Réponse. «Sa position, et sa situation morale et physique. Votre Majesté
serait dans l'erreur, si elle supposait qu'il y a eu un calcul d'intérêt
ou d'ambition dans cette réunion.
«Gênes, depuis long-temps, n'avait plus que ses palais de marbre; depuis
plus long-temps encore, cette petite république ne vivait que des
capitaux acquis dans un commerce autrefois considérable, mais presque
anéanti depuis par la faiblesse d'un gouvernement qui ne pouvait plus
protéger sa navigation, même contre les Barbaresques; elle en était,
sous ce rapport, au même point que Venise.
«Avant notre entrée en Italie, Gênes n'avait plus que son nom et son
antique réputation; son port devenait nul pour elle par le blocus des
Anglais, que nous avions exclus de sa fréquentation. Son territoire
était presque aussi nul, comparativement au besoin de sa population, et
comme nos douanes bordaient sa frontière, les Génois étaient de tous
côtés entourés de difficultés.
«Ajoutez à cela que la bonté de son port et l'étendue de sa
fortification, qui peut contenir une armée, lui attiraient une garnison
étrangère, que lui envoyait la puissance principale, dès que la guerre
commençait en Italie.
«Placée ainsi entre tous les inconvéniens de sa position, et n'ayant
aucun des avantages de la protection d'une grande puissance, elle
devait, ou compléter sa ruine, ou se jeter dans les bras d'un
protecteur. Je demande à Votre Majesté qui elle pouvait choisir pour
éviter les inconvéniens que je viens de citer?
«Nous avons pris Gênes avec son actif et son passif; ce dernier était
supérieur à l'autre. Il en est résulté conséquemment une charge pour le
trésor public.
«Si la réunion de Gênes avait été un calcul d'ambition, on n'eût pas
tant tardé à le faire, parce qu'on s'aperçoit toujours de ce qui nous
est le plus avantageux. Alors, dans nos différentes transactions avec
l'Autriche, nous étions en position d'y placer cette stipulation, à
laquelle elle n'aurait pas pu nous faire renoncer.
«Quant à l'Italie, j'ai un argument plus fort encore. Elle est tout
entière notre conquête; nous l'avons arrosée de notre sang; deux fois
elle a retrouvé sa liberté et son existence politique par nos efforts.
Si elle a commencé par une forme républicaine, c'était pour être en
harmonie avec sa puissance conservatrice. Les deux changemens qui ont eu
lieu depuis sont une conséquence de l'intérêt qui l'associa à nos
destinées. Elle a les mêmes lois, les mêmes usages et les mêmes
réglemens administratifs que la France. Nous nous sommes réciproquement
communiqué ce que nous avons cru devoir adopter de nos habitudes, et si,
en dernier lieu, elle a su se placer sous la protection d'un
gouvernement monarchique, comme venait de le faire la France, ne
devait-elle pas choisir un monarque puissant, de l'appui duquel un État
nouveau a toujours besoin? Dans ce cas, elle n'avait à opter qu'entre
l'Autriche et la France.
«Nous venions de nous battre dix ans pour la conquérir, l'agrandir,
l'arracher partie par partie aux Autrichiens, la constituer;
eussions-nous souffert un choix qui aurait détruit notre ouvrage? Si
l'Autriche n'a pas renoncé à l'Italie, nous nous battrons encore pour
celle-ci, et si elle y a renoncé de bonne foi, peu lui importe comment
l'Italie se gouverne.
«Quant à elle, pouvait-elle, ayant besoin d'un protecteur, ne pas
remettre avec confiance ses destinées dans la main de son fondateur et
de son régénérateur, intéressé plus que personne au sort des contrées
qui sont le berceau de sa gloire?
«L'empereur, en m'envoyant près de Votre Majesté, était bien loin de se
douter que la guerre prenait sa source dans ces questions; et si elles
en sont le motif, non seulement je n'entrevois pas la possibilité de
faire la paix, j'entrevois au contraire une guerre universelle.»
L'empereur. «Ceci n'est pas mon intention, et si celle de votre maître
est telle que chacun puisse y trouver sa sincérité, il joindra à ses
immenses travaux la plus grande de toutes les gloires, celle d'avoir mis
fin à tant de calamités en faisant le sacrifice des avantages auxquels
il pouvait prétendre; et je suis persuadé qu'il ne sera pas insensible à
la reconnaissance qu'on lui portera pour avoir fait, par sa modération,
ce qu'il aurait pu arracher par la force.»
