CHAPITRE VI.

Je rends compte de l'exécution au premier consul.--Son

étonnement.--Sensation dans Paris.--Bruits

absurdes.--Considérations.--Découverte du personnage mystérieux.--Le

général Lajolais.--Arrestation du général Pichegru.

Je me rendis à la Malmaison pour rendre compte au premier consul de ce

qui s'était passé à Vincennes.

Il me fit entrer aussitôt et parut m'écouter avec la plus grande

surprise. Il ne concevait pas pourquoi on avait jugé avant l'arrivée de

Réal, auquel il avait donné ordre de se rendre à Vincennes pour

interroger le prisonnier. Il me fixait avec des yeux de lynx et disait:

«Il y a là quelque chose que je ne comprends pas. Que la commission ait

prononcé sur l'aveu du duc d'Enghien, cela ne me surprend pas... Mais

enfin, on n'a eu cet aveu qu'en procédant au jugement qui ne devait

avoir lieu qu'après que M. Réal l'aurait interrogé sur un point qu'il

nous importe d'éclaircir;» puis il répétait encore: «Il y a là quelque

chose qui me surpasse... Voilà un crime, et qui ne mène à rien.»

M. Réal eut ensuite avec le premier consul un entretien dont je ne fus

pas témoin.

La nouvelle de ce jugement fit une grande sensation dans Paris: les uns

l'approuvaient, et disaient hautement que le duc d'Enghien s'était fait

le chef des corps d'émigrés, et que toutes les conspirations contre la

vie du premier consul avaient été faites dans son seul intérêt; les

autres désapprouvaient et demandaient en quoi cette exécution

consolidait la puissance consulaire: ceux-ci la qualifiaient

d'assassinat et de crime inutile, ceux-là d'acte de tyrannie

sanguinaire. Chacun raisonnait et déraisonnait à plaisir; au milieu de

cette manifestation de toutes les opinions, le gouvernement seul restait

silencieux. Soit que cette conduite parût plus convenable à sa dignité,

soit qu'au moment de s'engager dans une nouvelle guerre, il craignît de

faire connaître que les germes des discordes civiles n'étaient pas

détruits en France, et qu'ils présentaient encore des chances à des

esprits mécontens et audacieux.

Tant que j'ai cru que ces motifs étaient ceux qui avaient décide le plan

de conduite adopté par le gouvernement, j'avoue que je l'ai regardé

comme mauvais, parce que la méchanceté s'en prévalait et nuisait

davantage par ses interprétations que n'eussent pu le faire toutes les

conséquences de la plus grande publicité. Ce n'est que long-temps après

que j'ai su que le premier consul avait donné les ordres les plus

sévères de garder le silence. Ses instructions avaient été

transgressées; il était mécontent de ce qui avait été fait, mais il ne

voulait pas sévir contre des hommes qui avaient péché par excès de zèle

et qui sans doute avaient cru le servir.

La malveillance eut beau jeu à s'exercer. Elle répandit mille contes

absurdes sur les circonstances de la mort du duc d'Enghien. On a été

jusqu'à imaginer de parler d'une lanterne qu'on lui aurait fait attacher

sur la poitrine, sans réfléchir que le 21 mars, le soleil se lève à six

heures et qu'il fait jour à cinq heures. On dit aussi qu'on avait refusé

au prince de lui faire venir un prêtre, sans réfléchir qu'alors les

ministres du culte étaient fort rares, et qu'il est plus que probable

que la cure de Vincennes était sans pasteur. Les animosités de parti ont

inventé une foule de détails aussi bien circonstanciés et tout aussi

plausibles que ceux dont je viens de parler, mais dont il est fort

inutile de charger ces pages, parce que le temps et le bon sens en ont

fait bonne et complète justice.

On a dit que madame Bonaparte s'était jetée aux genoux du premier consul

pour lui demander la grâce du duc d'Enghien et qu'elle lui avait été

refusée. Non-seulement ce fait est faux, mais il est hors de toute

vraisemblance. Jusqu'à mon retour à la Malmaison, non seulement madame

Bonaparte ignorait comme tout le monde le résultat de la commission,

mais encore elle ne pouvait rien conjecturer avant que M. Réal eût

constaté dans le duc d'Enghien l'identité de la personne désignée par

les révélations des subordonnés de George.

