Procès de George et du général Moreau.--Débats.--Condamnation.--Clémence
du premier consul.--Départ du général Moreau pour les États-Unis.
Le fameux procès de George, tant attendu, s'ouvrit enfin: le palais de
justice était assiégé par une foule innombrable, où tout le monde, de
toutes les opinions, allait faire ses observations. La meilleure
compagnie, qui s'y faisait aussi remarquer, n'y était pas conduite
seulement par la curiosité: l'esprit d'opposition entrait pour beaucoup
dans l'intérêt qui amenait là la majeure partie des personnes de tous
rangs qui suivaient toutes les audiences, et cette opposition n'était
pas muette: les contes qui s'étaient débités sur la mort du duc
d'Enghien et sur celle de Pichegru, avaient donné de l'effronterie,
l'opinion se manifestait tout haut.
Les débats durèrent douze jours; ils furent constamment suivis par une
foule qui remplissait toutes les avenues du palais. On avait commis la
faute de faire prendre au premier consul la résolution de supprimer,
pour ce cas seulement, le jury: c'était le résultat des inquiétudes,
bien ou mal fondées, que l'on avait conçues de tous les propos qui se
tenaient depuis la catastrophe du duc d'Enghien. Cette mesure, quoique
vigoureuse, produisit un mauvais effet, et mit l'opinion, en général,
encore plus en méfiance.
On attendait avec impatience le plaidoyer du général Moreau, qui enfin
fut ouvert. Son avocat fut éloquent, et trouva dans l'histoire une
citation heureuse, celle du président de Thou: il appuya sur l'ignominie
dont s'était couvert Lombardemont, mais il passa sur l'entrevue du
boulevard de la Madeleine, avec toute la rapidité que lui permettaient
la dénégation de Moreau, le silence de George et la mort de Pichegru: ce
fut véritablement ce qui le sauva. J'étais à cette audience; le public
était tout yeux et tout oreilles.
Moreau convenait que le général Lajolais était venu le prendre chez lui,
l'avait mené au boulevard de la Madeleine, avait été chercher Pichegru
en fiacre, et l'avait amené là où lui, Moreau, se promenait.
Lajolais reconnaissait ces vérités, mais il ajoutait: «George était avec
Pichegru; vous saviez qu'il devait s'y trouver, et il est descendu de
fiacre avec Pichegru.» Picot, affidé de George, disait: «J'étais avec
George lorsqu'il est sorti du fiacre avec Pichegru, et je suis resté
dans le fiacre avec Lajolais, qui y était remonté jusqu'à ce qu'ils
soient venus nous rejoindre.»
Il n'y avait rien de plus clairement démontré que cette vérité, mais
(heureusement sans doute dans ce cas-ci) deux et deux ne font pas
toujours quatre; néanmoins Moreau fut obligé d'affirmer par serment
qu'il n'avait pas vu George. Tous les yeux étaient fixés sur lui, on
souffrait de ce qu'il devait souffrir; mais enfin il jura qu'il n'avait
pas vu George, et fit assurément très-bien; le vainqueur de Hohenlinden
devait-il se mettre dans cette situation[16]?
La culpabilité des autres accusés était trop évidente pour leur laisser
de l'espoir; tous furent condamnés.
Il était inutile de supprimer le jury, et j'ai vu, le jour même du
serment de Moreau, un homme très-habile qui disait tout haut dans la
salle du tribunal: «Si j'étais juré, sur une déposition comme celle de
Lajolais et de Picot, je déclarerais Moreau coupable.»
Néanmoins on le condamna, conjointement avec la fille Izai, à deux ans
de détention. On se mit à rire en entendant ce ridicule jugement.
La fille Izai était une malheureuse qui avait ajouté à ses complaisances
pour un ou deux des moins considérables de la troupe de George, celle de
faire pour eux toutes sortes de commissions. Un homme raisonnable
peut-il se laisser persuader que dans une conjuration dont les faits
sont avérés et où il y va du bouleversement d'un état, pour le succès de
laquelle on croit avoir besoin du concours d'un des premiers chefs de
l'armée, qui y donne son consentement, puisqu'il a vu et reçu les
conjurés, mais qui, à la vérité, a mis à sa participation, des
restrictions qui ont suspendu et peut-être fait échouer l'entreprise;
peut-on, dis-je, croire raisonnablement que ce chef n'ait eu à cette
conjuration que la part qu'a pu y prendre une fille de cabaret? Cela
choque le sens commun le plus ordinaire. Ou Moreau n'était point
coupable, et alors il fallait avoir le courage de le déclarer hautement
et de le ramener chez lui en triomphe; ou il était coupable, et dans ce
cas il l'était plus que George, parce qu'enfin George était dans la
ligne de fidélité à ses principes, tandis que Moreau, après avoir
dénoncé au Directoire, après le 18 fructidor, les intelligences de
Pichegru avec le prince de Condé, faisait mille fois pire que Pichegru;
à cette époque, il se prêtait à un assassinat et à une trahison
manifeste, après avoir donné sa foi à sa patrie. Mais telle est
l'aveugle passion: on l'avait méprisé à l'époque où il avait dénoncé
Pichegru, et on en fit un héros à celle-ci.
