Mise en jugement de plusieurs chefs vendéens.--Querel.--Le jeune
Troche.--Mission à la falaise de Biville.
Ces détails surprirent beaucoup le premier consul, qui commençait à être
inquiet de n'avoir pas reçu de nouvelles de moi depuis que j'étais parti
de Paris; il me dit des choses obligeantes sur ma hardiesse et ma
résolution à courir des chances aussi dangereuses, et certes il m'en a
tenu compte.
Il se détermina alors à employer des moyens sévères pour faire jaillir
la vérité des ténèbres. Il avait un tact inconcevable pour juger quand
il était sur un volcan, et pour mettre le doigt précisément là où il
pouvait découvrir quelque chose.
Depuis qu'il gouvernait, les jugemens par conseil de guerre avaient été
fort rares; il avait même eu le projet de les supprimer, hors les cas de
discipline militaire.
Il y avait cependant dans les prisons plusieurs individus que la police
y retenait, comme prévenus d'espionnage ou machinations politiques, et
l'on n'avait pas voulu les faire juger, parce que le premier consul
disait que le temps amènerait l'époque où on pourrait ne plus attacher
d'importance à ces intrigues-là, et qu'alors on les mettrait en liberté.
Dans cette occasion-ci, il se fit apporter la liste de tous ces
individus, avec la date de leur arrestation, et des notes sur leurs
différens antécédens.
Il y avait parmi eux un nommé Picot, et un autre nommé Le Bourgeois, qui
avaient été arrêtés depuis plus d'un an à Pont-Audemer en Normandie,
comme venant d'Angleterre; ils avaient été signalés à leur départ de
Londres par un agent que la police y entretenait[4], et qui avait su
d'eux-mêmes le sinistre projet qui les faisait passer en France, où ils
ne se rendaient que pour attenter à la vie du premier consul. On s'était
jusqu'alors contenté de les tenir en prison. Le premier consul les
désigna avec trois autres pour être mis en jugement; ils furent livrés à
une commission. Les deux premiers montrèrent une obstination qu'on
n'attendait pas; ils refusèrent de répondre, et furent condamnés,
fusillés, sans laisser échapper un seul aveu. Ils semblèrent même
vouloir défier l'autorité, et périrent en lui annonçant qu'elle
n'attendrait pas la guerre. Cette bravade diminua l'impression pénible
que fait toujours une exécution. On ne fut pas plus avancé. Le premier
consul néanmoins fit surseoir à la mise en jugement qu'il avait
ordonnée.
Le gouvernement, obligé de recourir aux informations sur un projet dont
il pressentait l'existence, avait excité le zèle de tous les
fonctionnaires. Ceux-ci s'étaient mis en recherche, et le préfet du
Bas-Rhin, M. Shée, oncle du duc de Feltre, signala une intrigue qui se
présentait sous des couleurs assez fâcheuses. Il s'était assuré que le
résident anglais près la cour de Wirtemberg entretenait une
correspondance étendue sur la rive droite du Rhin, qu'il était sans
cesse en voyage, et visitait fréquemment une troupe d'émigrés qui venait
de se jeter dans le pays de Baden et aux environs d'Offenbourg. Il les
encourageait, leur donnait des secours, et leur annonçait un changement
prochain en France. Enfin il avait pour auxiliaire la baronne de Reich,
qui habitait Offenbourg, et figurait depuis long-temps dans toutes les
trames contre-révolutionnaires. On savait de quoi le résident était
capable. On résolut de pénétrer les vues, les projets qu'il nourrissait.
On lui dépêcha un émissaire fin, délié, qui l'enivra d'espérances, lui
surprit le secret des liaisons qu'il entretenait à l'intérieur, et le
fascina au point que le diplomate lui proposa de l'associer à ses
desseins. L'émissaire accepta. Il pesa, discuta les chances que
présentait l'entreprise, plaida le faux pour savoir le vrai, obtint tous
les renseignemens qu'il voulait avoir, et se mit en route pour Paris,
muni de fortes sommes qu'il avait eu l'adresse de soutirer au crédule
diplomate. Les projets qu'il signalait étaient trop misérables pour
qu'on s'y arrêtât. Sa mission n'apprenait rien. On fut obligé de
chercher d'autres sources d'informations.
