CHAPITRE VIII.

Procès de George et du général Moreau.--Débats.--Condamnation.--Clémence

du premier consul.--Départ du général Moreau pour les États-Unis.

Le fameux procès de George, tant attendu, s'ouvrit enfin: le palais de

justice était assiégé par une foule innombrable, où tout le monde, de

toutes les opinions, allait faire ses observations. La meilleure

compagnie, qui s'y faisait aussi remarquer, n'y était pas conduite

seulement par la curiosité: l'esprit d'opposition entrait pour beaucoup

dans l'intérêt qui amenait là la majeure partie des personnes de tous

rangs qui suivaient toutes les audiences, et cette opposition n'était

pas muette: les contes qui s'étaient débités sur la mort du duc

d'Enghien et sur celle de Pichegru, avaient donné de l'effronterie,

l'opinion se manifestait tout haut.

Les débats durèrent douze jours; ils furent constamment suivis par une

foule qui remplissait toutes les avenues du palais. On avait commis la

faute de faire prendre au premier consul la résolution de supprimer,

pour ce cas seulement, le jury: c'était le résultat des inquiétudes,

bien ou mal fondées, que l'on avait conçues de tous les propos qui se

tenaient depuis la catastrophe du duc d'Enghien. Cette mesure, quoique

vigoureuse, produisit un mauvais effet, et mit l'opinion, en général,

encore plus en méfiance.

On attendait avec impatience le plaidoyer du général Moreau, qui enfin

fut ouvert. Son avocat fut éloquent, et trouva dans l'histoire une

citation heureuse, celle du président de Thou: il appuya sur l'ignominie

dont s'était couvert Lombardemont, mais il passa sur l'entrevue du

boulevard de la Madeleine, avec toute la rapidité que lui permettaient

la dénégation de Moreau, le silence de George et la mort de Pichegru: ce

fut véritablement ce qui le sauva. J'étais à cette audience; le public

était tout yeux et tout oreilles.

Moreau convenait que le général Lajolais était venu le prendre chez lui,

l'avait mené au boulevard de la Madeleine, avait été chercher Pichegru

en fiacre, et l'avait amené là où lui, Moreau, se promenait.

Lajolais reconnaissait ces vérités, mais il ajoutait: «George était avec

Pichegru; vous saviez qu'il devait s'y trouver, et il est descendu de

fiacre avec Pichegru.» Picot, affidé de George, disait: «J'étais avec

George lorsqu'il est sorti du fiacre avec Pichegru, et je suis resté

dans le fiacre avec Lajolais, qui y était remonté jusqu'à ce qu'ils

soient venus nous rejoindre.»

Il n'y avait rien de plus clairement démontré que cette vérité, mais

(heureusement sans doute dans ce cas-ci) deux et deux ne font pas

toujours quatre; néanmoins Moreau fut obligé d'affirmer par serment

qu'il n'avait pas vu George. Tous les yeux étaient fixés sur lui, on

souffrait de ce qu'il devait souffrir; mais enfin il jura qu'il n'avait

pas vu George, et fit assurément très-bien; le vainqueur de Hohenlinden

devait-il se mettre dans cette situation[16]?

La culpabilité des autres accusés était trop évidente pour leur laisser

de l'espoir; tous furent condamnés.

Il était inutile de supprimer le jury, et j'ai vu, le jour même du

serment de Moreau, un homme très-habile qui disait tout haut dans la

salle du tribunal: «Si j'étais juré, sur une déposition comme celle de

Lajolais et de Picot, je déclarerais Moreau coupable.»

Néanmoins on le condamna, conjointement avec la fille Izai, à deux ans

de détention. On se mit à rire en entendant ce ridicule jugement.

La fille Izai était une malheureuse qui avait ajouté à ses complaisances

pour un ou deux des moins considérables de la troupe de George, celle de

faire pour eux toutes sortes de commissions. Un homme raisonnable

peut-il se laisser persuader que dans une conjuration dont les faits

sont avérés et où il y va du bouleversement d'un état, pour le succès de

laquelle on croit avoir besoin du concours d'un des premiers chefs de

l'armée, qui y donne son consentement, puisqu'il a vu et reçu les

conjurés, mais qui, à la vérité, a mis à sa participation, des

restrictions qui ont suspendu et peut-être fait échouer l'entreprise;

peut-on, dis-je, croire raisonnablement que ce chef n'ait eu à cette

conjuration que la part qu'a pu y prendre une fille de cabaret? Cela

choque le sens commun le plus ordinaire. Ou Moreau n'était point

coupable, et alors il fallait avoir le courage de le déclarer hautement

et de le ramener chez lui en triomphe; ou il était coupable, et dans ce

cas il l'était plus que George, parce qu'enfin George était dans la

ligne de fidélité à ses principes, tandis que Moreau, après avoir

dénoncé au Directoire, après le 18 fructidor, les intelligences de

Pichegru avec le prince de Condé, faisait mille fois pire que Pichegru;

à cette époque, il se prêtait à un assassinat et à une trahison

manifeste, après avoir donné sa foi à sa patrie. Mais telle est

l'aveugle passion: on l'avait méprisé à l'époque où il avait dénoncé

Pichegru, et on en fit un héros à celle-ci.

