Création de l'empire.--Motifs qui firent adopter cette forme de
gouvernement.--Adresses de l'armée.--Le premier consul est proclamé
empereur.--Institutions nouvelles.--Distributions des croix de la
Légion-d'Honneur au camp de Boulogne.--Le Pape passe les
monts.--Entrevue de Fontainebleau.
Cet événement a besoin d'être développé. Les entreprises si souvent
réitérées contre la vie du premier consul commençaient à donner de
l'inquiétude; on avait jusqu'à ce moment réussi à l'en préserver, mais
on pouvait n'être pas toujours aussi heureux. Jusqu'alors on avait cru
qu'il n'était menacé que par quelques jacobins exaltés, et l'on se
tranquillisait, parce que les fureurs politiques devaient tôt ou tard
s'apaiser; mais on avait déjà été forcé de reconnaître que ce n'étaient
pas les jacobins qui avaient préparé le 3 nivôse, comme on avait voulu
le persuader. Dans l'affaire de George, il n'était pas possible de
douter un moment de l'intérêt qui avait armé les conspirateurs, et du
parti auquel ils se rattachaient.
De toutes ces réflexions naissait la conséquence naturelle qu'une
puissance quelconque voulait détruire le premier consul; qu'il était
possible qu'elle y parvînt; que, si ce malheur arrivait, la France
serait sans force ni direction, au milieu des élémens de discorde et de
révolution dont on ne pouvait se dissimuler qu'elle était encore
remplie, et que dès-lors elle pouvait subir le joug.
Les émigrés rentrés, et ils étaient en grand nombre, craignaient de voir
la puissance arrachée à une main qui avait la force de les protéger. Les
patriotes craignaient le retour de la maison de Bourbon, et la réaction
qui semblait en devoir être la suite inévitable; tous les esprits
étaient las de mouvemens, et contens du port dans lequel on était
parvenu à mettre la révolution à l'abri de nouveaux orages. De tous
côtés, on était effrayé à la seule pensée de voir périr le premier
consul, et on s'occupa sérieusement de remédier à ce que cette forme de
gouvernement présentait d'inquiétant pour nous, et d'encourageant pour
nos ennemis.
On pensa d'abord à indiquer un successeur au premier consul; mais
indépendamment de ce que la mesure était inconstitutionnelle, peut-être
eût-elle hâté la mort de celui que l'on voulait conserver. L'ambition
est impatiente: Après avoir bien cherché et feuilleté dans les histoires
de toutes les révolutions, on en revint à la forme du gouvernement
monarchique, qui, fixant l'ordre d'hérédité, assurait sans secousses la
succession au pouvoir, et détruisait au moins cette partie des
espérances de nos ennemis.
On ne parvint pas sans peine à rallier la majorité des esprits à
l'adoption de cette mesure. Les vieux amis de la liberté ne signèrent
cette capitulation que sur la brèche; mais enfin on adopta les idées
monarchiques.
On les propagea, et elles reprirent racine avec une promptitude
étonnante. Fouché, qui ne cherchait que l'occasion de revenir au
pouvoir, les étendit dans le sénat et parmi les hommes de la révolution
avec un zèle de néophyte[17].
Dans l'armée, le changement proposé prit tout seul; la chose se comprend
aisément. Les dragons, qui étaient tous réunis par division de quatre
régimens chacune, et disposés pour se rapprocher de Boulogne, donnèrent
l'élan: ils envoyèrent une adresse au premier consul, dans laquelle ils
lui disaient que leurs efforts ne serviraient à rien, si des méchans
parvenaient à lui ôter la vie; que le meilleur moyen de déjouer leurs
projets et de fixer les irrésolutions, était de mettre la couronne
impériale sur sa tête et de fixer cette dignité dans sa famille. Après
les dragons vinrent les cuirassiers, puis tous les corps d'infanterie,
ensuite les marins; et enfin ceux des ordres civils qui désiraient le
changement suivirent l'exemple de l'armée. Cela s'étendit en un instant
jusqu'aux plus petites communes; le premier consul recevait des voitures
pleines d'adresses semblables.
Je crois bien qu'on n'avait pas négligé de fomenter cet élan[18]; mais
au moins les corps de l'État furent-ils assemblés, ces pièces leur
furent-elles communiquées, et, indépendamment de leurs délibérations,
soumit-on toutes ces manifestations de désir pour le retour de l'ordre
monarchique à la sanction du peuple. On ouvrit, pour recevoir les votes,
un registre dans chaque commune de France, depuis Anvers jusqu'à
Perpignan, et de Brest au mont Cenis. Je ne suis pas sûr que le Piémont
y fût compris.
