Sensation que produit en Angleterre le projet de descente.--Le général
Moreau.--Son opposition au gouvernement du premier consul.--Bruits
sinistres.--Avis important d'un chef vendéen.--Le premier consul
m'envoie en mission secrète dans la Vendée.
Pendant que les dispositions préliminaires de la grande opération du
premier consul s'exécutaient avec un succès qu'il n'avait lui-même osé
espérer, la critique commençait à s'attacher à son entreprise, et elle
faisait même des progrès dans une ville comme Paris, où rien n'est
perdu; aussi y regardait-on le plus généralement la descente projetée en
Angleterre comme impossible à effectuer. On l'envisageait comme une
extravagance, en comparant les chaloupes canonnières qui étaient sur le
chantier, depuis le Gros-Caillou jusqu'au Corps-Législatif, à des
vaisseaux de guerre; on brodait là-dessus à qui mieux mieux, et l'on
déraisonnait de même, ainsi que cela arrive toujours, quand on veut
juger de ce que l'on ne connaît pas: il était plus aisé de critiquer le
premier consul que de le comprendre. Néanmoins lorsqu'on vit qu'en dépit
de toutes les contrariétés imaginables, il poursuivait l'exécution de
son projet, et que la réunion de toutes ses différentes flottilles,
depuis Bayonne jusqu'à Flessingue, s'était opérée malgré ce qu'avaient
pu faire les croiseurs anglais pour s'y opposer, on commença à réfléchir
et à convenir assez généralement que le dernier succès ne dépendait plus
que d'un coup de la fortune; et on ne peut trop préjuger de ce qui
serait résulté, si des événemens qui survinrent n'avaient détourné
l'armée de cette opération, après qu'ils eurent amené un changement dans
la forme du gouvernement.
Pendant qu'en France on censurait le projet du premier consul, en
Angleterre, où l'on est plus froid, on prit la menace au sérieux, parce
que l'on y avait mesuré toute l'étendue du danger, au lieu de s'amuser à
faire des quolibets.
Le ministère anglais ne pouvait plus méconnaître que, depuis la paix
d'Amiens, les désordres qu'il avait annoncés devoir arriver en France,
non seulement n'avaient point eu lieu, bien plus, les choses avaient
tourné en sens tellement opposé, que celui dont il avait regardé la
ruine comme certaine était parvenu à former un faisceau qui déjà
menaçait l'existence de l'Angleterre. Le ministère abandonna habilement
les illusions auxquelles on l'avait d'abord entraîné, en lui faisant
faire la paix, puis en la lui faisant rompre. Il avait sans doute
observé que la merveilleuse restauration de toutes choses en France, et
en si peu de temps, n'était que l'oeuvre d'un puissant génie qui
concevait, ordonnait et exécutait avec la rapidité de la pensée; que le
premier consul était le législateur, le magistrat et le maître absolu
d'un pays, et d'une armée dont il était à la fois le général et le
premier soldat; que c'était conséquemment vers cet homme qu'il fallait
diriger le coup qui devait préserver l'Angleterre de sa ruine, et qu'il
suffisait de la réussite de ce seul coup, pour rejeter la France dans
l'abîme de maux dont il l'avait tirée, et achever de la mettre au point
où n'avaient pu la conduire les puissances du continent qui lui avaient
fait la guerre.
La réussite d'un pareil projet amenait des conséquences trop positives
pour faire hésiter sur le choix des moyens propres à l'assurer: aussi ce
fut dans les passions humaines que l'on vint les chercher.
C'est de la conspiration de Georges Cadoudal que je veux parler, et de
la singulière part que les amis du général Moreau auraient désiré qu'il
y prît; car, pour lui personnellement, loin de vouloir la servir, il s'y
est tellement opposé, qu'il l'a en quelque sorte fait manquer.
Depuis la paix de Lunéville, le général Moreau vivait presque ignoré, et
loin du gouvernement; un goût pour la retraite, une indifférence
peut-être affectée pour des honneurs qui ne pouvaient pas le faire
sortir du second rang, et une aversion réelle pour toute espèce
d'occupations lui avaient fait adopter ce genre de vie.
Les personnes qui l'ont connu peuvent convenir, sans altérer en rien ses
bonnes qualités, que le général Moreau était l'homme le moins propre à
un travail assidu; qu'il avait une instruction fort négligée, qui le
rendait incapable de gouverner, et que cependant ce mépris qu'il
affectait pour les honneurs n'était chez lui qu'un genre de distinction
qu'il avait pris, et auquel il n'aurait pas fallu qu'un courtisan se
trompât. On pouvait dire à Moreau comme à Diogène: Je vois ton orgueil à
travers les trous de ton manteau. À une grande fermeté dans le danger il
joignait dans la vie privée une faiblesse de caractère qui le rendait
l'homme le plus accessible et le plus facile à persuader.
