CHAPITRE VII.

Mort du général Pichegru.--Détails sur ce sujet.--Gendarmes

d'élite.--Capitaine Wright.--Sa confrontation avec George et ses

complices.

La présence de Pichegru dans la conjuration de George Cadoudal

compromettait gravement Moreau, en ce qu'elle permettait de supposer

qu'il s'était établi des rapports entre eux. On s'occupa dès lors de

rechercher comment ces deux personnages avaient pu se rencontrer. On

parvint à force d'adresse à convaincre le général Moreau qu'il avait vu

Pichegru; comme il ignorait les progrès de la marche des informations,

il n'aperçut aucun des piéges qu'on lui avait tendus; il convint que

Pichegru était venu chez lui, et que c'était le général Lajolais qui l'y

avait amené; mais que dans la crainte de se compromettre il ne l'avait

plus reçu, et que cependant il l'avait encore vu ailleurs. Où lui

demanda-t-on. «Mais, répondit-il, je ne me rappelle pas trop, hormis une

fois au boulevard de la Madeleine, à neuf heures du soir.» Questionné

sur la manière dont cette rencontre avait eu lieu, il répondit qu'il

n'en savait rien, que le général Lajolais était venu le chercher,

l'avait conduit au boulevard, et qu'après l'avoir quitté un moment, il

était venu le rejoindre, amenant avec lui le général Pichegru.

On n'en demanda pas plus, mais on prit à part Lajolais, et après l'avoir

questionné en tout sens, il fut bien constaté qu'il était parti du

logement de George dans un fiacre, avec George et Pichegru dans le fond;

lui Lajolais, et Picot, affidé de George, sur le devant; qu'il avait

conduit le fiacre au boulevard de la Madeleine; que de là il avait été

chercher Moreau chez lui, rue d'Anjou, où ce dernier l'attendait, qu'il

l'avait amené à pied au boulevard; qu'ensuite il était allé au fiacre

chercher Pichegru, lequel en était descendu avec George, et qu'il les

avait menés à Moreau, qui se promenait en les attendant; puis lui

Lajolais était retourné au fiacre dans lequel il était resté avec Picot,

pendant tout le temps qu'avait durée l'entrevue. Picot confirmait cette

déposition de Lajolais, et il ajoutait que lorsque son maître était

revenu au fiacre avec Pichegru, il avait entendu celui-ci dire, en

parlant de Moreau, comme je l'ai déjà rapporté: «Il paraît que ce

b...-là a aussi de l'ambition[12].»

George ni Moreau ne voulurent pas convenir des détails de cette

entrevue; George répondait à toutes les questions qu'on lui faisait: «Je

ne sais pas ce que vous voulez me dire;» et Moreau disait: «Je n'ai

jamais vu George.» Comme Pichegru venait de mourir, on ne put rien

découvrir de plus sur les faits de cette affaire qui pouvaient concerner

le général Moreau.

J'ai dit que Pichegru venait de mourir; cette mort a donné lieu à tant

de bruits aussi stupides que calomnieux, qu'elle a besoin d'être

expliquée. Voici ce que j'en sais.

Pichegru, après avoir été arrêté, avait été enfermé en secret dans une

des pièces du rez-de-chaussée de la tour du Temple: on différa quelques

jours de l'interroger pour se donner le temps de réunir les matériaux de

son interrogatoire, délai qui fut fatal au duc d'Enghien.

Pichegru n'était séparé de George que par une petite pièce qui était une

antichambre commune à leur demeure.

Le concierge de la maison du Temple avait la clef de leur chambre; et

pour empêcher qu'ils se pussent communiquer les questions que le juge

instructeur leur faisait séparément, le même juge avait fait placer une

sentinelle dans cette antichambre, d'où, au moyen d'un peu de bruit, on

pouvait rendre sans effet la conversation qu'ils auraient pu vouloir

entretenir. L'un et l'autre étaient appelés plusieurs fois par jour pour

être confrontés; c'est-à-dire toutes les fois qu'une nouvelle déposition

d'accusés ou de témoins les chargeait.

George avait sans doute pris son parti sur l'issue de ce procès; mais le

général Pichegru, qui avait d'autres antécédens, était vraisemblablement

dans une situation différente. Chaque fois qu'il était appelé à la salle

d'instruction, il voyait sa position s'aggraver, et l'abîme se creuser

devant lui à chaque pas; son visage en était altéré.

