Mort du général Pichegru.--Détails sur ce sujet.--Gendarmes
d'élite.--Capitaine Wright.--Sa confrontation avec George et ses
complices.
La présence de Pichegru dans la conjuration de George Cadoudal
compromettait gravement Moreau, en ce qu'elle permettait de supposer
qu'il s'était établi des rapports entre eux. On s'occupa dès lors de
rechercher comment ces deux personnages avaient pu se rencontrer. On
parvint à force d'adresse à convaincre le général Moreau qu'il avait vu
Pichegru; comme il ignorait les progrès de la marche des informations,
il n'aperçut aucun des piéges qu'on lui avait tendus; il convint que
Pichegru était venu chez lui, et que c'était le général Lajolais qui l'y
avait amené; mais que dans la crainte de se compromettre il ne l'avait
plus reçu, et que cependant il l'avait encore vu ailleurs. Où lui
demanda-t-on. «Mais, répondit-il, je ne me rappelle pas trop, hormis une
fois au boulevard de la Madeleine, à neuf heures du soir.» Questionné
sur la manière dont cette rencontre avait eu lieu, il répondit qu'il
n'en savait rien, que le général Lajolais était venu le chercher,
l'avait conduit au boulevard, et qu'après l'avoir quitté un moment, il
était venu le rejoindre, amenant avec lui le général Pichegru.
On n'en demanda pas plus, mais on prit à part Lajolais, et après l'avoir
questionné en tout sens, il fut bien constaté qu'il était parti du
logement de George dans un fiacre, avec George et Pichegru dans le fond;
lui Lajolais, et Picot, affidé de George, sur le devant; qu'il avait
conduit le fiacre au boulevard de la Madeleine; que de là il avait été
chercher Moreau chez lui, rue d'Anjou, où ce dernier l'attendait, qu'il
l'avait amené à pied au boulevard; qu'ensuite il était allé au fiacre
chercher Pichegru, lequel en était descendu avec George, et qu'il les
avait menés à Moreau, qui se promenait en les attendant; puis lui
Lajolais était retourné au fiacre dans lequel il était resté avec Picot,
pendant tout le temps qu'avait durée l'entrevue. Picot confirmait cette
déposition de Lajolais, et il ajoutait que lorsque son maître était
revenu au fiacre avec Pichegru, il avait entendu celui-ci dire, en
parlant de Moreau, comme je l'ai déjà rapporté: «Il paraît que ce
b...-là a aussi de l'ambition[12].»
George ni Moreau ne voulurent pas convenir des détails de cette
entrevue; George répondait à toutes les questions qu'on lui faisait: «Je
ne sais pas ce que vous voulez me dire;» et Moreau disait: «Je n'ai
jamais vu George.» Comme Pichegru venait de mourir, on ne put rien
découvrir de plus sur les faits de cette affaire qui pouvaient concerner
le général Moreau.
J'ai dit que Pichegru venait de mourir; cette mort a donné lieu à tant
de bruits aussi stupides que calomnieux, qu'elle a besoin d'être
expliquée. Voici ce que j'en sais.
Pichegru, après avoir été arrêté, avait été enfermé en secret dans une
des pièces du rez-de-chaussée de la tour du Temple: on différa quelques
jours de l'interroger pour se donner le temps de réunir les matériaux de
son interrogatoire, délai qui fut fatal au duc d'Enghien.
Pichegru n'était séparé de George que par une petite pièce qui était une
antichambre commune à leur demeure.
Le concierge de la maison du Temple avait la clef de leur chambre; et
pour empêcher qu'ils se pussent communiquer les questions que le juge
instructeur leur faisait séparément, le même juge avait fait placer une
sentinelle dans cette antichambre, d'où, au moyen d'un peu de bruit, on
pouvait rendre sans effet la conversation qu'ils auraient pu vouloir
entretenir. L'un et l'autre étaient appelés plusieurs fois par jour pour
être confrontés; c'est-à-dire toutes les fois qu'une nouvelle déposition
d'accusés ou de témoins les chargeait.
George avait sans doute pris son parti sur l'issue de ce procès; mais le
général Pichegru, qui avait d'autres antécédens, était vraisemblablement
dans une situation différente. Chaque fois qu'il était appelé à la salle
d'instruction, il voyait sa position s'aggraver, et l'abîme se creuser
devant lui à chaque pas; son visage en était altéré.