Réponse. «Je lui rapporterai exactement ce que Votre Majesté me fait
l'honneur de me dire; mais je la prie de considérer que c'est pour la
troisième fois que nous en traitons avec l'Autriche; que dans la
deuxième transaction, où nous pouvions beaucoup, nous n'avons imposé
pour condition que la ratification de la première. Si cette fois nous
nous en tenons encore là, qui nous dit que, dans une circonstance que
l'on croira favorable, on ne reviendra pas encore sur cette question?»
L'empereur. «C'est donc pourquoi il faut adopter des idées raisonnables
et renoncer à une domination inquiétante pour tous vos voisins.»
Réponse. «Alors c'est la révision de tout ce qui a été fait depuis dix
ans; or, si l'on nous demande cela dans la situation où nous sommes,
nous pouvons augurer de ce qu'on nous aurait imposé, si nous avions été
vaincus; nous devons par conséquent profiter aussi des faveurs de la
fortune et former des demandes proportionnées à celles qu'on nous aurait
faites.
«Ce n'est pas nous qui avons suscité ni commencé la guerre: elle nous a
été heureuse, nous ne devons pas en supporter les frais, et je suis bien
persuadé que l'empereur n'y souscrira pas.
L'empereur. «Tant pis, parce que, malgré le cas particulier que je fais
de son talent, et le désir que j'ai de pouvoir bientôt me rapprocher de
lui, il m'obligera d'ordonner à mes troupes de faire leur devoir.
Réponse. «Cela pourra être fâcheux; mais nous ne serons pas venus de si
loin pour éviter l'occasion de leur donner une nouvelle preuve de notre
estime. Nous nous flattons qu'elle ne diminuera rien de la bonne opinion
qu'elles ont emportée de nous. Si cela doit être, je prie Votre Majesté
de considérer que je ne suis point venu près d'elle comme un
observateur, et combien elle me ferait de tort, si, usant de sa
puissance, elle me retenait et me privait ainsi de l'occasion de remplir
mon devoir, si les armées doivent se mesurer.»
L'empereur. «Non, non; je vous donne ma parole que vous ne serez pas
retenu, et que vous serez reconduit chez vous ce soir même.»
La conversation finissait; l'empereur me remettant sa réponse à la
lettre que je lui avais apportée, tenant toujours l'adresse en dessous,
il me dit: «Voici ma réponse; l'adresse ne porte pas le caractère qu'il
a pris depuis. Je n'attache point d'importance à ces bagatelles; mais
cela est une règle d'étiquette, et je la changerai avec bien du plaisir
aussitôt qu'il m'en aura fourni l'occasion.
Je lus l'adresse, qui portait ces mots: «Au chef du gouvernement
français.»
Je lui répondis: «Votre Majesté a raison; cela ne peut être qu'une règle
d'étiquette, et l'empereur aussi ne la jugera pas différemment. Comme
général en chef de l'armée d'Italie, il commandait déjà à plus d'un roi;
content et heureux du suffrage des Français, ce n'est que pour eux qu'il
trouve de la satisfaction à être reconnu. Néanmoins je lui rendrai
compte des dernières paroles de Votre Majesté.»
Il me donna congé: je fus conduit plus tard par la route de Brunn à
quatre ou cinq lieues de là, dans un bourg d'où l'empereur de Russie
venait de partir, mais où toute sa chancellerie était encore. On m'y
garda le reste de la journée; pendant ce temps, je vis passer les gardes
russes, qui arrivaient de Saint-Pétersbourg à l'armée. C'était une
troupe magnifique, composée d'hommes énormes, et qui ne paraissaient pas
trop fatigués d'un aussi long voyage.
Vers le soir, M. de Nowosilsow, attaché aux relations extérieures de
Russie, vint me faire connaître que l'empereur de Russie était parti
pour l'armée, et qu'il avait donné ordre au prince Adam Czartorinski,
son ministre des relations extérieures, de me faire reconduire à nos
avant-postes; que, d'après ce que j'avais dit à l'empereur, il avait
jugé à propos de me faire accompagner par lui (M. de Nowosilsow), afin
de connaître les intentions de notre empereur; que, dans tous les cas,
il fallait que lui, M. de Nowosilsow, s'abouchât avec M. de Haugwitz,
ministre du roi de Prusse, qui devait être à Brunn, ou sur le point d'y
arriver, et que la mission de M. de Haugwitz près de l'empereur exigeait
préalablement que lui, M. de Nowosilsow, eût une conférence avec ce
ministre prussien.
Cette étrange communication ne pouvait m'entrer dans l'esprit. Il aurait
fallu que je me prêtasse à des facilités de rapports entre les ministres
de Prusse et de Russie; je ne pus m'empêcher d'en rire, et je répondis à
M. de Nowosilsow que, si son cabinet voulait l'envoyer en mission près
du nôtre, il y avait des formes et des usages pour cela; qu'il les
connaissait bien; que quant à moi, si on m'obligeait à l'emmener, je lui
déclarais que je le déposerais au premier poste de nos troupes, où il
resterait jusqu'à ce que j'eusse pu instruire l'empereur de son arrivée,
et qu'il eût reçu l'autorisation de pousser jusqu'au quartier-général.
