Je rends compte de l'exécution au premier consul.--Son
étonnement.--Sensation dans Paris.--Bruits
absurdes.--Considérations.--Découverte du personnage mystérieux.--Le
général Lajolais.--Arrestation du général Pichegru.
Je me rendis à la Malmaison pour rendre compte au premier consul de ce
qui s'était passé à Vincennes.
Il me fit entrer aussitôt et parut m'écouter avec la plus grande
surprise. Il ne concevait pas pourquoi on avait jugé avant l'arrivée de
Réal, auquel il avait donné ordre de se rendre à Vincennes pour
interroger le prisonnier. Il me fixait avec des yeux de lynx et disait:
«Il y a là quelque chose que je ne comprends pas. Que la commission ait
prononcé sur l'aveu du duc d'Enghien, cela ne me surprend pas... Mais
enfin, on n'a eu cet aveu qu'en procédant au jugement qui ne devait
avoir lieu qu'après que M. Réal l'aurait interrogé sur un point qu'il
nous importe d'éclaircir;» puis il répétait encore: «Il y a là quelque
chose qui me surpasse... Voilà un crime, et qui ne mène à rien.»
M. Réal eut ensuite avec le premier consul un entretien dont je ne fus
pas témoin.
La nouvelle de ce jugement fit une grande sensation dans Paris: les uns
l'approuvaient, et disaient hautement que le duc d'Enghien s'était fait
le chef des corps d'émigrés, et que toutes les conspirations contre la
vie du premier consul avaient été faites dans son seul intérêt; les
autres désapprouvaient et demandaient en quoi cette exécution
consolidait la puissance consulaire: ceux-ci la qualifiaient
d'assassinat et de crime inutile, ceux-là d'acte de tyrannie
sanguinaire. Chacun raisonnait et déraisonnait à plaisir; au milieu de
cette manifestation de toutes les opinions, le gouvernement seul restait
silencieux. Soit que cette conduite parût plus convenable à sa dignité,
soit qu'au moment de s'engager dans une nouvelle guerre, il craignît de
faire connaître que les germes des discordes civiles n'étaient pas
détruits en France, et qu'ils présentaient encore des chances à des
esprits mécontens et audacieux.
Tant que j'ai cru que ces motifs étaient ceux qui avaient décide le plan
de conduite adopté par le gouvernement, j'avoue que je l'ai regardé
comme mauvais, parce que la méchanceté s'en prévalait et nuisait
davantage par ses interprétations que n'eussent pu le faire toutes les
conséquences de la plus grande publicité. Ce n'est que long-temps après
que j'ai su que le premier consul avait donné les ordres les plus
sévères de garder le silence. Ses instructions avaient été
transgressées; il était mécontent de ce qui avait été fait, mais il ne
voulait pas sévir contre des hommes qui avaient péché par excès de zèle
et qui sans doute avaient cru le servir.
La malveillance eut beau jeu à s'exercer. Elle répandit mille contes
absurdes sur les circonstances de la mort du duc d'Enghien. On a été
jusqu'à imaginer de parler d'une lanterne qu'on lui aurait fait attacher
sur la poitrine, sans réfléchir que le 21 mars, le soleil se lève à six
heures et qu'il fait jour à cinq heures. On dit aussi qu'on avait refusé
au prince de lui faire venir un prêtre, sans réfléchir qu'alors les
ministres du culte étaient fort rares, et qu'il est plus que probable
que la cure de Vincennes était sans pasteur. Les animosités de parti ont
inventé une foule de détails aussi bien circonstanciés et tout aussi
plausibles que ceux dont je viens de parler, mais dont il est fort
inutile de charger ces pages, parce que le temps et le bon sens en ont
fait bonne et complète justice.
On a dit que madame Bonaparte s'était jetée aux genoux du premier consul
pour lui demander la grâce du duc d'Enghien et qu'elle lui avait été
refusée. Non-seulement ce fait est faux, mais il est hors de toute
vraisemblance. Jusqu'à mon retour à la Malmaison, non seulement madame
Bonaparte ignorait comme tout le monde le résultat de la commission,
mais encore elle ne pouvait rien conjecturer avant que M. Réal eût
constaté dans le duc d'Enghien l'identité de la personne désignée par
les révélations des subordonnés de George.
