Activité de la police.--Mesures diverses.--Moreau.--Personnage
mystérieux.--Conjectures à ce sujet.--Famille royale.--L'attention se
porte sur le duc d'Enghien.--Envoi d'un émissaire sur les bords du Rhin.
Pendant que j'étais à Dieppe, la police avait continué les recherches
qu'elle faisait à Paris. Elle avait non seulement acquis la connaissance
individuelle de tous les émissaires qui avaient suivi George, mais elle
était parvenue à les arrêter tous, depuis le chef jusqu'au plus simple
individu de l'expédition.
Les arrestations avaient rompu le silence dont on s'était enveloppé en
les commençant; les journaux qui en avaient parlé étaient parvenus en
Angleterre, d'où l'on avait promptement envoyé prévenir le cutter qui
croisait devant Dieppe, où, heureusement pour les passagers, le mauvais
temps l'avait empêché de les mettre à terre.
Le cutter gagna les côtes du Morbihan où nous allons le retrouver tout à
l'heure. Je restai quelques jours aux environs de Dieppe, et rentrai à
Paris. Je fus surpris en arrivant de voir l'activité que l'on avait
déployée pour s'assurer de George et des siens. La cavalerie de la
garde, celle de la garnison, fournissait des grandes-gardes qui étaient
postées sur les boulevards extérieurs, et tenaient des vedettes autour
du mur d'enceinte de la capitale. Continuellement en mouvement de l'une
vers l'autre, celles-ci formaient des patrouilles permanentes qui
avaient ordre d'arrêter tout ce qui cherchait à escalader les murs pour
gagner la campagne.
Une mesure correspondante avait été prise aux barrières. On visitait
avec la dernière sévérité tout ce qui en sortait.
On ne s'en était pas tenu là: on avait rendu une loi qui prescrivait à
chaque citoyen de déclarer les personnes qui étaient logées chez lui, et
qui prononçait la peine de mort contre quiconque donnerait asile aux
complices de George. De semblables mesures devaient amener des
révélations; elles en amenèrent en effet.
On connut bientôt tous les individus qui avaient appartenu à cette
association. On en dressa une liste avec leur signalement, et on la
placarda dans Paris, ainsi que dans toute la France, où l'on ne pouvait
plus voyager, même avec des passe-ports, sans être examiné de la tête
aux pieds. Ce fut par les révélations de quelques individus arrêtés,
qu'on découvrit que le général Moreau n'était pas étranger à
l'entreprise.
La présence de George, celle de diverses personnes, que l'élévation de
leur naissance devait éloigner d'un tel homme, ne permettaient plus de
douter de l'existence d'une conspiration, ni du but qu'elle se
proposait. Elle semblait assez grave pour ne pas repousser l'idée que
les conjurés n'avaient rien négligé pour s'associer le général Moreau.
Cela parut d'autant moins invraisemblable, que la conduite que ce
général affectait de tenir fortifiait les soupçons qui s'élevaient déjà
sur sa fidélité à ses anciens principes politiques.
Le domestique de George déclara qu'un soir il était sorti en fiacre avec
son maître, qui avait avec lui un petit général boiteux dont il ne
savait pas le nom, ainsi qu'un autre personnage qui lui était également
inconnu. Il ajouta qu'arrivés au boulevard de la Madeleine, le petit
général était descendu, et avait été chercher le général Moreau chez
lui, rue d'Anjou; qu'alors son maître, avec l'autre personnage, avaient
mis pied à terre, et que tous deux s'étaient promenés avec le général
Moreau, pendant que lui et le petit général boiteux se tenaient dans le
fiacre. Quand ils remontèrent en fiacre, il entendit dire au personnage
qui accompagnait son maître, en parlant du général Moreau: «Il paraît
que ce b...-là a aussi de l'ambition.»
