CHAPITRE PREMIER.

Camp de Boulogne.--Discipliné.--Travaux des troupes.--M. de la

Bouillerie.

Pendant que la marine déployait cette activité, l'armée achevait, de se

compléter. Les régimens, composés aux deux tiers de conscrits,

quittèrent leurs garnisons et allèrent former des camps d'instruction

qui s'étendaient d'Utrecht à l'embouchure de la Somme. Celui d'Utrecht

était commandé par le général Marmont, qui avait été remplacé à

l'inspection générale de l'artillerie par le général Songis. Il

s'étendait jusqu'à Flessingue, et avait le n° 2, parce que le corps du

Hanovre, qui était alors commandé par le général Bernadotte, avait pris

le n° 1.

Le 3e aux ordres du général Davout, avait son centre à Ostende, et

s'étendait jusqu'à Dunkerque inclusivement.

Le général Soult commandait le 4e qui était établi à Boulogne, et

s'étendait depuis Gravelines jusqu'à la gauche de Boulogne.

Le 5e, commandé par le général Ney, comprenait Montreuil et Étaples. Il

prit plus tard le n° 6, parce qu'on forma un nouveau corps à Boulogne,

auquel on donna le n° 5. Il fut placé sous le commandement du général

Lannes, qui revenait du Portugal, où il était ambassadeur.

Une réserve composée de douze bataillons de grenadiers réunis se

rassembla à Arras, sous les ordres du général Junot, qui quitta le

gouvernement de Paris pour prendre le commandement de cette division.

Tous les régimens de dragons qui étaient en France furent réunis en

divisions de quatre régimens chacune. Elles furent cantonnées depuis

l'embouchure de l'Escaut jusque sur les bords de l'Oise et ceux de

l'Aisne.

Les chasseurs et hussards furent réunis à Saint-Omer et Ardres.

Les troupes ainsi réparties, on les occupa, on les disciplina à la

manière des Romains. Chaque heure avait son emploi; le soldat ne

quittait le fusil que pour prendre la pioche, et la pioche que pour

reprendre le fusil.

Les ponts et chaussées avaient d'immenses travaux à faire. Les troupes

les exécutèrent tous. Elles creusèrent le port de Boulogne, elles

construisirent une jetée, jetèrent un pont de hallage, établirent une

écluse de chasse; enfin elles ouvrirent un bassin pour recevoir les

bâtimens de la flottille. Elles firent plus: le port de Vimereux était

tout entier à créer; le sol où il devait s'ouvrir était élevé de quinze

pieds au-dessus des plus hautes eaux. Elles mirent la main à l'oeuvre, et

en moins d'un an, elles avaient creusé, revêtu en maçonnerie un bassin

capable de contenir deux cents bâtimens de la flottille. Il avait son

écluse de chasse pour le nettoyer, son canal et ses jetées pour sortir.

À Ambleteuse, il fallut reprendre en entier les travaux qui avaient été

ébauchés sous Louis XVI. Le lit de la rivière était tellement obstrué,

que les eaux n'avaient pu s'écouler, et avaient couvert plusieurs

milliers d'acres de terre en pleine culture. Cette submersion avait non

seulement réduit une foule de familles à la misère, elle était encore

devenue la source de miasmes dangereux qui obligeaient les habitans des

villages voisins de s'éloigner tous les ans à l'époque de la canicule.

On leur rendit d'abord l'écoulement qu'elles avaient perdu; on reprit,

on acheva les travaux qui avaient déjà été ébauchés; on construisit une

écluse de chasse. La rivière, en rentrant dans son lit, restitua à la

culture les terres qu'elle avait submergées, et au pays la salubrité

qu'elle en avait bannie.

Cela fait, on passa au port d'Ambleteuse. On le creusa, on construisit

sa jetée, on éleva son chenal. Tout fut promptement achevé. Les soldats

qui exécutaient ces diverses constructions s'y portaient avec ardeur.

Ils étaient payés: le travail avait répandu de l'aisance parmi eux, ils

ne le quittaient que lorsqu'ils y étaient contraints par la marée; ils

prenaient alors les armes, et se rendaient à la manoeuvre.

Il en était de même à Boulogne; la troupe passait du travail à

l'exercice, de l'exercice au travail. La pioche, le fusil ne sortaient

pas de ses mains. Aussi vit-on s'élever comme par enchantement tous les

établissemens maritimes d'un grand port. On forma des magasins, on

assembla des munitions, on réunit des matériaux de toutes espèces.

Jamais tête humaine n'embrassa conception aussi vaste, et surtout n'en

fit marcher simultanément les différentes parties avec autant

d'activité, d'ensemble et de précision.

On creusait les ports, on construisait les bâtimens, on fondait

l'artillerie, on filait les cordages, on taillait les voiles, on

confectionnait le biscuit et on instruisait l'armée tout à la fois. Ces

divers soins, semblaient dépasser les forces humaines, et cependant le

premier consul trouvait encore le temps de s'occuper des affaires de

France et d'Italie. Ce qu'il déploya d'activité ne peut se comprendre

quand on n'en a pas été témoin. Il avait fait louer près de Boulogne le

petit château appelé le Pont-de-Brique, qui se trouve sur la route de

Paris. Il y arrivait d'ordinaire au moment où les corps s'y attendaient

le moins, montait aussitôt à cheval, parcourait les camps, et était déjà

rentré à Saint-Cloud, qu'on le croyait encore au milieu des troupes.