C'est le dépouillement de tous ces votes, fait au sénat, qui forma la
base du procès-verbal d'inauguration de la famille des Bonaparte à la
dignité impériale.
Ce procès-verbal est dans les archives du sénat, qui vint en corps de
Paris à Saint-Cloud l'apporter au premier consul. M. Cambacérès lut un
fort beau discours, qui se terminait par le relevé du dépouillement des
votes, et proclama en conséquence à haute voix Napoléon Bonaparte
premier empereur des Français. Les sénateurs, placés sur la ligne en
face de lui, répétèrent _vive l'empereur_ à l'envi les uns des autres,
et retournèrent, avec tous les dehors de la joie, à Paris, où on faisait
déjà des épitaphes à la république[19].
Voilà donc le premier consul empereur. On le croyait parvenu au repos;
l'on va voir tout ce qu'il lui restait encore de travaux à faire.
Le lendemain de son inauguration, il reçut tous les corps constitués,
les autorités administratives, les corporations savantes. Chaque orateur
avait épuisé sa rhétorique pour remplir son encensoir, et dès le premier
jour, il n'y avait plus rien à désirer; les plus farouches républicains
s'étaient urbanisés.
On fit prêter serment aux troupes; elles le firent avec des cris
d'enthousiasme qu'elles élevèrent jusqu'aux nues.
Ce fut dans les deux ou trois premiers jours qui suivirent, que nous
vîmes les nominations des dignitaires, des maréchaux, et de tout ce qui
constitue l'entourage d'un trône, tant par rapport aux charges
militaires que pour les grands officiers de la couronne.
L'empereur ne s'en faisait pas accroire sur sa position; en consacrant
ce retour de principes, il n'assurait rien de plus pour lui. Il n'avait
pas d'enfans, et les familles des rois ont pour l'ordinaire quelques
mauvais parens.
Il s'occupa donc moins de tous ces honneurs nouveaux que de la
continuation de son opération de Boulogne, à laquelle il travaillait le
matin, le soir et la nuit; mais comme cette tête inconcevable trouvait
temps pour tout, cela ne s'apercevait pas.
Le 14 juillet de cette même année, il donna les croix de la
Légion-d'Honneur, dont il avait fondé l'institution quelques mois
auparavant, mais sans l'avoir fait encore connaître. Il y eut à cette
occasion une cérémonie nationale, où, depuis les enfans jusqu'aux
invalides, tous les militaires furent admis; c'est à l'hôtel des
invalides qu'elle eut lieu.
Napoléon annonça ensuite qu'il irait distribuer ces décorations à
l'armée à Boulogne: c'était un prétexte pour la réunir et la voir, parce
que son expédition était au moment de s'exécuter; il n'y manquait que
peu de chose.
Il partit effectivement pour Boulogne, où l'on rassembla tous les corps
d'armée qui étaient placés depuis Ostende jusqu'à Étaples, en pleine
campagne, et dès-lors la décoration de la Légion-d'Honneur remplaça les
armes d'honneur données précédemment, comme fusils, sabres, etc.;
institution qui datait de la première guerre d'Italie.
De Boulogne, l'empereur alla une seconde fois en Belgique[20], où il y
fit venir l'impératrice; c'était la première fois que l'on occupait le
château de Laken, près Bruxelles, château que l'empereur avait fait
réparer et remeubler à neuf. Il poussa son voyage jusqu'au Rhin, et de
Mayence il envoya le général Caffarelli à Rome, pour négocier le voyage
du Pape à Paris: j'en parlerai bientôt.
C'est également de Mayence qu'il envoya l'ordre de faire partir les deux
escadres qui étaient préparées à Rochefort et à Toulon; le vice-amiral
Missiessy commandait la première, et avait à bord le général Lagrange,
le même qui depuis a été dans la gendarmerie; l'empereur lui voulait du
bien depuis la guerre de l'Italie et celle d'Égypte. Le vice-amiral
Villeneuve commandait la seconde; il reçut à son bord avec des troupes
le général[21] Lauriston, que l'empereur renvoya de Belgique pour s'y
embarquer. Ces deux escadres devaient partir au commencement de
l'automne; mais, par suite de contrariétés, elles n'appareillèrent que
dans l'hiver: je n'en parlerai plus qu'à leur retour. Leur départ était
un commencement d'exécution de l'expédition de Boulogne. Celle de Toulon
fut jointe par une escadre espagnole commandée par l'amiral Gravina. La
destination apparente des unes et des autres était d'aller porter
quelques secours à nos colonies, mais le temps leur était compté; elles
devaient, l'année suivante, être de retour, de manière à faire parler
d'elles, comme on le verra.