Le grand-juge fit en conseil un rapport officiel sur cette circonstance,
et l'arrestation du général Moreau fut ordonnée. Elle eut lieu sur le
pont de Charenton; Moreau fut arrêté comme il revenait de son château de
Gros-Bois, et conduit au Temple; on s'assura également de son
secrétaire: mais Fouché, qui probablement avait ses raisons pour qu'on
ne scrutât pas trop sévèrement la conduite de Frénière (c'est le nom du
secrétaire), mit tout en mouvement pour lui faire rendre la liberté; il
feignit le zèle, affecta le respect des formes et dit au premier consul
que, «quand on avait une bonne affaire, il ne fallait pas la gâter par
de l'arbitraire et de l'injustice; qu'on avait arrêté Frénière, qui
n'était pas accusé, que personne ne chargeait. Il faut, lui dit-il, vous
montrer équitable et relâcher cet homme.»
Le premier consul donna dans le piége; malgré les instances de la
police, qui demandait à retenir huit jours Frénière, il le fit mettre en
liberté. Il y était à peine, qu'il fut vivement compromis par les
dépositions de tous ceux que George avait mis en contact avec les
entourages du général Moreau. On chercha à le reprendre, mais trop tard,
il était déjà en sûreté. Cette circonstance fit naître des soupçons sur
M. Fouché; mais comme il était déjà connu pour être d'un caractère fort
léger, on ne s'y arrêta pas.
Fouché suivait avec une sollicitude toute particulière les recherches
que dirigeait M. Réal, et quand il avait surpris quelque nouvel
incident, il courait le raconter aux Tuileries. Le premier consul
qu'amusait quelquefois son esprit, lui disait: «Vous faites donc
toujours de la police?» «J'ai conservé, répondait Fouché, quelques amis
qui me tiennent au courant.» La conversation s'engageait ainsi sur
l'entreprise de George, dont les ramifications ne laissaient pas que
d'occuper le premier consul, qui aimait à en parler de confiance. Fouché
s'emparait de tout ce qui lui échappait pour aller puiser de nouvelles
informations.
Il était difficile qu'en se plaçant ainsi entre le chef de l'état et
celui qui dirigeait les recherches, il ne trouvât pas à faire ses
affaires personnelles; et peu lui importait aux dépens de qui il les
ferait. Mais en flattant le pouvoir, il n'oubliait pas ses frères et
amis du bon temps, et répandait que «le premier consul ne voulait plus
de patriotes, qu'il faisait rentrer tous les émigrés à dessein de s'en
servir;» et autres propos de cette espèce, qui trouvent toujours à se
placer dans une ville où rien n'est perdu.
Cette tentative contre la vie du premier consul produisit une impression
profonde sur l'opinion publique. On était révolté à la seule idée d'un
projet dont les moindres conséquences eussent été de replonger la France
dans l'abîme de malheurs auxquels elle était à peine échappée. On était
indigné des moyens d'exécution qui avaient été adoptés, parce qu'en
France on n'aime pas les assassinats. Chaque département, chaque ville
un peu considérable, la Vendée même envoya une députation particulière
au premier consul pour le féliciter de la découverte d'une trame aussi
odieuse. Ces députations ne trouvaient pas d'expressions assez fortes
pour rendre l'indignation qui les animait, et le dévouement qu'elles
portaient à un homme dont la conservation intéressait la France entière.
On invoquait la vengeance des lois; on suppliait le premier consul de
fermer l'oreille à la clémence dans l'intérêt de l'avenir. Ce cri était
unanime dans toute la république. Chaque fonctionnaire, éloigné ou
présent; chaque officier, de quelque grade qu'il fût, et
particulièrement tout ce qui aspirait à la faveur, ne rêvait qu'au moyen
de saisir cette circonstance, pour signaler son dévouement à la personne
du premier consul.
Je l'ai vu souvent fatigué de tout ce qu'on lui disait à cet égard;
néanmoins il fut vivement touché des marques d'attachement qui lui
furent données de tous les points de la France, ainsi que cela avait
déjà eu lieu lors de la machine infernale. Il était au temps de sa plus
grande puissance sur la nation. L'armée réunie dans les camps frémissait
de rage à la seule pensée qu'on avait voulu ôter la vie à celui qu'elle
regardait comme son génie tutélaire. Si le lendemain du rapport du
grand-juge, le général Moreau eût été envoyé devant un conseil de
guerre, c'eût été fait de lui.