Il s'était peut-être flatté que dans l'information juridique de son

affaire, on ne pourrait pas obtenir assez de preuves de sa participation

à un crime contre lequel l'opinion publique de la France entière était

soulevée en masse; mais il dut bientôt se convaincre qu'il lui serait

impossible de toucher la sensibilité des coeurs, même les plus généreux,

et que de plus sa présence devant une cour criminelle, comme coopérateur

du projet de George, allait reporter la conviction de sa culpabilité

jusqu'à la circonstance dans laquelle Moreau l'avait dénoncé au

directoire (en 1796 ou 1797), après que celui-ci l'avait fait déporter à

Cayenne, et qu'ainsi il allait perdre jusqu'à l'intérêt que quelques uns

de ses amis réunis lui avaient témoigné à cette époque de sa vie.

Je crois que cette affligeante considération continuellement présente à

son esprit sous la voûte de sa prison, a beaucoup influé sur sa

détermination de cesser de vivre.

Le général Pichegru était naturellement gai, il aimait les plaisirs de

la table, mais l'horreur de sa situation l'avait changé. Il avait fait

prévenir M. Réal de venir le voir, et après la conversation qu'il eut

avec lui, il le pria de lui envoyer quelques livres, entre autres

Sénèque.

Quelques jours après, étant aux Tuileries, vers huit heures du matin, je

reçus un billet de l'officier de gendarmerie d'élite, qui ce jour-là

commandait le poste de la garde du Temple. Il me prévenait que l'on

venait de trouver le général Pichegru mort dans son lit le matin, et que

cela occasionnait beaucoup de rumeur au Temple, où l'on attendait

quelqu'un de la police que l'on venait de faire prévenir de cet

événement.

Cet officier m'en donnait avis, tant à cause de la singularité du fait,

que parce que j'avais établi l'usage dans le corps que je commandais,

que tous les officiers employés à un service quelconque devaient me

rendre compte de ce qu'ils auraient fait, vu ou appris pendant les

vingt-quatre heures. Je fis remettre ce billet au premier consul; il me

fit appeler, croyant que j'avais d'autres détails, et comme je n'en

avais point, il m'envoya aux informations, en disant: «Voilà une belle

fin pour le conquérant de la Hollande.»

J'arrivai au Temple en même temps que M. Réal, qui venait de la part du

grand-juge pour connaître aussi les détails de cet événement. J'entrai

avec M. Réal, ainsi que le concierge et le chirurgien de la maison,

jusque dans la chambre du général Pichegru, et je le reconnus très-bien,

quoique son visage fût devenu cramoisi par l'effet de l'apoplexie dont

il avait été frappé.

Sa chambre était au rez-de-chaussée, la tête de son lit contre la

fenêtre, de manière que la tablette lui servait à mettre sa lumière pour

lire dans son lit. Il y avait au dehors une sentinelle placée sous cette

fenêtre, par laquelle, au besoin, elle pouvait facilement voir ce qui se

passait dans la chambre.

Le général Pichegru était couché sur le côté droit; il s'était mis au

cou sa propre cravate de soie noire, qu'il avait préalablement tordue

comme un petit câble; ce qui avait dû l'occuper assez pour donner à la

réflexion le temps d'arriver, s'il n'avait pas bien pris la résolution

de se détruire. Il paraissait s'être noué sa cravate, ainsi câblée, au

cou, et l'avoir d'abord serrée autant qu'il avait pu le supporter, puis

avoir pris un morceau de bois, de la longueur du doigt, qu'il avait

cassé à une branche qui se trouvait encore au milieu de sa chambre

(reste d'un fagot dont les débris étaient de même dans sa cheminée),

après quoi il fallait qu'il l'eût passé entre son cou et sa cravate, du

côté droit, et enfin qu'il l'eût tourné jusqu'au moment où sa raison

s'était égarée. Sa tête était retombée sur son oreiller, et avait

comprimé le petit morceau de bois, ce qui avait empêché la cravate de se

détordre. Dans cette situation, l'apoplexie ne pouvait pas tarder

d'arriver. Sa main était encore sous sa tête, et touchait presque à ce

petit tourniquet.

Il y avait sur la table de nuit un livre ouvert et renversé, comme celui

de quelqu'un dont la lecture est interrompue pour un moment. M. Réal

reconnut ce livre pour être le Sénèque qu'il lui avait envoyé, et il

remarqua qu'il était ouvert aux pages où Sénèque dit que _celui qui veut

conspirer doit, avant tout, ne pas craindre de mourir_. C'était

probablement là la dernière lecture du général Pichegru, qui, s'étant

placé dans la situation de perdre la vie sur un échafaud, ou dans la

nécessité de recourir à la clémence du premier consul, avait préféré

mettre fin lui-même à son existence.