Le premier consul revint aux poursuites qu'il avait arrêtées. Il se fit
représenter la liste. Elle commençait par un nommé Querel. «Quel est cet
homme?» demanda-t-il. On lui répondit que c'était un Bas-Breton qui
avait servi sous les ordres de George dans la Vendée. Arrivé à Paris
depuis environ deux mois, il avait été arrêté sur la dénonciation d'un
créancier qu'il n'avait pu satisfaire, et qui, pour se venger, l'avait
signalé au gouvernement. «Eh bien! reprit le premier Consul, je me
trompe fort, ou celui-là sait quelque chose.» Il était impossible que
Querel, avec des antécédens comme les siens, ne fût pas condamné. Il le
fut en effet: mais la sentence éveilla les réflexions, car le lendemain,
lorsqu'on se présenta pour le conduire au supplice, il déclara qu'il
avait des révélations à faire au premier consul qui intéressaient sa
vie. On sursit à l'exécution. L'officier qui commandait le piquet vint
prévenir l'aide-de-camp de service des dispositions où se trouvait
Querel. L'aide-de-camp les transmit à son tour au premier consul, qui
l'envoya recevoir la déclaration. Elle fut détaillée, précise, dissipa
les nuages qui voilaient encore l'assassinat qu'on méditait. En effet,
Querel déclara qu'il était à Paris depuis six mois, qu'il était venu
d'Angleterre avec George Cadoudal et six autres personnes qu'il nomma.
Ils avaient été joints depuis par quatorze autres personnes également
venues d'Angleterre, débarquées sur un cutter de la marine royale
anglaise. Ils avaient tous été déposés au pied de la falaise de Biville,
près de Dieppe; ils avaient été reçus par un homme d'Eu ou de Tréport,
qui les avait conduits à quelque distance de la côte, dans une ferme
dont il ne savait pas le nom. Ils étaient ensuite venus de ferme en
ferme à Paris, où ils étaient entrés isolément, et où ils ne se voyaient
que quand George les faisait appeler. Ainsi George était à Paris depuis
six mois; ce qui n'avait jusque-là paru que du verbiage insignifiant
acquérait par cette révélation une importance toute particulière.
Depuis le rétablissement de la tranquillité intérieure, la police avait
fait le relevé de tous les individus qui avaient pris part aux discordes
civiles, ou s'étaient fait remarquer dans les contrées où les vols de
diligences et autres actes semblables avaient eu lieu; ces états étaient
divisés en plusieurs classes, 1° les excitateurs, 2° les acteurs, 3° les
complices, 4° enfin ceux qui avaient favorisé l'évasion de quelqu'un de
ces individus.
Le tableau d'Eu et de Tréport désignait un horloger, nommé Troche, comme
un ancien émissaire du parti. À la vérité, il avait vieilli, mais son
fils était en état de le remplacer. On ordonna à la gendarmerie de
l'arrêter sans bruit et de l'amener à Paris. On avait deviné juste. Ce
jeune homme, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans y fut reconnu par Querel,
et comme il avait autant de finesse que d'ingénuité, il se douta bien,
en voyant ce dernier, de ce qu'on avait à lui demander. Il ne chercha
pas à nier un fait qui était trop palpable pour être contesté;
d'ailleurs son rôle avait été si simple, qu'il ne voulut pas s'exposer à
devenir plus coupable par une dénégation qui, dans tous les cas, ne lui
aurait servi personnellement à rien. Il raconta tout ce qu'il avait
fait, tout ce qu'il avait vu ou appris; qu'il avait conduit MM. de
Polignac à Biville, où ils avaient passé la journée dans la maison d'un
matelot; qu'il était allé les reprendre à la nuit pour les mener à la
ferme qui formait la première station pour se rendre à Paris. Les
détails fixèrent l'opinion qu'on devait se former de cette entreprise.
Troche avait déclaré que trois débarquemens avaient déjà eu lieu, et
qu'il devait s'en faire un quatrième le lendemain soir du jour où il
parlait. On donna sur-le-champ avis de cette circonstance au premier
consul. Il me fit appeler dans son cabinet, où je le trouvai qui
mesurait au compas les distances des différens points de la côte de
Normandie à Paris.
Il m'expliqua de quoi il était question, et me fit partir de suite pour
aller m'emparer de ce nouveau débarquement; il me chargea ensuite de
revenir par la route qu'avaient suivie ces petites bandes, et de
reconnaître moi-même ces divers foyers de troubles.
Je partis à sept heures du soir, suivi d'une grosse guimbarde des
écuries du premier consul, qui était pleine de gendarmes d'élite.
J'avais amené le jeune Troche avec moi, parce que le transport n'eût pas
pris terre, s'il ne l'eût aperçu sur le rivage. Chemin faisant, il me
conta son aventure avec une véritable ingénuité. Il venait seulement de
s'apercevoir qu'on l'avait employé à des intrigues qui pouvaient le
conduire à l'échafaud; il mettait autant de zèle à aller tendre un piége
à ceux qui arrivaient qu'il avait pu en mettre à servir ceux qui avaient
passé.
