CHAPITRE IX.

Création de l'empire.--Motifs qui firent adopter cette forme de

gouvernement.--Adresses de l'armée.--Le premier consul est proclamé

empereur.--Institutions nouvelles.--Distributions des croix de la

Légion-d'Honneur au camp de Boulogne.--Le Pape passe les

monts.--Entrevue de Fontainebleau.

Cet événement a besoin d'être développé. Les entreprises si souvent

réitérées contre la vie du premier consul commençaient à donner de

l'inquiétude; on avait jusqu'à ce moment réussi à l'en préserver, mais

on pouvait n'être pas toujours aussi heureux. Jusqu'alors on avait cru

qu'il n'était menacé que par quelques jacobins exaltés, et l'on se

tranquillisait, parce que les fureurs politiques devaient tôt ou tard

s'apaiser; mais on avait déjà été forcé de reconnaître que ce n'étaient

pas les jacobins qui avaient préparé le 3 nivôse, comme on avait voulu

le persuader. Dans l'affaire de George, il n'était pas possible de

douter un moment de l'intérêt qui avait armé les conspirateurs, et du

parti auquel ils se rattachaient.

De toutes ces réflexions naissait la conséquence naturelle qu'une

puissance quelconque voulait détruire le premier consul; qu'il était

possible qu'elle y parvînt; que, si ce malheur arrivait, la France

serait sans force ni direction, au milieu des élémens de discorde et de

révolution dont on ne pouvait se dissimuler qu'elle était encore

remplie, et que dès-lors elle pouvait subir le joug.

Les émigrés rentrés, et ils étaient en grand nombre, craignaient de voir

la puissance arrachée à une main qui avait la force de les protéger. Les

patriotes craignaient le retour de la maison de Bourbon, et la réaction

qui semblait en devoir être la suite inévitable; tous les esprits

étaient las de mouvemens, et contens du port dans lequel on était

parvenu à mettre la révolution à l'abri de nouveaux orages. De tous

côtés, on était effrayé à la seule pensée de voir périr le premier

consul, et on s'occupa sérieusement de remédier à ce que cette forme de

gouvernement présentait d'inquiétant pour nous, et d'encourageant pour

nos ennemis.

On pensa d'abord à indiquer un successeur au premier consul; mais

indépendamment de ce que la mesure était inconstitutionnelle, peut-être

eût-elle hâté la mort de celui que l'on voulait conserver. L'ambition

est impatiente: Après avoir bien cherché et feuilleté dans les histoires

de toutes les révolutions, on en revint à la forme du gouvernement

monarchique, qui, fixant l'ordre d'hérédité, assurait sans secousses la

succession au pouvoir, et détruisait au moins cette partie des

espérances de nos ennemis.

On ne parvint pas sans peine à rallier la majorité des esprits à

l'adoption de cette mesure. Les vieux amis de la liberté ne signèrent

cette capitulation que sur la brèche; mais enfin on adopta les idées

monarchiques.

On les propagea, et elles reprirent racine avec une promptitude

étonnante. Fouché, qui ne cherchait que l'occasion de revenir au

pouvoir, les étendit dans le sénat et parmi les hommes de la révolution

avec un zèle de néophyte[17].

Dans l'armée, le changement proposé prit tout seul; la chose se comprend

aisément. Les dragons, qui étaient tous réunis par division de quatre

régimens chacune, et disposés pour se rapprocher de Boulogne, donnèrent

l'élan: ils envoyèrent une adresse au premier consul, dans laquelle ils

lui disaient que leurs efforts ne serviraient à rien, si des méchans

parvenaient à lui ôter la vie; que le meilleur moyen de déjouer leurs

projets et de fixer les irrésolutions, était de mettre la couronne

impériale sur sa tête et de fixer cette dignité dans sa famille. Après

les dragons vinrent les cuirassiers, puis tous les corps d'infanterie,

ensuite les marins; et enfin ceux des ordres civils qui désiraient le

changement suivirent l'exemple de l'armée. Cela s'étendit en un instant

jusqu'aux plus petites communes; le premier consul recevait des voitures

pleines d'adresses semblables.

Je crois bien qu'on n'avait pas négligé de fomenter cet élan[18]; mais

au moins les corps de l'État furent-ils assemblés, ces pièces leur

furent-elles communiquées, et, indépendamment de leurs délibérations,

soumit-on toutes ces manifestations de désir pour le retour de l'ordre

monarchique à la sanction du peuple. On ouvrit, pour recevoir les votes,

un registre dans chaque commune de France, depuis Anvers jusqu'à

Perpignan, et de Brest au mont Cenis. Je ne suis pas sûr que le Piémont

y fût compris.