J'ai fait plusieurs de ces voyages dans ses voitures. Il partait

ordinairement le soir, déjeunait à la maison de poste de Chantilly,

soupait à Abbeville, et arrivait le lendemain de très bonne heure au

Pont-de-Brique. Un instant après, il était à cheval, et n'en descendait

le plus souvent qu'à la nuit. Il ne rentrait pas qu'il n'eût vu le

dernier soldat, le dernier atelier. Il descendait dans les bassins, et

s'assurait lui-même de la profondeur à laquelle on était parvenu depuis

son dernier voyage.

Il ramenait ordinairement pour dîner avec lui, à sept ou huit heures du

soir, l'amiral Bruix, le général Soult, l'ingénieur Sganzin, qui

dirigeait les travaux des ponts et chaussées, le général Faultrier, qui

commandait le matériel de l'artillerie, enfin l'ordonnateur chargé des

vivres; de sorte qu'avant de se coucher, il savait l'état de ses

affaires mieux que s'il avait lu des volumes de rapports.

Les constructions n'étaient pas moins actives dans l'intérieur que sur

la côte. Les chaloupes étaient confectionnées, abandonnées au courant

des rivières, et affluaient à Bayonne, à Bordeaux, à Rochefort, à

Nantes, dans tous les ports de Bretagne. Elles étaient gréées, armées,

montées même par des détachemens avec lesquels elles gagnaient

l'embouchure des rivières qui coulent de Honfleur à Flessingue. Quand

elles y étaient parvenues, on les mettait en état de prendre la mer, on

les formait en escadrilles, et on les faisait successivement sortir de

leurs abris, dès qu'on jugeait pouvoir le faire avec sécurité. On

choisissait pour cela les petits temps, qui leur permettaient de longer,

de raser la côte, et pour mieux assurer leur marche, on plaçait

l'artillerie légère de l'armée sur les caps ou promontoires au pied

desquels il se trouvait assez d'eau pour permettre aux croisières

anglaises de les intercepter. Cette précaution ne fut pas inutile sur

divers points de la Bretagne.

Le bonheur, l'habileté menèrent à bien cette grande entreprise; nos

escadrilles parvinrent à leur destination sans avoir éprouvé d'autres

pertes que celles qu'entraînent les accidens ordinaires de la

navigation. Tout avait réussi au gré du premier consul. Chacun alors

rivalisait de zèle et de dévouement.

L'armée commençait à être bonne manoeuvrière, et jouissait d'un état de

santé parfait. Elle était divisée en douze corps, y compris les troupes

qui étaient sur la côte, et celles qu'on avait réparties sur d'autres

points de la frontière. C'était la première fois qu'on essayait de cette

organisation. Le premier consul l'avait adoptée, parce qu'il aimait la

célérité, et qu'outre les avantages militaires qu'elle lui présentait,

elle avait celui de simplifier la comptabilité. En conséquence, il avait

ordonné au ministre du trésor, qui était alors M. de Barbé-Marbois, de

lui organiser un service de trésorerie pour chaque corps.

Le ministre lui présenta ses idées; mais le premier consul eût été

obligé de travailler avec le payeur de chaque corps d'armée, il rejeta

le projet; il chargea l'intendant-général de l'armée, M. Pétiet, de

faire connaître à M. Marbois qu'il ne voulait avoir à faire qu'à une

seule personne, qui aurait sous ses ordres tous les payeurs. Il demanda

en conséquence que le ministre lui donnât celui des employés de la

trésorerie qui était le plus capable.

M. Pétiet lui proposa M. de la Bouillerie, qui avait été payeur-général

de l'armée du Rhin sous le général Moreau, avec lequel il était

étroitement lié. Le premier consul ne le connaissait point, mais il se

rappela qu'un administrateur de ce nom avait été autrefois à la tête des

finances de la Corse[1], où il avait laissé une excellente réputation.

Il accepta sur ce souvenir, et chargea l'intendant-général de prévenir

le ministre du choix qu'il avait fait.

M. de la Bouillerie, qui jouissait déjà d'une fortune indépendante et

qui de plus était lié avec le général Moreau, dont il connaissait mieux

que personne les sentimens secrets, s'excusa sous différens prétextes.

Pétiet eut recours à l'intervention du général, et M. de la Bouillerie

accepta.

Le ministre du trésor, qui voyait cette nomination de mauvais oeil,

s'excusa de ne l'avoir pas proposée. Il ne l'avait pas fait, parce que

d'après sa reddition de comptes, M. de la Bouillerie était redevable au

trésor d'une somme de quatre cent mille francs qu'il représentait par un

bon du général Moreau. «Sur quel fonds, demanda le premier consul, cette

somme a-t-elle été payée?--Sur les fonds mis à la disposition du général

en chef, répondit le ministre.--Dans ce cas, répliqua le premier consul,

M. de la Bouillerie est en règle, et vous devez accepter le bon.

Parbleu, ajouta-t-il, vous me demanderiez donc compte aussi de toutes

les sommes que j'ai fait donner à l'armée d'Italie aux officiers dont

j'étais content? Cela n'est ni juste ni raisonnable.»

M. de la Bouillerie, en acceptant la charge de payeur-général, avait mis

pour condition qu'on ne lui demanderait pas de cautionnement. Il ne

s'informa pas, du reste, quel serait son traitement, et fut même trois

années sans en toucher. Le premier consul, devenu empereur, l'apprit et

répara cet oubli d'une manière assez large pour que M. de la Bouillerie

fût plus que satisfait.

Le premier consul avait en lui une pleine confiance et le lui

témoignait. Plus tard, il le chargea de l'administration de toutes ses

finances personnelles, ainsi que de celles du domaine extraordinaire, et

je l'ai vu déplorer amèrement, en 1815, d'avoir à lui reprocher des

torts.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 2 · 第 5 / 47 题