Il s'était peut-être flatté que dans l'information juridique de son
affaire, on ne pourrait pas obtenir assez de preuves de sa participation
à un crime contre lequel l'opinion publique de la France entière était
soulevée en masse; mais il dut bientôt se convaincre qu'il lui serait
impossible de toucher la sensibilité des coeurs, même les plus généreux,
et que de plus sa présence devant une cour criminelle, comme coopérateur
du projet de George, allait reporter la conviction de sa culpabilité
jusqu'à la circonstance dans laquelle Moreau l'avait dénoncé au
directoire (en 1796 ou 1797), après que celui-ci l'avait fait déporter à
Cayenne, et qu'ainsi il allait perdre jusqu'à l'intérêt que quelques uns
de ses amis réunis lui avaient témoigné à cette époque de sa vie.
Je crois que cette affligeante considération continuellement présente à
son esprit sous la voûte de sa prison, a beaucoup influé sur sa
détermination de cesser de vivre.
Le général Pichegru était naturellement gai, il aimait les plaisirs de
la table, mais l'horreur de sa situation l'avait changé. Il avait fait
prévenir M. Réal de venir le voir, et après la conversation qu'il eut
avec lui, il le pria de lui envoyer quelques livres, entre autres
Sénèque.
Quelques jours après, étant aux Tuileries, vers huit heures du matin, je
reçus un billet de l'officier de gendarmerie d'élite, qui ce jour-là
commandait le poste de la garde du Temple. Il me prévenait que l'on
venait de trouver le général Pichegru mort dans son lit le matin, et que
cela occasionnait beaucoup de rumeur au Temple, où l'on attendait
quelqu'un de la police que l'on venait de faire prévenir de cet
événement.
Cet officier m'en donnait avis, tant à cause de la singularité du fait,
que parce que j'avais établi l'usage dans le corps que je commandais,
que tous les officiers employés à un service quelconque devaient me
rendre compte de ce qu'ils auraient fait, vu ou appris pendant les
vingt-quatre heures. Je fis remettre ce billet au premier consul; il me
fit appeler, croyant que j'avais d'autres détails, et comme je n'en
avais point, il m'envoya aux informations, en disant: «Voilà une belle
fin pour le conquérant de la Hollande.»
J'arrivai au Temple en même temps que M. Réal, qui venait de la part du
grand-juge pour connaître aussi les détails de cet événement. J'entrai
avec M. Réal, ainsi que le concierge et le chirurgien de la maison,
jusque dans la chambre du général Pichegru, et je le reconnus très-bien,
quoique son visage fût devenu cramoisi par l'effet de l'apoplexie dont
il avait été frappé.
Sa chambre était au rez-de-chaussée, la tête de son lit contre la
fenêtre, de manière que la tablette lui servait à mettre sa lumière pour
lire dans son lit. Il y avait au dehors une sentinelle placée sous cette
fenêtre, par laquelle, au besoin, elle pouvait facilement voir ce qui se
passait dans la chambre.
Le général Pichegru était couché sur le côté droit; il s'était mis au
cou sa propre cravate de soie noire, qu'il avait préalablement tordue
comme un petit câble; ce qui avait dû l'occuper assez pour donner à la
réflexion le temps d'arriver, s'il n'avait pas bien pris la résolution
de se détruire. Il paraissait s'être noué sa cravate, ainsi câblée, au
cou, et l'avoir d'abord serrée autant qu'il avait pu le supporter, puis
avoir pris un morceau de bois, de la longueur du doigt, qu'il avait
cassé à une branche qui se trouvait encore au milieu de sa chambre
(reste d'un fagot dont les débris étaient de même dans sa cheminée),
après quoi il fallait qu'il l'eût passé entre son cou et sa cravate, du
côté droit, et enfin qu'il l'eût tourné jusqu'au moment où sa raison
s'était égarée. Sa tête était retombée sur son oreiller, et avait
comprimé le petit morceau de bois, ce qui avait empêché la cravate de se
détordre. Dans cette situation, l'apoplexie ne pouvait pas tarder
d'arriver. Sa main était encore sous sa tête, et touchait presque à ce
petit tourniquet.
Il y avait sur la table de nuit un livre ouvert et renversé, comme celui
de quelqu'un dont la lecture est interrompue pour un moment. M. Réal
reconnut ce livre pour être le Sénèque qu'il lui avait envoyé, et il
remarqua qu'il était ouvert aux pages où Sénèque dit que _celui qui veut
conspirer doit, avant tout, ne pas craindre de mourir_. C'était
probablement là la dernière lecture du général Pichegru, qui, s'étant
placé dans la situation de perdre la vie sur un échafaud, ou dans la
nécessité de recourir à la clémence du premier consul, avait préféré
mettre fin lui-même à son existence.
