CHAPITRE IV.

Activité de la police.--Mesures diverses.--Moreau.--Personnage

mystérieux.--Conjectures à ce sujet.--Famille royale.--L'attention se

porte sur le duc d'Enghien.--Envoi d'un émissaire sur les bords du Rhin.

Pendant que j'étais à Dieppe, la police avait continué les recherches

qu'elle faisait à Paris. Elle avait non seulement acquis la connaissance

individuelle de tous les émissaires qui avaient suivi George, mais elle

était parvenue à les arrêter tous, depuis le chef jusqu'au plus simple

individu de l'expédition.

Les arrestations avaient rompu le silence dont on s'était enveloppé en

les commençant; les journaux qui en avaient parlé étaient parvenus en

Angleterre, d'où l'on avait promptement envoyé prévenir le cutter qui

croisait devant Dieppe, où, heureusement pour les passagers, le mauvais

temps l'avait empêché de les mettre à terre.

Le cutter gagna les côtes du Morbihan où nous allons le retrouver tout à

l'heure. Je restai quelques jours aux environs de Dieppe, et rentrai à

Paris. Je fus surpris en arrivant de voir l'activité que l'on avait

déployée pour s'assurer de George et des siens. La cavalerie de la

garde, celle de la garnison, fournissait des grandes-gardes qui étaient

postées sur les boulevards extérieurs, et tenaient des vedettes autour

du mur d'enceinte de la capitale. Continuellement en mouvement de l'une

vers l'autre, celles-ci formaient des patrouilles permanentes qui

avaient ordre d'arrêter tout ce qui cherchait à escalader les murs pour

gagner la campagne.

Une mesure correspondante avait été prise aux barrières. On visitait

avec la dernière sévérité tout ce qui en sortait.

On ne s'en était pas tenu là: on avait rendu une loi qui prescrivait à

chaque citoyen de déclarer les personnes qui étaient logées chez lui, et

qui prononçait la peine de mort contre quiconque donnerait asile aux

complices de George. De semblables mesures devaient amener des

révélations; elles en amenèrent en effet.

On connut bientôt tous les individus qui avaient appartenu à cette

association. On en dressa une liste avec leur signalement, et on la

placarda dans Paris, ainsi que dans toute la France, où l'on ne pouvait

plus voyager, même avec des passe-ports, sans être examiné de la tête

aux pieds. Ce fut par les révélations de quelques individus arrêtés,

qu'on découvrit que le général Moreau n'était pas étranger à

l'entreprise.

La présence de George, celle de diverses personnes, que l'élévation de

leur naissance devait éloigner d'un tel homme, ne permettaient plus de

douter de l'existence d'une conspiration, ni du but qu'elle se

proposait. Elle semblait assez grave pour ne pas repousser l'idée que

les conjurés n'avaient rien négligé pour s'associer le général Moreau.

Cela parut d'autant moins invraisemblable, que la conduite que ce

général affectait de tenir fortifiait les soupçons qui s'élevaient déjà

sur sa fidélité à ses anciens principes politiques.

Le domestique de George déclara qu'un soir il était sorti en fiacre avec

son maître, qui avait avec lui un petit général boiteux dont il ne

savait pas le nom, ainsi qu'un autre personnage qui lui était également

inconnu. Il ajouta qu'arrivés au boulevard de la Madeleine, le petit

général était descendu, et avait été chercher le général Moreau chez

lui, rue d'Anjou; qu'alors son maître, avec l'autre personnage, avaient

mis pied à terre, et que tous deux s'étaient promenés avec le général

Moreau, pendant que lui et le petit général boiteux se tenaient dans le

fiacre. Quand ils remontèrent en fiacre, il entendit dire au personnage

qui accompagnait son maître, en parlant du général Moreau: «Il paraît

que ce b...-là a aussi de l'ambition.»