Comme il travaillait peu, il avait le jugement lent, la prévoyance
courte, et avait besoin d'être aidé dans ses déterminations; de là ses
complaisances pour des gens qui avaient fini par prendre de l'empire sur
lui, et qui, sous le voile de l'amitié, l'ont perdu en voulant le faire
servir à leur propre ambition. Dans les commencemens de son retour de
l'armée à Paris, le général Moreau, excité par ses prétendus amis, avait
essayé d'entretenir le premier consul de politique, d'organisation et
d'administration; l'essai qu'il fit de son influence ne lui réussit pas,
et ayant vu à qui il avait affaire, il n'y revint plus: aussi, hormis
quelques fous, tous les généraux et officiers de son armée suivirent la
ligne droite de l'obéissance respectueuse due au chef du gouvernement.
Moreau avait fini par aller jouir dans ses terres d'une aisance qu'il
avait acquise en servant son pays. D'autres généraux de cette armée, qui
avaient rassemblé des capitaux, vivaient de même dans des châteaux
qu'ils avaient achetés, et essayaient de s'accoutumer à la vie
agronomique.
Quelques-uns en furent dégoûtés de bonne heure, et n'ayant pu obtenir
d'être employés lors de la première formation de l'armée des côtes, ils
s'étaient faits frondeurs; d'autres vivaient dans le repos, parce qu'ils
avaient témoigné le désir d'y rester: mais les uns et les autres
prenaient l'air d'hommes maltraités; cela leur donnait une position peu
coûteuse et favorable à leur projet de rester éloignés. De loin l'oeil de
l'observateur confondait tout ce monde-là avec le général Moreau, et en
faisait un parti d'opposition qui avait même reçu une sorte de lustre
par tous les verbiages qui se débitaient sur l'impossibilité du succès
de l'entreprise de Boulogne.
On avait eu la sottise de conseiller à Moreau de ne pas _compromettre sa
gloire en allant s'enfourner dans cette équipée_, et il avait eu la
faiblesse d'écouter ce conseil.
Depuis la rupture du traité d'Amiens, c'est-à-dire depuis plus d'un an,
nous avions remarqué qu'il n'avait pas paru aux Tuileries, pas même dans
les occasions où il était non seulement de la décence, mais du devoir
d'un citoyen comme d'un guerrier de s'y montrer et de venir offrir ses
services.
Le général Moreau ne pouvait pas être considéré comme un simple
particulier, ainsi qu'il affectait de le paraître, et quand des villes
et des provinces entières s'étaient imposé dans une noble indignation
les sacrifices qu'exigeait l'agression la plus inouïe qu'on eût encore
vue, et que ces provinces envoyaient de tous les points des députés
porter leurs offrandes et leurs voeux au chef du gouvernement, le devoir
du général Moreau était-il de rester spectateur indifférent des nouveaux
dangers de sa patrie? Était-il un nouvel Achille qu'Agamemnon devait
faire solliciter de reprendre les armes? et si enfin il avait été
disposé à obtempérer aux ordres qu'on aurait pu être dans le cas de lui
donner, ne devait-il pas, d'après la conduite qu'il avait tenue, en
faire parvenir l'assurance, si toutefois il n'avait pas cru devoir
l'offrir lui-même? C'est là le conseil que ses amis auraient dû lui
donner.
Mais il se renferma dans le silence, et nous ne tarderons pas à savoir
pourquoi il ne pouvait plus le rompre.
Il avait prêté l'oreille à des conseils qui flattaient sa paresse, et ce
fut sans doute le travers d'esprit dans lequel il n'était que trop connu
que ce général était tombé, qui donna aux agens de l'Angleterre,
désignés vulgairement par le nom de Vendéens, l'idée de tenter un
rapprochement que des antécédens fâcheux paraissaient avoir rendu
impossible entre le général Moreau et le général Pichegru.
Fouché, qui n'était plus ministre, faisait fréquenter Moreau par des
hommes de sa province et en même temps de son parti; il épiait ses
sentimens pour les influencer et s'en servir au besoin: mais je crois
qu'il était étranger au projet d'un rapprochement entre les Vendéens et
Moreau, parce que le caractère de celui-ci ne lui offrait pas assez de
garantie pour lui, en cas de succès de la part de ce parti: mais je
crois aussi qu'il aurait poussé lui-même, s'il avait entrevu la
possibilité de ranimer la république tout en abattant le premier consul;
ce qui à cette époque n'était pas impossible. Peut-être aussi M. Fouché
n'avait-il pour but que de faire naître des circonstances graves, afin
de provoquer la nécessité de rétablir un ministère que l'on avait
supprimé, et qu'il regardait comme son apanage.
