La question de l'enlèvement du duc d'Enghien s'agite en
conseil.--Opposition du consul Cambacérès.--L'ordre de l'enlèvement est
donné.--Le duc d'Enghien est amené à Paris.--Je reçois le commandement
des troupes envoyées à Vincennes.--Séance de la commission militaire.
On commençait à être assez généralement d'accord sur la vraie source de
cette entreprise, et l'on était fort impatient d'arriver à la découverte
du personnage mystérieux, qui n'était encore qu'un sujet de conjectures,
et dont la connaissance devait fixer toutes les opinions. Chacun
cherchait, se creusait la tête, sans pouvoir fixer ses idées; grands et
petits, chacun montrait son dévouement. Le premier consul était
peut-être de tous, celui qui s'abandonnait le moins à son imagination:
Il ne cessait de répéter que ce n'était pas à lui à découvrir la trame
qui le menaçait. C'est, je crois, de ce moment que datent les
combinaisons de quelques hommes décidés à exploiter cette circonstance à
leur profit. De toutes les conjectures qu'on lui soumit, celle qui parut
le frapper le plus est la suivante. Elle était tout à la fois
vraisemblable et perfide. On lui dit que le parti de la révolution
pouvait, tout aussi bien que la maison de Bourbon, profiter du coup que
méditait George. Celle-ci n'avait sûrement pas manqué de prendre ses
mesures pour contenir les jacobins, elle avait infailliblement envoyé
sur les lieux quelqu'un de ses membres pour rallier tout le monde,
aussitôt que le coup aurait été porté; le membre, ajoutait-on, ne
serait-il pas le personnage mystérieux qui s'était montré chez George,
et non chez Moreau, peu traitable alors, dès qu'on attaquait le
républicanisme?
Ce raisonnement n'était pas dépourvu de justesse. On fit l'appel de tous
les princes de la maison de Bourbon.
Le signalement donné par les gens de George ne se rapportait ni à l'âge
du comte d'Artois, ni au physique du duc de Berri. Les hommes de George,
qui le connaissaient personnellement, disaient d'ailleurs que ce n'était
pas lui.
Le duc d'Angoulême était à Mittau avec le roi. On savait le duc de
Bourbon à Londres. On en vint naturellement au duc d'Enghien, qui
résidait à Ettenheim, sur la rive droite du Rhin. La proximité de la
résidence, la résolution de son caractère n'avaient pas échappé à ceux
qui appelèrent l'attention sur lui. On le nomma aux gens de George, mais
ils ne le connaissaient pas. Leur déclaration ne fit qu'irriter la
curiosité. On avait perdu la trace du duc d'Enghien depuis le traité de
Lunéville; on n'avait même eu aucun motif de s'occuper de lui. On ne
savait s'il avait continué de résider à Ettenheim.
Le ministre des relations extérieures, par qui arrivaient à cette époque
toutes les informations du dehors, n'avait pas lui-même sur ce prince de
renseignemens plus positifs que ceux qu'avait fournis Méhée. Le premier
consul ne cacha pas l'étonnement qu'une telle ignorance lui causait, et
ordonna d'envoyer sur les lieux s'informer de ce qu'avait fait M. le duc
d'Enghien depuis six mois.
M. Réal, chargé de cette opération, alla lui-même, pour éviter toute
équivoque, expliquer au premier inspecteur de gendarmerie les intentions
du premier consul. L'inspecteur fit choix d'un officier de ses bureaux,
auquel il donna des instructions conformes à celles qu'il venait de
recevoir. Le malheureux officier se coiffe de l'idée que le duc
d'Enghien est le personnage que l'on cherche, et se croit chargé de
constater ce qu'il ne devait qu'approfondir. Il avait pris sa mission à
contre-sens; il jugea de travers.
Il est néanmoins juste de convenir que cet officier put apprendre à
Ettenheim ou ailleurs que le duc d'Enghien venait presque toutes les
semaines au spectacle à Strasbourg, fait qui m'a été attesté par une
personne qui était au service de ce prince à l'époque de son
enlèvement[6]. On sera parti de là pour conclure qu'il était attiré à
Strasbourg par quelque chose de plus important qu'un spectacle, et que
d'ailleurs, s'il s'exposait à tant de dangers pour une satisfaction de
cette espèce, les périls ne l'arrêteraient pas lorsqu'il s'agirait d'un
intérêt plus grand. On a même assuré que sous le Directoire il était
venu jusqu'à Paris, et que ce fut Bernadotte, alors ministre de la
guerre, qui le fit avertir de se sauver. Le ministre des relations
extérieures devait savoir à quoi s'en tenir sur tout cela; quant au
premier consul, il était en Égypte à cette époque.