Ce n'est pas que je veuille dire que madame Bonaparte n'aurait pas fait
des prières en faveur d'un malheureux; certes, la bonté bien connue de
son coeur l'eût portée à faire cette demande, et elle connaissait assez
l'humanité du premier consul pour espérer qu'il se laisserait aller à
user d'une clémence qui d'ailleurs était dans les intérêts de sa
politique.
On a cherché à profiter de cette affaire pour soulever l'opinion contre
le premier consul. On rivalisait d'efforts, parce qu'on pensait servir
par-là les intérêts d'un parti qui combattait la révolution et qui
cherchait à obscurcir sa gloire. C'est tout simple, ceux qui perdent la
partie trouvent toujours une consolation à dire qu'on les a trompés.
Cependant peu de mois s'étaient écoulés qu'on pût remarquer que ceux qui
s'étaient montrés les plus acharnés, se pressaient en foule dans les
antichambres de l'empereur; et certes elles en ont été remplies tant que
dura sa prospérité. Cette conduite de leur part donne tout au moins le
droit de penser qu'ils ont reconnu plus tard que les ordres du premier
consul avaient été transgressés, et que sa conduite n'avait pas été si
répréhensible qu'ils l'avaient pensé d'abord. Peut-être bien aussi
ont-ils espéré que l'empereur ne se souviendrait pas des injures faites
au premier consul.
Si on examine de sang-froid la part que le chef du gouvernement a eue à
ce tragique événement, on ne peut se refuser à admettre les remarques
suivantes:
Le but de l'entreprise de George n'était pas plus douteux que son point
de départ. En moins de deux années, c'était la troisième tentative
contre la vie du premier consul. Cette fois ce n'était pas à commettre
ce seul attentat que devaient se borner les conspirateurs: ils ne
tendaient à rien moins qu'à renverser la révolution de fond en comble et
à rallumer la guerre civile au moment même où la France allait avoir une
guerre extérieure à soutenir.
On aiguisait les poignards contre le chef du gouvernement; on venait des
pays étrangers pour le frapper au milieu d'une nation dont il défendait
l'indépendance, et contre laquelle on conspirait bien autant que contre
lui; à quel titre devait-on exiger qu'il respectât un droit que l'on
méconnaissait envers lui? Et quand, pour attenter à ses jours, on
employait les moyens, en dehors des droits des nations et de la morale,
fallait-il donc qu'il se renfermât seul dans des bornes qu'on n'avait
pas hésité à franchir?
Et d'ailleurs le premier consul n'était-il pas responsable envers tous
les intérêts politiques, placés en quelque sorte sur sa tête? Qu'eût-on
pensé de la solidité d'un gouvernement dont le chef eût manqué de
fermeté dans une pareille circonstance?
Telles furent peut-être les pensées du premier consul; mais on lui en a
prêté de bien différentes. Les uns ont dit qu'en frappant le duc
d'Enghien, il avait eu pour but d'effrayer les princes de la maison de
Bourbon, et de dissoudre d'un seul coup tous les corps d'émigrés qui
menaçaient la frontière. Les autres ont dit que son seul but avait été
de donner des garanties au parti jacobin. Aux premiers, je répondrai que
le vainqueur de Marengo comptait sur son épée pour disperser ses
ennemis; et je demanderai aux seconds si les jacobins étaient à craindre
après le 18 brumaire, et si ce jour, qui a été le premier de la
puissance du premier consul, n'a pas été le dernier de la leur. Ils
imploraient déjà sa protection toute-puissante; quelle garantie avait-il
donc besoin de leur donner!
On a dit aussi que le premier consul avait eu un intérêt personnel,
direct, à se défaire d'un prince auquel il savait un caractère ferme et
entreprenant. Raisonner de la sorte, c'est admettre que le premier
consul n'ait pas rejeté la proposition d'un crime. Mais alors, au lieu
de faire tant d'éclat à Paris, on pouvait arriver à ce but plus sûrement
et sans bruit, à une partie de chasse de l'autre côté du Rhin, ou même à
Ettenheim. On n'eût pas manqué d'assassins si on en eût cherché; on
n'eût même paru qu'user de représailles. N'eût-ce pas été combattre avec
les mêmes armes que celles qu'on n'avait pas rougi d'employer plusieurs
fois contre lui!