On a beaucoup dit que les membres de la cour criminelle, connaissant au

fond les opinions républicaines de Moreau, lui en avaient tenu compte,

et qu'un frère du général Lecourbe (partisan de Moreau), qui faisait

partie de la cour criminelle, aidé par M. Fouché, avait gagné beaucoup

de voix à Moreau. Je n'en sais rien, mais il faut bien qu'il se soit

passé quelque chose comme cela.

On lui conseilla de demander à aller en Amérique: le premier consul y

obtempéra le même jour. Moreau partit du Temple la nuit, après avoir dit

adieu à sa famille: il fut conduit jusqu'à Barcelone, et s'embarqua dans

un port d'Espagne pour l'Amérique. J'ai vu depuis un Anglais qui avait

connu le général Moreau lorsqu'il commandait l'armée du Rhin, et qui le

revit en Amérique. Il m'a dit qu'il l'avait entendu s'y féliciter d'en

avoir été quitte à si bon marché, et qu'il y témoignait encore son

étonnement de ce que la police n'avait pas découvert plus tôt ses

relations avec Pichegru, parce qu'il se croyait le sujet d'une sévère

observation, et à cet égard il lui conta cette anecdote-ci.

C'est Moreau qui parle.

«Il y avait déjà quelque temps que Pichegru était à Paris, et que nous

nous voyions tous les soirs.

«Lorsqu'il venait chez moi, il avait coutume de demander un de mes

domestiques, qui était le seul qui le connût, et auquel j'avais donné

ordre d'être toujours apprêté pour le recevoir et l'introduire dans mon

cabinet, où j'allais le rejoindre, si je n'y étais pas déjà.

«Il arriva qu'une fois où mon salon était rempli par une société qui

avait dîné chez moi, Pichegru vint plus tôt qu'à son ordinaire. Ne

trouvant pas sur l'escalier le domestique qui avait l'habitude de l'y

attendre, il monta jusqu'à l'antichambre, où n'ayant de même trouvé

personne, parce que mes gens étaient à dîner, il ouvrit la porte du

salon; le voyant plein de monde, il se retira aussitôt. Heureusement il

ne fut remarqué que par ma femme, qui avait tourné la tête du côté de la

porte au moment où elle s'était ouverte, et l'avait reconnu. Je sortis

de suite pour aller le conduire moi-même à mon cabinet, où nous restâmes

une partie de la soirée.

«Le lendemain, j'eus une explication vive avec ma femme, qui prétendait

que je me perdais, parce que le général Pichegru ne venait sans doute à

Paris que pour travailler en faveur des Bourbons, et qu'une fois qu'il

n'aurait plus besoin de moi, il me ferait repentir de ce que j'avais

écrit contre lui au Directoire. Elle ne cessa pendant long-temps de me

parler sur ce ton-là, et j'étais dans des transes mortelles qu'elle

n'allât enfin confier ses doléances à quelques-unes de ses amies; mais

il paraît qu'elle s'était observée, car ce n'est pas par des

indiscrétions de sa part que l'on a eu les premiers avis de cette

affaire.»

Ainsi parlait le général Moreau pendant la première année de son séjour

en Amérique, lorsqu'en France un parti s'efforçait de le peindre comme

la victime d'une jalousie que son grand talent avait inspirée.

Le général Moreau avait en France des biens-fonds qui, étant d'une

réalisation difficile, lui auraient fait éprouver de grandes pertes. Le

premier consul lui acheta sa terre de Gros-Bois, près Paris, et la donna

au général Berthier, ministre de la guerre. Il lui acheta aussi sa

maison de la rue d'Anjou, qu'il donna à Bernadotte, comme si cette

maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre lui.

Ces deux objets furent payés au général Moreau ce qu'il en demanda, et

il y mit de la modération.

On a généralement cru que le premier consul avait été contrarié de la

non-condamnation de Moreau. Si ce résultat du procès l'a contrarié, ce

que du reste j'ignore, ce n'a sans doute été que parce qu'il lui

enlevait l'occasion d'humilier Moreau en lui faisant grâce. Il n'aimait

pas à se venger par des supplices. Après la condamnation de George et

des siens, il fit grâce, sur la première demande, à plusieurs d'entre

eux. Je crois me rappeler qu'en tout il y en eut sept d'amnistiés.

Aurait-il laissé périr le conquérant de la Hollande et le vainqueur de

Hohenlinden? C'est une injure que de le penser.

Laissa-t-il subir à Moreau les deux années de détention auxquelles il

était condamné, et pendant lesquelles il aurait pu s'en défaire, si tel

avait été le fond de sa pensée? Non, puisque la nuit même du jour où

Moreau lui a demandé, par une lettre, la permission d'aller en Amérique,

il lui permit de partir.

Ce fut moi que le premier consul chargea d'aller le voir au Temple, pour

lui dire qu'il y consentait, et d'organiser son départ avec lui. Je lui

donnai ma propre voiture, et le premier consul paya tous les frais de

son voyage jusqu'à Barcelone. Le général me témoigna le désir de voir

Mme Moreau; je fus la chercher moi-même, et l'amenai au Temple. Il me

semble que c'étaient là des soins auxquels je n'étais pas obligé.

Ainsi finit cette longue affaire: ce fut pendant qu'elle s'instruisait

que la forme du gouvernement changea encore une fois en France.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 12 / 47 题