L'officier arrivé de Paris à Ettenheim observe, questionne, apprend que
le duc d'Enghien vivait plus que modestement. Depuis que des émigrés
étaient revenus dans ses environs, le prince en recevait plusieurs; il
les invitait à dîner, peut-être même leur donnait-il quelque argent: il
n'y avait rien là qui pût porter ombrage. Il aimait la chasse, avait une
liaison de coeur avec une dame française qui partageait son exil, et
faisait fréquemment des absences qui duraient plusieurs jours. On le
conçoit quand on sait ce que c'est que la passion de la chasse, et qu'on
connaît les montagnes de la forêt Noire.
L'observateur envisagea la chose sous un autre aspect; il ne crut ni à
la chasse ni aux affections du prince, et accourut à Paris avec un
rapport dans lequel il déclarait que le duc d'Enghien menait une vie
mystérieuse, qu'il voyait souvent des émigrés, qu'il les défrayait,
qu'il faisait souvent des absences de huit, dix et douze jours, sans que
l'on sût où il allait.
Le rapport dont je viens de parler ne pouvait manquer de produire son
effet. Lorsque le premier inspecteur de la gendarmerie le reçut, il le
porta lui-même au premier consul, au lieu de le remettre à M. Réal, que
cela regardait particulièrement. L'on témoigna même de la surprise à
celui-ci de ce qu'il ne savait pas un mot de la manière de vivre du duc
d'Enghien; le premier consul, qui témoignait cet étonnement, ne se
rappelait sans doute plus l'ordre qu'il avait donné à M. Réal pour le
premier inspecteur de la gendarmerie, et ne considérait pas que le
rapport que celui-ci venait de lui faire était la conséquence de l'ordre
qui lui avait été transmis par M. Réal.
On avait fait, entre autres, ce calcul-ci au premier consul: il faut
soixante heures pour venir d'Ettenheim à Paris, en passant le Rhin au
bac de Rhinan, et soixante pour retourner; cela fait cinq jours, et au
moins cinq jours pour rester à Paris à tout observer et diriger, voilà
l'emploi des absences du duc d'Enghien et l'intervalle des visites
mystérieuses faites chez George qui sont expliquées. Cette coïncidence
fut funeste au duc d'Enghien.
M. Réal avait répondu à la question de surprise sur l'ignorance où était
la police, qu'elle attendait le rapport de la gendarmerie. «Eh bien! dit
le premier consul, c'est précisément elle qui m'apprend cela ainsi que
le préfet de Strasbourg. Au reste, j'ai donné l'ordre qu'on enlevât le
duc d'Enghien avec tous ses papiers; ceci passe la plaisanterie; venir
d'Ettenheim à Paris pour y organiser un assassinat, et se croire bien en
sûreté parce que l'on est derrière le Rhin! je serais trop simple de le
souffrir.»
Toutefois le premier consul ne s'était pas décidé seul à l'enlèvement du
duc d'Enghien; il avait assemblé un conseil composé des trois consuls,
du ministre des relations extérieures, du grand-juge, et de M. Fouché,
qui n'était plus que sénateur, mais qui se donnait beaucoup de mouvement
pour remonter au ministère.
Dans ce conseil, le grand-juge fit l'exposé de l'état de situation de la
conspiration quant à l'intérieur; le ministre des relations étrangères
lut ensuite un grand rapport sur les ramifications des conjurés à
l'extérieur, dans lequel étaient détaillées toutes les folies de Drack,
extraites du rapport de Méhée, et appuyées de quelques correspondances
officieuses concernant les émigrés qui habitaient l'électorat de Baden;
ce rapport finissait par la proposition d'enlever M. le duc d'Enghien de
vive force et d'en finir.
M. le duc Cambacérès, de qui je tiens ces détails, et que je n'ai pas dû
nommer de son vivant, m'a ajouté qu'il avait fait une violente objection
à la proposition de l'enlèvement de vive force, observant que, puisque
le duc d'Enghien venait quelquefois sur le territoire, ainsi qu'on le
disait, il était plus simple de lui tendre un piége et de lui appliquer
la loi sur les émigrés, à quoi on lui avait répondu: «Parbleu! vous nous
la donnez belle; après que les journaux ont été remplis des détails de
cette affaire, vous croyez qu'il donnera dans un piége;» et il persista
dans les conclusions de son rapport[7].