On proposa de l'y traduire; mais le premier consul repoussa cette idée,
parce qu'il jugeait froidement de l'état des choses. Il eut raison; car,
dans le fait, il ne s'agissait pas d'un délit militaire, et d'ailleurs
la présence de Moreau était nécessaire pour la suite de l'instruction du
procès. Cette instruction se faisait au Temple même, et presque
publiquement, car on y entrait sans difficulté. Le juge-instructeur s'y
était lui-même établi, tant les confrontations étaient nombreuses.
Indépendamment de cela, la police continuait ses recherches. On ne
voyait dans George qu'un chef d'exécution: l'on se demandait pour qui,
au nom de qui, il aurait agi le lendemain du jour où il aurait abattu le
premier consul. L'on était naturellement amené à conclure qu'un
personnage plus important était caché quelque part, où il attendait que
le coup fût porté avant de se faire reconnaître. On jetait les yeux
partout, on interrogeait les gens de George, ceux de la maison où il
avait demeuré, et on ne trouvait rien. Enfin, deux de ses domestiques,
interrogés séparément, déclarèrent que tous les dix ou douze jours il
venait chez leur maître un monsieur dont ils ne savaient pas le nom, qui
pouvait être âgé de 34 à 35 ans, qui avait le front chauve, les cheveux
blonds, la taille médiocre et une corpulence ordinaire. Ils rapportèrent
qu'il était toujours très-bien mis, soit en linge, soit en habits; qu'il
fallait que ce fût un grand personnage, car leur maître allait toujours
le recevoir à la porte; quand il était dans l'appartement, tout le
monde, MM. de Polignac et de Rivière, comme les autres, se levaient et
ne s'asseyaient plus qu'il ne se fût retiré, et que toutes les fois
qu'il venait voir George, ils passaient ensemble dans un cabinet où ils
restaient seuls jusqu'au moment où il se retirait, et qu'alors George le
reconduisait jusqu'à la porte.
Cette déclaration, que l'on fit répéter et circonstancier avec soin,
augmenta encore l'anxiété. On chercha quel pouvait être ce personnage,
objet des respects de George et de ses complices; les déposans ne
pouvaient le dire. Ils ne l'avaient jamais vu avant qu'il vînt voir leur
maître. On ne savait que conjecturer; on poussa d'autant plus vivement
les recherches, on s'enquit si on ne frottait pas quelques vieux
appartemens à lambris dorés dans les hôtels du Marais ou du faubourg
Saint-Germain, qui presque tous étaient depuis long-temps inhabités;
mais on n'apprit rien. Il résultait des différentes dépositions faites
par les premiers individus qui avaient été arrêtés, que tous avaient été
embarqués en Angleterre sur un cutter de la marine royale qui les avait
débarqués sur nos côtes; en outre, les sommes considérables dont ils
étaient porteurs au moment de leur arrestation, George surtout,
démontraient que cette entreprise était celle d'un gouvernement qui
n'avait rien négligé pour la faire réussir. On resta convaincu, malgré
la révélation de quelques subordonnés de George, qui donnaient des
détails sur des poignards qu'ils portaient sur eux au moment de leur
arrestation, que cette entreprise n'était que l'oeuvre du ministère
anglais qui voulait, à tout prix, abattre le premier consul. On pensait
qu'effrayé de la sagesse avec laquelle il avait tout réparé, tout calmé,
il voulait le faire périr, mais que, pour éloigner l'odieux d'un pareil
attentat, il avait imaginé de le faire exécuter par les malheureux
débris d'un parti qu'il n'avait cessé de nourrir de fausses espérances.
Il abusa de leur infortune en les trompant à l'aide de rapports que lui
fournissaient les agens qu'il entretenait en France; il viola
l'hospitalité en faisant tenter en leur nom un crime qui devait tarir
l'intérêt qu'inspirait leur malheur.
Heureusement pour eux, cette conception exigeait des moyens qu'ils
n'avaient plus; car rarement l'infortune rencontre autre chose que de
l'abandon et de la perfidie[5].