Le grand-juge fit en conseil un rapport officiel sur cette circonstance,

et l'arrestation du général Moreau fut ordonnée. Elle eut lieu sur le

pont de Charenton; Moreau fut arrêté comme il revenait de son château de

Gros-Bois, et conduit au Temple; on s'assura également de son

secrétaire: mais Fouché, qui probablement avait ses raisons pour qu'on

ne scrutât pas trop sévèrement la conduite de Frénière (c'est le nom du

secrétaire), mit tout en mouvement pour lui faire rendre la liberté; il

feignit le zèle, affecta le respect des formes et dit au premier consul

que, «quand on avait une bonne affaire, il ne fallait pas la gâter par

de l'arbitraire et de l'injustice; qu'on avait arrêté Frénière, qui

n'était pas accusé, que personne ne chargeait. Il faut, lui dit-il, vous

montrer équitable et relâcher cet homme.»

Le premier consul donna dans le piége; malgré les instances de la

police, qui demandait à retenir huit jours Frénière, il le fit mettre en

liberté. Il y était à peine, qu'il fut vivement compromis par les

dépositions de tous ceux que George avait mis en contact avec les

entourages du général Moreau. On chercha à le reprendre, mais trop tard,

il était déjà en sûreté. Cette circonstance fit naître des soupçons sur

M. Fouché; mais comme il était déjà connu pour être d'un caractère fort

léger, on ne s'y arrêta pas.

Fouché suivait avec une sollicitude toute particulière les recherches

que dirigeait M. Réal, et quand il avait surpris quelque nouvel

incident, il courait le raconter aux Tuileries. Le premier consul

qu'amusait quelquefois son esprit, lui disait: «Vous faites donc

toujours de la police?» «J'ai conservé, répondait Fouché, quelques amis

qui me tiennent au courant.» La conversation s'engageait ainsi sur

l'entreprise de George, dont les ramifications ne laissaient pas que

d'occuper le premier consul, qui aimait à en parler de confiance. Fouché

s'emparait de tout ce qui lui échappait pour aller puiser de nouvelles

informations.

Il était difficile qu'en se plaçant ainsi entre le chef de l'état et

celui qui dirigeait les recherches, il ne trouvât pas à faire ses

affaires personnelles; et peu lui importait aux dépens de qui il les

ferait. Mais en flattant le pouvoir, il n'oubliait pas ses frères et

amis du bon temps, et répandait que «le premier consul ne voulait plus

de patriotes, qu'il faisait rentrer tous les émigrés à dessein de s'en

servir;» et autres propos de cette espèce, qui trouvent toujours à se

placer dans une ville où rien n'est perdu.

Cette tentative contre la vie du premier consul produisit une impression

profonde sur l'opinion publique. On était révolté à la seule idée d'un

projet dont les moindres conséquences eussent été de replonger la France

dans l'abîme de malheurs auxquels elle était à peine échappée. On était

indigné des moyens d'exécution qui avaient été adoptés, parce qu'en

France on n'aime pas les assassinats. Chaque département, chaque ville

un peu considérable, la Vendée même envoya une députation particulière

au premier consul pour le féliciter de la découverte d'une trame aussi

odieuse. Ces députations ne trouvaient pas d'expressions assez fortes

pour rendre l'indignation qui les animait, et le dévouement qu'elles

portaient à un homme dont la conservation intéressait la France entière.

On invoquait la vengeance des lois; on suppliait le premier consul de

fermer l'oreille à la clémence dans l'intérêt de l'avenir. Ce cri était

unanime dans toute la république. Chaque fonctionnaire, éloigné ou

présent; chaque officier, de quelque grade qu'il fût, et

particulièrement tout ce qui aspirait à la faveur, ne rêvait qu'au moyen

de saisir cette circonstance, pour signaler son dévouement à la personne

du premier consul.

Je l'ai vu souvent fatigué de tout ce qu'on lui disait à cet égard;

néanmoins il fut vivement touché des marques d'attachement qui lui

furent données de tous les points de la France, ainsi que cela avait

déjà eu lieu lors de la machine infernale. Il était au temps de sa plus

grande puissance sur la nation. L'armée réunie dans les camps frémissait

de rage à la seule pensée qu'on avait voulu ôter la vie à celui qu'elle

regardait comme son génie tutélaire. Si le lendemain du rapport du

grand-juge, le général Moreau eût été envoyé devant un conseil de

guerre, c'eût été fait de lui.

