Réponse. «Non, sire; mais j'en ai ouï parler.»

L'empereur. «Eh bien! si vous les connaissez, vous devez convenir

qu'elles ne sont pas acceptables.»

Réponse. «Sire, le respect m'impose ici un devoir que j'observe; mais

puisque Votre Majesté veut bien m'écouter, j'aurai l'honneur de lui

faire remarquer que l'empereur ne demande rien qui soit au-delà des

prétentions qu'il peut appuyer, et qui sont le résultat d'une résolution

qu'ont amenée des événemens qu'il n'avait pas provoqués. Il se croyait

dans une paix profonde, surtout avec l'Autriche; il était entièrement

absorbé par le travail que lui donnait son expédition d'Angleterre: il

est tout à coup détourné de cette occupation, obligé d'abandonner les

dépenses énormes qu'il a faites, et d'en ordonner de nouvelles pour

soutenir une guerre que l'on commence sans déclaration préalable, au

point que, sans un accident survenu à une de nos flottes, il eût été

possible que notre armée se fût trouvée en Angleterre, lorsque les

Autrichiens auraient paru sur le Rhin. La fortune couronne les efforts

de l'empereur, et le met en possession de toutes les ressources de la

monarchie autrichienne. Son armée n'a encore éprouvé que des pertes

insignifiantes. Dans cette situation, qu'a-t-il à craindre des suites de

la guerre? Si elle se prolonge, elle ne peut qu'augmenter sa puissance.

En admettant qu'il perde une bataille, elle n'aurait pas de conséquence

bien fâcheuse pour lui. C'est aujourd'hui Vienne qui est sa capitale:

son armée n'a plus rien de commun avec la frontière de France. Mais si

l'Autriche éprouve une défaite, sire, quelles peuvent en être les

suites? Sur quoi établira-t-on les négociations? Si donc, dans cette

situation, l'empereur fait le premier des ouvertures de paix, on ne peut

en soupçonner la sincérité. Il a cru devoir faire le premier pas, pour

ménager la dignité de sa partie adverse; mais il veut une paix durable

avec de bonnes garanties.»

L'empereur. «C'est précisément pour obtenir une paix durable qu'il faut

proposer des conditions raisonnables, qui ne blessent point. Sans cela,

elle ne peut être durable.»

Réponse. «Oui, sire; mais il ne faut point faire la guerre à ses dépens.

Que Votre Majesté considère ce que l'empereur perd par son départ de

Boulogne; quelle circonstance il manque pour la fin de la guerre

d'Angleterre; le temps inutilement employé, et enfin, sire, la flotte

qu'il vient de perdre, par une suite de tout cela. Que dirait la nation,

si elle ne voyait pas des compensations de l'inutilité de tous les

sacrifices qui lui ont été imposés pour une opération dont le succès

était lié à son existence? Ensuite quelle garantie de plus lui

donnera-t-on, pour la durée de cette paix, qu'on ne lui avait donnée

pour la durée de la précédente, qui cependant a été rompue d'une manière

jusqu'à présent sans exemple?

«Il me semble que, quelle que soit la paix que l'empereur fasse avec

l'Autriche, il n'y a que les alliés qui y gagneront, et que, quant à

lui, il en sortira toujours avec des pertes réelles: le seul avantage

qu'il puisse en retirer, c'est la diminution de la puissance de son

ennemi.»

L'empereur. «C'est précisément cette disposition à diminuer la puissance

de ses voisins et à augmenter la sienne qui inspire de la crainte à tout

le monde, et lui suscite continuellement des guerres. Vous êtes déjà une

nation si forte par vous-mêmes, par votre réunion sous les mêmes lois,

par l'uniformité de vos habitudes et de votre langage, que vous inspirez

naturellement de l'effroi. Qu'avez-vous besoin de vous agrandir

continuellement?»

Réponse. «Je ne comprends pas ce que Votre Majesté veut me dire par nos

agrandissemens continuels, et hormis Gênes, je ne sache pas que nous

ayons acquis un arpent de terre au-delà de ce qui a été concédé et

reconnu par nos traités de paix, que nous avons été obligés de sceller

deux fois de notre sang. Si c'est là-dessus que l'on veut revenir, c'est

un compte à ouvrir de nouveau, quoique cette première querelle de la

révolution, dans laquelle nous n'étions pas agresseurs, ait été jugée

dans tant de champs de bataille; nous ne craindrons pas de nous y

présenter de nouveau. Je ne vois que Gênes que nous ayons acquis depuis

le traité de Lunéville.»

L'empereur. «Gênes d'abord, et ensuite l'Italie, à laquelle vous avez

donné une forme de gouvernement qui la met sous vos lois.»

Réponse. «Je puis répondre à cela, sire, que nous avons pris Gênes

malgré nous.»

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 20 / 47 题