Pendant que j'étais au Temple, j'interrogeai moi-même le gendarme qui

avait passé la nuit dans l'antichambre qui séparait George de Pichegru;

il me dit qu'il n'avait rien entendu de toute la nuit, sinon le général

Pichegru, qui avait beaucoup toussé depuis onze heures jusqu'à minuit,

et que, ne pouvant pas entrer chez lui, parce que la clef de sa chambre

était chez le concierge, il n'avait pas voulu réveiller toute la tour

pour cette toux. Le gendarme était lui-même enfermé dans cette

antichambre; et si le cas était venu où il dût donner l'alerte, c'était

par la fenêtre qu'il devait avertir la sentinelle qui était à la porte

de la tour; la sentinelle devait avertir le poste, et celui-ci le

concierge.

J'interrogeai aussi le gendarme qui avait été en sentinelle sous la

fenêtre du général Pichegru depuis dix heures jusqu'à minuit, et il

n'avait rien entendu.

M. Réal me dit alors: «Eh bien! quoiqu'il n'y ait rien de plus

évidemment démontré que ce suicide, on aura beau faire, on dira toujours

que, n'ayant pu le convaincre, on l'a étranglé.» Et c'est ce qui

détermina le grand-juge à faire mettre dès ce moment un homme de garde

et sans arme, dans la chambre de chacun des individus impliqués dans

l'affaire de George, afin de les empêcher d'attenter à leur vie; on

était donc bien loin de songer à la leur ôter par des exécutions

mystérieuses. L'esprit de parti, qui accueille toujours ce qui peut

nuire au pouvoir, a fait répandre dans le public que c'étaient des

gendarmes qui avaient étranglé Pichegru; cette opinion s'était établie

au point qu'un haut fonctionnaire qui était mon ami, m'en a parlé

plusieurs années après, comme d'une vérité dont il ne doutait pas, et

quoi que j'aie pu lui dire pour le convaincre du contraire, je ne suis

pas sûr de l'avoir persuadé. Du reste, ce n'était pas par esprit

frondeur qu'il avait adopté cette opinion: il l'avait tant entendu dire,

qu'il avait fini par y croire.

Il aurait fallu être bien dépourvu de bon sens pour employer à un pareil

office des subordonnés qui auraient divulgué ce crime à la première

occasion de mécontentement, ou qui chaque jour auraient mis un nouveau

prix à leur silence.

Il n'y avait aucune nécessité de détruire Pichegru; sa présence était

même nécessaire à l'instruction du procès. D'ailleurs, étant venu en

France avec George, il en était inséparable devant la justice, qui

n'aurait pas manqué de le condamner, malgré le talent du plus habile

défenseur[13]; mais je ne crois pas que le premier consul l'eût laissé

périr: je n'en veux pour preuve que les grâces qu'il a accordées à ceux

qui avaient été condamnés à mort dans cette affaire, et qui n'étaient

pas recommandés à l'opinion comme l'était le conquérant de la Hollande.

D'ailleurs, Pichegru condamné par une cour criminelle à la face du

monde, ne pouvait plus être dangereux, et n'était digne que de pitié.

Si, dans cette circonstance, il y avait eu quelqu'un à faire disparaître

par des moyens extraordinaires, c'était Moreau, qui était bien autrement

considérable pour le premier consul que Pichegru, et qui, aux yeux du

public, n'avait pas le tort de venir d'Angleterre.

Les trois hommes de France que l'on peut interroger sur cet événement

sont, 1° le concierge du Temple, qui vit encore[14]; 2° M. Manginet,

capitaine de gendarmerie à la résidence d'Évreux: il était alors

commandant inamovible du Temple; 3° M. Bellenger, chef d'escadron de

gendarmerie à la résidence d'Alençon: il était alors lieutenant de la

légion d'élite, et se trouvait ce jour-là de garde au Temple; c'est lui

qui m'a écrit le billet dont je viens de parler. On n'aurait pas pu

entrer dans la tour sans qu'il en eût connaissance; si des gendarmes y

étaient entrés, il les aurait non-seulement vus, mais il les aurait

reconnus, parce que la légion d'élite n'était pas assez nombreuse pour

que les gendarmes qui la composaient ne se connussent pas entre eux. Ils

se connaissaient effectivement: c'était moi qui avais formé ce corps,

composé de quatre cent quatre-vingts cavaliers et de deux cent quarante

gendarmes à pied, tous choisis sur le corps entier de la gendarmerie; la

plupart avaient été sous-officiers dans l'armée.

