CHAPITRE XV.

Nouveaux envoyés de l'empereur d'Autriche.--Défaite de

Trafalgar.--Mission au quartier-général russe.--L'empereur

Alexandre.--Longue conférence avec ce souverain.--Ses vues et ses

projets.--M. de Nowosilsow.--Retour au camp français.--Nouvelle mission

près de l'empereur de Russie.--Le prince Dolgorouki est envoyé près de

l'empereur Napoléon.

Depuis l'occupation de Vienne, et l'affaire de Hollabrunn, l'empereur

était fort sollicité par tout ce qui l'entourait de faire la paix; il y

était assez disposé: mais les Russes étaient en présence, il fallait

d'abord se mesurer.

Il lui arriva le lendemain deux envoyés de la part de l'empereur

d'Autriche, parmi lesquels était M. de Stadion; je ne me rappelle pas le

nom de l'autre, je crois que c'était encore le général Giulay.

L'empereur les reçut, leur parla sans doute de ses intentions; mais

comme ces messieurs ne venaient encore traiter que pour l'Autriche,

annonçant que l'empereur de Russie enverrait incessamment lui-même

quelqu'un pour ce qui le concernait, l'empereur Napoléon qui voulait

absolument que cette puissance fût comprise dans le traité, comme il

l'avait fait connaître précédemment, les renvoya.

M. de Talleyrand avait reçu ordre de venir à Vienne, dont le général

Clarke avait été nommé gouverneur.

L'empereur lui adressa MM. les députés autrichiens, et donna à leur

sujet quelques instructions particulières au général Clarke, après quoi,

il continua ses opérations militaires.

Il y avait déjà plusieurs jours qu'il était à Brunn, lorsqu'il fit

rapprocher le corps de Bernadotte; il avait, pour sentir l'approche d'un

événement, un tact qui le rendait le maître de le faire tourner comme il

lui convenait.

Il me fit appeler à la pointe du jour; il venait de passer la nuit sur

ses cartes, ses bougies étaient brûlées jusqu'aux flambeaux: il tenait à

la main une lettre; il fut quelques momens sans me parler, puis tout à

coup il me dit: _Allez-vous-en à Olmutz; vous remettrez cette lettre à

l'empereur de Russie, et vous lui direz qu'ayant appris qu'il était

arrivé à son armée, je vous ai envoyé le saluer de ma part._ Il ajouta:

_S'il vous questionne, vous savez ce qu'on doit répondre en pareille

circonstance_[30].

Je quittai l'empereur pour gagner nos avant-postes, à Wichau, où je pris

un trompette, pour me rendre à ceux des Russes, sur la route d'Olmutz;

ils n'étaient qu'à environ une lieue des nôtres.

Je trouvai que nous étions bien avancés à Wichau, et hors de notre ligne

naturelle; mais les officiers qui y étaient, devaient le voir et se

tenir sur leurs gardes. Je continuai ma route.

Je fus retenu au premier poste de cosaques, jusqu'à ce que l'on eût fait

prévenir le prince Bagration, qui commandait l'avant-garde russe, lequel

envoya pour me recevoir, le prince Trichetskoï, par qui je fus conduit

près de lui. De l'avant-garde, on me mena à Olmutz, chez le général en

chef Kutusow; ce petit voyage se fit la nuit, à travers toute l'armée

russe, que je vis se rassembler, et prendre les armes à la pointe du

jour.

J'arrivai chez le général Kutusow à huit heures du matin; il logeait au

faubourg d'Olmutz; on ployait tout chez lui. Je vis bien qu'il se

disposait à suivre le mouvement de son armée. Il me demanda la dépêche

dont j'étais porteur pour l'empereur Alexandre, en me faisant observer

qu'il était couché dans la forteresse, et qu'on ne pouvait pas m'en

ouvrir les portes. Je lui répondis que j'avais ordre de la remettre en

main propre, que je n'étais pas pressé, et que j'attendrais l'heure la

plus commode pour l'empereur; que, s'il devait en être autrement, je le

priais de me faire reconduire à nos avant-postes, et que l'empereur

Napoléon enverrait ensuite sa lettre par la voie d'un trompette. Le

général Kutusow n'insista pas, et partit, me laissant avec un officier

de son état-major.

Je vis là une foule de jeunes russes attachés aux différentes branches

ministérielles de leur pays, qui parlaient à tort et à travers de

l'ambition de la France[31], et qui, dans leurs projets de la réduire à

l'état de ne pouvoir plus nuire, faisaient tous le calcul de _Perrette

et du pot au lait_.

J'étais dans une position à devoir souffrir toutes ces balivernes, et

n'y répondis pas. Il était dix heures du matin, lorsqu'un mouvement eut

lieu dans la rue. Je demandai ce que c'était; on me répondit:

_L'empereur lui-même_. Il s'arrêta devant la maison dans laquelle

j'étais, mit pied à terre, et entra; je n'eus que le temps de jeter mon

manteau, et de tirer de mon portefeuille ma dépêche, avant qu'il fût

dans la pièce où l'on me tenait.