L'éloignement de Moreau pour les Vendéens était la conséquence de ses
opinions; peut-être aussi, dans cette circonstance, la crainte de la
révision de sa conduite envers son camarade Pichegru en 1797[2]
l'a-t-elle empêché de se rendre aux instances de celui-ci. Républicain
de bonne foi, il ferma l'oreille à toute proposition incompatible avec
l'existence et la restauration de la république; l'ayant
particulièrement connu, je suis convaincu qu'il n'a pas donné
connaissance au gouvernement des propositions qui lui furent faites,
parce qu'il s'était persuadé que le projet de Pichegru était tellement
insensé, qu'il n'aurait rien eu à faire pour le combattre le lendemain
du jour où ce général aurait abattu le premier consul. Il ne lui
paraissait pas possible qu'un autre que lui, Moreau, fût revêtu de la
puissance consulaire. Il laissa donc agir Pichegru, persuadé que c'était
pour lui, Moreau, qu'il travaillait, et c'est ce qui a fait dire à
Pichegru en parlant de Moreau: «Il paraît que ce b...-là a aussi de
l'ambition[3].»
Depuis que j'ai été revêtu de l'autorité ministérielle, j'ai eu les
moyens de m'assurer que le premier consul n'avait dû la vie, à cette
époque, qu'à la diversité de projets de deux intrigues qui voulaient
également le frapper, mais avec un but différent: ce fut pendant leur
désunion que l'on en eut connaissance, et que l'on parvint à découvrir
tout ce qui se tramait; il y avait déjà quelque temps que l'on était
entouré de menées sourdes, qui, sans offrir la certitude de l'existence
d'un complot tout organisé, avertissaient cependant qu'il se passait
quelque chose qu'il devenait chaque jour plus important d'approfondir.
Mille bruits sinistres se croisaient comme si l'on eût voulu préparer
les esprits à un événement; on parlait de la possibilité d'arrêter la
marche politique du premier consul; on écrivait même de Londres qu'il
serait assassiné, et qu'on le savait de bonne part. La certitude de ces
avis, sans être incontestable, était cependant propre à donner de
l'inquiétude, et par conséquent à mériter l'attention du gouvernement.
Il n'y avait plus, comme je l'ai dit, de ministre de la police; c'était
un conseiller d'état qui dirigeait les recherches de tout ce qui était
relatif à la surveillance générale, et qui travaillait avec le
grand-juge.
À cette époque, je reçus une lettre d'un ancien chef vendéen que j'avais
obligé, et qui ne voulait plus que vivre en repos dans ses terres: il me
prévenait qu'il venait d'être visité par une troupe de trente à quarante
hommes armés, qui étaient venus l'entretenir des _folies_ auxquelles il
avait franchement renoncé depuis le 18 brumaire, et que, autant pour
observer la parole qu'il avait donnée à cette époque-là, que pour se
prémunir contre les suites qui pourraient en résulter, il commençait par
m'informer de cet événement, et m'ajoutait que, pour être à l'abri, il
se rendrait à Paris aussitôt que les vendanges seraient faites.
Je remis cette lettre au premier consul, qui, au cachet de vérité
qu'elle portait, jugea que j'obtiendrais peut-être des détails sur ce
qui commençait à l'occuper, et que, dans tous les cas, il était bon de
connaître les dispositions politiques de la Vendée, dans des
circonstances qui pouvaient s'aggraver par suite des événemens qui se
préparaient.
Je partis donc incognito, et j'allai retrouver mon chef vendéen, qui me
donna de nouveaux détails; et sur ma proposition réitérée, nous partîmes
tous deux, après m'être préalablement déguisé, pour aller à la recherche
de la bande dont il avait parlé dans sa lettre.
Le troisième jour, nous vîmes des hommes de son parti, qui s'en étaient
séparés la veille, et de qui nous eûmes tous les détails qui m'étaient
nécessaires pour fixer mes idées sur ses projets.
Cette bande avait à sa tête deux hommes nouvellement débarqués à la
côte; elle courait le pays pour annoncer un changement prochain dans les
affaires, et avertir que l'on eût à se tenir prêt pour ce moment.
Effectivement, je voyais les paysans se nombrer par petits cantons,
comme pour se préparer à une insurrection; il y en avait même qui me
disaient dans leur jargon: «Comment est-ce que je ferons? je n'avons
plus de fusils, les bleus les ont pris.» On sait que c'était sous ce nom
que les Vendéens désignaient les républicains.
J'eus lieu de reconnaître, dans ce voyage, que ce malheureux pays était
encore susceptible de se laisser de nouveau mettre en feu, de même que
j'eus la conviction que beaucoup de chefs vendéens auxquels nous
supposions une grande puissance morale dans ces contrées, y étaient
tout-à-fait tombés dans la déconsidération à cause de leurs rapports
avec le gouvernement. L'on me répéta qu'aucun d'eux ne serait en état de
remuer le pays, mais qu'il était probable que, cette fois-ci, ce serait
George lui-même qui viendrait; et on alla jusqu'à me dire que l'on ne
croyait pas qu'il s'exposerait à venir par la Bretagne, où tout le monde
était vendu (voulant dire qu'on le trahirait); mais que probablement il
viendrait par la Normandie. Je voyais évidemment, à l'espérance qu'ils
en avaient, qu'il était le seul homme qui pût leur inspirer encore
quelque confiance et les porter à un mouvement.
Nous revînmes ce monsieur et moi à son château, d'où je partis le
lendemain pour Paris.