On a beaucoup dit que les membres de la cour criminelle, connaissant au
fond les opinions républicaines de Moreau, lui en avaient tenu compte,
et qu'un frère du général Lecourbe (partisan de Moreau), qui faisait
partie de la cour criminelle, aidé par M. Fouché, avait gagné beaucoup
de voix à Moreau. Je n'en sais rien, mais il faut bien qu'il se soit
passé quelque chose comme cela.
On lui conseilla de demander à aller en Amérique: le premier consul y
obtempéra le même jour. Moreau partit du Temple la nuit, après avoir dit
adieu à sa famille: il fut conduit jusqu'à Barcelone, et s'embarqua dans
un port d'Espagne pour l'Amérique. J'ai vu depuis un Anglais qui avait
connu le général Moreau lorsqu'il commandait l'armée du Rhin, et qui le
revit en Amérique. Il m'a dit qu'il l'avait entendu s'y féliciter d'en
avoir été quitte à si bon marché, et qu'il y témoignait encore son
étonnement de ce que la police n'avait pas découvert plus tôt ses
relations avec Pichegru, parce qu'il se croyait le sujet d'une sévère
observation, et à cet égard il lui conta cette anecdote-ci.
C'est Moreau qui parle.
«Il y avait déjà quelque temps que Pichegru était à Paris, et que nous
nous voyions tous les soirs.
«Lorsqu'il venait chez moi, il avait coutume de demander un de mes
domestiques, qui était le seul qui le connût, et auquel j'avais donné
ordre d'être toujours apprêté pour le recevoir et l'introduire dans mon
cabinet, où j'allais le rejoindre, si je n'y étais pas déjà.
«Il arriva qu'une fois où mon salon était rempli par une société qui
avait dîné chez moi, Pichegru vint plus tôt qu'à son ordinaire. Ne
trouvant pas sur l'escalier le domestique qui avait l'habitude de l'y
attendre, il monta jusqu'à l'antichambre, où n'ayant de même trouvé
personne, parce que mes gens étaient à dîner, il ouvrit la porte du
salon; le voyant plein de monde, il se retira aussitôt. Heureusement il
ne fut remarqué que par ma femme, qui avait tourné la tête du côté de la
porte au moment où elle s'était ouverte, et l'avait reconnu. Je sortis
de suite pour aller le conduire moi-même à mon cabinet, où nous restâmes
une partie de la soirée.
«Le lendemain, j'eus une explication vive avec ma femme, qui prétendait
que je me perdais, parce que le général Pichegru ne venait sans doute à
Paris que pour travailler en faveur des Bourbons, et qu'une fois qu'il
n'aurait plus besoin de moi, il me ferait repentir de ce que j'avais
écrit contre lui au Directoire. Elle ne cessa pendant long-temps de me
parler sur ce ton-là, et j'étais dans des transes mortelles qu'elle
n'allât enfin confier ses doléances à quelques-unes de ses amies; mais
il paraît qu'elle s'était observée, car ce n'est pas par des
indiscrétions de sa part que l'on a eu les premiers avis de cette
affaire.»
Ainsi parlait le général Moreau pendant la première année de son séjour
en Amérique, lorsqu'en France un parti s'efforçait de le peindre comme
la victime d'une jalousie que son grand talent avait inspirée.
Le général Moreau avait en France des biens-fonds qui, étant d'une
réalisation difficile, lui auraient fait éprouver de grandes pertes. Le
premier consul lui acheta sa terre de Gros-Bois, près Paris, et la donna
au général Berthier, ministre de la guerre. Il lui acheta aussi sa
maison de la rue d'Anjou, qu'il donna à Bernadotte, comme si cette
maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre lui.
Ces deux objets furent payés au général Moreau ce qu'il en demanda, et
il y mit de la modération.
On a généralement cru que le premier consul avait été contrarié de la
non-condamnation de Moreau. Si ce résultat du procès l'a contrarié, ce
que du reste j'ignore, ce n'a sans doute été que parce qu'il lui
enlevait l'occasion d'humilier Moreau en lui faisant grâce. Il n'aimait
pas à se venger par des supplices. Après la condamnation de George et
des siens, il fit grâce, sur la première demande, à plusieurs d'entre
eux. Je crois me rappeler qu'en tout il y en eut sept d'amnistiés.
Aurait-il laissé périr le conquérant de la Hollande et le vainqueur de
Hohenlinden? C'est une injure que de le penser.
Laissa-t-il subir à Moreau les deux années de détention auxquelles il
était condamné, et pendant lesquelles il aurait pu s'en défaire, si tel
avait été le fond de sa pensée? Non, puisque la nuit même du jour où
Moreau lui a demandé, par une lettre, la permission d'aller en Amérique,
il lui permit de partir.
Ce fut moi que le premier consul chargea d'aller le voir au Temple, pour
lui dire qu'il y consentait, et d'organiser son départ avec lui. Je lui
donnai ma propre voiture, et le premier consul paya tous les frais de
son voyage jusqu'à Barcelone. Le général me témoigna le désir de voir
Mme Moreau; je fus la chercher moi-même, et l'amenai au Temple. Il me
semble que c'étaient là des soins auxquels je n'étais pas obligé.
Ainsi finit cette longue affaire: ce fut pendant qu'elle s'instruisait
que la forme du gouvernement changea encore une fois en France.