D'un geste il fit sortir tout le monde, et nous restâmes seuls. Je ne

pus me défendre d'un sentiment de crainte et de timidité en me trouvant

en face de ce souverain; il imposait par son air de grandeur et de

noblesse. La nature avait beaucoup fait pour lui, et il aurait été

difficile de trouver un modèle aussi parfait et aussi gracieux; il avait

alors vingt-six ans. J'éprouvai du regret de le voir engagé

personnellement dans d'aussi mauvaises affaires que l'étaient alors

celles de l'Autriche; mais aussi je compris toutes les facilités

qu'avait eues l'intrigue pour obtenir des succès sur un esprit qui ne

pouvait pas encore avoir assez d'expérience pour saisir toutes les

difficultés qui existaient pour conduire à bonne fin tout ce qui était à

l'horizon politique de l'Europe dans l'hiver de cette année 1805. Je lui

remis ma lettre, en lui disant que «l'empereur, mon maître, ayant appris

son arrivée à son armée, m'avait chargé de lui porter cette dépêche, et

de venir le saluer de sa part.» L'empereur Alexandre avait déjà l'ouïe

un peu dure du côté gauche: il approchait l'oreille droite pour entendre

ce qu'on lui disait.

Il parlait par phrases entrecoupées; il articulait assez fortement ses

finales, de sorte que son discours n'était jamais long. Au reste, il

parlait la langue française dans toute sa pureté, sans accent étranger,

et employait toujours ses belles expressions académiques. Comme il n'y

avait point d'affectation dans son langage, on jugeait aisément que

c'était un des résultats d'une éducation soignée.

L'empereur, prenant la lettre, me dit: «Je suis sensible à la démarche

de votre maître; c'est à regret que je suis armé contre lui, et je

saisirai avec beaucoup de plaisir l'occasion de le lui témoigner. Depuis

long-temps, il est l'objet de mon admiration.»

Puis, changeant de sujet, il me dit: «Je vais prendre connaissance du

contenu de sa lettre, et vous en remettrai la réponse.»

Il passa dans une autre pièce, et me laissa seul dans celle où j'étais.

Il revint après une demi-heure, et tenant sa réponse l'adresse en

dessous, il commença ainsi:

«Monsieur, vous direz à votre maître que les sentimens exprimés dans sa

lettre m'ont fait beaucoup de plaisir; je ferai tout ce qui dépendra de

moi pour lui en donner le retour. Je ne suis point disposé à être son

ennemi ni celui de la France. Il doit se rappeler que du temps de feu

l'empereur Paul, n'étant encore que grand-duc, lorsque les affaires de

la France éprouvaient de la contrariété et ne rencontraient que des

entraves dans la plupart des cabinets de l'Europe, je suis intervenu, et

ai beaucoup contribué, en faisant prononcer la Russie, à entraîner par

son exemple toutes les autres puissances de l'Europe à reconnaître

l'ordre de choses qui était établi chez vous. Si aujourd'hui je suis

dans d'autres sentimens, c'est que la France a adopté d'autres

principes, dont les principales puissances de l'Europe ont conçu de

l'inquiétude pour leur tranquillité. Je suis appelé par elles pour

concourir à établir un ordre de choses convenable et rassurant pour

toutes. C'est pour atteindre ce but que je suis sorti de chez moi. Vous

avez été admirablement servi par la fortune, il faut l'avouer; mais en

allié fidèle, je ne me séparerai pas du roi des Romains (il désignait

l'empereur d'Allemagne), dans un moment où son avenir repose sur moi. Il

est dans une mauvaise situation, mais pas encore sans remède. Je

commande à de braves gens, et si votre maître m'y force, je leur

commanderai de faire leur devoir.»

Réponse. «Sire, j'ai bien retenu ce que Votre Majesté vient de me faire

l'honneur de me dire. Je prends la liberté de lui faire observer que je

n'ai près d'elle aucun caractère, ni n'ai d'autre mission que de lui

apporter une lettre; mais Votre Majesté me parle d'événemens et de

circonstances qui me sont connus; j'ai traversé la révolution de mon

pays, et si elle daigne me préciser ce qu'elle vient de me faire

l'honneur de me dire, je pourrai la satisfaire sur beaucoup de points.

Je crois être sûr que l'empereur est plus que disposé à la paix; la

démarche qu'il fait en ce moment pourrait en être une preuve,

indépendamment de tout ce que je dirais à l'appui.»

L'empereur. «Vous avez raison; mais il faudrait que les propositions qui

l'ont précédée fussent conformes aux sentimens qui ont dicté cette

démarche. Elle fait le plus grand honneur à sa modération; mais est-ce

vouloir la paix que de proposer des conditions aussi désastreuses pour

un État que celles qui sont offertes au roi des Romains? Je vois que

vous ne les connaissez pas.»

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 19 / 47 题