On se mit à parler long-temps sur cette matière après cette discussion;
le premier consul demanda les voix qui s'étaient réunies à l'opinion du
ministre des relations, et, quittant le conseil, il passa dans son
cabinet, où il dicta à son secrétaire les ordres nécessaires pour
l'enlèvement de M. le duc d'Enghien. Le ministre de la guerre ordonna en
conséquence au colonel des grenadiers à cheval de se rendre à
Neufbrissac, et après s'y être abouché avec la gendarmerie, qui avait
été mise à sa disposition, de prendre un détachement de la cavalerie de
la garnison, de passer le Rhin au bac de Rhinan, de se porter rapidement
à Ettenheim, à la demeure du duc d'Enghien, de le constituer prisonnier,
et de l'envoyer à Paris avec tous ses papiers, espérant que l'on y
trouverait des renseignemens utiles sur les relations qu'il devait avoir
eues avec cette conspiration[8].
Cet ordre fut ponctuellement exécuté, et, pour prévenir les
représentations que ne manquerait pas de faire l'électeur de Baden, on
lui signifia qu'il eût à éloigner sur-le-champ cette troupe d'émigrés
qui avait reparu sur les bords du Rhin[9].
Le duc d'Enghien fut arrêté le 15 mars et conduit le même jour à la
citadelle de Strasbourg, où il resta jusqu'au 18, qu'il partit pour
Paris sous l'escorte de la gendarmerie. Il y arriva le 20 mars, vers
onze heures du matin; sa voiture, après avoir été retenue à la barrière
jusqu'à quatre heures du soir, fut conduite par les boulevards
extérieurs à Vincennes, où ce prince fut constitué prisonnier[10].
Je venais d'arriver à Paris depuis deux ou trois jours, de retour de ma
mission de Dieppe qui avait duré deux mois, et je me trouvais de service
à la Malmaison, quand le duc d'Enghien arriva à Paris. J'avais observé
que, contre son habitude ordinaire, le ministre des relations
extérieures était venu ce jour-là chez le premier consul vers midi; j'en
fis la remarque, parce que c'était ordinairement le soir très-tard que
ses visites avaient lieu. Vers cinq heures du soir du même jour, je fus
appelé dans le cabinet du premier consul, et je reçus de lui une lettre
cachetée, avec l'ordre de la porter au gouverneur de Paris, alors le
général Murat. En arrivant chez celui-ci, je me croisai sous la porte
avec le ministre des relations extérieures qui en sortait. Le général
Murat, qui était indisposé au point de ne pouvoir marcher, me dit que
cela suffisait, et qu'il allait m'envoyer les ordres qui me
concernaient.
Je ne savais pas à quoi ces ordres pouvaient avoir trait, et j'étais
loin d'être au fait de ce qui touchait le duc d'Enghien, dont le nom
avait à peine été prononcé à l'arrivée d'une dépêche télégraphique au
moment de son départ de Strasbourg; je croyais retourner à la Malmaison,
lorsque je reçus l'ordre de prendre sous mon commandement une brigade
d'infanterie qui devait être réunie le même soir à la barrière
Saint-Antoine, et d'être rendu avec elle à Vincennes à la nuit.
La gendarmerie d'élite, dont j'étais colonel, et qui alors ne faisait
pas partie de la garde, mais qui appartenait à la garnison de Paris,
avait reçu du gouvernement l'ordre d'envoyer son infanterie et un fort
détachement de sa cavalerie, pour tenir garnison à Vincennes. À cette
époque, ce château était un bâtiment abandonné et dans le dernier état
de vétusté. Le double de cet ordre m'avait été envoyé, et, pour que ma
légion fût en état de s'y conformer, je courus moi-même à sa caserne
pour faire consigner tout le monde, car il était précisément l'heure à
laquelle les officiers, ainsi que les gendarmes, sortaient pour leur
distraction, et ne devaient plus rentrer qu'à l'heure de l'appel après
la retraite.
Je me rendis ensuite à Vincennes, où j'entrais pour la première fois; il
faisait nuit, je ne voyais pas de place pour établir la gendarmerie qui
arrivait, ainsi que la brigade qui devait la suivre. Néanmoins je fis
entrer la première par la porte du château, et la postai dans la cour,
avec défense de laisser communiquer avec le dehors sous quelque prétexte
que ce fût: je portai ensuite l'infanterie de la garnison sur
l'esplanade, du côté du parc.