Ce n'est pas que je veuille dire que madame Bonaparte n'aurait pas fait

des prières en faveur d'un malheureux; certes, la bonté bien connue de

son coeur l'eût portée à faire cette demande, et elle connaissait assez

l'humanité du premier consul pour espérer qu'il se laisserait aller à

user d'une clémence qui d'ailleurs était dans les intérêts de sa

politique.

On a cherché à profiter de cette affaire pour soulever l'opinion contre

le premier consul. On rivalisait d'efforts, parce qu'on pensait servir

par-là les intérêts d'un parti qui combattait la révolution et qui

cherchait à obscurcir sa gloire. C'est tout simple, ceux qui perdent la

partie trouvent toujours une consolation à dire qu'on les a trompés.

Cependant peu de mois s'étaient écoulés qu'on pût remarquer que ceux qui

s'étaient montrés les plus acharnés, se pressaient en foule dans les

antichambres de l'empereur; et certes elles en ont été remplies tant que

dura sa prospérité. Cette conduite de leur part donne tout au moins le

droit de penser qu'ils ont reconnu plus tard que les ordres du premier

consul avaient été transgressés, et que sa conduite n'avait pas été si

répréhensible qu'ils l'avaient pensé d'abord. Peut-être bien aussi

ont-ils espéré que l'empereur ne se souviendrait pas des injures faites

au premier consul.

Si on examine de sang-froid la part que le chef du gouvernement a eue à

ce tragique événement, on ne peut se refuser à admettre les remarques

suivantes:

Le but de l'entreprise de George n'était pas plus douteux que son point

de départ. En moins de deux années, c'était la troisième tentative

contre la vie du premier consul. Cette fois ce n'était pas à commettre

ce seul attentat que devaient se borner les conspirateurs: ils ne

tendaient à rien moins qu'à renverser la révolution de fond en comble et

à rallumer la guerre civile au moment même où la France allait avoir une

guerre extérieure à soutenir.

On aiguisait les poignards contre le chef du gouvernement; on venait des

pays étrangers pour le frapper au milieu d'une nation dont il défendait

l'indépendance, et contre laquelle on conspirait bien autant que contre

lui; à quel titre devait-on exiger qu'il respectât un droit que l'on

méconnaissait envers lui? Et quand, pour attenter à ses jours, on

employait les moyens, en dehors des droits des nations et de la morale,

fallait-il donc qu'il se renfermât seul dans des bornes qu'on n'avait

pas hésité à franchir?

Et d'ailleurs le premier consul n'était-il pas responsable envers tous

les intérêts politiques, placés en quelque sorte sur sa tête? Qu'eût-on

pensé de la solidité d'un gouvernement dont le chef eût manqué de

fermeté dans une pareille circonstance?

Telles furent peut-être les pensées du premier consul; mais on lui en a

prêté de bien différentes. Les uns ont dit qu'en frappant le duc

d'Enghien, il avait eu pour but d'effrayer les princes de la maison de

Bourbon, et de dissoudre d'un seul coup tous les corps d'émigrés qui

menaçaient la frontière. Les autres ont dit que son seul but avait été

de donner des garanties au parti jacobin. Aux premiers, je répondrai que

le vainqueur de Marengo comptait sur son épée pour disperser ses

ennemis; et je demanderai aux seconds si les jacobins étaient à craindre

après le 18 brumaire, et si ce jour, qui a été le premier de la

puissance du premier consul, n'a pas été le dernier de la leur. Ils

imploraient déjà sa protection toute-puissante; quelle garantie avait-il

donc besoin de leur donner!

On a dit aussi que le premier consul avait eu un intérêt personnel,

direct, à se défaire d'un prince auquel il savait un caractère ferme et

entreprenant. Raisonner de la sorte, c'est admettre que le premier

consul n'ait pas rejeté la proposition d'un crime. Mais alors, au lieu

de faire tant d'éclat à Paris, on pouvait arriver à ce but plus sûrement

et sans bruit, à une partie de chasse de l'autre côté du Rhin, ou même à

Ettenheim. On n'eût pas manqué d'assassins si on en eût cherché; on

n'eût même paru qu'user de représailles. N'eût-ce pas été combattre avec

les mêmes armes que celles qu'on n'avait pas rougi d'employer plusieurs

fois contre lui!

