et
leur ordonna de commencer.
Cet ébranlement de toute l'armée à la fois eut quelque chose d'imposant;
on entendait les commandemens des officiers particuliers. Elle marcha
comme à la manoeuvre jusqu'au pied de la position des Russes, en
s'arrêtant parfois pour rectifier ses distances et ses directions. Le
général Saint-Hilaire attaqua de front la position russe qu'on appelle
dans le pays montagne du Pratzer. Il y soutint un feu de mousqueterie
épouvantable, qui aurait ébranlé un autre que lui. Ce feu dura deux
heures, il n'eut pas un bataillon qui ne fût déployé et engagé.
Le général Vandamme, qui avait eu un peu plus d'espace à parcourir pour
joindre l'ennemi au feu, arriva sur la colonne, la culbuta, et fut
maître de sa position et de son artillerie en un instant.
L'empereur fit de suite marcher une des divisions du maréchal Bernadotte
derrière la division Vandamme, et une portion des grenadiers réunis
derrière celle de Saint-Hilaire. Il envoya ordre au maréchal Lannes
d'attaquer promptement et vivement la droite des ennemis, afin qu'elle
ne vînt point au secours de leur gauche, qui se trouvait totalement
engagée par le mouvement de l'empereur.
La portion de l'armée ennemie qui avait commencé son mouvement sur le
général Legrand, voulut rétrograder et remonter le Pratzer; le général
Legrand la suivit de si près, appuyé de la division Priant (du maréchal
Davout), qu'elle fut forcée de combattre comme elle se trouvait placée,
sans oser reculer ni avancer.
Le général Vandamme, dirigé par le maréchal Soult, et appuyé d'une
division de Bernadotte, fit un changement de direction par le flanc
droit pour attaquer, en les débordant, toutes les troupes qui étaient
devant la division Saint-Hilaire.
Ce mouvement réussit pleinement, et les deux divisions, réunies sur le
Pratzer même par ce mouvement, n'eurent plus besoin des secours de la
division Bernadotte; elles firent un deuxième changement de direction
par leur flanc droit, et descendirent du Pratzer pour attaquer en queue
toutes les troupes qui étaient opposées au général Legrand. Ces troupes
quittèrent, pour attaquer les Russes, la position d'où ceux-ci étaient
descendus pendant la nuit précédente pour attaquer le général Legrand;
elles avaient ainsi parcouru le demi-cercle complet.
L'empereur fit appuyer le mouvement par les grenadiers réunis et la
division de la garde à pied; il eut un plein succès et décida la
bataille.
Le général Vandamme, en commençant son premier changement de direction à
droite, eut un échec. Le 4e régiment de ligne perdit une de ses aigles
dans une charge de cavalerie exécutée sur lui par la garde russe; mais
les chasseurs de la garde et les grenadiers de service près de
l'empereur chargèrent si à propos, que cet accident n'eut pas de suites.
C'est après le deuxième changement de direction à droite de la même
division Vandamme, alors en communication avec Saint-Hilaire, que
l'empereur ordonna à celle des divisions de Bernadotte qui suivait le
mouvement d'aller droit devant elle, et de ne plus suivre la direction
de Vandamme. Cette division le fit; elle combattit l'infanterie de la
garde russe, l'enfonça et la mena battant une bonne lieue; mais elle
revint à sa position, on ne put savoir pourquoi. L'empereur, qui avait
suivi le mouvement de la division Vandamme, fut fort étonné, en revenant
le soir, de trouver cette division de Bernadotte sur la place d'où il
l'avait lancée lui-même le matin. On va voir s'il avait lieu d'être
mécontent du mouvement rétrograde de cette division.
La gauche de notre armée, sous les ordres du maréchal Lannes, et où
était toute notre cavalerie, aux ordres du maréchal Murat, avait enfoncé
et mis en fuite toute la droite de l'armée russe, qui, à la nuit
tombante, prit la route d'Austerlitz pour se rallier aux débris de
l'autre portion de cette armée que le maréchal Soult avait combattue. Si
la division du maréchal Bernadotte eût continué à marcher encore une
demi-heure, au lieu de revenir à sa première position, elle se serait
trouvée à cheval sur la route d'Austerlitz à Hollitsch, où la droite de
l'armée russe faisait sa retraite. En empêchant ce mouvement, elle
complétait sa destruction.
Toute la journée fut une suite de manoeuvres dont pas une ne manqua, et
qui coupèrent l'armée russe, surprise dans un mouvement de flanc, en
autant de tronçons qu'on lui présenta de têtes de colonnes pour
l'attaquer.
Tout ce qui était descendu du Pratzer pour attaquer les généraux Legrand
et Friant fut pris sur place, par le résultat des mouvemens des
divisions Saint-Hilaire et Vandamme[34].
En résumé, il nous resta, avec le champ de bataille, cent pièces de
canons et quarante-trois mille prisonniers de guerre, sans compter les
blessés et les tués qui restèrent sur le terrain; il était difficile de
voir une journée plus victorieuse et plus décisive.
L'empereur revint le soir tout le long de la ligne où les différens
régimens de l'armée avaient combattu. Il était déjà nuit; il avait
recommandé le silence à tout ce qui l'accompagnait, afin d'entendre les
cris des blessés; il allait tout de suite de leur côté, mettait lui-même
pied à terre, et leur faisait boire un verre d'eau-de-vie de la cantine
qui le suivait toujours. Je fus avec lui toute cette nuit, pendant
laquelle il resta fort tard sur le champ de bataille; l'escadron de son
escorte l'y passa tout entière à ramasser des capotes russes sur les
morts, pour en couvrir les blessés. Il fit lui-même allumer un grand feu
auprès de chacun d'eux, envoya chercher partout un commissaire des
guerres, et ne se retira point qu'il ne fût arrivé; et, lui ayant laissé
un piquet de sa propre escorte, il lui enjoignit de ne pas quitter ces
blessés qu'ils ne fussent tous à l'hôpital.
Ces braves gens le comblaient de bénédictions qui trouvaient bien mieux
le chemin de son coeur que toutes les adulations des courtisans. C'est
ainsi qu'il s'attachait le coeur de ses soldats, qui savaient que, quand
ils étaient mal, ce n'était pas sa faute: aussi ne s'épargnaient-ils pas
à son service.
La nuit était si noire, que nous avions été obligés de passer par Brunn,
de sorte que le maréchal Davout reçut l'ordre tard, et ne put ce jour-là
que réunir son corps et s'approcher à portée de reconnaître l'ennemi.