Les casernes de Paris sont situées dans des quartiers éloignés les uns
des autres; quelques uns des corps qui reçurent l'ordre de marcher dans
cette circonstance, eurent à traverser la ville dans des points opposés
et très-distans de la barrière du Trône. Cet éloignement fut cause
qu'ils n'arrivèrent à Vincennes qu'après trois heures du matin, parce
qu'il était déjà tard quand les ordres de leur départ étaient parvenus à
leurs casernes.
Ce fut pendant que j'étais occupé du soin de placer toutes ces troupes,
qu'arrivèrent le président de la commission militaire, ainsi que les
juges qui devaient la composer. Je venais d'apprendre, depuis que
j'étais à Vincennes, que le duc d'Enghien y était arrivé à cinq heures
de l'après-midi, escorté par la gendarmerie de Strasbourg que je vis
encore au château. Sans cela, j'aurais cru fermement qu'il avait été
trouvé dans une cachette de Paris, ainsi que les compagnons de George,
et j'étais fort curieux de savoir ce qu'il allait dire.
Le duc d'Enghien fut interrogé par le capitaine-rapporteur, avant que la
commission se réunît en séance. Cet interrogatoire dut avoir lieu sur
les matériaux qui avaient été transmis à la commission, c'est-à-dire sur
le rapport de l'officier qui avait été observer le prince à Ettenheim.
J'avais cru que j'en avais été porteur dans la lettre que le premier
consul m'avait remise pour Murat; mais je m'étais trompé, comme on le
verra à la fin de ce volume d'après ce que dit le général Hullin
lui-même.
La commission militaire, qu'aucune exagération de principes n'avait fait
choisir pour remplir ces fonctions, n'était composée que des colonels
des régimens de la garnison de Paris, et elle était présidée par leur
chef naturel, le commandant de la place.
Cette commission ne savait pas un mot de la révélation des gens de
George, qui avaient amené la circonstance où l'on se trouvait. Elle
partageait individuellement l'indignation générale contre le projet
d'assassinat du premier consul, et contre tous ceux qui y avaient pris
part; elle n'ignorait pas l'opinion à laquelle on était le plus
généralement arrêté, qui était que George ne travaillait que sous la
direction d'un prince qui devait se faire connaître après que le coup
serait porté. La position de résidence du duc d'Enghien, les voyages
qu'on disait qu'il avait faits jusqu'à Paris, où on assurait même qu'il
était venu récemment, portaient à penser qu'il devait être le directeur
de George, et conséquemment la disposition des esprits était loin de lui
être favorable.
La commission s'assembla dans une des grandes pièces de la partie
habitée du château, c'est-à-dire le bâtiment au-dessus de la porte
d'entrée du côté du parc.
Elle ne fut point mystérieuse, comme l'ont prétendu ceux qui ont écrit
sur ce point d'histoire; elle fut publique pour tout ce qui pouvait
venir à cette heure-là, et il fallait bien qu'il y eût du monde,
puisqu'ayant été retenu au dehors par le soin de placer mes troupes, ce
qui m'inquiétait assez en voyant la gravité de la circonstance où je me
trouvais, je ne pus arriver qu'un des derniers dans la salle où siégeait
la commission. J'eus même assez de peine à parvenir jusque derrière le
président, où je voulais d'abord me placer pour mieux voir, et ensuite
parce que, transi de froid par la nuit que j'avais passée au milieu des
troupes, je voulais me chauffer à un grand feu qui était allumé à une
cheminée devant laquelle était placé le fauteuil du général Hullin.
Voilà comment je me trouvai, pendant quelques instans seulement, assis
derrière lui durant la séance de la commission.
Quand j'y parvins, la lecture de l'interrogatoire était déjà faite, la
discussion déjà entamée et fort échauffée. Le duc d'Enghien avait même
déjà répondu vivement, de manière à laisser voir qu'il ne se doutait
nullement du danger de sa position.
«Monsieur, lui dit le président, vous ne me paraissez pas connaître
votre situation ou bien vous ne voulez pas répondre aux questions que je
vous adresse. Vous vous renfermez dans votre naissance, que vous prenez
soin de nous rappeler; vous feriez mieux d'adopter un autre système de
défense. Je ne veux pas abuser de votre position, mais remarquez que je
vous fais des questions positives, et qu'au lieu d'y répondre, vous me
parlez d'autre chose. Prenez-y garde, ceci pourrait devenir sérieux.