Il ignorait l'existence du duc d'Enghien; il savait beaucoup mieux les

noms des généraux qu'il avait combattus que ceux de la famille qui avait

régné en France. On le lui signala comme le chef du parti de George, il

consentit à son enlèvement. L'histoire jugera le reste.

À cette époque, la puissance morale du premier consul sur la nation

était dans toute sa force et dans toute sa pureté. Cet événement, on ne

peut le dissimuler, y porta une atteinte grave.

Est-ce de gaîté de coeur que le premier consul eût ainsi affaibli

l'affection publique qu'il possédait; et, si on le suppose, pourquoi

eût-il pris tant de précautions? Pourquoi ordonner à M. Réal d'aller

interroger le prince, lorsqu'il le savait tué par ses ordres? car on a

été jusqu'à risquer cette assertion.

En 1810, lorsque je fus élevé au ministère, j'ai prié M. Réal de

m'expliquer comment on en était venu à s'attacher au duc d'Enghien, dont

cependant il n'avait pas été question dans le procès de George. Il

m'apprit alors que c'était la révélation des deux subordonnés de George

qui avait déterminé l'enlèvement du duc d'Enghien, pour le confronter

avec eux; et que ce n'était que dans le cas où il aurait été reconnu

pour être le personnage mystérieux désigné dans les révélations qu'il

devait être jugé.

À cette occasion, M. Réal me rappela que pendant le temps que la police

s'occupait activement de faire des recherches, elle avait appris que le

petit général boiteux, qui avait été chercher le général Moreau pour le

conduire au boulevard de la Madeleine, était le général Lajolais. On eut

quelque peine à le trouver, et ce ne fut qu'après l'avoir confronté avec

le domestique de George qui le reconnut, que l'on scruta sévèrement

toutes les démarches qu'il avait faites depuis son arrivée à Paris. Il

lui échappa de dire dans quelle maison il était descendu en y arrivant,

et, par suite de cet aveu, on sut des gens mêmes de la maison, qu'il y

était arrivé avec le général Pichegru, auquel personne n'avait encore

pensé.

Lajolais en convint ensuite, et déclara qu'il avait voyagé avec le

général Pichegru, depuis Londres jusqu'à Paris, en passant par les

environs d'Amiens et de Gisors, ce qui faisait que, bien qu'il eût été

aussi débarqué à la falaise de Biville, il n'était pas connu des émigrés

qui s'étaient rendus à Paris par une autre route.

Après quelques recherches, le général Pichegru fut arrêté. Il fut

d'abord interrogé seul, et comme il adopta le système d'une dénégation

absolue, on fut obligé de le confronter successivement avec tous ceux

des subordonnés de George qui se trouvaient arrêtés. Ce ne fut qu'alors

qu'il fut reconnu pour être ce personnage mystérieux qui était venu tous

les quinze jours chez George, et devant lequel chacun se tenait dans une

attitude respectueuse. Il fut aussi reconnu par le domestique de George,

pour avoir été avec lui en fiacre au rendez-vous de la Madeleine.

Les renseignemens lumineux qu'avait fournis cette confrontation durent

surprendre au dernier point M. Réal. Il s'empressa d'en faire son

rapport au premier consul, qui devint rêveur, et qui exprima, par une

exclamation de douleur, le regret d'avoir consenti à l'enlèvement du duc

d'Enghien. Il était trop tard. Le premier consul ne pouvait qu'avoir un

grand intérêt à ce que cette affaire s'éclaircît; et cependant il

ordonna le secret, soit que cela lui parût dans les intérêts de sa

politique, soit qu'il préférât ne pas faire connaître l'erreur dans

laquelle on était tombé.

Il n'était cependant pas sans exemple dans notre histoire, que la

justice elle-même se fût trompée; la religion des parlemens, dont la

composition ne permettait pas de suspecter la sévère équité, a

quelquefois été abusée, et des condamnations qu'on a déplorées ensuite

en ont été les conséquences.

Depuis, j'ai souvent entendu l'empereur s'exprimer ainsi devant ses

ministres: «Messieurs, je suis mineur, c'est à vous à vous informer

avant de me remettre un rapport; mais une fois que j'ai votre signature,

tant pis pour vous si un innocent est frappé;» et il m'a souvent répété

ces mêmes paroles à l'occasion des rapports que j'ai été dans le cas de

lui faire dans le cours de mon administration.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 10 / 47 题