J'avais des pouvoirs du ministre de la guerre pour tous les cas qui
pourraient survenir; je ne craignais aucune entrave. J'arrivai à Dieppe
le lendemain à la nuit close, c'est-à-dire vingt-quatre heures après mon
départ de Paris.
Je demandai de suite les signaux de la côte. Ils n'apprenaient rien, si
ce n'est qu'un cutter ennemi continuait à se tenir en croisière près de
Tréport; j'en fis part à Troche, qui me dit que c'était celui qui
portait le débarquement et le même qui avait amené les trois autres. Il
se tenait dans cette position afin de pouvoir, dans une seule bordée,
arriver au pied de la falaise où il avait coutume de débarquer; au
surplus, il promettait, quand il l'aurait vu au jour, de me donner des
indications plus positives. La mer était assez forte et peu propre à
favoriser l'échouage d'une chaloupe sur une côte semée de récifs.
Néanmoins je ne m'arrêtai pas à Dieppe. Je me déguisai et partis à
cheval pour me rendre à Biville, où j'emmenai le jeune Troche, ainsi que
mes gendarmes, qui étaient aussi déguisés. Tous étaient des hommes d'un
courage éprouvé. On pouvait avec eux courir sans inquiétude tous les
hasards. Je fis mettre pied à terre à quelque distance de Biville.
J'envoyai les chevaux à l'auberge, et attendis, pour pousser plus avant,
que ma petite troupe, qui avait ordre de ne pas se montrer, m'eût
rejoint. Elle ne tarda pas; nous nous remîmes en route sous la conduite
de Troche, qui nous mena à une maison où entraient habituellement les
émissaires que les paquebots anglais jetaient sur la côte. C'était là
qu'ils se réchauffaient, se délassaient, se disposaient à gagner la
première station, qui, placée à plusieurs lieues dans les terres, était
hors du cercle de la surveillance habituelle des autorités. Située à
l'extrémité du village qui regarde la mer, la maison offrait à ceux qui
la fréquentaient l'avantage de pouvoir entrer et sortir sans que
personne les aperçût.
Je me plaçai avec mon monde dans le jardin de cette chaumière; je
cherchais à recueillir le bruit qui pouvait déceler des pas d'hommes,
lorsque j'aperçus, à travers une petite fenêtre, une large table chargée
de vin, de grandes tartines toutes coupées, ainsi qu'un gros pain de
beurre. J'appelai Troche et lui fis remarquer ces apprêts. «C'est la
collation, me dit-il, que l'on donne ordinairement à ceux qui arrivent
de la côte; s'ils ne sont pas venus, ils ne tarderont pas, car la marée
va baisser. S'ils ne profitent pas du moment pour débarquer, ils ne
pourront prendre terre aujourd'hui, parce que les récifs empêchent les
chaloupes d'aborder.» Le temps pressait; je me déterminai à entrer dans
la maison, sans trop savoir ce que contenait la seconde pièce dont je
voyais la porte.
J'avais avec moi un gendarme d'un sang-froid à toute épreuve. Je lui
ordonnai de me suivre, de se jeter sur cette porte et de ne pas la
laisser ouvrir que tous ses camarades ne fussent entrés. J'étais décidé
à fermer aussitôt la première, bien persuadé, quoi que renfermât la
chaumière, qu'avec des hommes aussi déterminés, j'en viendrais à bout.
Mes dispositions prises, je fis entrer Troche, que je ne quittais pas
des yeux, afin de m'assurer si quelque regard, quelque signe ne nous
trahissait pas. La précaution était inutile; la femme du matelot ne
douta pas un moment que nous ne fussions des débarqués, et demanda à
Troche combien il en amenait; Troche répondit qu'il ne venait pas de la
côte, qu'il y allait: «C'est bien, lui dit-elle, vous y trouverez le
petit Pageot de Pauly, qui est parti, il y a une heure, après vous avoir
long-temps attendu.» Je fus curieux de savoir quel était ce petit
Pageot: c'était un compère de Troche qui venait quelquefois à la
falaise, mais dont les fonctions se bornaient ordinairement à conduire
les débarqués à la seconde station, et à porter leurs paquets.