Comme cela faisait manquer à M. de Nowosilsow le but qu'il se proposait,
il abandonna l'idée de m'accompagner plus loin que Vichau, où l'armée
russe entière s'était postée, après en avoir chassé notre avant-garde et
lui avoir fait quelques centaines de prisonniers.
On me mena à Vichau, chez l'empereur de Russie, qui était dans le même
appartement où j'avais laissé notre général d'avant-garde
l'avant-veille; il ne me reçut point, et me fit conduire à nos
avant-postes.
Je les trouvai à moins d'une portée de canon de ceux des Russes, et
quoiqu'il fût nuit, l'on me permit de repasser dans notre armée. Mon
trompette sonna; cela était contre l'usage, néanmoins on vint me
reconnaître et me recevoir; je renvoyai l'escorte russe, et me fis
conduire près de l'empereur. Il avait été toute la journée à cheval sur
le terrain où s'était passée cette affaire d'avant-garde, et il était
encore dans la maison de poste de Posoritz à six cents toises de ses
dernières vedettes, lorsque je le rejoignis.
Il ne concevait pas qu'on eût permis mon retour à cette heure-là; je lui
remis la lettre de l'empereur de Russie, et lui rendis compte mot pour
mot de tout ce qu'il m'avait dit.
J'y ajoutai (comme ma propre observation) que toute la jeunesse russe de
la plus grande qualité était là, qu'elle ne respirait que bataille; que
je regardais l'action comme inévitable, à moins qu'il ne trouvât à
concilier les affaires, conformément au désir qu'on manifestait (je
faisais allusion à l'empereur de Russie).
Il rêva quelque temps; puis rapprocha ce que lui avait dit à Ulm le
maréchal Mack de ce que je lui rapportais[32]. Tout cela déroulait
devant lui l'existence de bien singuliers projets; il s'étonnait
toujours de n'en avoir rien appris auparavant par son ministre des
relations extérieures.
Il me prit à part, et me dit: «Prenez un trompette, et faites en sorte
de retourner chez l'empereur de Russie; vous lui direz que je lui
propose une entrevue demain, à l'heure qui lui conviendra, entre les
deux armées, et que, bien entendu, il y aura, pendant ce temps-là, une
suspension d'armes de vingt-quatre heures.»
Je partis, après avoir donné quelques autres détails à l'empereur; à la
suite desquels il fit commencer le mouvement rétrograde qu'il avait
préparé, pour aller prendre la position qu'il avait reconnue et adoptée
comme définitive quelques jours auparavant.
Depuis mon premier départ pour le quartier-général de l'empereur de
Russie, il avait ordonné la réunion de l'armée, et il attendait dans la
journée du lendemain tout ce qu'il avait de troupes sur la rive gauche
du Danube, même le corps de Bernadotte, qu'il avait rappelé d'Iglau, où
il n'avait laissé que le général bavarois Wrede avec les troupes de
cette nation.
Je rentrai aux avant-postes russes environ deux heures après que j'en
étais sorti; comme on me reconnut (on n'avait pas même relevé les
vedettes), on me reçut, et on me conduisit chez le général commandant
l'avant-garde sur ce point, qui ne crut pas devoir se permettre de me
faire conduire ailleurs que chez le prince Bagration, son chef immédiat.
Je fus donc promené la nuit, à cheval, de bivouac en bivouac, chez le
prince Bagration, que nous trouvâmes enfin, et qui ne voulut pas
m'envoyer à l'empereur de Russie sans la permission du général en chef.
La nuit s'écoulait; il n'y avait pas trop de temps pour préparer
l'entrevue qui devait avoir lieu le lendemain. Je me déterminai à
écrire, du lieu où j'étais, un billet ainsi conçu:
«Au prince Czartorinski.
«Prince,
«À peine étais-je sorti des avant-postes russes, que j'y suis
rentré, porteur d'une communication verbale pour Sa Majesté
l'empereur de Russie; elle est de nature à être suivie
d'explications que je ne crois pas devoir écrire, et je ne pense
pas que Votre Excellence puisse prendre sur elle d'y répondre, ni
de m'empêcher de parvenir jusqu'à l'empereur. Du moins, je prends
acte de la communication que j'ai l'honneur de lui faire, afin que,
dans aucun cas, on ne puisse m'imputer les événemens qui pourraient
être la suite d'un refus de m'entendre.