C'est le dépouillement de tous ces votes, fait au sénat, qui forma la

base du procès-verbal d'inauguration de la famille des Bonaparte à la

dignité impériale.

Ce procès-verbal est dans les archives du sénat, qui vint en corps de

Paris à Saint-Cloud l'apporter au premier consul. M. Cambacérès lut un

fort beau discours, qui se terminait par le relevé du dépouillement des

votes, et proclama en conséquence à haute voix Napoléon Bonaparte

premier empereur des Français. Les sénateurs, placés sur la ligne en

face de lui, répétèrent _vive l'empereur_ à l'envi les uns des autres,

et retournèrent, avec tous les dehors de la joie, à Paris, où on faisait

déjà des épitaphes à la république[19].

Voilà donc le premier consul empereur. On le croyait parvenu au repos;

l'on va voir tout ce qu'il lui restait encore de travaux à faire.

Le lendemain de son inauguration, il reçut tous les corps constitués,

les autorités administratives, les corporations savantes. Chaque orateur

avait épuisé sa rhétorique pour remplir son encensoir, et dès le premier

jour, il n'y avait plus rien à désirer; les plus farouches républicains

s'étaient urbanisés.

On fit prêter serment aux troupes; elles le firent avec des cris

d'enthousiasme qu'elles élevèrent jusqu'aux nues.

Ce fut dans les deux ou trois premiers jours qui suivirent, que nous

vîmes les nominations des dignitaires, des maréchaux, et de tout ce qui

constitue l'entourage d'un trône, tant par rapport aux charges

militaires que pour les grands officiers de la couronne.

L'empereur ne s'en faisait pas accroire sur sa position; en consacrant

ce retour de principes, il n'assurait rien de plus pour lui. Il n'avait

pas d'enfans, et les familles des rois ont pour l'ordinaire quelques

mauvais parens.

Il s'occupa donc moins de tous ces honneurs nouveaux que de la

continuation de son opération de Boulogne, à laquelle il travaillait le

matin, le soir et la nuit; mais comme cette tête inconcevable trouvait

temps pour tout, cela ne s'apercevait pas.

Le 14 juillet de cette même année, il donna les croix de la

Légion-d'Honneur, dont il avait fondé l'institution quelques mois

auparavant, mais sans l'avoir fait encore connaître. Il y eut à cette

occasion une cérémonie nationale, où, depuis les enfans jusqu'aux

invalides, tous les militaires furent admis; c'est à l'hôtel des

invalides qu'elle eut lieu.

Napoléon annonça ensuite qu'il irait distribuer ces décorations à

l'armée à Boulogne: c'était un prétexte pour la réunir et la voir, parce

que son expédition était au moment de s'exécuter; il n'y manquait que

peu de chose.

Il partit effectivement pour Boulogne, où l'on rassembla tous les corps

d'armée qui étaient placés depuis Ostende jusqu'à Étaples, en pleine

campagne, et dès-lors la décoration de la Légion-d'Honneur remplaça les

armes d'honneur données précédemment, comme fusils, sabres, etc.;

institution qui datait de la première guerre d'Italie.

De Boulogne, l'empereur alla une seconde fois en Belgique[20], où il y

fit venir l'impératrice; c'était la première fois que l'on occupait le

château de Laken, près Bruxelles, château que l'empereur avait fait

réparer et remeubler à neuf. Il poussa son voyage jusqu'au Rhin, et de

Mayence il envoya le général Caffarelli à Rome, pour négocier le voyage

du Pape à Paris: j'en parlerai bientôt.

C'est également de Mayence qu'il envoya l'ordre de faire partir les deux

escadres qui étaient préparées à Rochefort et à Toulon; le vice-amiral

Missiessy commandait la première, et avait à bord le général Lagrange,

le même qui depuis a été dans la gendarmerie; l'empereur lui voulait du

bien depuis la guerre de l'Italie et celle d'Égypte. Le vice-amiral

Villeneuve commandait la seconde; il reçut à son bord avec des troupes

le général[21] Lauriston, que l'empereur renvoya de Belgique pour s'y

embarquer. Ces deux escadres devaient partir au commencement de

l'automne; mais, par suite de contrariétés, elles n'appareillèrent que

dans l'hiver: je n'en parlerai plus qu'à leur retour. Leur départ était

un commencement d'exécution de l'expédition de Boulogne. Celle de Toulon

fut jointe par une escadre espagnole commandée par l'amiral Gravina. La

destination apparente des unes et des autres était d'aller porter

quelques secours à nos colonies, mais le temps leur était compté; elles

devaient, l'année suivante, être de retour, de manière à faire parler

d'elles, comme on le verra.