Pendant que j'étais au Temple, j'interrogeai moi-même le gendarme qui
avait passé la nuit dans l'antichambre qui séparait George de Pichegru;
il me dit qu'il n'avait rien entendu de toute la nuit, sinon le général
Pichegru, qui avait beaucoup toussé depuis onze heures jusqu'à minuit,
et que, ne pouvant pas entrer chez lui, parce que la clef de sa chambre
était chez le concierge, il n'avait pas voulu réveiller toute la tour
pour cette toux. Le gendarme était lui-même enfermé dans cette
antichambre; et si le cas était venu où il dût donner l'alerte, c'était
par la fenêtre qu'il devait avertir la sentinelle qui était à la porte
de la tour; la sentinelle devait avertir le poste, et celui-ci le
concierge.
J'interrogeai aussi le gendarme qui avait été en sentinelle sous la
fenêtre du général Pichegru depuis dix heures jusqu'à minuit, et il
n'avait rien entendu.
M. Réal me dit alors: «Eh bien! quoiqu'il n'y ait rien de plus
évidemment démontré que ce suicide, on aura beau faire, on dira toujours
que, n'ayant pu le convaincre, on l'a étranglé.» Et c'est ce qui
détermina le grand-juge à faire mettre dès ce moment un homme de garde
et sans arme, dans la chambre de chacun des individus impliqués dans
l'affaire de George, afin de les empêcher d'attenter à leur vie; on
était donc bien loin de songer à la leur ôter par des exécutions
mystérieuses. L'esprit de parti, qui accueille toujours ce qui peut
nuire au pouvoir, a fait répandre dans le public que c'étaient des
gendarmes qui avaient étranglé Pichegru; cette opinion s'était établie
au point qu'un haut fonctionnaire qui était mon ami, m'en a parlé
plusieurs années après, comme d'une vérité dont il ne doutait pas, et
quoi que j'aie pu lui dire pour le convaincre du contraire, je ne suis
pas sûr de l'avoir persuadé. Du reste, ce n'était pas par esprit
frondeur qu'il avait adopté cette opinion: il l'avait tant entendu dire,
qu'il avait fini par y croire.
Il aurait fallu être bien dépourvu de bon sens pour employer à un pareil
office des subordonnés qui auraient divulgué ce crime à la première
occasion de mécontentement, ou qui chaque jour auraient mis un nouveau
prix à leur silence.
Il n'y avait aucune nécessité de détruire Pichegru; sa présence était
même nécessaire à l'instruction du procès. D'ailleurs, étant venu en
France avec George, il en était inséparable devant la justice, qui
n'aurait pas manqué de le condamner, malgré le talent du plus habile
défenseur[13]; mais je ne crois pas que le premier consul l'eût laissé
périr: je n'en veux pour preuve que les grâces qu'il a accordées à ceux
qui avaient été condamnés à mort dans cette affaire, et qui n'étaient
pas recommandés à l'opinion comme l'était le conquérant de la Hollande.
D'ailleurs, Pichegru condamné par une cour criminelle à la face du
monde, ne pouvait plus être dangereux, et n'était digne que de pitié.
Si, dans cette circonstance, il y avait eu quelqu'un à faire disparaître
par des moyens extraordinaires, c'était Moreau, qui était bien autrement
considérable pour le premier consul que Pichegru, et qui, aux yeux du
public, n'avait pas le tort de venir d'Angleterre.
Les trois hommes de France que l'on peut interroger sur cet événement
sont, 1° le concierge du Temple, qui vit encore[14]; 2° M. Manginet,
capitaine de gendarmerie à la résidence d'Évreux: il était alors
commandant inamovible du Temple; 3° M. Bellenger, chef d'escadron de
gendarmerie à la résidence d'Alençon: il était alors lieutenant de la
légion d'élite, et se trouvait ce jour-là de garde au Temple; c'est lui
qui m'a écrit le billet dont je viens de parler. On n'aurait pas pu
entrer dans la tour sans qu'il en eût connaissance; si des gendarmes y
étaient entrés, il les aurait non-seulement vus, mais il les aurait
reconnus, parce que la légion d'élite n'était pas assez nombreuse pour
que les gendarmes qui la composaient ne se connussent pas entre eux. Ils
se connaissaient effectivement: c'était moi qui avais formé ce corps,
composé de quatre cent quatre-vingts cavaliers et de deux cent quarante
gendarmes à pied, tous choisis sur le corps entier de la gendarmerie; la
plupart avaient été sous-officiers dans l'armée.