«Je suis, etc.»
Ce billet fut porté à Vichau au prince Czartorinski, par un officier de
l'état-major du prince Bagration, qui rapporta l'ordre de me faire
conduire chez le général de cavalerie Wittgenstein, dont le quartier
était sur la grande route très près de Posoritz. J'y arrivai comme le
jour commençait, et je n'y attendis pas plus d'une heure.
L'empereur de Russie vint lui-même. Il se portait en avant, et pendant
que j'étais chez le général Wittgenstein, on vint lui rendre compte que
nous nous retirions. Tous les jeunes gens qui étaient là croyaient
réellement que nous avions peur, et que nous cherchions à leur échapper.
L'empereur entra, et me demanda de quelle mission j'étais chargé.
«Sire, répondis-je, j'ai rapporté fidèlement à l'empereur tout ce que
Votre Majesté m'a fait l'honneur de me dire hier. Il m'a chargé de venir
de nouveau près de Votre Majesté, et de lui faire connaître le désir
qu'il a de la voir. En conséquence, il lui propose une entrevue
aujourd'hui entre les deux armées. L'empereur se conformera aux désirs
de Votre Majesté pour l'heure, le lieu et le nombre de personnes dont
chacun des souverains devra être accompagné. Seulement il y met une
condition préalable: c'est qu'il sera tacitement convenu d'un armistice
de vingt-quatre heures à cette occasion.
«Votre Majesté jugera elle-même de la sincérité des intentions de
l'empereur, et elle pourra se persuader qu'il n'a aucune raison de
craindre un événement que peut-être des hommes irréfléchis voudraient
hâter, sans s'inquiéter des conséquences qui pourraient en résulter.»
L'empereur. «J'accepterais avec plaisir cette occasion de le voir, si
j'étais persuadé que ses intentions fussent telles que vous me les
annoncez. D'ailleurs, le temps est trop court pour se voir aujourd'hui.
Je voudrais, avant de me rendre à cette entrevue, voir le roi des
Romains, qui se trouve assez loin d'ici, et, en deuxième lieu, il est
inutile que je me mette en rapport avec lui, si je ne dois pas en
revenir satisfait.»
Réponse. «Mais en quelles mains plus sûres Votre Majesté peut-elle
mettre ses intérêts que dans les siennes propres? Il me semble qu'elle
réglera mieux tout ce qui la concerne que ne le feraient des tiers; au
moins il ne lui restera aucune arrière-pensée.»
L'empereur. «J'ai particulièrement un grand désir de le voir et de
terminer tous les différends qui nous séparent.»
Puis changeant de conversation, il me dit: «Je vais vous faire
accompagner par un homme qui possède ma confiance entière. Je lui
donnerai une mission pour votre maître; faites en sorte qu'il le voie:
la réponse qu'il rapportera me décidera, et vous vous ferez
particulièrement beaucoup d'honneur à arranger tout ceci.»
Réponse. «Puisque Votre Majesté l'ordonne, j'emmènerai qui elle voudra;
mais le succès de ce qu'elle désire dépendra beaucoup du caractère
particulier de la personne qu'elle enverra.»
L'empereur. «C'est le prince Dolgorouki, mon premier aide-de-camp. C'est
celui dans lequel j'ai le plus de confiance, le seul auquel je puisse
donner cette mission.»
Il le fit appeler: je me retirai pendant qu'il lui donna ses ordres.
L'empereur sortit, en nous donnant congé à tous deux: nous partîmes pour
les avant-postes français, qui étaient si près, que les vedettes se
voyaient et pouvaient se parler entre elles.
Je laissai le prince Dolgorouki à notre grand'garde, et je courus rendre
compte à l'empereur de ce que j'avais fait.
Il était à se promener dans les bivouacs de l'infanterie, au milieu de
laquelle il avait couché sur la paille.
Son désir de faire la paix était porté au point que, sans me donner le
temps d'achever, il monta à cheval, et courut lui-même à la grand'garde;
son piquet eut de la peine à le suivre. Il mit pied à terre, fit retirer
tout le monde, et se promena seul sur la grande route avec le prince
Dolgorouki.
La conversation s'anima bientôt et devint assez vive; il paraît que le
prince Dolgorouki avait manqué de tact dans la manière de rendre ce dont
il était chargé, car l'empereur lui répondit avec sécheresse: «Si c'est
là ce que vous aviez à me dire, allez rapporter à l'empereur Alexandre
que je ne croyais pas à ces dispositions lorsque je demandais à le voir;
je ne lui aurais montré que mon armée, et je m'en serais rapporté à son
équité pour les conditions; il le veut, nous nous battrons, je m'en lave
les mains.»