Comment pourrez-vous espérer de nous persuader que vous ignoriez, aussi
complètement que vous le dites, ce qui se passait en France, lorsque non
seulement le pays que vous habitiez, mais le monde entier en est
instruit? Et comment pouviez-vous me persuader qu'avec votre naissance
vous étiez indifférent à des événemens dont toutes les conséquences
devaient être pour vous? Il y a trop d'invraisemblance à cela pour que
je ne vous en fasse pas l'observation: je vous engage à y réfléchir,
afin d'avoir d'autres moyens de défense.»
J'ai écrit ces paroles du président le lendemain même, et c'est par
ménagement que je n'en ai pas parlé dans l'écrit que j'ai publié à la
fin d'octobre 1823.
Le duc d'Enghien, après un moment de silence, répondit d'un ton grave:
«Monsieur, je vous comprends très-bien, mon intention n'était pas d'y
rester indifférent; j'avais demandé à l'Angleterre du service dans ses
armées, et elle m'avait fait répondre qu'elle ne pouvait m'en donner,
mais que j'eusse à rester sur le Rhin, où incessamment j'aurais un rôle
à jouer; et j'attendais. Monsieur, je n'ai plus rien à vous dire[11].»
Telle fut la réponse du duc d'Enghien; je l'ai écrite à l'instant même:
j'ai écrit celle-ci de mémoire long-temps après, mais je ne crois pas en
avoir oublié une seule syllabe. Si elle n'est pas à son procès, c'est
assurément parce qu'on l'aura soustraite ou bien qu'on a négligé de la
recueillir. J'ai eu occasion de m'assurer moi-même que l'on avait enlevé
des archives du Palais de Justice les prétendues pièces criminelles sur
lesquelles on avait prononcé la condamnation de la reine de France, au
point que le dossier de ce procès est réduit à quelques chiffons de
papiers dérisoires; et j'ai su que, pendant les premiers jours de la
restauration de 1814, les archives impériales ont été fouillées pendant
plusieurs jours par des affidés de ceux qui avaient grand intérêt à
faire disparaître des pièces qui, sans doute, eussent pu compromettre la
sûreté de leur nouvelle position.
On a exécuté cette fouille avec tant de soin, que les archives des
relations extérieures, ainsi que celles du gouvernement, n'offrent pas
une trace de cet événement, qui cependant a été le sujet d'une
correspondance avec les cours étrangères.
Avant son dernier aveu, le duc d'Enghien avait fait la déclaration qu'il
recevait un traitement de l'Angleterre; mais il s'était exprimé de telle
sorte qu'on pouvait croire qu'au lieu de sommes destinées à défrayer sa
maison, c'était un argent corrupteur qu'il avait reçu. Aucun des juges
ne pouvant connaître la position financière du prince, cette dernière
déclaration aggrava les préventions qu'on avait déjà contre lui. On
assimila cet argent à celui qu'on avait trouvé sur George, et la
fatalité voulut que toutes les portes de salut se fermassent ainsi
devant le prince.
Après la dernière réponse du duc d'Enghien, le président de la
commission prononça la clôture de la discussion, et ordonna qu'on fît
sortir de la salle tous ceux qui avaient assisté aux débats. La
commission se forma en conseil pour délibérer.
Je me retirai comme les autres, et je fus, ainsi que divers officiers
qui avaient assisté à la séance, rejoindre les troupes qui étaient sur
l'esplanade du château.
Je ne saurais dire au juste combien de temps la commission resta à
délibérer, mais ce ne fut que deux heures après l'évacuation de la
salle, que le commandant de l'infanterie de ma légion, qui était postée
dans la cour du château, vint m'annoncer que la commission venait de
rendre un jugement, et qu'on requérait un piquet pour son exécution. Je
lui recommandai, comme d'usage en pareil cas, de le placer de manière à
prévenir tout accident. La position qui lui parut remplir le plus
complètement ce but, fut un spacieux fossé du château.
Pendant que cet officier prenait ses dispositions, je fis mettre les
troupes sous les armes, et leur annonçai le jugement que la commission
venait de rendre, et qu'elles allaient assister à son exécution.
Pendant ce temps, on avait fait descendre le duc d'Enghien par
l'escalier de la tour d'entrée, du côté du parc. On lui lut sa sentence,
et l'exécution suivit de près. Il était alors à peu près six heures du
matin.
Je pris aussitôt les ordres du président de la commission militaire,
pour renvoyer les troupes à leurs casernes.