Je leur avais communiqué pour le premier consul tout le zèle dont
j'étais moi-même animé, et je n'avais pas de plus grand plaisir qu'à
profiter des avantages de ma position pour leur faire du bien, à eux ou
à leurs proches. Leur attachement pour moi m'a aidé à supporter beaucoup
de tracasseries auxquelles m'exposait un commandement objet de beaucoup
de jalousies; et je dois dire à la face du monde que je n'ai pas connu
un seul d'entre eux auquel on aurait proposé une mission équivoque,
tandis qu'au contraire la plupart étaient susceptibles d'une confiance
toute particulière. Entre plusieurs exemples que je pourrais en donner,
je citerai celui-ci. Deux d'entre eux, pris, sans choix, à tour de rôle,
furent chargés de conduire un trésor de Paris à Naples; le trésorier de
la couronne le leur remit tout chargé dans une voiture disposée pour cet
usage. Ils partirent de la cour du château des Tuileries, et arrivèrent
jusqu'à Rome sans coup férir. En sortant de cette dernière ville, ils
furent attaqués près de Terracine. Les deux postillons de leur voiture
ayant été tués, les voleurs viennent pour piller la voiture; les deux
gendarmes font usage de leurs armes avec tant de succès, qu'ils se font
abandonner par ces misérables, puis, montant eux-mêmes sur les chevaux,
ils amènent le trésor intact jusqu'à Naples.
Un gendarme d'élite qui aurait été susceptible d'accepter une mission
équivoque pour l'honneur, aurait été éloigné de cette troupe, comme
pouvant aussi trafiquer de l'honneur commun.
Les officiers de ce corps avaient été choisis avec le même soin; je n'ai
jamais eu que des éloges à leur donner dans toutes les circonstances
délicates où ils ont été employés, et cela quelquefois par l'empereur
lui-même. Ce respectable corps a été victime de la plus vile calomnie en
1814. Il a été le premier licencié. Il est à désirer pour le roi de
France qu'il puisse le remplacer par des serviteurs ayant le coeur aussi
bien placé et aussi affectionnés à sa personne que ceux-là l'étaient au
gouvernement qu'ils servaient.
La longue instruction du procès tirait à sa fin, lorsqu'un incident
bizarre vint retarder l'ouverture du jugement.
Une foule de dépositions avaient fait retentir le nom du capitaine
anglais Wright, et les journaux en avaient parlé en tous sens. Ce
capitaine qui avait débarqué George et les siens à la falaise de Biville
avait été depuis peu s'établir en croisière sur la côte de Quiberon;
ayant eu le malheur de faire naufrage sur les côtes du Morbihan, il fut
conduit, ainsi que tout son équipage, à Vannes, où il n'était bruit dans
ce temps-là que de tout ce qui se passait à Paris. L'administration de
ce département rendit compte du naufrage, et reçut ordre d'envoyer le
capitaine Wright avec tout son équipage à Paris. Ils entrèrent dans la
cour du Temple, lorsque George et les siens étaient à s'y promener; les
officiers anglais et français n'eurent pas l'air de se reconnaître, mais
les matelots anglais, qui n'entendaient pas malice à la chose,
abordèrent franchement quelques unes de leurs connaissances dans les
subalternes de George.
On mit le capitaine Wright à part, et on procéda à la confrontation du
reste avec les subordonnés de George, ce qui confirma comme la vérité la
plus exacte ce que l'on avait déjà obtenu. Wright persista à décliner
les questions qu'on put lui faire et répondit: «Messieurs, je suis
officier de marine britannique; peu m'importe le traitement que vous me
réservez, je n'ai point de compte à rendre des ordres que j'ai
reçus[15], je ne connais pas ces messieurs.»
Le capitaine Wright avait été jeté à la côte par un naufrage; on
pouvait, au lieu de le recevoir prisonnier de guerre, lui faire intenter
une poursuite criminelle par le procureur-général pour cause de
complicité dans la conspiration. On respecta néanmoins son dévoûment et
son caractère; il parut ainsi que ses matelots comme témoins au
tribunal, mais on n'intenta rien de personnel contre lui.
Ce malheureux resta au Temple jusqu'en 1805, époque à laquelle il y
mourut. On a débité tant de contes sur cette mort, que j'ai voulu aussi
en connaître la cause pendant que, ministre de la police, les sources
d'informations m'étaient ouvertes; et il me fut constaté que Wright
s'était coupé la gorge de désespoir après avoir lu le rapport de la
capitulation du général autrichien Mack à Ulm, c'est-à-dire pendant le
temps que l'empereur faisait la campagne d'Austerlitz. Peut-on en effet,
sans outrager le sens commun autant que la gloire, admettre que ce
souverain aurait attaché assez de prix à la destruction d'un malheureux
lieutenant de la marine anglaise, pour envoyer d'un de ses plus glorieux
champs de bataille l'ordre de le détruire? On a encore ajouté que
c'était moi qui avais eu cette commission de sa part: or je ne l'ai pas
quitté un seul jour pendant toute la campagne, depuis son départ de
Paris jusqu'à son retour. Du reste, l'administration civile de France
est en possession de tous les registres du ministère de la police, qui
doivent donner tous les éclaircissemens qu'on voudra chercher sur cet
événement.