Je leur avais communiqué pour le premier consul tout le zèle dont

j'étais moi-même animé, et je n'avais pas de plus grand plaisir qu'à

profiter des avantages de ma position pour leur faire du bien, à eux ou

à leurs proches. Leur attachement pour moi m'a aidé à supporter beaucoup

de tracasseries auxquelles m'exposait un commandement objet de beaucoup

de jalousies; et je dois dire à la face du monde que je n'ai pas connu

un seul d'entre eux auquel on aurait proposé une mission équivoque,

tandis qu'au contraire la plupart étaient susceptibles d'une confiance

toute particulière. Entre plusieurs exemples que je pourrais en donner,

je citerai celui-ci. Deux d'entre eux, pris, sans choix, à tour de rôle,

furent chargés de conduire un trésor de Paris à Naples; le trésorier de

la couronne le leur remit tout chargé dans une voiture disposée pour cet

usage. Ils partirent de la cour du château des Tuileries, et arrivèrent

jusqu'à Rome sans coup férir. En sortant de cette dernière ville, ils

furent attaqués près de Terracine. Les deux postillons de leur voiture

ayant été tués, les voleurs viennent pour piller la voiture; les deux

gendarmes font usage de leurs armes avec tant de succès, qu'ils se font

abandonner par ces misérables, puis, montant eux-mêmes sur les chevaux,

ils amènent le trésor intact jusqu'à Naples.

Un gendarme d'élite qui aurait été susceptible d'accepter une mission

équivoque pour l'honneur, aurait été éloigné de cette troupe, comme

pouvant aussi trafiquer de l'honneur commun.

Les officiers de ce corps avaient été choisis avec le même soin; je n'ai

jamais eu que des éloges à leur donner dans toutes les circonstances

délicates où ils ont été employés, et cela quelquefois par l'empereur

lui-même. Ce respectable corps a été victime de la plus vile calomnie en

1814. Il a été le premier licencié. Il est à désirer pour le roi de

France qu'il puisse le remplacer par des serviteurs ayant le coeur aussi

bien placé et aussi affectionnés à sa personne que ceux-là l'étaient au

gouvernement qu'ils servaient.

La longue instruction du procès tirait à sa fin, lorsqu'un incident

bizarre vint retarder l'ouverture du jugement.

Une foule de dépositions avaient fait retentir le nom du capitaine

anglais Wright, et les journaux en avaient parlé en tous sens. Ce

capitaine qui avait débarqué George et les siens à la falaise de Biville

avait été depuis peu s'établir en croisière sur la côte de Quiberon;

ayant eu le malheur de faire naufrage sur les côtes du Morbihan, il fut

conduit, ainsi que tout son équipage, à Vannes, où il n'était bruit dans

ce temps-là que de tout ce qui se passait à Paris. L'administration de

ce département rendit compte du naufrage, et reçut ordre d'envoyer le

capitaine Wright avec tout son équipage à Paris. Ils entrèrent dans la

cour du Temple, lorsque George et les siens étaient à s'y promener; les

officiers anglais et français n'eurent pas l'air de se reconnaître, mais

les matelots anglais, qui n'entendaient pas malice à la chose,

abordèrent franchement quelques unes de leurs connaissances dans les

subalternes de George.

On mit le capitaine Wright à part, et on procéda à la confrontation du

reste avec les subordonnés de George, ce qui confirma comme la vérité la

plus exacte ce que l'on avait déjà obtenu. Wright persista à décliner

les questions qu'on put lui faire et répondit: «Messieurs, je suis

officier de marine britannique; peu m'importe le traitement que vous me

réservez, je n'ai point de compte à rendre des ordres que j'ai

reçus[15], je ne connais pas ces messieurs.»

Le capitaine Wright avait été jeté à la côte par un naufrage; on

pouvait, au lieu de le recevoir prisonnier de guerre, lui faire intenter

une poursuite criminelle par le procureur-général pour cause de

complicité dans la conspiration. On respecta néanmoins son dévoûment et

son caractère; il parut ainsi que ses matelots comme témoins au

tribunal, mais on n'intenta rien de personnel contre lui.

Ce malheureux resta au Temple jusqu'en 1805, époque à laquelle il y

mourut. On a débité tant de contes sur cette mort, que j'ai voulu aussi

en connaître la cause pendant que, ministre de la police, les sources

d'informations m'étaient ouvertes; et il me fut constaté que Wright

s'était coupé la gorge de désespoir après avoir lu le rapport de la

capitulation du général autrichien Mack à Ulm, c'est-à-dire pendant le

temps que l'empereur faisait la campagne d'Austerlitz. Peut-on en effet,

sans outrager le sens commun autant que la gloire, admettre que ce

souverain aurait attaché assez de prix à la destruction d'un malheureux

lieutenant de la marine anglaise, pour envoyer d'un de ses plus glorieux

champs de bataille l'ordre de le détruire? On a encore ajouté que

c'était moi qui avais eu cette commission de sa part: or je ne l'ai pas

quitté un seul jour pendant toute la campagne, depuis son départ de

Paris jusqu'à son retour. Du reste, l'administration civile de France

est en possession de tous les registres du ministère de la police, qui

doivent donner tous les éclaircissemens qu'on voudra chercher sur cet

événement.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 11 / 47 题