La bonne femme ignorait également ce qui était arrivé à Troche et qui
j'étais. Je me hâtai de quitter sa maison pour aller à la côte où le
débarquement devait s'effectuer pendant que j'étais chez elle. De
Biville à la côte il n'y a que pour quelques minutes de chemin. La terre
était couverte de neige, le vent nous donnait au visage; nous marchions
avec précaution, lorsque nous entendîmes parler à quelques pas en avant
de nous. Troche crut reconnaître la voix de Pageot; mais, comme la nuit
était noire et que la conversation se tenait dans un chemin creux, il
était impossible de juger du nombre des interlocuteurs. J'embusquai mes
gendarmes derrière l'avenue par laquelle ils arrivaient, et me plaçai de
ma personne à l'endroit où ils devaient déboucher pour gagner la maison
du matelot. Ils n'étaient que deux. Je donnai néanmoins le signal. Mes
hommes sortirent d'embuscade et les saisirent. Cette brusque apparition
effraya les villageois: ils se crurent morts; mais Pageot aperçut
Troche, il se rassura et nous apprit qu'il revenait de la côte, que la
chaloupe n'avait pu aborder, parce que la lame était trop grosse,
qu'elle les avait prévenus qu'elle prendrait terre le lendemain. Il y
avait déjà deux ou trois jours qu'elle essayait chaque soir d'aborder,
mais la mer avait constamment été mauvaise. Le pied de la falaise étant
couvert de récifs, une embarcation ne pouvait approcher que pendant la
marée haute, et lorsque les eaux sont tranquilles.
Je passai le reste de la nuit dans la maison du matelot, et j'allai au
jour reconnaître, avec Troche, le cutter ennemi, qu'il connut pour être
celui auquel j'avais affaire. Ce bâtiment gagnait le large dès que
l'aurore commençait à poindre; mais il revenait louvoyer dès que le jour
tombait, et se plaçait en face d'une tour de signaux de côte, que
baignait un large et profond ravin, à l'extrémité duquel était fixée une
corde, connue dans le canton sous le nom de corde des contrebandiers.
Cette corde, de la grosseur d'un câble de vaisseau marchand, était
appliquée perpendiculairement le long de la falaise, qui, en cet
endroit, a plus de deux cent cinquante pieds d'élévation à pic. Elle
était amarrée à de gros pieux fichés profondément dans la terre, et
disposés de six pieds en six pieds. Celui qui montait le dernier la
repliait et l'accrochait à un piquet destiné à cet usage, afin de la
dérober aux patrouilles qui pouvaient circuler le long de la côte. Ce
moyen d'introduire de la contrebande devait être bien ancien, car cette
corde me parut être un établissement tout-à-fait organisé. Elle avait
ses surveillans qui étaient chargés de l'entretenir, et les
contrebandiers payaient fort exactement la rétribution qui leur était
imposée pour la passe.
Jamais péril ne m'avait paru aussi imminent que celui que courait un
homme gravissant ainsi la falaise, un fardeau sur les épaules. Il
suffisait qu'un pieu d'amarrage manquât pour qu'il ne fût plus question
de la contrebande ni du contrebandier. C'était par là que George et ses
compagnons étaient venus en France, et assurément on était loin de
penser à un passage qui s'effectuait à moins de cent pas d'une tour de
signaux, habitée par les guêteurs, qui à la vérité se retiraient la
nuit. Je fis de pénibles réflexions en voyant les mille dangers qu'on ne
craignait pas d'affronter, pour vendre quelques denrées prohibées, et
surtout pour venir commettre un crime qui, en résultat, ne devait
changer la position d'aucun de ceux qui s'en chargeaient. Cela me donna
la curiosité d'approfondir jusqu'à quel point ces gens savaient ce qu'on
leur faisait faire, et je fus bientôt convaincu qu'ils se doutaient bien
qu'ils faisaient mal, mais aucun n'avait eu la pensée de faire la
moindre question là-dessus. Cette corde était un revenu pour les plus
nécessiteux: comme elle leur rapportait beaucoup, ils l'entretenaient
avec soin, mais pas un d'eux n'avait cherché à pénétrer ce qu'on ne lui
avait pas dit. Ils respectaient tous les secrets des autres, pour que
l'on respectât celui qui les faisait vivre, et ils furent plus affectés
de la suppression de cette corde que d'avoir servi à introduire George
en France; du reste, tous croyaient fermement n'avoir favorisé que des
contrebandiers. Aussi n'essaya-t-on pas de les punir d'une complicité
qu'ils ne soupçonnaient pas.
Je retournai le soir à la côte, et me plaçai moi-même à l'issue du
débouché, mais la mer fut constamment grosse. Je passai six ou sept
nuits à attendre un débarquement qui ne put s'effectuer.
J'étais depuis vingt-huit jours dans cette position, lorsque je reçus
ordre de retourner à Paris.