On proposa de l'y traduire; mais le premier consul repoussa cette idée,

parce qu'il jugeait froidement de l'état des choses. Il eut raison; car,

dans le fait, il ne s'agissait pas d'un délit militaire, et d'ailleurs

la présence de Moreau était nécessaire pour la suite de l'instruction du

procès. Cette instruction se faisait au Temple même, et presque

publiquement, car on y entrait sans difficulté. Le juge-instructeur s'y

était lui-même établi, tant les confrontations étaient nombreuses.

Indépendamment de cela, la police continuait ses recherches. On ne

voyait dans George qu'un chef d'exécution: l'on se demandait pour qui,

au nom de qui, il aurait agi le lendemain du jour où il aurait abattu le

premier consul. L'on était naturellement amené à conclure qu'un

personnage plus important était caché quelque part, où il attendait que

le coup fût porté avant de se faire reconnaître. On jetait les yeux

partout, on interrogeait les gens de George, ceux de la maison où il

avait demeuré, et on ne trouvait rien. Enfin, deux de ses domestiques,

interrogés séparément, déclarèrent que tous les dix ou douze jours il

venait chez leur maître un monsieur dont ils ne savaient pas le nom, qui

pouvait être âgé de 34 à 35 ans, qui avait le front chauve, les cheveux

blonds, la taille médiocre et une corpulence ordinaire. Ils rapportèrent

qu'il était toujours très-bien mis, soit en linge, soit en habits; qu'il

fallait que ce fût un grand personnage, car leur maître allait toujours

le recevoir à la porte; quand il était dans l'appartement, tout le

monde, MM. de Polignac et de Rivière, comme les autres, se levaient et

ne s'asseyaient plus qu'il ne se fût retiré, et que toutes les fois

qu'il venait voir George, ils passaient ensemble dans un cabinet où ils

restaient seuls jusqu'au moment où il se retirait, et qu'alors George le

reconduisait jusqu'à la porte.

Cette déclaration, que l'on fit répéter et circonstancier avec soin,

augmenta encore l'anxiété. On chercha quel pouvait être ce personnage,

objet des respects de George et de ses complices; les déposans ne

pouvaient le dire. Ils ne l'avaient jamais vu avant qu'il vînt voir leur

maître. On ne savait que conjecturer; on poussa d'autant plus vivement

les recherches, on s'enquit si on ne frottait pas quelques vieux

appartemens à lambris dorés dans les hôtels du Marais ou du faubourg

Saint-Germain, qui presque tous étaient depuis long-temps inhabités;

mais on n'apprit rien. Il résultait des différentes dépositions faites

par les premiers individus qui avaient été arrêtés, que tous avaient été

embarqués en Angleterre sur un cutter de la marine royale qui les avait

débarqués sur nos côtes; en outre, les sommes considérables dont ils

étaient porteurs au moment de leur arrestation, George surtout,

démontraient que cette entreprise était celle d'un gouvernement qui

n'avait rien négligé pour la faire réussir. On resta convaincu, malgré

la révélation de quelques subordonnés de George, qui donnaient des

détails sur des poignards qu'ils portaient sur eux au moment de leur

arrestation, que cette entreprise n'était que l'oeuvre du ministère

anglais qui voulait, à tout prix, abattre le premier consul. On pensait

qu'effrayé de la sagesse avec laquelle il avait tout réparé, tout calmé,

il voulait le faire périr, mais que, pour éloigner l'odieux d'un pareil

attentat, il avait imaginé de le faire exécuter par les malheureux

débris d'un parti qu'il n'avait cessé de nourrir de fausses espérances.

Il abusa de leur infortune en les trompant à l'aide de rapports que lui

fournissaient les agens qu'il entretenait en France; il viola

l'hospitalité en faisant tenter en leur nom un crime qui devait tarir

l'intérêt qu'inspirait leur malheur.

Heureusement pour eux, cette conception exigeait des moyens qu'ils

n'avaient plus; car rarement l'infortune rencontre autre chose que de

l'abandon et de la perfidie[5].

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 8 / 47 题