Il ignorait l'existence du duc d'Enghien; il savait beaucoup mieux les
noms des généraux qu'il avait combattus que ceux de la famille qui avait
régné en France. On le lui signala comme le chef du parti de George, il
consentit à son enlèvement. L'histoire jugera le reste.
À cette époque, la puissance morale du premier consul sur la nation
était dans toute sa force et dans toute sa pureté. Cet événement, on ne
peut le dissimuler, y porta une atteinte grave.
Est-ce de gaîté de coeur que le premier consul eût ainsi affaibli
l'affection publique qu'il possédait; et, si on le suppose, pourquoi
eût-il pris tant de précautions? Pourquoi ordonner à M. Réal d'aller
interroger le prince, lorsqu'il le savait tué par ses ordres? car on a
été jusqu'à risquer cette assertion.
En 1810, lorsque je fus élevé au ministère, j'ai prié M. Réal de
m'expliquer comment on en était venu à s'attacher au duc d'Enghien, dont
cependant il n'avait pas été question dans le procès de George. Il
m'apprit alors que c'était la révélation des deux subordonnés de George
qui avait déterminé l'enlèvement du duc d'Enghien, pour le confronter
avec eux; et que ce n'était que dans le cas où il aurait été reconnu
pour être le personnage mystérieux désigné dans les révélations qu'il
devait être jugé.
À cette occasion, M. Réal me rappela que pendant le temps que la police
s'occupait activement de faire des recherches, elle avait appris que le
petit général boiteux, qui avait été chercher le général Moreau pour le
conduire au boulevard de la Madeleine, était le général Lajolais. On eut
quelque peine à le trouver, et ce ne fut qu'après l'avoir confronté avec
le domestique de George qui le reconnut, que l'on scruta sévèrement
toutes les démarches qu'il avait faites depuis son arrivée à Paris. Il
lui échappa de dire dans quelle maison il était descendu en y arrivant,
et, par suite de cet aveu, on sut des gens mêmes de la maison, qu'il y
était arrivé avec le général Pichegru, auquel personne n'avait encore
pensé.
Lajolais en convint ensuite, et déclara qu'il avait voyagé avec le
général Pichegru, depuis Londres jusqu'à Paris, en passant par les
environs d'Amiens et de Gisors, ce qui faisait que, bien qu'il eût été
aussi débarqué à la falaise de Biville, il n'était pas connu des émigrés
qui s'étaient rendus à Paris par une autre route.
Après quelques recherches, le général Pichegru fut arrêté. Il fut
d'abord interrogé seul, et comme il adopta le système d'une dénégation
absolue, on fut obligé de le confronter successivement avec tous ceux
des subordonnés de George qui se trouvaient arrêtés. Ce ne fut qu'alors
qu'il fut reconnu pour être ce personnage mystérieux qui était venu tous
les quinze jours chez George, et devant lequel chacun se tenait dans une
attitude respectueuse. Il fut aussi reconnu par le domestique de George,
pour avoir été avec lui en fiacre au rendez-vous de la Madeleine.
Les renseignemens lumineux qu'avait fournis cette confrontation durent
surprendre au dernier point M. Réal. Il s'empressa d'en faire son
rapport au premier consul, qui devint rêveur, et qui exprima, par une
exclamation de douleur, le regret d'avoir consenti à l'enlèvement du duc
d'Enghien. Il était trop tard. Le premier consul ne pouvait qu'avoir un
grand intérêt à ce que cette affaire s'éclaircît; et cependant il
ordonna le secret, soit que cela lui parût dans les intérêts de sa
politique, soit qu'il préférât ne pas faire connaître l'erreur dans
laquelle on était tombé.
Il n'était cependant pas sans exemple dans notre histoire, que la
justice elle-même se fût trompée; la religion des parlemens, dont la
composition ne permettait pas de suspecter la sévère équité, a
quelquefois été abusée, et des condamnations qu'on a déplorées ensuite
en ont été les conséquences.
Depuis, j'ai souvent entendu l'empereur s'exprimer ainsi devant ses
ministres: «Messieurs, je suis mineur, c'est à vous à vous informer
avant de me remettre un rapport; mais une fois que j'ai votre signature,
tant pis pour vous si un innocent est frappé;» et il m'a souvent répété
ces mêmes paroles à l'occasion des rapports que j'ai été dans le cas de
lui faire dans le cours de mon administration.