L'empereur revint de ce voyage à la fin d'octobre, et on s'occupa,
pendant le mois de novembre, de tout ce qui était relatif aux cérémonies
du sacre; le Pape était parti de Rome, pour venir lui-même oindre
l'empereur.
La cour alla à Fontainebleau pour le recevoir; c'était aussi le premier
voyage qu'elle faisait à ce château, que l'empereur avait reçu en
ruines, et qu'il avait fait restaurer et remeubler en entier[22].
Il alla à la rencontre du Pape sur la route de Nemours. Pour éviter le
cérémonial, on avait pris le prétexte d'une partie de chasse; la
vénerie, avec ses équipages, était à la forêt. L'empereur arriva à
cheval et en habit de chasse avec sa suite. Ce fut à la demi-lune qui
est au sommet de la côte, que l'on se joignit. La voiture du Pape s'y
arrêta; il sortit par la portière de gauche avec son costume blanc; il y
avait de la boue, et il n'osait mettre son pied chaussé de soie blanche
à terre; cependant il fallut bien qu'il en vînt là.
Napoléon mit pied à terre pour le recevoir. Ils s'embrassèrent, et la
voiture de l'empereur, que l'on avait fait approcher à dessein, fut
avancée de quelques pas, comme par l'inattention des conducteurs; mais
des hommes étaient appostés pour tenir les deux portières ouvertes; au
moment d'y monter, l'empereur prit celle de droite, et un officier de
cour apposté indiqua au Pape celle de gauche, de manière que, par les
deux portières, ils entrèrent ensemble dans la même voiture. L'empereur
se mit naturellement à la droite, et ce premier pas décida de
l'étiquette, sans négociations, pour, tout le temps que devait durer le
séjour du Pape à Paris.
Après s'être reposé à Fontainebleau, on retourna à Paris; le saint Père
partit le premier, et reçut en chemin les honneurs souverains; les
piquets l'escortèrent jusqu'au château des Tuileries, dans lequel il
habita le pavillon de Flore.
C'était une chose si extraordinaire de savoir le Pape à Paris, que
chacun s'empressait de l'aller voir; il en parut touché, et reçut avec
bonté les corporations religieuses qui lui furent présentées, et qui, à
cette époque-là, étaient encore fort peu nombreuses.
Tous les évêques étaient à Paris; ils y avaient été appelés pour le
sacre; chacun d'eux y avait amené plusieurs ecclésiastiques, de sorte
qu'on en rencontrait autant qu'on aurait pu le faire à Rome.
On avait mis près du Pape les officiers du service d'honneur de
l'empereur; il fut traité en tout comme il l'aurait été chez lui.
Le gouvernement, en changeant de forme, changea aussi ses habitudes
intérieures; les étiquettes s'introduisirent dans tout; il devenait
chaque jour plus difficile de parvenir jusqu'où l'on arrivait auparavant
de prime abord. Les plus anciens serviteurs s'y soumirent avec
répugnance; mais le zèle et la nécessité étouffaient leurs plaintes et
leurs réclamations, il fallut qu'ils s'accoutumassent à se voir défendre
la porte de l'appartement de l'empereur par ceux qui, peu de temps
auparavant, étaient les objets de leur surveillance particulière. Alors
on vit successivement arriver et admettre aux intimités du souverain
tout ce que l'ancienne caste nobiliaire avait d'hommes marquans par leur
naissance, leur fortune, et le rôle qu'ils avaient joué dans la
révolution, soit contre elle, soit en sa faveur. Le but de l'empereur
était d'opérer la fusion des divers partis; il y réussit, mais
imparfaitement, parce que la jalousie et l'intrigue entrèrent par la
même porte que l'ambition. Les anciens serviteurs eurent la maladresse
de se diviser. Ils eurent l'air de penser que l'empereur leur enlevait
leur héritage; les nouveaux profitèrent habilement de leur éloignement.