L'empereur revint de ce voyage à la fin d'octobre, et on s'occupa,

pendant le mois de novembre, de tout ce qui était relatif aux cérémonies

du sacre; le Pape était parti de Rome, pour venir lui-même oindre

l'empereur.

La cour alla à Fontainebleau pour le recevoir; c'était aussi le premier

voyage qu'elle faisait à ce château, que l'empereur avait reçu en

ruines, et qu'il avait fait restaurer et remeubler en entier[22].

Il alla à la rencontre du Pape sur la route de Nemours. Pour éviter le

cérémonial, on avait pris le prétexte d'une partie de chasse; la

vénerie, avec ses équipages, était à la forêt. L'empereur arriva à

cheval et en habit de chasse avec sa suite. Ce fut à la demi-lune qui

est au sommet de la côte, que l'on se joignit. La voiture du Pape s'y

arrêta; il sortit par la portière de gauche avec son costume blanc; il y

avait de la boue, et il n'osait mettre son pied chaussé de soie blanche

à terre; cependant il fallut bien qu'il en vînt là.

Napoléon mit pied à terre pour le recevoir. Ils s'embrassèrent, et la

voiture de l'empereur, que l'on avait fait approcher à dessein, fut

avancée de quelques pas, comme par l'inattention des conducteurs; mais

des hommes étaient appostés pour tenir les deux portières ouvertes; au

moment d'y monter, l'empereur prit celle de droite, et un officier de

cour apposté indiqua au Pape celle de gauche, de manière que, par les

deux portières, ils entrèrent ensemble dans la même voiture. L'empereur

se mit naturellement à la droite, et ce premier pas décida de

l'étiquette, sans négociations, pour, tout le temps que devait durer le

séjour du Pape à Paris.

Après s'être reposé à Fontainebleau, on retourna à Paris; le saint Père

partit le premier, et reçut en chemin les honneurs souverains; les

piquets l'escortèrent jusqu'au château des Tuileries, dans lequel il

habita le pavillon de Flore.

C'était une chose si extraordinaire de savoir le Pape à Paris, que

chacun s'empressait de l'aller voir; il en parut touché, et reçut avec

bonté les corporations religieuses qui lui furent présentées, et qui, à

cette époque-là, étaient encore fort peu nombreuses.

Tous les évêques étaient à Paris; ils y avaient été appelés pour le

sacre; chacun d'eux y avait amené plusieurs ecclésiastiques, de sorte

qu'on en rencontrait autant qu'on aurait pu le faire à Rome.

On avait mis près du Pape les officiers du service d'honneur de

l'empereur; il fut traité en tout comme il l'aurait été chez lui.

Le gouvernement, en changeant de forme, changea aussi ses habitudes

intérieures; les étiquettes s'introduisirent dans tout; il devenait

chaque jour plus difficile de parvenir jusqu'où l'on arrivait auparavant

de prime abord. Les plus anciens serviteurs s'y soumirent avec

répugnance; mais le zèle et la nécessité étouffaient leurs plaintes et

leurs réclamations, il fallut qu'ils s'accoutumassent à se voir défendre

la porte de l'appartement de l'empereur par ceux qui, peu de temps

auparavant, étaient les objets de leur surveillance particulière. Alors

on vit successivement arriver et admettre aux intimités du souverain

tout ce que l'ancienne caste nobiliaire avait d'hommes marquans par leur

naissance, leur fortune, et le rôle qu'ils avaient joué dans la

révolution, soit contre elle, soit en sa faveur. Le but de l'empereur

était d'opérer la fusion des divers partis; il y réussit, mais

imparfaitement, parce que la jalousie et l'intrigue entrèrent par la

même porte que l'ambition. Les anciens serviteurs eurent la maladresse

de se diviser. Ils eurent l'air de penser que l'empereur leur enlevait

leur héritage; les nouveaux profitèrent habilement de leur éloignement.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 13 / 47 题